Cet homme, si audacieux dans ses conceptions, était, dans l'exécution,

le plus prudent des capitaines. Quoiqu'il eût 120 mille soldats réunis

sous la main, il ne voulait pas partir sans le concours de la flotte du

Texel, portant 20 mille hommes, sans la flotte de Brest, en portant 18

mille, sans les flottes de La Rochelle, du Ferrol et de Toulon, chargées

de dégager le détroit par une profonde manoeuvre. Il s'efforçait d'avoir

tous ces moyens prêts pour février 1804, et s'en flattait, lorsque des

événements graves, survenus dans l'intérieur de la République,

s'emparèrent tout à coup de son attention, et l'arrachèrent, pour un

moment, à la grande entreprise sur laquelle le monde entier avait les

yeux fixés.

FIN DU LIVRE DIX-SEPTIÈME.

LIVRE DIX-HUITIÈME.

CONSPIRATION DE GEORGES.

Craintes de l'Angleterre à la vue des préparatifs qui se font à

Boulogne. -- Ce que la guerre est ordinairement pour elle. --

Opinion qu'on se fait d'abord à Londres des projets du Premier

Consul; terreur qu'on finit par en concevoir. -- Moyens imaginés

pour résister aux Français. -- Discussion de ces moyens au

Parlement. -- Rentrée de M. Pitt à la Chambre des Communes. --

Son attitude, et celle de ses amis. -- Force militaire des

Anglais. -- M. Windham demande l'établissement d'une armée

régulière, à l'imitation de l'armée française. -- On se borne à

la création d'une armée de réserve, et à une levée de

volontaires. -- Précautions prises pour la garde du littoral. --

Le cabinet britannique revient aux moyens anciennement pratiqués

par M. Pitt, et seconde les complots des émigrés. -- Intrigues

des agents diplomatiques anglais, MM. Drake, Smith et Taylor. --

Les princes réfugiés à Londres se réunissent à Georges et à

Pichegru, et entrent dans un complot dont le but est d'assaillir

le Premier Consul, avec une troupe de chouans, sur la route de la

Malmaison. -- Afin de s'assurer l'adhésion de l'armée, dans la

supposition du succès, on s'adresse au général Moreau, chef des

mécontents. -- Intrigues du nommé Lajolais. -- Folles espérances

conçues sur quelques propos du général Moreau. -- Premier départ

d'une troupe de chouans conduits par Georges. -- Leur

débarquement à la falaise de Biville; leur route à travers la

Normandie. -- Georges, caché dans Paris, prépare des moyens

d'exécution. -- Second débarquement, composé de Pichegru et de

plusieurs émigrés de haut rang. -- Pichegru s'abouche avec

Moreau. -- Il le trouve irrité contre le Premier Consul,

souhaitant sa chute et sa mort, mais nullement disposé à seconder

le retour des Bourbons. -- Désappointement des conjurés. -- Leur

découragement, et la perte de temps que ce découragement

entraîne. -- Le Premier Consul, que la police servait mal depuis

la retraite de M. Fouché, découvre le danger dont il est menacé.

-- Il fait livrer à une commission militaire quelques chouans

récemment arrêtés, pour les contraindre à dire ce qu'ils savent.

-- Il se procure ainsi un révélateur. -- Le complot dénoncé tout

entier. -- Surprise en apprenant que Georges et Pichegru sont

dans Paris, que Moreau est leur complice. -- Conseil

extraordinaire, et résolution d'arrêter Moreau. -- Dispositions

du Premier Consul. -- Il est plein d'indulgence pour les

républicains, et de colère contre les royalistes. -- Sa

résolution de frapper ceux-ci d'une manière impitoyable. -- Il

charge le grand-juge de lui amener Moreau, pour tout terminer

dans une explication personnelle et amicale. -- L'attitude de

Moreau devant le grand-juge fait avorter cette bonne résolution.

-- Les conjurés arrêtés déclarent tous qu'un prince français

devait être à leur tête, et qu'il avait le projet d'entrer en

France par la falaise de Biville. -- Résolution du Premier Consul

de s'en saisir, et de le livrer à une commission militaire. -- Le

colonel Savary envoyé à la falaise de Biville, pour attendre le

prince, et l'arrêter. -- Loi terrible, qui punit de mort

quiconque donnera asile aux conjurés. -- Paris fermé pendant

plusieurs jours. -- Arrestation successive de Pichegru, de MM. de

Polignac, de M. de Rivière, et de Georges lui-même. --

Déclaration de Georges. -- Il est venu pour attaquer le Premier

Consul de vive force. -- Nouvelle affirmation qu'un prince devait

être à la tête des conjurés. -- Irritation croissante du Premier

Consul. -- Inutile attente du colonel Savary à la falaise de

Biville. -- On est conduit à rechercher où se trouvent les

princes de la maison de Bourbon. -- On songe au duc d'Enghien,

qui était à Ettenheim, sur les bords du Rhin. -- Un sous-officier

de gendarmerie est envoyé pour prendre des renseignements. --

Rapport erroné de ce sous-officier, et fatale coïncidence de son

rapport avec une nouvelle déposition d'un domestique de Georges.

-- Erreur, et aveugle colère du Premier Consul. -- Conseil

extraordinaire, à la suite duquel l'enlèvement du prince est

résolu. -- Son enlèvement et sa translation à Paris. -- Une

partie de l'erreur est découverte, mais trop tard. -- Le prince,

envoyé devant une commission militaire, est fusillé dans un fossé

du château de Vincennes. -- Caractère de ce funeste événement.

[En marge: Août 1803.]

L'Angleterre commençait à s'émouvoir à l'aspect des préparatifs qui se

faisaient en face de ses rivages. Elle y avait d'abord attaché peu

d'importance.

[En marge: La guerre n'est pas pour l'Angleterre ce qu'elle est pour les

autres nations.]

La guerre, en général, pour un pays insulaire, qui ne prend part aux

grandes luttes des nations qu'avec des vaisseaux ordinairement

victorieux, et tout au plus avec des armées jouant le rôle

d'auxiliaires, la guerre est un état peu inquiétant, qui n'altère pas le

repos public, qui ne nuit pas même au mouvement journalier des affaires.

La stabilité du crédit, à Londres, au milieu des plus grandes effusions

de sang humain, en est la preuve frappante. Si on ajoute à ces

considérations que l'armée se recrute de mercenaires, que la flotte se

compose de gens de mer, auxquels il importe assez peu de vivre à bord

des vaisseaux de l'État ou à bord des vaisseaux du commerce, pour

lesquels au contraire les prises ont un attrait infini, on concevra

mieux encore que, pour un tel pays, la guerre est une charge qui se

résout simplement en impôts, une sorte de spéculation, dans laquelle des

millions sont engagés afin d'obtenir des débouchés commerciaux plus

étendus. Pour les classes aristocratiques seules, qui commandent ces

flottes et ces armées, qui versent leur sang en les commandant, qui

aspirent enfin à étendre la gloire de leur pays autant qu'à conquérir de

nouveaux débouchés, la guerre reprend sa gravité, ses périls, jamais

toutefois ses plus grandes anxiétés, car le danger de l'invasion ne

paraît pas exister.

[En marge: Opinion que se faisaient les Anglais de la flottille réunie à

Boulogne.]

C'était la guerre ainsi faite que MM. Windham et Grenville, et le faible

ministère qu'ils traînaient à leur suite, croyaient avoir attirée sur

leur patrie. Ils avaient entendu parler, sous le Directoire, de bateaux

plats, mais si souvent et avec si peu d'effet, qu'ils finissaient par

n'y plus croire. Sir Sidney Smith, plus expérimenté sous ce rapport que

ses compatriotes, car il avait vu, tour à tour, les Français, les Turcs,

les Anglais débarquer en Égypte, tantôt malgré de redoutables

croisières, tantôt malgré de vigoureux soldats postés sur le rivage, sir

Sidney Smith avait dit à la tribune du Parlement, qu'on pourrait à la

rigueur réunir soixante ou quatre-vingts chaloupes canonnières dans la

Manche, cent si l'on voulait tout exagérer, mais qu'on n'en réunirait

jamais davantage, et que vingt-cinq ou trente mille hommes étaient la

limite extrême des forces qu'il était possible de transporter en

Angleterre. Suivant cet officier, le plus grave danger qu'on pût prévoir

après celui-là, c'était la descente d'une armée française en Irlande,

double ou triple de celle qui avait été jetée autrefois dans cette île,

armée qui, après avoir plus ou moins agité et ravagé le pays, finirait,

comme la précédente, par succomber et par mettre bas les armes. Il

restait d'ailleurs les inimitiés toujours sourdement existantes en

Europe contre la France, inimitiés qui, bientôt réveillées,

rappelleraient vers le continent les forces du Premier Consul. On avait

donc tout au plus à craindre la guerre des premiers temps de la

Révolution, signalée de nouveau par quelques victoires du général

Bonaparte sur l'Autriche, mais avec toutes les chances ordinaires de

bouleversement dans un pays mobile comme la France, qui depuis quinze

années n'avait pas supporté trois ans de suite le même gouvernement, et

avec l'avantage permanent pour l'Angleterre de nouvelles conquêtes

maritimes. Ces prévisions se sont réalisées, grâce à beaucoup de

malheurs et de fautes; mais on va voir que, pendant plusieurs années,

des dangers infiniment graves menacèrent l'existence même de la

Grande-Bretagne.

[En marge: Graves inquiétudes conçues en Angleterre, lorsque les

préparatifs faits à Boulogne commencèrent à être mieux connus.]

La confiance des Anglais s'évanouit bientôt à l'aspect des préparatifs

qui se faisaient sur la côte de Boulogne. On entendit parler de mille à

douze cents bateaux plats (on ignorait qu'ils passeraient deux mille);

on fut surpris; néanmoins on se rassura, en doutant de leur réunion, en

doutant surtout de la possibilité de les abriter dans les ports de la

Manche. Mais la concentration de ces bateaux plats dans le détroit de

Calais, opérée malgré les nombreuses croisières anglaises, leur bonne

tenue à la mer et au feu, la construction de vastes bassins pour les

recevoir, l'établissement de batteries formidables pour les protéger au

mouillage, la réunion de cent cinquante mille hommes prêts à s'y

embarquer, faisaient tomber, une à une, les illusions d'une sécurité

présomptueuse. On voyait bien que de tels préparatifs ne pouvaient être

une feinte, et qu'on avait provoqué trop légèrement le plus audacieux,

le plus habile des hommes. Il y avait, il est vrai, de vieux Anglais,

confiants dans l'inviolabilité de leur île, qui ne croyaient point au

péril dont on les menaçait; mais le gouvernement et les chefs de parti

ne pensaient pas que, dans le doute, on pût livrer au hasard la sûreté

du sol britannique. Vingt, trente mille Français, quelque braves,

quelque bien commandés qu'ils fussent, ne les auraient pas effrayés:

mais cent cinquante mille hommes, ayant à leur tête le général

Bonaparte, causaient un frisson de terreur dans toutes les classes de la

nation. Et ce n'était pas là une preuve de manque de courage, car le

plus brave peuple du monde aurait bien pu être inquiet en présence d'une

armée qui avait accompli de si grandes choses, et qui allait en

accomplir de si grandes encore.

Une circonstance ajoutait à la gravité de cette situation, c'était

l'immobilité des puissances continentales. L'Autriche ne voulait pas,

pour cent ou deux cents millions, attirer sur elle les coups destinés à

l'Angleterre. La Prusse était en communauté, non pas de sympathies, mais

d'intérêts, avec la France. La Russie blâmait les deux parties

belligérantes, s'érigeait en juge de leur conduite, mais ne se

prononçait formellement pour aucune. Si les Français n'allaient pas au

nord au delà du Hanovre, il n'y avait pas chance, du moins dans le

moment, d'entraîner l'empire russe à la guerre; et il était évident

qu'ils ne songeaient pas à lui donner ce motif de prendre les armes.

[En marge: Préparatifs que l'Angleterre oppose à ceux de la France.]

[En marge: Distribution des forces navales anglaises.]

Les préparatifs durent donc être proportionnés à l'étendue du danger. On

avait peu à faire sous le rapport de la marine, pour conserver la

supériorité sur la France. On avait d'abord armé 60 vaisseaux de ligne,

et levé 80 mille matelots, la veille de la rupture. On porta le nombre

des vaisseaux à 75, celui des matelots à 100 mille, dès que la guerre

fut déclarée. Cent frégates et une quantité infinie de bricks et de

corvettes complétaient cet armement. Nelson, à la tête d'une flotte

d'élite, dut occuper la Méditerranée, bloquer Toulon, et empêcher une

nouvelle tentative sur l'Égypte. Lord Cornwallis, à la tête d'une

seconde flotte, fut chargé de bloquer Brest par lui-même, Rochefort et

le Ferrol par ses lieutenants. Enfin, lord Keith, commandant toutes les

forces navales de la Manche et de la mer du Nord, avait la mission de

garder les côtes d'Angleterre, et de surveiller les côtes de France. Il

avait pour lieutenant sir Sidney Smith; il croisait avec des vaisseaux

de soixante-quatorze, des frégates, des bricks, des corvettes, et un

certain nombre de chaloupes canonnières, depuis l'embouchure de la

Tamise jusqu'à Portsmouth, depuis l'Escaut jusqu'à la Somme, couvrant

d'une part le rivage de l'Angleterre, bloquant de l'autre les ports de

France. Une chaîne de bâtiments légers, correspondant par des signaux

dans toute cette étendue de mer, devait donner l'alarme au moindre

mouvement aperçu dans nos ports.

Par ces mesures les Anglais croyaient avoir condamné à l'immobilité nos

escadres de Brest, de Rochefort, du Ferrol, de Toulon, et constitué dans

le détroit une surveillance suffisamment rassurante.

Mais il fallait faire davantage en présence d'un péril d'une espèce

toute nouvelle, celui d'une invasion du sol britannique. Les marins

consultés avaient presque tous déclaré, surtout à la vue des préparatifs

du Premier Consul, qu'il était impossible d'assurer qu'à la faveur d'une

brume, d'un calme, d'une longue nuit, les Français ne débarqueraient pas

sur la côte d'Angleterre. Sans doute le nouveau Pharaon pouvait être

précipité dans les flots avant de toucher au rivage; cependant, une fois

débarqué, non pas avec 150 mille hommes, mais seulement avec 100, et

même avec 80, qui lui résisterait? Cette nation orgueilleuse, qui

s'était si peu souciée des malheurs du continent, qui n'avait pas craint

de renouveler une guerre qu'elle était habituée à faire avec le sang

d'autrui, et un or dont elle est prodigue, était maintenant réduite à

ses propres forces, obligée de s'armer, et de ne plus confier à des

mercenaires, d'ailleurs trop peu nombreux, la défense de son propre sol.

Elle, si fière de sa marine, regrettait alors de n'avoir pas des troupes

de terre, pour les opposer aux redoutables soldats du général Bonaparte!

[En marge: Discussion au Parlement sur la composition de l'armée.]

La composition d'une armée était donc, en ce moment, le sujet de toutes

les discussions de la Chambre des Communes. Et comme c'est au milieu des

plus grands périls que l'esprit de parti se montre toujours le plus

ardent, c'était au sujet de cette question de la guerre, et de la

manière de la soutenir, que se rencontraient, et se combattaient les

principaux personnages du Parlement.

Le faible ministère Addington avait survécu à ses fautes; il dirigeait

encore, mais pour peu de temps, la guerre qu'il avait si légèrement, si

criminellement laissée renaître. La majorité du Parlement le savait

inférieur à la tâche qu'il avait assumée; mais, ne voulant pas provoquer

un renversement de cabinet, elle le maintenait contre ses adversaires,

même contre M. Pitt, qu'elle désirait cependant revoir à la tête des

affaires. Ce puissant chef de parti était revenu au Parlement, où

l'appelaient sa secrète impatience, la grandeur des dangers publics, et

sa haine contre la France. Toujours plus modéré néanmoins que ses

auxiliaires Windham, Grenville et Dundas, il avait été averti, par un

vote récent, de l'être davantage encore. En effet, on avait voulu

infliger un blâme au ministère, et cinquante-trois voix seulement

s'étaient prononcées pour l'affirmative. La majorité, par une

disposition assez ordinaire aux assemblées politiques, aurait voulu,

sans passer par un bouleversement ministériel, amener au timon de l'État

les hommes les plus renommés et les plus capables. Dans l'attente de sa

prochaine rentrée aux affaires, M. Pitt prenait part à toutes les

discussions, presque comme s'il eût été ministre, mais plutôt pour

appuyer et compléter les mesures du gouvernement que pour les

contredire.

[En marge: Force et organisation de l'armée anglaise.]

La principale de ces mesures était l'organisation d'une armée.

L'Angleterre en avait une, dispersée dans l'Inde, dans l'Amérique, dans

tous les postes de la Méditerranée, composée d'Irlandais, d'Écossais, de

Hanovriens, de Hessois, de Suisses, de Maltais même, et formée par l'art

des recruteurs, si répandu en Europe avant l'institution de la

conscription. Elle s'était fort bien conduite en Égypte, comme on l'a vu

précédemment. Elle s'élevait à 130 mille hommes environ. Or, on sait

que, sur 130 mille hommes, il faut une bien bonne administration, pour

en avoir 80 mille capables de servir activement. À cette force, dont le

tiers au moins était absorbé par la garde de l'Irlande, se joignaient 50

mille hommes de milice, récemment portés à 70 mille, troupe nationale

qu'on ne pouvait pas faire sortir de sa province, et qui n'avait jamais

vu le feu. Elle était conduite par des officiers en retraite, par des

seigneurs anglais, pleins de patriotisme sans doute, mais peu au fait de

la guerre, et bien novices pour être opposés aux vieilles bandes qui

avaient vaincu la coalition européenne.

[En marge: Le cabinet Addington propose la création d'une armée de

réserve.]

[En marge: M. Windham demande une levée en masse, et la création d'une

armée formée sur les principes de l'armée française.]

Comment pourvoir à une telle insuffisance? Le ministère, entouré des

militaires les plus instruits, imagina la création d'une armée dite de

réserve, forte de 50 mille hommes, formée d'Anglais, par tirage au sort,

et ne pouvant être employée que dans l'étendue du Royaume-Uni. On

suppléait ainsi à l'armée de ligne, et on lui ménageait un renfort de 50

mille hommes. Le remplacement était permis, mais il devait, vu les

circonstances, se faire à un prix très-élevé. C'était peu de chose, et

pourtant c'était tout ce qu'on pouvait entreprendre dans le moment. M.

Windham, se plaçant au point de vue du parti de la guerre, attaqua la

proposition comme insuffisante. Il demanda la création d'une grande

armée de ligne, qui, composée d'après les mêmes principes que l'armée

française, c'est-à-dire par la conscription, serait aux ordres absolus

du gouvernement, et pourrait être portée en tout lieu. Il dit que ce

qu'avait imaginé le ministère n'était qu'une extension des milices, ne

vaudrait pas mieux, surtout en face des bandes éprouvées qu'on avait à

combattre, nuirait au recrutement de l'armée par la faculté de

remplacement introduite dans la nouvelle loi, car les individus disposés

à servir trouveraient plus d'avantage à se faire remplaçants dans

l'armée de réserve, qu'à s'enrôler dans l'armée de ligne; qu'une armée

régulière formée de la population nationale, transportable partout où

l'on ferait la guerre, ayant par conséquent le moyen de s'aguerrir,

était la seule institution à opposer aux troupes du général

Bonaparte.--Il faut, dit M. Windham, le diamant pour couper le

diamant.--

[En marge: M. Pitt rentré au Parlement, combat l'opinion de M. Windham.]

L'Angleterre, qui avait déjà une marine, voulait avoir aussi une armée

de terre, ambition bien naturelle, car il est rare qu'une nation qui a

l'une des deux grandeurs ne veuille aussi avoir l'autre. Mais M. Pitt

fit à ces propositions la réponse d'un esprit froid et positif. Toutes

les idées de M. Windham, selon lui, étaient fort bonnes; mais comment

créer une armée en quelques jours? comment l'aguerrir? comment lui

composer des cadres, lui trouver des officiers? Une telle institution ne

saurait être l'oeuvre d'un moment. Ce qu'on venait d'imaginer était la

seule chose actuellement praticable. Il serait déjà bien assez difficile

d'organiser les 50 mille hommes demandés, de les instruire, de les

pourvoir d'officiers de tout grade. M. Pitt conjura donc son ami M.

Windham de renoncer à ses idées, pour le présent du moins, et d'adhérer

avec lui au plan du gouvernement.

M. Windham ne tint guère compte des avis de M. Pitt, et persista dans

son système, en l'appuyant de nouvelles et plus fortes considérations.

Il demanda même une levée en masse, comme celle de la France en 1792, et

reprocha au faible ministère Addington de n'avoir pas songé à cette

grande ressource des peuples menacés dans leur indépendance. Cet ennemi

de la France et de Napoléon, par un effet de la haine assez fréquent,

trouva des éloges pour ce qu'il détestait le plus, exagéra presque

notre grandeur, notre puissance, le danger dont le Premier Consul

menaçait l'Angleterre, pour reprocher au ministère anglais de ne pas

prendre assez de précautions.

L'armée de réserve fut votée, nonobstant les mépris du parti Windham,

qui l'appelait une augmentation de milices. On comptait sur cette

combinaison pour l'extension de l'armée de ligne. On espérait que les

hommes désignés par le sort, et condamnés à servir, aimeraient mieux

s'enrôler dans cette armée que dans toute autre. C'étaient peut-être

vingt ou trente mille recrues de plus qu'on allait jeter dans ses

cadres.

[En marge: Adoption d'une partie des idées de M. Windham, et création

des volontaires.]

Cependant le danger croissant d'heure en heure, et surtout la

coopération du continent étant chaque jour moins probable, on eut

recours à la proposition du parti le plus ardent, et on aboutit à l'idée

d'une levée en masse. Le ministère demanda et obtint la faculté

d'appeler aux armes tous les Anglais depuis 17 jusqu'à 55 ans. On devait

prendre les volontaires, et, à défaut, les hommes désignés par la loi,

les former en bataillons, les instruire, pendant un certain nombre

d'heures par semaine. Il devait leur être alloué une paye, pour les

dédommager de la perte de leur temps; mais cette disposition ne

concernait que les volontaires qui appartenaient aux classes ouvrières.

[En marge: Revues de volontaires, tant à Londres que dans les grandes

villes d'Angleterre.]

[En marge: Fortifications autour de Londres, et sur les points

principaux des côtes.]

[En marge: Système de signaux.]

[En marge: Chariots pour porter les troupes en poste.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 04 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 34 / 42 段