et les soldats, par l'affectation des mêmes bâtiments aux mêmes troupes.
La capacité des chaloupes canonnières et des bateaux canonniers avait
été calculée de façon à pouvoir porter une compagnie d'infanterie, outre
quelques artilleurs. Ce fut là l'élément dont on se servit pour arrêter
l'organisation générale de la flottille. Les bataillons se composaient
alors de neuf compagnies; les demi-brigades, de deux bataillons de
guerre, le troisième restant au dépôt. On distribua les chaloupes et les
bateaux canonniers conformément à cette composition des troupes. Neuf
chaloupes ou bateaux formaient une section, et portaient neuf compagnies
ou un bataillon. Deux sections formaient une division, et portaient une
demi-brigade. Ainsi le bateau ou la chaloupe répondait à la compagnie,
la section répondait au bataillon, la division à la demi-brigade. Des
officiers de mer d'un grade correspondant commandaient la chaloupe, la
section, la division. Pour arriver à une parfaite adhérence des troupes
avec la flottille, chaque division fut affectée à une demi-brigade,
chaque section à un bataillon, chaque chaloupe ou bateau à une
compagnie; et cette affectation une fois faite demeura invariable. Les
troupes durent ainsi conserver toujours les mêmes bâtiments, et s'y
attacher comme un cavalier s'attache à son cheval. Officiers de terre et
de mer, soldats et matelots, devaient par ce moyen arriver à se
connaître, prendre confiance les uns dans les autres, et en être plus
disposés à s'entr'aider. Chaque compagnie dut fournir au bâtiment qui
lui appartenait, une garnison de vingt-cinq hommes, toujours embarqués.
Ces vingt-cinq hommes, formant le quart de la compagnie, restaient
environ un mois à bord. Pendant ce temps ils logeaient sur le bâtiment
avec l'équipage, soit que le bâtiment se trouvât en mer pour manoeuvrer,
soit qu'il séjournât dans le port. Ils faisaient là tout ce que
faisaient les matelots eux-mêmes, concouraient aux basses manoeuvres, et
s'exerçaient surtout à manier la rame et à tirer le canon. Quand ils
avaient été livrés à ce genre de vie pendant un mois, ils étaient
remplacés par vingt-cinq autres soldats de la même compagnie, qui
venaient pendant le même espace de temps se livrer aux mêmes exercices
de mer. Successivement la compagnie tout entière faisait son stage à
bord des chaloupes ou bateaux. Chaque homme était donc alternativement
soldat de terre, soldat de mer, artilleur, fantassin, matelot, et même
ouvrier du génie, par suite des travaux exécutés dans les bassins. Les
matelots prenaient part aussi à cet enseignement réciproque. Il y avait
à bord des armes d'infanterie, et quand on était dans le port, ils
faisaient sur le quai, pendant la journée, l'exercice du fantassin.
C'était par conséquent un renfort de quinze mille fantassins, qui, après
le débarquement en Angleterre, seraient capables de défendre la
flottille le long des côtes où elle serait venue s'échouer. En leur
laissant comme renforts une dizaine de mille hommes, ils pouvaient
attendre impunément au rivage les victoires de l'armée d'invasion.
Les péniches dans le commencement, restèrent en dehors de cette
organisation, parce qu'elles ne pouvaient pas porter toute une
compagnie, et qu'elles étaient plutôt capables de jeter rapidement les
troupes à terre, que de faire face en mer à l'ennemi. Cependant on les
rangea plus tard en division, et on les attribua spécialement à
l'avant-garde, composée des grenadiers réunis. En attendant, elles
étaient rangées en escouades dans le port, et, tous les jours, les
troupes auxquelles des bâtiments n'étaient pas encore affectés, allaient
s'exercer tantôt à les mouvoir à la rame, tantôt à tirer le léger
obusier dont elles étaient armées.
[En marge: Soins donnés au chargement des navires et manoeuvres pour
apprendre à embarquer et débarquer.]
Cela réglé, on s'occupa d'un autre soin non moins important, celui de
l'arrimage des navires. Le Premier Consul, dans l'un de ses voyages, fit
charger et décharger plusieurs fois sous ses yeux quelques chaloupes,
bateaux et péniches, et arrêta sur place leur arrimage[17]. Comme lest
on leur assigna des boulets, des obus, des munitions de guerre, en
quantité suffisante pour une longue campagne. On disposa dans leur cale
du biscuit, du vin, de l'eau-de-vie, de la viande salée, du fromage de
Hollande, pour nourrir pendant vingt jours toute la masse d'hommes
composant l'expédition. Ainsi, la flottille de guerre devait porter,
outre l'armée et ses 400 bouches à feu attelées de deux chevaux, des
munitions pour une campagne, des vivres pour vingt jours. La flottille
de transport devait porter, comme nous l'avons dit, le surplus des
attelages d'artillerie, les chevaux nécessaires à une moitié de la
cavalerie, deux ou trois mois de vivres, enfin tous les bagages. À
chaque division de la flottille de guerre, répondait une division de la
flottille de transport, l'une devant naviguer à la suite de l'autre. Sur
chaque bâtiment un sous-officier d'artillerie veillait aux munitions,
un sous-officier d'infanterie aux vivres. Tout devait être constamment
embarqué sur les deux flottilles, et il ne restait à mettre à bord, au
signal du départ, que les hommes et les chevaux. Les hommes, exercés
fréquemment à prendre les armes, et à se rendre par demi-brigades,
bataillons et compagnies, à bord de la flottille, n'y mettaient que le
temps nécessaire pour aller des camps au port. Quant aux chevaux, on
était arrivé à simplifier et accélérer leur embarquement d'une manière
surprenante. Quelque grand que fût le développement des quais, il
n'était pas possible cependant d'y ranger tous les bâtiments. On était
obligé d'en disposer jusqu'à neuf l'un contre l'autre, le premier seul
touchant le quai. Un cheval, revêtu d'un harnais qui le saisissait sous
le ventre, enlevé de terre au moyen d'une vergue, transmis neuf fois de
vergue en vergue, était déposé en deux ou trois minutes dans le neuvième
bâtiment. De la sorte, hommes et chevaux pouvaient être placés en deux
heures sur la flottille de guerre. Il en fallait trois ou quatre pour
embarquer les neuf à dix mille chevaux restants sur la flottille de
transport. Ainsi, tout le gros bagage étant constamment à bord, on
devait toujours être prêt en quelques heures à lever l'ancre; et, comme
il n'était pas possible de faire sortir des ports un aussi grand nombre
de bâtiments dans l'espace d'une seule marée, l'embarquement des hommes
et des chevaux ne pouvait jamais être la cause d'une perte de temps.
[Note 17:
Boulogne, 16 novembre 1803.
_Au citoyen Fleurieu._
J'ai passé ici la journée pour présider à l'installation
d'une chaloupe et d'un bateau canonniers. Ici l'arrimage est
une des plus importantes manoeuvres du plan de campagne, pour
que rien ne soit oublié, et que tout soit également réparti.
Tout commence à prendre une tournure satisfaisante...]
Après des exercices incessamment répétés, on réussit bientôt à exécuter
toutes les manoeuvres avec autant de promptitude que de précision. Tous
les jours, par tous les temps, à moins d'une tempête, on sortait au
nombre de 100 à 150 bâtiments, pour manoeuvrer ou mouiller en rade,
devant l'ennemi. Puis on simulait le long des falaises l'opération d'un
débarquement. On s'exerçait d'abord à balayer le rivage par un feu
nourri d'artillerie, puis à s'approcher de terre, à y déposer hommes,
chevaux, canons. Souvent, quand on ne pouvait pas joindre la terre, on
jetait les hommes dans les flots, par cinq ou six pieds de profondeur
d'eau. Jamais il n'y en eut de noyés, tant ils déployaient d'adresse et
d'ardeur. Quelquefois même on ne débarquait pas autrement les chevaux.
On les descendait dans la mer, et des hommes placés dans des canots les
dirigeaient avec une longe vers le rivage. De la sorte il n'y avait pas
un accident de débarquement sur une côte ennemie, qui ne fût prévu, et
bravé plusieurs fois, en y ajoutant toutes les difficultés qu'on pouvait
se donner à vaincre, même celles de la nuit[18], excepté cependant la
difficulté du feu. Mais celle-là devait être plutôt un excitant qu'un
obstacle, pour ces soldats les plus braves de l'univers par nature, et
par habitude de la guerre.
[Note 18:
Boulogne, 9 novembre 1803.
_Au consul Cambacérès._
J'ai passé une portion de la nuit dernière à faire faire aux
troupes des évolutions de nuit, manoeuvre qu'une troupe
instruite et bien disciplinée peut quelquefois faire
avantageusement contre des levées en masse.]
Cette variété d'exercices de terre et de mer, ces manoeuvres entremêlées
de rudes travaux, intéressaient ces soldats aventureux, remplis
d'imagination, et ambitieux comme leur illustre chef. Une nourriture
considérablement augmentée, grâce au prix de leurs journées ajouté à
leur solde, une activité continuelle, l'air le plus vif, le plus sain,
tout cela devait leur donner une force physique extraordinaire. L'espoir
d'exécuter un prodige y ajoutait une force morale non moins grande.
C'est ainsi que se préparait peu à peu cette armée sans pareille, qui
devait faire la conquête du continent en deux années.
[En marge: Nov. 1803.]
[En marge: Présence fréquente du Premier Consul au camp de Boulogne.]
Le Premier Consul passait une grande partie de son temps au milieu
d'eux. Il se remplissait de confiance en les voyant si dispos, si
alertes, si animés de sa propre pensée. À leur tour ils recevaient de sa
présence une excitation continuelle. Ils le voyaient à cheval, tantôt
sur le sommet des falaises, tantôt à leur pied, galopant sur les sables
unis que la mer délaisse, se rendant ainsi par l'estran d'un port à
l'autre[19], quelquefois embarqué sur de légères péniches, allant
assister à de petits combats entre nos chaloupes canonnières et la
croisière anglaise, les poussant sur l'ennemi jusqu'à ce qu'il eût fait
reculer les corvettes et les frégates, par le feu de nos frêles
bâtiments. Souvent il s'obstinait à braver la mer, et une fois, ayant
voulu visiter la ligne d'embossage malgré le plus gros temps, il échoua
non loin du rivage, en rentrant dans son canot. Heureusement les hommes
avaient pied. Les matelots se jetèrent à la mer, et, formant un groupe
serré pour résister aux vagues, le portèrent sur leurs épaules, au
milieu des flots brisant sur leurs têtes.
[Note 19: Il écrivait d'Étaples au consul Cambacérès, le 1er
janvier 1804:
«Je suis arrivé hier matin à Étaples, d'où je vous écris dans
ma baraque. Il fait un vent de sud-ouest affreux. Ce pays
ressemble assez au pays d'Éole... Je monte à l'instant à
cheval pour me rendre à Boulogne par l'estran.»
Il écrivait antérieurement, le 12 novembre:
«Je reçois, citoyen Consul, votre lettre du 18 (brumaire). La
mer continue ici à être mauvaise, et la pluie continue à
tomber par torrents. J'ai été hier à cheval et en bateau
toute la journée. C'est vous dire que j'ai été constamment
mouillé. Dans la saison actuelle, on ne ferait rien si on
n'affrontait pas l'eau. Heureusement que pour mon compte cela
me réussit parfaitement, et que je ne me suis jamais si bien
porté.
«Boulogne, 12 novembre.»
Le 1er janvier 1804 il écrivait encore au ministre de la
marine:
«Demain, à huit heures du matin, je ferai l'inspection de
toute la flottille; je la verrai par division. Un commissaire
de marine fera l'appel de tous les officiers et soldats qui
composent l'équipage. Tout le monde se tiendra à son poste de
bataille, et avec le plus grand ordre. Au moment où je
mettrai le pied dans chaque bâtiment, on saluera trois fois
de _vive la République_, et trois fois de _vive le Premier
Consul_. Je serai accompagné dans cette visite de l'ingénieur
en chef, du commissaire de l'armement, du colonel commandant
l'artillerie.
«Pendant tout le temps de l'inspection, les équipages et les
garnisons de toute la flottille resteront à leur poste, et on
placera des sentinelles pour empêcher que personne ne passe
sur le quai qui regarde la flottille.»]
Un jour que, parcourant ainsi la plage, il s'était animé à la vue des
côtes d'Angleterre, il écrivit les lignes suivantes au consul
Cambacérès: «J'ai passé ces trois jours au milieu du camp et du port.
J'ai vu des hauteurs d'Ambleteuse les côtes d'Angleterre, comme on voit
des Tuileries le Calvaire. On distinguait les maisons et le mouvement.
C'est un fossé qui sera franchi, lorsqu'on aura l'audace de le tenter.»
(16 novembre 1803. _Dépôt de la Secrétairerie d'État._)
[En marge: Fixation de l'époque de l'entreprise au milieu de l'hiver de
1803 à 1804.]
Son impatience d'exécuter cette grande entreprise était extrême[20]. Il
y avait songé d'abord pour la fin de l'automne; maintenant il y songeait
pour le commencement de l'hiver, ou au plus tard pour le milieu. Mais
les travaux s'étendaient à vue d'oeil, et chaque jour un
perfectionnement nouveau se présentant ou à lui, ou à l'amiral Bruix, il
sacrifiait du temps à l'introduire. L'instruction des soldats et des
matelots gagnait à ces délais inévitables, qui portaient ainsi avec eux
leur propre dédommagement. À la rigueur, on aurait pu tenter, même après
ces huit mois d'apprentissage, l'expédition projetée. Cependant il
fallait six mois encore, si l'on voulait que tout fût prêt, que
l'équipement et l'armement fussent achevés, que l'éducation chez les
hommes de terre et de mer ne laissât plus rien à désirer.
[Note 20: Les lettres suivantes prouvent bien cette
impatience, et le désir d'exécuter l'expédition en nivôse ou
pluviôse, c'est-à-dire en janvier ou février. L'une d'elles
est adressée à l'amiral Ganteaume, qui dut un moment
commander la flotte de Toulon, avant de commander celle de
Brest. Les chiffres contenus dans ces lettres ne sont pas
exactement ceux que nous donnons dans notre récit, parce que
le Premier Consul ne se fixa qu'un peu plus tard sur le
nombre définitif des hommes et des bâtiments. Nous avons
adopté les chiffres qui furent définitivement arrêtés.
Paris, 23 novembre 1803.
_Au citoyen Rapp._
Vous voudrez bien vous rendre à Toulon. Vous remettrez la
lettre ci-jointe au général Ganteaume; vous y prendrez
connaissance de la situation de la marine, de
l'organisation des équipages et du nombre des vaisseaux en
rade ou qui seraient prêts à s'y rendre. Vous resterez
jusqu'à nouvel ordre à Toulon. Quarante-huit heures après
votre arrivée, vous m'enverrez un courrier extraordinaire
avec la réponse du général Ganteaume à ma lettre. Ce
courrier extraordinaire parti, vous m'écrirez chaque jour
ce que vous aurez fait, et vous entrerez dans le plus
grand détail sur toutes les parties de l'administration.
Vous irez tous les jours une ou deux heures à l'arsenal.
Vous vous informerez du jour où passera le 3e bataillon de
la 8e légère, qui part d'Antibes, et qui a ordre de se
rendre à Saint-Omer pour l'expédition; vous vous rendrez
au lieu le plus près de Toulon où il passera pour
l'inspecter, et vous me ferez connaître sa situation.
Vous irez visiter les îles d'Hières pour voir de quelle
manière elles sont gardées et armées. Vous me ferez un
rapport détaillé sur tous les objets que vous verrez.
Paris, 23 novembre 1803.
_Au général Ganteaume, conseiller d'État et préfet maritime,
à Toulon._
Citoyen général, j'expédie auprès de vous le général Rapp,
un de mes aides-de-camp; il séjournera quelques jours dans
votre port, et s'instruira en détail de tout ce qui
concerne votre département.
Je vous ai mandé, il y a deux mois, que, dans le courant
de frimaire, je comptais avoir 10 vaisseaux, 4 frégates, 4
corvettes, prêts à mettre à la voile de Toulon, et que je
désirais que cette escadre fût approvisionnée pour quatre
mois de vivres pour 25,000 hommes de bonnes troupes
d'infanterie qui s'embarqueraient à son bord. Je désire
que quarante-huit heures après la réception de cette
lettre, par le courrier extraordinaire du général Rapp,
vous me fassiez connaître le jour précis où une escadre
pareille pourra mettre à la voile de Toulon, ce que vous
aurez en rade et prêt à partir au moment de la réception
de ma lettre, ce que vous aurez au 15 frimaire et au 1er
nivôse. Mon voeu serait que votre expédition pût mettre à
la voile au plus tard dans les premiers jours de nivôse.
Je viens de Boulogne, où il règne aujourd'hui une grande
activité, et où j'espère avoir, vers le milieu de nivôse,
300 chaloupes, 500 bateaux, 500 péniches réunis, chaque
péniche portant un obusier de 36, chaque chaloupe 3 canons
de 24, et chaque bateau un canon de 24. Faites-moi
connaître vos idées sur cette flottille. Croyez-vous
qu'elle nous mènera sur les bords d'Albion? Elle peut nous
porter 100,000 hommes. Huit heures de nuit qui nous
seraient favorables décideraient du sort de l'univers.
Le ministre de la marine a continué sa tournée vers
Flessingue, visiter la flottille batave, composée de 100
chaloupes, 300 bateaux canonniers, capables de porter
30,000 hommes, et la flotte du Texel, capable de porter
30,000 hommes.
Je n'ai pas besoin d'activer votre zèle; je sais que vous
ferez tout ce qui sera possible. Comptez sur mon estime.
Paris, 12 janvier 1804.
_Au citoyen Daugier, capitaine de vaisseau, commandant le
bataillon des matelots de la garde._
Citoyen Daugier, je désire que vous partiez dans la
journée de Paris pour vous rendre en droite ligne à
Cherbourg. Vous y donnerez des ordres pour le départ des
bâtiments de la flottille qui se trouvent dans ce port, et
vous y resterez le temps nécessaire pour lever tous les
obstacles et accélérer les expéditions.
Vous vous rendrez dans tous les ports de la déroute où
vous saurez qu'il y a des bâtiments de la flottille; vous
en presserez le départ, et vous donnerez des instructions,
pour que des bâtiments ne restent pas des mois entiers
dans ces ports, notamment à Dielette.
Vous remplirez la même mission qu'à Cherbourg, à Granville
et à Saint-Malo. Vous m'écrirez de ces deux ports.
Vous remplirez la même mission à Lorient, Nantes,
Rochefort, Bordeaux et Bayonne.
_La saison s'avance; tout ce qui ne serait pas rendu à
Boulogne dans le courant de pluviôse ne pourrait plus nous
servir. Il faut donc que vous activiez et disposiez les
travaux en conséquence._
Vous vous assurerez que les dispositions qui ont été
faites pour fournir des garnisons sont suffisantes dans
chaque port.]
[En marge: Dispositions relatives à la flottille batave.]
Mais des considérations décisives commandaient un nouveau délai,
c'étaient les retards de la flottille batave, qui devait porter l'aile
droite, commandée par le général Davout. Sur le voeu exprimé par le
Premier Consul qu'on lui dépêchât un officier distingué de la marine
hollandaise, on lui avait envoyé le contre-amiral Verhuel. Frappé de
l'intelligence et du sang-froid de cet homme de mer, il avait demandé
qu'on le chargeât de tout ce qui concernait l'organisation de la
flottille hollandaise, ce qui fut fait selon sa volonté, et ce qui
imprima bientôt à cette organisation la rapidité désirée. Cette
flottille, préparée dans l'Escaut, devait être conduite à Ostende, car
on avait reconnu le danger de partir de points aussi éloignés que
l'Escaut et Boulogne. Enfin d'Ostende, on avait l'espoir de la faire
venir à Ambleteuse et à Wimereux, quand ces deux ports seraient achevés.
On devait se procurer ainsi l'avantage immense d'appareiller tous
ensemble, c'est-à-dire de faire partir 120 mille hommes, 15 mille
matelots et 10 mille chevaux, de quatre ports, placés sous le même vent,
contigus les uns aux autres. Mais, pour cela, il fallait plusieurs mois
encore, soit pour l'équipement de la flottille batave, soit pour
l'achèvement des ports de Wimereux et d'Ambleteuse.
Deux autres portions de l'armée d'invasion n'étaient pas prêtes:
l'escadre de Brest, destinée à jeter le corps d'Augereau en Irlande, et
l'escadre hollandaise du Texel, destinée à embarquer le corps de 20
mille hommes, campé entre Utrecht et Amsterdam. C'étaient ces deux corps
qui, joints aux 120 mille hommes du camp de Boulogne, portaient à 160
mille, sans les matelots, le total de l'armée d'invasion. Il fallait
encore quelques mois pour que la flotte du Texel et celle de Brest
fussent complétement armées.
[En marge: Rôle assigné à la flotte de Toulon.]
Restait enfin une dernière condition de succès à se procurer, et cette
condition, le Premier Consul la regardait, pour son entreprise, comme la
certitude même de la réussite. Ces bâtiments, maintenant éprouvés,
pouvaient parfaitement franchir les dix lieues du détroit, puisque la
plupart d'entre eux avaient fait cent et deux cents lieues, pour se
rendre à Boulogne, et souvent, par leur feu divisé et rasant, avaient
répondu avec avantage au feu dominant et concentré des vaisseaux. Ils
avaient la chance de passer sans être atteints ou vus, soit dans les
calmes d'été, soit dans les brumes d'hiver; et, dans la supposition la
plus défavorable, s'ils étaient exposés à rencontrer les vingt-cinq ou
trente corvettes, bricks et frégates de la croisière anglaise, ils
devaient passer, fallût-il sacrifier cent chaloupes ou bateaux sur les
2,300 dont se composait la flottille[21]. Mais il y avait un cas où
toute mauvaise chance disparaissait, c'était celui où une grande escadre
française, transportée à l'improviste dans le détroit, en chasserait la
croisière anglaise, dominerait la Manche pendant deux à trois jours, et
couvrirait le passage de notre flottille. Pour ce cas, il n'y avait plus
de doute; toutes les objections élevées contre l'entreprise tombaient à
la fois, à moins d'une tempête imprévue, chance improbable, si on
choisissait bien la saison, et d'ailleurs toujours hors de tous les
calculs. Mais il fallait que la troisième des escadres de haut bord,
celle de Toulon, fût entièrement équipée, et elle ne l'était pas. Le
Premier Consul la destinait à exécuter une grande combinaison, dont
personne n'avait le secret, pas même son ministre de la marine. Il
mûrissait peu à peu cette combinaison dans sa tête, n'en disant mot à
personne, et laissant les Anglais persuadés que la flottille devait se
suffire à elle-même, puisqu'on l'armait si complétement, puisqu'on la
présentait tous les jours à des frégates et à des vaisseaux.
[Note 21: Voici l'extrait d'une lettre du ministre Decrès,
qui était, de tous les hommes employés auprès de Napoléon,
celui qui avait le moins d'illusions, et qui prouve qu'avec
le sacrifice d'une centaine de bâtiments on croyait pouvoir
passer.
Boulogne, 7 janvier 1804.
_Le ministre de la marine au Premier Consul._
On commence à croire fermement dans la flottille que le
départ est plus prochain qu'on ne le pensait, et on m'a
promis de s'y préparer bien sérieusement. On s'étourdit
sur les dangers, et chacun ne voit que César et sa
fortune.
Les idées de tous les subalternes ne passent pas la limite
de la rade et de son courant. Ils raisonnent du vent, du
mouillage, de la ligne d'embossage comme des anges. Quant
à la traversée, c'est votre affaire. Vous en savez plus
qu'eux, et vos yeux valent mieux que leurs lunettes. Ils
ont pour tout ce que vous ferez la foi du charbonnier.
L'amiral lui-même en est là. Il ne vous a jamais présenté
de plan, parce que dans le fait il n'en a point.
D'ailleurs vous ne lui en avez point demandé. Ce sera le
moment de l'exécution qui le décidera. Très-possible
d'être obligé de sacrifier cent bâtiments qui attireront
l'ennemi sur eux, tandis que le reste, partant au moment
de la déroute de ceux-ci, se rendra sans obstacle.
Au reste, un in-folio ne contiendrait pas le développement
des idées qu'il a préparées à ce sujet. Quelle sera celle
qu'il adoptera? C'est aux circonstances à le décider....]
[En marge: Des événements graves détournent du camp de Boulogne
l'attention du Premier Consul.]