M. Windham, obligé cette fois de reconnaître qu'on prenait ses idées, se

plaignit qu'on les prenait trop tard et mal, et critiqua plusieurs

détails de la mesure. Mais elle fut votée, et, en peu de temps, on vit

dans les villes et les comtés d'Angleterre la population, appelée aux

armes, s'exercer tous les matins en uniforme de volontaires. Cet

uniforme fut porté par toutes les classes. Le respectable M. Addington

se rendit au Parlement dans ce costume, qui allait si peu à ses moeurs,

et encourut même quelque ridicule, par une manifestation de ce genre. Le

vieux roi, son fils, le prince de Galles, passèrent à Londres des

revues, auxquelles les princes français exilés eurent l'impardonnable

tort d'assister. On vit jusqu'à vingt mille de ces volontaires à

Londres, ce qui n'était pas fort considérable, il est vrai, pour une si

vaste population. Du reste, le nombre en était assez grand dans

l'étendue de l'Angleterre, pour fournir une force imposante, si elle

avait été organisée. Mais on n'improvise pas des soldats, et moins

encore des officiers. Si en France on avait douté de la valeur des

bateaux plats, en Angleterre on doutait bien davantage de la valeur de

ces volontaires, et, sinon de leur courage, au moins de leur habitude de

la guerre. À ces mesures on ajouta le projet de fortifications de

campagne autour de Londres, sur les routes qui aboutissent à cette

capitale, et sur les points les plus menacés des côtes. Une partie des

forces actives fut disposée depuis l'île de Wight jusqu'à l'embouchure

de la Tamise. Un système de signaux fut établi pour donner l'alarme, au

moyen de feux allumés le long des côtes, à la première apparition des

Français. Des chariots d'une forme particulière furent construits, afin

de porter les troupes en poste sur les points menacés. En un mot, de ce

côté du détroit comme de l'autre, on fit des efforts d'invention

extraordinaires, pour imaginer des moyens nouveaux de défense et

d'attaque, pour vaincre les éléments et les associer à sa cause. Les

deux nations, comme attirées sur ce double rivage, y donnaient en ce

moment un bien grand spectacle au monde: l'une, troublée quand elle

songeait à son inexpérience des armes, était rassurée quand elle

considérait cet Océan qui lui servait de ceinture; l'autre, pleine de

confiance dans sa bravoure, dans son habitude de la guerre, dans le

génie de son chef, mesurait des yeux le bras de mer qui arrêtait son

ardeur, s'accoutumait tous les jours à le mépriser, et se regardait

comme certaine de le franchir bientôt, à la suite du vainqueur de

Marengo et des Pyramides.

Aucune des deux ne supposait d'autres moyens que ceux qui étaient

préparés sous ses yeux. Les Anglais, croyant Brest et Toulon exactement

bloqués, n'imaginaient pas qu'une escadre pût paraître dans la Manche.

Les Français, s'exerçant tous les jours à naviguer sur leurs chaloupes

canonnières, n'imaginaient pas qu'il existât une autre manière de

franchir le détroit. Personne ne soupçonnait la principale combinaison

du Premier Consul. Cependant les uns craignaient, les autres espéraient

quelque subite invention de son génie: c'était la cause du trouble qui

régnait d'un côté de la Manche, et de la confiance qui régnait de

l'autre.

[En marge: Valeur des moyens réunis par les Anglais pour résister alors

à la France.]

Il faut le dire, les moyens préparés pour nous résister étaient peu de

chose, si le détroit était franchi. En admettant qu'on parvînt à

réunir, entre Londres et la Manche, 50 mille hommes de l'armée de ligne,

et 30 ou 40 mille de l'armée de réserve, et qu'on joignît à ces troupes

régulières la plus grande masse possible de volontaires, on n'aurait pas

même atteint la force numérique de l'armée française destinée à passer

le détroit. Et qu'auraient-ils pu tous ensemble, même en nombre deux ou

trois fois supérieur, contre les cent cinquante mille hommes, qui, en

dix-huit mois, sous la conduite de Napoléon, battirent, à Austerlitz, à

Iéna, à Friedland, toutes les armées européennes, apparemment aussi

braves, certainement plus aguerries, et quatre ou cinq fois plus

considérables que les forces britanniques? Les préparatifs des Anglais

étaient donc en réalité d'une faible valeur, et l'Océan était toujours

leur défense la plus sûre. En tout cas, quel que fût le résultat

définitif, c'était déjà une cruelle punition de la conduite du

gouvernement britannique, que cette agitation générale de toutes les

classes, que ce déplacement des ouvriers arrachés à leurs ateliers, des

négociants à leurs affaires, des seigneurs anglais à leur opulence: une

telle agitation prolongée quelque temps serait devenue un immense

malheur, peut-être un grave danger pour l'ordre public.

[En marge: Le gouvernement britannique a recours au moyen accoutumé, de

susciter en France des troubles intérieurs.]

[En marge: Caractère moral des moyens employés par le gouvernement

britannique.]

[En marge: Georges Cadoudal à Londres.]

Le gouvernement britannique, dans son anxiété, eut recours à tous les

moyens, même à ceux que la morale avouait le moins, pour conjurer le

coup dont il était menacé. Pendant la première guerre, il avait fomenté

des insurrections contre les pouvoirs de toutes formes qui s'étaient

succédé en France. Depuis, quoique ces insurrections fussent peu

présumables sous la forte administration du Premier Consul, il avait

gardé à Londres, et soldé même pendant la paix, tous les états-majors de

la Vendée et de l'émigration. Cette persistance à conserver sous sa main

les coupables instruments d'une guerre peu généreuse, avait beaucoup

contribué, comme on l'a vu, à brouiller de nouveau les deux pays. Les

diversions sont, sans doute, l'une des ressources ordinaires de la

guerre, et l'insurrection d'une province est l'une des diversions qu'on

regarde comme les plus utiles, et qu'on se fait le moins de scrupule

d'employer. Que les Anglais eussent essayé de soulever la Vendée, le

Premier Consul le leur rendait en essayant d'insurger l'Irlande. Le

moyen était réciproque et fort usité. Mais dans le moment une

insurrection dans la Vendée était hors de toute probabilité. L'emploi

des chouans et de leur chef, Georges Cadoudal, ne pouvait avoir qu'un

effet, celui de tenter quelque coup abominable, comme la machine

infernale, ou tel autre pareil. Pousser le moyen de l'insurrection

jusqu'au renversement d'un gouvernement, c'est recourir à des pratiques

d'une légitimité fort contestable; mais poursuivre ce renversement par

l'attaque aux personnes qui gouvernent, c'est dépasser toutes les

limites du droit des gens admis entre les nations. On jugera, du reste,

par les faits eux-mêmes, du degré de complicité des ministres

britanniques dans les projets criminels, médités de nouveau par

l'émigration française, réfugiée à Londres. On se souvient de ce

redoutable chef des chouans du Morbihan, Georges Cadoudal, qui seul

entre les Vendéens présentés au Premier Consul, avait résisté à son

ascendant, s'était retiré d'abord en Bretagne, et puis en Angleterre. Il

vivait à Londres, au sein d'une véritable opulence, distribuant aux

réfugiés français les sommes que leur accordait le gouvernement

britannique, et passant son temps dans la société des princes émigrés,

particulièrement des deux plus actifs, le comte d'Artois et le duc de

Berry. Que ces princes voulussent rentrer en France, rien n'était plus

naturel; qu'ils le voulussent par la guerre civile, rien n'était plus

ordinaire, sinon légitime: mais, malheureusement pour leur honneur, ils

ne pouvaient plus compter sur une guerre civile; ils ne pouvaient

compter que sur des complots.

[En marge: Correspondances et menées des émigrés.]

La paix avait désespéré tous les exilés, princes et autres; la guerre

leur rendait leurs espérances, non-seulement parce qu'elle leur assurait

le concours d'une partie de l'Europe, mais parce qu'elle devait, suivant

eux, ruiner la popularité du Premier Consul. Ils correspondaient avec la

Vendée par Georges, avec Paris par les émigrés rentrés. Ce qu'ils

rêvaient en Angleterre, leurs partisans le rêvaient en France, et les

moindres circonstances qui venaient concorder avec leurs illusions,

changeaient tout de suite à leurs yeux ces illusions en réalité. Ils se

disaient donc les uns aux autres dans ces déplorables correspondances,

que la guerre allait porter un coup funeste au Premier Consul; que son

pouvoir, illégitime pour les Français restés fidèles au sang des

Bourbons, tyrannique pour les Français restés fidèles à la Révolution,

n'avait pour se faire supporter que deux titres, le rétablissement de la

paix, et le rétablissement de l'ordre; que l'un de ces titres

disparaissait complétement depuis la rupture avec l'Angleterre, que

l'autre était fort compromis, car il était douteux que l'ordre pût se

maintenir au milieu des anxiétés de la guerre. Le gouvernement du

Premier Consul allait donc être dépopularisé, comme tous les

gouvernements qui l'avaient précédé. La masse tranquille devait lui en

vouloir de cette reprise d'hostilités avec l'Europe; elle devait moins

croire à son étoile, depuis que les difficultés ne semblaient plus

s'aplanir sous ses pas. Il avait, en outre, des ennemis de différentes

espèces, dont on pouvait se servir très-utilement: les révolutionnaires

d'abord, et puis les hommes jaloux de sa gloire, qui fourmillaient dans

l'armée. On disait les jacobins exaspérés; on disait les généraux fort

peu satisfaits d'avoir contribué à faire d'un égal un maître. Il fallait

de ces mécontents si divers créer un seul parti, pour renverser le

Premier Consul. Tout ce qu'on mandait de France et tout ce qu'on

répondait de Londres aboutissait toujours à ce plan: réunir les

royalistes, les jacobins, les mécontents de l'armée en un parti unique,

pour accabler l'usurpateur Bonaparte.

[En marge: Vaste plan de conspiration tramé à Londres, par Georges et

les princes français.]

Telles étaient les idées dont se nourrissaient à Londres les princes

français, et dont ceux-ci entretenaient le cabinet britannique, en lui

demandant des fonds, qu'il prodiguait, sachant, d'une manière au moins

générale, ce qu'on en voulait faire.

[En marge: Louis XVIII refuse de s'associer à la conspiration de

Georges.]

[En marge: Le comte d'Artois s'y associe de la manière la plus

imprudente.]

[En marge: Participation des agents de l'Angleterre.]

Une vaste conspiration fut donc ourdie sur ce plan, et conduite avec

l'impatience ordinaire à des émigrés. Il en fut référé à Louis XVIII,

alors retiré à Varsovie. Ce prince, toujours fort peu d'accord avec son

frère, le comte d'Artois, dont il désapprouvait la stérile et imprudente

activité, repoussa cette proposition. Singulier contraste entre ces deux

princes! Le comte d'Artois avait de la bonté sans sagesse; Louis XVIII,

de la sagesse sans bonté. Le comte d'Artois entrait dans des projets

indignes de son coeur, que Louis XVIII repoussait parce qu'ils étaient

indignes de son esprit. Louis XVIII résolut dès lors de rester étranger

à toutes les menées nouvelles, dont la guerre allait redevenir la

funeste occasion. Le comte d'Artois, placé à une grande distance de son

frère aîné, excité par son ardeur naturelle, par celle des émigrés, et,

ce qui est plus fâcheux, par celle des Anglais eux-mêmes, prit part à

tous les projets que la circonstance fit naître, dans ces cerveaux

troublés par une continuelle exaltation. Les communications des émigrés

français avec le cabinet anglais, avaient lieu par le sous-secrétaire

d'État, M. Hammon, qu'on a vu figurer dans plusieurs négociations. C'est

à lui qu'ils s'adressaient pour toutes choses en Angleterre. Au dehors,

ils s'adressaient à trois agents de la diplomatie britannique: M.

Taylor, ministre en Hesse; M. Spencer Smith, ministre à Stuttgard; M.

Drake, ministre en Bavière. Ces trois agents, placés près de nos

frontières, cherchaient à nouer toute espèce d'intrigues en France, et à

seconder de leur côté celles qu'on tramerait de Londres. Ils

correspondaient avec M. Hammon, et avaient à leur disposition des sommes

d'argent considérables. Il est difficile de croire que ce fussent là de

ces obscures menées de police, que les gouvernements se permettent

quelquefois comme simples moyens d'informations, et auxquelles ils

consacrent de menus fonds. C'étaient de vrais projets politiques,

passant par les agents les plus élevés, aboutissant au ministère le plus

important, celui des affaires extérieures, et coûtant jusqu'à des

millions.

[En marge: Le comte d'Artois, le duc de Berry, le duc d'Angoulême, les

Condés.]

Les princes français les plus mêlés à ces projets étaient le comte

d'Artois, et son second fils, le duc de Berry. Le duc d'Angoulême

résidait alors à Varsovie, auprès de Louis XVIII. Les princes de Condé

vivaient à Londres, mais sans intimité avec les princes de la branche

aînée, et toujours à part de leurs projets. On les traitait comme des

soldats, constamment disposés à prendre les armes, et uniquement propres

à ce rôle. Tandis que le grand-père et le père des Condés étaient à

Londres, le petit-fils, le duc d'Enghien, était dans le pays de Baden,

livré au plaisir de la chasse, et à la vive affection qu'il éprouvait

pour une princesse de Rohan. Tous trois au service de la

Grande-Bretagne, ils avaient reçu ordre de se tenir prêts à recommencer

la guerre, et ils avaient obéi comme des soldats obéissent au

gouvernement qui les paye: triste rôle sans doute pour des Condés,

moins triste cependant que celui de tramer des complots!

[En marge: Plan et but de la conspiration.]

Voici quel fut le plan de la nouvelle conjuration. Insurger la Vendée ne

présentait plus guère de chance: au contraire, attaquer directement, au

milieu de Paris, le gouvernement du Premier Consul, paraissait un moyen

prompt et sûr d'arriver au but. Le gouvernement consulaire renversé, il

n'y avait plus rien de possible, suivant les auteurs du projet, plus

rien que les Bourbons. Or, comme le gouvernement consulaire consistait

tout entier dans la personne du général Bonaparte, il fallait détruire

celui-ci. La conclusion était forcée. Mais il fallait le détruire d'une

manière certaine. Un coup de poignard, une machine infernale, tout cela

était d'un succès douteux; car tout cela dépendait de la sûreté de main

d'un assassin, ou des hasards d'une explosion. Il restait un moyen

jusqu'ici non essayé, à ce titre non discrédité encore: c'était de

réunir une centaine d'hommes déterminés, l'intrépide Georges en tête;

d'assaillir sur la route de Saint-Cloud ou de la Malmaison, la voiture

du Premier Consul; d'attaquer sa garde, forte tout au plus de dix à

douze cavaliers, de la disperser, et de le tuer ainsi dans une espèce de

combat. De cette manière, on était certain de ne pas le manquer.

Georges, qui était brave, qui avait des prétentions militaires, et ne

voulait pas passer pour un assassin, exigeait qu'il y eût deux princes,

un au moins, placés à ses côtés, et regagnant ainsi l'épée à la main la

couronne de leurs ancêtres. Le croirait-on? Ces esprits, pervertis par

l'émigration, s'imaginaient qu'en attaquant ainsi le Premier Consul

entouré de ses gardes, ils livraient une sorte de bataille, et qu'ils

n'étaient pas des assassins! Apparemment qu'ils étaient les égaux du

noble archiduc Charles, combattant le général Bonaparte au Tagliamento

ou à Wagram, et ne lui étaient inférieurs que par le nombre des soldats!

Déplorables sophismes, auxquels ne pouvaient croire qu'à moitié ceux qui

les faisaient, et qui prouvent chez ces malheureux princes de Bourbon,

non pas une perversité naturelle, mais une perversité acquise dans la

guerre civile et dans l'exil! Un seul entre tous ces hommes était bien

dans son rôle: c'était Georges. Il était maître dans cet art des

surprises; il s'y était formé au milieu des forêts de la Bretagne; et

cette fois, en exerçant son art aux portes de Paris, il ne craignait pas

d'être relégué au rang de ces instruments, dont on se sert pour les

répudier ensuite; car il espérait avoir des princes pour complices. Il

s'assurait ainsi toute la dignité compatible avec le rôle qu'il allait

jouer, et par son attitude audacieuse devant la justice, il prouva

bientôt que ce n'était pas lui qui s'était abaissé en cette funeste

conjoncture.

[En marge: Combinaisons des conspirateurs pour associer à leur complot

les partis qui divisent la France.]

Ce n'est pas tout, il fallait après le combat recueillir le fruit de la

victoire. Il fallait tout préparer pour que la France se jetât dans les

bras des Bourbons. Les partis s'étaient entre-détruits les uns les

autres, et il n'en restait aucun de véritablement puissant. Les

révolutionnaires violents étaient odieux. Les révolutionnaires modérés,

réfugiés auprès du général Bonaparte, étaient sans force. Il ne restait

debout que l'armée. C'est elle qu'il importait de conquérir. Mais elle

était dévouée à la Révolution, pour laquelle elle avait versé son sang,

et elle éprouvait une sorte d'horreur pour ces émigrés, qu'elle avait

vus tant de fois sous des uniformes anglais ou autrichiens. C'est ici

que la jalousie, éternelle et perverse passion du coeur humain, offrait

aux conspirateurs royalistes d'utiles et précieux secours.

[En marge: Fâcheuse conduite de Moreau; motifs de sa brouille avec le

Premier Consul.]

Il n'était bruit que de la brouille du général Moreau avec le général

Bonaparte. Nous avons déjà dit ailleurs que le général de l'armée du

Rhin, sage, réfléchi, ferme à la guerre, était, dans la vie privée,

nonchalant et faible, gouverné par ses entours; que, sous cette funeste

influence, il n'avait pas échappé au vice du second rang, qui est

l'envie; que, comblé des égards du Premier Consul, il s'était laissé

aller à lui en vouloir, sans autre raison, sinon que lui général Moreau

était le second dans l'État, et que le général Bonaparte était le

premier; qu'ainsi disposé, Moreau avait manqué de convenance en refusant

de suivre le Premier Consul à une revue, et que celui-ci, toujours

prompt à rendre une offense, s'était abstenu d'inviter Moreau au festin

qu'on donnait annuellement pour la fondation de la République; que

Moreau avait commis la faute d'aller, ce même jour, dîner, en costume de

ville, avec des officiers mécontents, dans un de ces lieux publics, où

l'on est vu de tout le monde, au grand déplaisir des gens sages, à la

grande joie des ennemis de la chose publique. Nous avons raconté ces

misères de la vanité, qui commencent entre les femmes par de vulgaires

démêlés, et vont finir entre les hommes par des scènes tragiques. Si une

brouille entre personnages élevés est difficile à prévenir, elle est

plus difficile encore à arrêter, lorsqu'elle est déclarée. Depuis ce

jour Moreau n'avait cessé de se montrer de plus en plus hostile au

gouvernement consulaire. Quand on avait conclu le Concordat, il avait

crié à la domination des prêtres; quand on avait institué la

Légion-d'Honneur, il avait crié au rétablissement de l'aristocratie, et

enfin il avait crié au rétablissement de la royauté quand on avait

constitué le Consulat à vie. Il avait fini par ne plus se montrer chez

le chef du gouvernement, et même chez aucun des Consuls. Le

renouvellement de la guerre eût été pour lui une occasion honorable de

reparaître aux Tuileries, pour offrir ses services, non pas au général

Bonaparte, mais à la France. Moreau, peu à peu entraîné dans ces voies

du mal, où les pas sont si rapides, avait considéré, dans cette rupture

de la paix, beaucoup moins le malheur du pays, qu'un échec pour un rival

détesté, et s'était mis à part, pour voir comment sortirait d'embarras

cet ennemi qu'il s'était fait lui-même. Il vivait donc à Grosbois, au

milieu d'une aisance, juste prix de ses services, comme aurait pu faire

un grand citoyen, victime de l'ingratitude du prince.

Le Premier Consul s'attirait des jaloux par sa gloire; il s'en attirait

aussi par sa famille. Murat, qu'il avait refusé long-temps d'élever au

rang de son beau-frère, qui avec un excellent coeur, de l'esprit

naturel, une bravoure chevaleresque, se servait quelquefois très-mal de

toutes ces qualités, Murat, par une vanité qu'il dissimulait devant le

Premier Consul, mais qu'il montrait librement dès qu'il n'était plus

sous les yeux de ce maître sévère, Murat offusquait ceux qui, étant trop

petits pour envier le général Bonaparte, enviaient au moins son

beau-frère. Il y avait donc les grands jaloux, et les petits. Les uns et

les autres se groupaient autour de Moreau. À Paris, pendant l'hiver, à

Grosbois, pendant l'été, on tenait une cour de mécontents, où l'on

parlait avec une indiscrétion sans bornes. Le Premier Consul le savait,

et s'en vengeait, non pas seulement par le progrès constant de sa

puissance, mais aussi par des dédains affichés. Après s'être imposé

long-temps une extrême réserve, il avait fini par ne plus se contenir,

et il rendait à la médiocrité ses sarcasmes, mais les siens étaient ceux

du génie. On les répétait, au moins autant que ceux qui échappaient à la

société de Moreau.

Les partis inventent les brouilles qui n'existent pas, afin de s'en

servir; à plus forte raison se servent-ils, vite et perfidement, de

celles qui existent. Sur-le-champ on avait entouré Moreau. À entendre

les mécontents de tous les partis, il était le général accompli, le

citoyen modeste et vertueux. Le général Bonaparte était le capitaine

imprudent et heureux, l'usurpateur sans génie, le Corse insolent, qui

osait renverser la République, et monter les marches du trône déjà

relevé. Il fallait, disait-on, le laisser se perdre dans une entreprise

folle et ridicule contre l'Angleterre, et se garder de lui offrir son

épée. Ainsi, après avoir traité le vainqueur de l'Égypte et de l'Italie

comme un aventurier, on traitait l'expédition patriotique qui lui tenait

tant à coeur, comme la plus extravagante des échauffourées.

[En marge: Moyens imaginés par les royalistes pour se rapprocher de

Moreau.]

[En marge: Pichegru employé à cet usage.]

Les conspirateurs de Londres avaient, dans ces malheureuses divisions,

des facilités pour ourdir la seconde moitié de leur projet. C'était

Moreau qu'il fallait gagner, par Moreau, l'armée; et alors, le Premier

Consul tué sur la route de la Malmaison, Moreau gagné viendrait, à la

tête de l'armée, réconcilier cette redoutable partie de la nation avec

les Bourbons, qui auraient eu le courage de reconquérir leur trône

l'épée à la main. Mais comment aborder Moreau, qui était à Paris entouré

d'une société toute républicaine, tandis qu'on était à Londres au milieu

de l'élite des chouans? Il fallait un intermédiaire. Du fond des déserts

de l'Amérique, il en était arrivé un, bien illustre, bien déchu par sa

faute de sa première illustration, mais doué de grandes qualités, et

tenant à la fois aux royalistes et aux républicains: c'était Pichegru,

le vainqueur de la Hollande, déporté par le Directoire à Sinnamari. Il

s'était échappé du lieu de sa déportation, et il était venu à Londres,

où il vivait avec le secret désir de ne pas s'arrêter là, et de rentrer

en France, en profitant de la politique qui rappelait sans distinction

les coupables ou les victimes de tous les partis. Mais la guerre,

suspendue un instant, avait recommencé bientôt, et avec elle les

illusions et les folies des émigrés, auxquels Pichegru avait aliéné sa

liberté, en leur aliénant son honneur. On l'avait compris, presque

malgré lui, dans la conspiration; on l'avait chargé d'être auprès de

Moreau l'intermédiaire dont on avait besoin pour amener ce dernier à la

cause des Bourbons, et pour fondre ensemble, dans un seul parti, les

républicains et les royalistes de toute nuance.

Le plan qu'on avait adopté concordait assez avec certaines apparences du

moment pour être spécieux, point assez avec la réalité pour réussir,

mais il avait encore plus de vraisemblance qu'il n'en fallait à des

impatients, à qui tout était bon, pourvu qu'ils s'agitassent, et

remplissent par ces agitations la pesante oisiveté de l'exil. Le plan

arrêté, on s'occupa de l'exécution.

[Illustration: Débarquement de Georges à la falaise de Biville.]

Il fallait se rendre en France. Si Georges voulait y être suivi d'un ou

de deux princes, il ne tenait pas cependant à les avoir immédiatement

avec lui. Il admettait qu'il fallait tout préparer avant de les faire

venir, afin de ne pas les exposer inutilement à un séjour prolongé dans

Paris, sous les yeux d'une police vigilante. Il se décida donc à partir

le premier, et à se rendre à Paris, pour y composer la bande de chouans

avec lesquels il devait attaquer la garde du Premier Consul. Pendant ce

temps, Pichegru était chargé de s'aboucher avec Moreau, d'abord par

intermédiaire, puis directement, en se transportant lui-même à Paris.

Enfin, quand on aurait tout préparé des deux côtés, quand on aurait à la

fois les chouans pour livrer combat, et Moreau pour entraîner

l'adhésion de l'armée, les princes viendraient les derniers, la veille,

ou le jour de l'exécution.

[En marge: Départ de Georges pour Paris.]

Tout cela étant arrêté, Georges, avec une troupe de chouans, sur la

résolution et la fidélité desquels il pouvait compter, quitta Londres

pour se rendre en France. Ils étaient tous pourvus d'armes comme des

malfaiteurs qui allaient courir les bois. Georges portait dans une

ceinture un million en lettres de change. Ce n'était pas, bien entendu,

les princes français, réduits aux derniers expédients pour vivre, qui

avaient pu fournir les sommes qui circulaient entre ces entrepreneurs de

complots. Elles venaient de la source commune, c'est-à-dire du trésor

britannique.

[En marge: Nouvelle route adoptée par les chouans pour pénétrer en

France.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 04 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 35 / 42 段