Un officier de la marine royale anglaise, le capitaine Wright, marin

intrépide, montant un léger navire, recevait à Deal ou Hastings les

émigrés voyageurs, et venait les jeter, à leur choix, sur le point de la

côte où ils voulaient aborder. Depuis que le Premier Consul, bien averti

des fréquentes descentes des chouans, avait fait garder avec plus de

soin que jamais les côtes de Bretagne, ils avaient changé de direction,

et ils passaient par la Normandie. Entre Dieppe et le Tréport, le long

d'une falaise escarpée, dite de Biville, se trouvait une issue

mystérieuse, pratiquée dans une fente de rocher, et fréquentée par les

contrebandiers seuls. Un câble, fortement attaché au sommet de la

falaise, descendait dans cette fente de rocher, et venait toucher à la

mer. À un cri qui servait de signal, les secrets gardiens du passage

jetaient le câble, que le contrebandier saisissait, et à l'aide duquel

il gravissait le précipice, haut de deux ou trois cents pieds, en

portant un lourd fardeau sur les épaules. Les affidés de Georges avaient

découvert cette voie, et avaient songé à s'en approprier l'usage, ce qui

était facile avec l'argent dont ils disposaient. Pour compléter la

communication avec Paris, ils avaient établi une suite de gîtes, soit

dans des fermes isolées, soit dans des châteaux habités par des nobles

normands, royalistes fidèles et discrets, sortant peu de leur retraite.

On pouvait arriver ainsi du rivage de la Manche à Paris, sans passer par

une grande route, sans toucher à une auberge. Enfin, pour ne pas

compromettre cette voie en la fréquentant trop souvent, on la réservait

aux personnages les plus importants du parti. L'argent abondamment

répandu chez quelques-uns de ces royalistes, dont on empruntait la

demeure, la fidélité chez les autres, mais surtout l'éloignement des

lieux fréquentés, rendaient les indiscrétions difficiles, et le secret

certain, au moins pour quelque temps.

[En marge: Arrivée de Georges à Paris en août 1803.]

C'est par là que Georges pénétra en France. Embarqué sur le navire du

capitaine Wright, il descendit au pied de la falaise de Biville, le 21

août (1803), au moment même où le Premier Consul faisait l'inspection

des côtes. Il franchit le pas des contrebandiers, et, de gîte en gîte,

parvint, avec quelques-uns de ses plus fidèles lieutenants, jusqu'à

Chaillot, dans l'un des faubourgs de Paris. On lui avait préparé dans ce

faubourg un petit logement, d'où il pouvait venir la nuit à Paris, y

voir ses associés, et préparer le coup de main pour lequel il s'était

rendu en France.

[En marge: Ce que Georges trouve à Paris.]

[En marge: Georges a les plus grandes peines à composer sa troupe.]

Courageux et sensé, Georges avait les passions sans les illusions de son

parti, et jugeait mieux que les autres ce qui était praticable. Il

tentait par courage ce que les émigrés, ses complices, tentaient par

aveuglement. Arrivé à Paris, il vit bientôt que le Premier Consul

n'était pas dépopularisé, ainsi qu'on l'avait écrit à Londres; que les

royalistes et les républicains n'étaient pas si disposés à se jeter dans

les aventures, qu'on l'avait annoncé, et qu'ici, comme toujours, la

réalité était fort loin des promesses. Mais il n'était pas homme à se

décourager, ni surtout à décourager ses associés, en leur faisant part

de ses observations. En conséquence, il se mit à l'oeuvre. Après tout,

pour un coup de main, il n'avait pas besoin du secours de l'opinion

publique; et, le Premier Consul mort, on forcerait bien la France, faute

de mieux, à revenir aux Bourbons. Du fond de son impénétrable obscurité,

il envoya des émissaires en Vendée, pour voir si, à l'occasion de la

conscription, elle ne voudrait pas se soulever de nouveau, et si les

conscrits de ce pays ne diraient pas, comme autrefois, que, servir pour

servir, il valait mieux porter les armes contre le gouvernement

révolutionnaire, que pour lui. Mais il trouva la plus grande inertie en

Vendée. Son nom seul, entre tous les noms vendéens, avait conservé de la

puissance, parce qu'on le regardait comme un royaliste incorruptible,

qui avait mieux aimé l'exil que les faveurs du Premier Consul. On avait

de la sympathie pour le représentant d'une cause qui répondait aux plus

secrètes affections de la population; mais courir encore les bruyères et

les grandes routes, n'était du goût de personne. Les prêtres d'ailleurs,

vrais inspirateurs du peuple vendéen, étaient attirés vers le Premier

Consul. Quelques rassemblements insignifiants étaient tout ce qu'on

pouvait espérer; et, chose désolante pour les conspirateurs, on trouvait

déjà moins qu'autrefois de ces chouans déterminés, qui étaient prêts à

tout, plutôt qu'à retourner à des occupations laborieuses et paisibles.

Il fallait en trouver cependant, et qui fussent à la fois braves et

discrets. Georges était depuis deux mois à Paris, qu'il en avait à peine

réuni une trentaine. On ne leur disait pas le but de leur réunion, on ne

les faisait pas connaître les uns aux autres. Ils savaient seulement

qu'on les destinait à une entreprise prochaine pour les Bourbons, ce qui

leur convenait; et, en attendant, on les payait bien, ce qui ne leur

convenait pas moins. Georges en secret leur préparait des uniformes et

des armes pour le jour du combat.

Du sein du mystère où il vivait, et avec beaucoup de précautions, bien

que la partie du projet qui regardait les républicains ne fût pas de son

ressort, il avait voulu savoir si les affaires marchaient mieux de ce

côté que du côté des royalistes. Il fit sonder par un Breton fidèle le

secrétaire de Moreau, appelé Fresnières, lequel était Breton aussi, et

lié avec tous les partis, même avec M. Fouché. C'était passer bien près

du péril, car M. Fouché, en ce moment, regardait de tous ses yeux, pour

avoir l'occasion de rendre service au Premier Consul. Fresnières ne dit

rien de bien encourageant relativement à Moreau. Ses réponses furent au

moins insignifiantes. Georges n'en tint compte, et, résolu à tout

tenter, pressa ses mandataires de Londres d'agir; car, compromis au

milieu de Paris depuis plusieurs mois, il y courait inutilement les plus

grands dangers.

[En marge: Premières ouvertures faites à Moreau.]

Pendant que Georges était ainsi occupé, les agents de Pichegru avaient

agi de leur côté, et avaient abordé Moreau. D'anciens commis aux vivres,

espèces d'hommes qui deviennent parfois les familiers des généraux,

furent employés à porter quelques paroles à Moreau, de la part de

Pichegru. On lui demanda s'il se souvenait de cet ancien compagnon

d'armes, et s'il gardait encore quelque ressentiment contre lui. Ce

n'était pas Moreau qui devait en vouloir à Pichegru, qu'il avait dénoncé

au Directoire, en livrant les papiers du fourgon de Klinglin. Tout

entier d'ailleurs à la haine présente, il n'était guère capable de

songer à des haines passées. Aussi n'exprima-t-il que de la

bienveillance, de la sympathie même pour les malheurs de ce vieil ami.

Alors on lui demanda s'il ne voudrait pas s'intéresser à Pichegru, et

user de son influence pour obtenir sa rentrée en France. Pourquoi en

effet l'amnistie accordée à tous les Vendéens, à tous les soldats de

Condé, ne serait-elle pas faite aussi pour le vainqueur de la

Hollande?... Moreau répondit qu'il désirait ardemment le retour de cet

ancien compagnon d'armes; qu'il regardait ce retour comme une justice

due à ses services; qu'il y contribuerait bien volontiers, si ses

relations actuelles avec le gouvernement étaient de nature à le lui

permettre; mais que, brouillé avec les hommes qui gouvernaient, il ne

remettrait jamais les pieds aux Tuileries. Puis vinrent naturellement

les confidences sur ses griefs, sur son aversion pour le Premier Consul,

sur son désir d'en voir la France bientôt délivrée.

[En marge: Le général Lajolais employé comme intermédiaire auprès de

Moreau.]

Les dispositions de Moreau pressenties, on employa auprès de lui un de

ses anciens officiers, le générai Lajolais, l'un des familiers les plus

dangereux qui pussent être admis dans l'intimité d'un homme faible, qui

ne savait pas se gouverner. Ce général Lajolais était petit et boiteux,

remarquablement doué de l'esprit d'intrigue, dévoré de besoins, presque

réduit à l'indigence. On envoya pour se l'attacher un déserteur des

armées républicaines, déguisé en marchand de dentelles, avec des lettres

de Pichegru et une forte somme d'argent. Celui-ci n'eut pas de peine à

conquérir la bonne volonté de Lajolais. Lajolais, gagné à la

conspiration, s'attacha aux pas de Moreau, lui arracha la confidence de

sa haine, de ses voeux, qui ne tendaient à rien moins qu'à la

destruction du gouvernement consulaire par tous les moyens possibles.

Lajolais n'alla point jusqu'à des propositions ouvertes; mais, crédule

comme sont tous les entremetteurs, il imagina qu'il ne restait qu'un

dernier mot à dire pour décider Moreau à prendre une part active dans

la conspiration; et, s'il crut au delà de ce qui était, il dit à ses

mandataires au delà de ce qu'il croyait. C'est ainsi que s'ourdissent

les trames de cette espèce, par des agents qui se trompent eux-mêmes

pour une moitié, et trompent pour l'autre moitié ceux qui les emploient.

Lajolais donna donc les plus grandes espérances aux envoyés de Pichegru,

et, pressé par eux, consentit à partir pour Londres, afin d'aller

lui-même faire son rapport verbal aux grands personnages, dont il était

devenu l'instrument.

Lajolais et son conducteur furent obligés de passer par Hambourg, afin

d'arriver à Londres plus sûrement. Ils perdirent ainsi beaucoup de

temps. Débarqués en Angleterre, ils y trouvèrent des ordres donnés par

les autorités britanniques, pour qu'on les reçût immédiatement. Ils

parvinrent sur-le-champ à Londres, et furent introduits auprès de

Pichegru et des meneurs de l'intrigue. L'arrivée de Lajolais remplit

d'une joie folle toutes ces âmes impatientes. Le comte d'Artois avait

l'imprudence d'assister à ces conciliabules, d'y compromettre son rang,

sa dignité, sa famille. Il n'était connu que des principaux, il est

vrai; mais la vivacité de ses sentiments et de son langage excitant

l'attention, il y fut bientôt connu de tous. En entendant Lajolais

raconter avec une exagération ridicule tout ce qu'il avait recueilli de

la bouche de Moreau, et affirmer que Pichegru n'avait qu'à paraître pour

entraîner l'adhésion de ce général républicain, le comte d'Artois, ne

contenant plus sa joie, s'écria: Si nos deux généraux sont d'accord, je

serai bientôt de retour en France.--Ce mot attirant sur le prince les

regards des conjurés, ceux-ci demandèrent, et surent quel était le

personnage qui s'exprimait ainsi. Ils apprirent que c'était le premier

prince du sang, le fils des rois, appelé à être roi lui-même, que

l'influence corruptrice de l'exil conduisait à des actes si peu dignes

de son rang et de son coeur. La satisfaction était si grande, dit l'un

des agents, qui révéla plus tard ces détails, _que le roi d'Angleterre,

s'il avait été présent, aurait voulu être du voyage_[22].

[Note 22: Ces paroles, ainsi que tout le récit de cette

déplorable affaire, sont extraits avec une scrupuleuse

fidélité de la volumineuse instruction qui suivit, et dont

partie a été publiée, partie est demeurée dans les archives

du gouvernement. Nous n'avons admis, comme dignes de foi, que

les détails qui ont été mis hors de doute par le concours de

toutes les révélations, et qui portent le caractère évident

de la vérité.]

[En marge: Janv. 1804.]

[En marge: Second débarquement.]

Il fut convenu que, sans plus tarder, on se rendrait en France, pour

mettre la dernière main à l'exécution de l'entreprise. Il était temps de

se hâter, car l'infortuné Georges, laissé seul en avant-garde, au milieu

des agents de la police consulaire, courait les plus sérieux dangers. On

lui avait, à la fin de décembre, envoyé un second détachement d'émigrés,

pour qu'il ne se crût point abandonné. Il avait été décidé que cette

fois Pichegru lui-même, accompagné des plus grands personnages, tels que

M. de Rivière, l'un des messieurs de Polignac, s'embarquerait pour la

France, et s'en irait rejoindre Georges par la voie déjà frayée. Dès que

ces nouveaux envoyés auraient tout préparé, quand M. de Rivière, qui

avait plus de sang-froid, affirmerait que le moment était venu, et qu'il

y avait assez de maturité[23] dans l'entreprise projetée pour risquer

les princes eux-mêmes, le comte d'Artois ou le duc de Berry, ou tous les

deux, devaient venir en France, pour prendre part à ce prétendu combat

contre la personne du Premier Consul.

[Note 23: Voir plus bas la déposition de M. de Rivière.]

[En marge: Arrivée de Pichegru à Paris.]

Pichegru partit donc avec les principaux émigrés français pour cette

expédition, où il allait ensevelir à jamais sa gloire, déjà flétrie, et

sa vie, qui aurait mérité d'être employée autrement. Il partit dans les

premiers jours de l'année 1804, s'embarqua sur le bâtiment du capitaine

Wright, et mit pied à terre à cette même falaise de Biville, le 16

janvier. Le vainqueur de la Hollande, accompagné des plus illustres

membres de la noblesse française, prit la route des contrebandiers,

trouva Georges, qui était venu à sa rencontre jusque près de la mer, et

de gîte en gîte, à travers les forêts de la Normandie, il parvint à

Chaillot, le 20 janvier.

[En marge: Entrevue de Moreau avec Pichegru.]

Georges n'avait pas tout son monde; mais, audacieux comme il l'était, et

avec la troupe qu'il avait réunie, il était prêt à se jeter sur la

voiture du Premier Consul, et à le frapper infailliblement. Cependant il

fallait s'entendre d'une manière définitive avec Moreau, pour être

assuré d'un lendemain. Les intermédiaires l'allèrent voir de nouveau,

lui dirent que Pichegru était arrivé secrètement, et demandait à

l'entretenir. Moreau y consentit, et, ne voulant pas recevoir Pichegru

dans son hôtel, il donna un rendez-vous de nuit, au boulevard de la

Madeleine. Pichegru s'y rendit. Il aurait voulu y être seul; car il

était froid, prudent, et n'aimait point cette société de gens vulgaires

et agités, qui l'obsédaient de leur impatience, et dont la compagnie

était la première punition de sa conduite. Il vint avec un trop grand

nombre de personnes au rendez-vous, il y vint surtout avec Georges, qui

voulait tout examiner de ses yeux, apparemment pour savoir sur quels

fondements il allait risquer sa vie, dans une tentative désespérée.

[En marge: Résultat de l'entrevue.]

Par une nuit obscure et froide du mois de janvier, à un signal donné,

Moreau et Pichegru s'abordèrent. C'était la première fois qu'ils se

revoyaient depuis le temps où ils combattaient ensemble sur le Rhin, où

leur vie était sans reproche, et leur gloire sans tache. Ils étaient à

peine remis de l'émotion que devaient produire tant de souvenirs, que

Georges survint, et se fit connaître. Moreau fut saisi, se montra tout à

coup froid, visiblement mécontent, et parut en vouloir beaucoup à

Pichegru d'une telle rencontre. Il fallut se séparer sans avoir rien dit

de significatif, ni d'utile. On dut se revoir autrement, et ailleurs.

[En marge: Moreau ne veut pas se prêter au retour des Bourbons.]

[En marge: Nouvelle entrevue de Pichegru et Moreau, n'amenant pas plus

de résultat que la première.]

Cette première rencontre produisit sur Georges la plus fâcheuse

impression. Cela va mal, furent ses premières paroles. Pichegru

craignait lui-même de s'être un peu aventuré. Cependant les intrigants

qui servaient d'entremetteurs virent Moreau, et, ne lui dissimulant

plus rien, lui dirent qu'il s'agissait de conspirer pour renverser le

gouvernement du Premier Consul. Moreau n'eut pas d'objection contre le

renversement de ce gouvernement, par des moyens qui sans être énoncés

pouvaient toutefois se deviner; seulement il montra une répugnance

invincible à travailler pour les Bourbons, et surtout à se mêler de sa

personne dans une telle entreprise. Profiter pour la République et pour

lui de la chute du Premier Consul, était son évidente ambition; mais ce

n'était qu'entre Pichegru et lui que pouvait se traiter une semblable

affaire. Cette fois il le reçut dans sa propre demeure, et, après

plusieurs accidents qui faillirent tout découvrir, il eut enfin avec cet

ancien compagnon d'armes une longue et sérieuse entrevue. Là tout fut

dit. Moreau ne voulut jamais sortir d'un certain cercle d'idées. Il

avait, prétendait-il, un parti considérable dans le Sénat et dans

l'armée. Si on venait à bout de délivrer la France des trois Consuls, le

pouvoir serait certainement remis dans ses mains. Il en userait pour

sauver la vie à ceux qui auraient débarrassé la République de son

oppresseur; mais on ne livrerait pas aux Bourbons la République

affranchie. Quant à Pichegru, l'ancien conquérant de la Hollande, l'un

des généraux les plus illustres de la France, on ferait mieux que de lui

sauver la vie, on le réintégrerait dans ses honneurs, dans ses grades;

on l'élèverait aux premières positions de l'État. Moreau, entêté dans

ces idées, exprima son étonnement à Pichegru de le voir mêlé avec de

telles gens. Pichegru n'avait pas besoin des avis de Moreau pour

trouver insupportable la société des chouans dans laquelle il vivait;

mais Moreau était lui-même la preuve que, lorsqu'on se mettait à

comploter, il était difficile de n'être pas bientôt la proie du plus

triste entourage. Pichegru était trop sensé, trop intelligent pour

partager les illusions de Moreau, et il tenta de lui persuader qu'après

la mort du Premier Consul, il n'y avait de possible que les Bourbons.

Tout cela était au-dessus de l'intelligence de Moreau, intelligence

médiocre hors du champ de bataille. Il s'obstinait à croire que, le

général Bonaparte ayant cessé de vivre, lui, général Moreau, deviendrait

le premier consul de la République. Quoiqu'on ne parlât jamais de la

mort du Premier Consul, cette mort était toujours sous-entendue, comme

le moyen de débarrasser la scène du personnage qui l'occupait. Du reste,

sans chercher des excuses à ces fatales négociations, il faut dire, pour

les apprécier exactement, que les personnages de cette époque avaient

tant vu mourir sur l'échafaud et sur les champs de bataille, avaient

tant donné ou subi d'ordres terribles, que la mort d'un homme n'avait

pas pour eux la signification et l'horreur que la fin des guerres

civiles, et les adoucissements de la paix, lui ont heureusement rendue

parmi nous.

[En marge: Pichegru désespéré par les dispositions de Moreau.]

Pichegru sortit désespéré cette fois, et dit au confident qui l'avait

conduit chez Moreau, et qui le reconduisait dans une obscure retraite:

Celui-là aussi a de l'ambition; il veut gouverner la France à son tour.

Pauvre homme! il ne saurait pas la gouverner vingt-quatre

heures.--Georges, instruit de tout ce qui se passait, s'écria avec

l'ordinaire énergie de son langage: Usurpateur pour usurpateur, j'aime

mieux celui qui gouverne que ce Moreau, qui n'a ni coeur ni tête!--C'est

ainsi qu'en le voyant de près, ils traitaient l'homme que leurs

écrivains et leurs discoureurs présentaient comme le modèle des vertus

publiques et guerrières.

Cette connaissance bientôt acquise des dispositions de Moreau, jeta dans

le désespoir ces malheureux et coupables émigrés. On eut encore une

entrevue avec lui, à Chaillot même, chez Georges, probablement sans

qu'il sût chez quel personnage il se trouvait. Georges, assistant au

commencement de la conversation, se retira en disant brusquement à

Pichegru et à Moreau: Je me retire; peut-être qu'en restant seuls vous

finirez par vous entendre.--

[En marge: Découragement des émigrés compromis dans la conspiration

tramée à Londres.]

Les deux généraux républicains ne s'entendirent pas davantage, et il fut

évident pour tous les conjurés qu'ils s'étaient follement engagés dans

un projet qui ne pouvait aboutir qu'à une catastrophe. M. de Rivière

était désolé. Lui et ses amis disaient ce qu'on dit toujours, lorsqu'on

ne trouve pas ses passions partagées: La France est apathique, elle ne

veut que le repos, elle est infidèle à ses anciens sentiments.--La

France, en effet, n'était pas, comme on le leur avait assuré, indignée

contre le gouvernement consulaire; tous les partis n'étaient pas prêts à

s'entendre pour le renverser. Il n'y avait que des jaloux sans génie qui

songeassent à le détruire; encore ne voulaient-ils pas se compromettre

dans un complot bien caractérisé. Et quant à la France, regrettant sans

doute la paix si promptement rompue, se défiant peut-être aussi du goût

pour le pouvoir et la guerre, qui éclatait chez le général Bonaparte,

elle ne cessait pas de le regarder comme son sauveur. Elle était éprise

de son génie, et elle ne voulait à aucun prix se voir rejetée dans les

hasards d'une nouvelle révolution.

Déjà ces malheureux étaient tentés de se retirer, les uns en Bretagne,

les autres en Angleterre. Désabusés par la connaissance des faits, les

plus élevés d'entre eux éprouvaient en outre un profond dégoût pour la

compagnie au milieu de laquelle ils étaient réduits à vivre. M. de

Rivière et Pichegru, de tous les plus sages, se confiaient leurs

répugnances et leurs chagrins. Un jour même, Pichegru, voulant remettre

à leur place ces chouans trop importuns, répondit avec amertume et

mépris, à l'un d'eux qui lui disait: _Mais, général, vous êtes avec

nous!--Non, je suis chez vous._ Ce qui signifiait que sa vie était entre

leurs mains, mais que sa volonté et sa raison n'y étaient plus.

Tous ensemble se trouvaient plongés dans une cruelle incertitude:

Georges cependant était toujours prêt à assaillir le Premier Consul,

sauf à voir ensuite ce qu'on ferait le lendemain; les autres se

demandaient à quoi bon un attentat inutile. Ils en étaient là, lorsque

ces menées, conduites sans interruption depuis six mois, finirent par

donner à la police un éveil, trop tardif pour l'honneur de sa vigilance.

La sagacité du Premier Consul le sauva, et perdit les imprudents ennemis

qui conspiraient sa perte. C'est l'ordinaire punition de ceux qui

s'engagent dans de telles entreprises, de s'arrêter trop tard: souvent

ils sont découverts, saisis, punis, quand déjà la conscience, la raison,

la crainte commençant à leur ouvrir les yeux, ils allaient rétrograder

dans la voie du mal.

[En marge: Premiers indices du complot arrivés à la connaissance de la

police.]

[En marge: Envoi du colonel Savary en Vendée.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 04 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 36 / 42 段