Les Anglais s'étaient appliqués à troubler l'exécution des ouvrages

destinés à protéger le mouillage de Boulogne. Leur croisière, composée

le plus habituellement d'une vingtaine de bâtiments, dont trois ou

quatre vaisseaux de soixante-quatorze, cinq à six frégates, dix ou douze

bricks et corvettes, et d'un certain nombre de chaloupes canonnières,

faisait sur nos travailleurs un feu continuel. Leurs boulets, dépassant

la falaise, venaient tomber dans le port et sur les camps. Quoique leurs

projectiles n'eussent causé que bien peu de dommage, ce feu était fort

incommode, et pouvait, lorsqu'une grande quantité de bâtiments serait

réunie, y causer de funestes ravages, peut-être un incendie. Une nuit

même les Anglais, s'avançant avec beaucoup d'audace dans leurs

chaloupes, surprirent l'atelier où l'on travaillait à la construction du

fort en bois, coupèrent les sonnettes qui servaient à battre les pieux,

et bouleversèrent les travaux pour plusieurs jours. Le Premier Consul

montra un vif mécontentement de cette tentative, et donna de nouveaux

ordres pour en empêcher une pareille à l'avenir. Des chaloupes armées,

se succédant comme des factionnaires, durent passer la nuit autour des

ouvrages. Les ouvriers encouragés, piqués d'honneur, ainsi que des

soldats que l'on conduit à l'ennemi, furent amenés à travailler en

présence des vaisseaux anglais, sous le feu de leur artillerie. C'était

à la marée basse qu'on pouvait aborder les ouvrages. Quand la tête des

pieux était assez découverte par la mer pour qu'on pût les battre, les

ouvriers se mettaient à l'oeuvre, même avant la retraité des eaux,

restaient après qu'elles étaient revenues, et, la moitié du corps dans

les flots, travaillaient en chantant, sous les boulets des Anglais.

Cependant le Premier Consul, avec son intarissable fécondité, inventa

de nouvelles précautions pour éloigner l'ennemi. Il fit faire des

expériences sur la côte, et essayer la portée du gros canon, en le

tirant sous un angle de 45 degrés, à peu près comme on tire le mortier.

L'expérience réussit, et on porta les boulets du calibre de 24, jusqu'à

2,300 toises; ce qui obligea les Anglais à s'éloigner d'autant. Il fit

mieux encore; pensant toujours au même objet, il imagina le premier un

moyen qui cause aujourd'hui d'effroyables ravages, et qui semble devoir

exercer une grande influence sur la guerre maritime, celui des

projectiles creux employés contre les vaisseaux. Il ordonna de tirer sur

les bâtiments avec de gros obus, qui, éclatant dans le bois ou dans la

voilure, devaient produire ou des brèches fatales au corps du navire, ou

de grandes déchirures dans le gréement. _C'est avec des projectiles qui

éclatent_, écrivait-il, _qu'il faut attaquer le bois._ Rien ne se fait

facilement, surtout quand il y a d'anciennes habitudes à vaincre, et il

eut à réitérer souvent les mêmes instructions. Lorsque les Anglais, au

lieu de ces boulets pleins qui traversent comme la foudre tout ce qui

est devant eux, mais qui ne font pas un ravage plus étendu que leur

diamètre, virent un projectile qui a moins d'impulsion, il est vrai,

mais qui éclate comme une mine, ou dans les flancs du navire, ou sur la

tête de ses défenseurs, ils furent surpris, et tenus fort à distance.

Enfin, pour obtenir encore plus de sécurité, le Premier Consul imagina

un moyen non moins ingénieux. Il eut l'idée d'établir des batteries

sous-marines, c'est-à-dire qu'il fit placer, à la laisse de basse-mer,

des batteries de gros canons et de gros mortiers, que l'eau recouvrait à

la marée haute, et découvrait à la marée basse. Il en coûta beaucoup de

peine pour assurer les plates-formes sur lesquelles reposaient les

pièces, pour prévenir les ensablements et les affouillements. On y

réussit néanmoins, et à l'heure de la marée descendante, qui était celle

du travail, lorsque les Anglais s'avançaient pour le troubler, ils

étaient accueillis par des décharges d'artillerie, partant à

l'improviste de la ligne de basse-mer; de façon que les feux

s'avançaient, en quelque sorte, ou reculaient avec la mer elle-même. Ces

batteries ne furent employées que pendant le temps de la construction

des forts; elles devinrent inutiles dès que les forts furent

achevés[14].

[Note 13: Voici un extrait de la correspondance du ministre

Decrès, qui prouve le dévouement de l'amiral Bruix à

l'entreprise, et peint bien la nature de son caractère.

Seulement ses souffrances étaient moins imaginaires que ne le

dit le ministre Decrès, car il mourut l'année suivante.

Boulogne, 7 janvier 1804.

_Le ministre de la marine et des colonies au Premier Consul._

CITOYEN CONSUL,

L'amiral Bruix ne s'était point dissimulé votre

mécontentement, et il m'a paru très-soulagé de me trouver la

disposition d'en parler de confiance avec lui. _Il voit

toujours le général Latouche aux portes de Boulogne_, et

cette idée ne lui est rien moins qu'agréable.

Cette affaire-ci est si grande et si importante, m'a-t-il dit

fort noblement, qu'elle ne peut être confiée qu'à l'homme que

le Premier Consul en croira le plus digne. Je conçois que

nulle considération particulière ne peut être admise, et si

le Premier Consul croit Latouche plus capable, il le nommera,

et il fera bien. Pour moi, au point où en sont les choses, je

ne puis quitter la partie, et je servirai sous les ordres de

Latouche.--Mais ta santé te le permet-elle?--Oui, il faut

bien qu'elle le permette, et je suis presque sûr de le

pouvoir.--Le Premier Consul demande tant d'activité, il en

donne un exemple si extraordinaire!--Eh bien! cet exemple,

j'ai bien vu que c'était une leçon qu'il me donnait, et cette

leçon ne sera pas perdue.--Quoi! tu entreras dans tous les

détails, tu inspecteras chaque bâtiment?--Oui, je le ferai

puisqu'il le veut, quoiqu'il soit dans mon principe que cette

méthode ne vaut pas la mienne, qui est de faire faire, et de

se montrer rarement.--Mais le Premier Consul?--Oh! lui peut

toujours se faire voir, parce que toujours il subjugue; mais

nous qui ne sommes pas _lui_, pas même l'Éphestion de ton

Alexandre, je crois qu'il nous faut une plus grande réserve.

Mais il le veut, il l'entend comme cela, et je veux lui faire

voir que je sais faire tout ce qu'il désire.--

Voilà, citoyen Consul, le sommaire d'une partie de mon

dialogue avec lui. Il se portait à merveille, et quelques

généraux étant entrés à la fin de notre conférence, et lui

ayant demandé des nouvelles de sa santé, il a passé

subitement à son air moribond, et s'en est plaint d'une voix

lamentable! Sacrifice involontaire à sa vieille habitude!

De tout ce qu'il m'a dit, il résulte qu'il tremble que vous

ne lui ôtiez le commandement, qu'il ne m'a point caché qu'il

avait cette crainte, et qu'il m'a promis de faire dans le

plus grand détail tout ce dont vous lui avez donné l'exemple,

et cela à commencer d'aujourd'hui.

DECRÈS.]

[Note 14: Tous les détails que nous donnons ici sont extraits

des correspondances originales de l'amiral Bruix et de

Napoléon, que nous avons déjà citées.]

Le fort en bois fut terminé le premier, grâce à la nature de la

construction. On établit de solides plates-formes sur la tête des pieux,

et à quelques pieds au-dessus des plus hautes eaux. On arma cet ouvrage

de dix pièces de gros calibre, et de plusieurs mortiers à grande portée,

et dès qu'il commença de tirer, les Anglais ne reparurent plus à

l'entrée du port. Tout le haut des falaises fut armé avec du 24, du 36

et des mortiers. Environ 500 bouches à feu furent mises en batterie, et

la côte, devenue inabordable, reçut des Anglais et des Français le nom

de _Côte de fer_. Dans cet intervalle, on achevait les forts en

maçonnerie, sans autre obstacle que celui de la mer. À l'entrée de

l'hiver surtout, les vagues deviennent quelquefois si furieuses sous

l'impulsion des vents de la Manche, qu'elles ébranlent et inondent les

ouvrages les plus solides et les plus élevés. Deux fois elles enlevèrent

des assises entières, et précipitèrent les plus gros blocs du haut des

murailles commencées, dans le fond de la mer. On continua cependant ces

deux importantes constructions, indispensables à la sûreté du mouillage.

[En marge: Creusement des bassins par les troupes.]

Pendant ces travaux, les troupes, rapprochées des côtes, avaient

construit leurs baraques, et tracé leurs camps à l'image de véritables

cités militaires, divisées en quartiers, traversées par de longues rues.

Cette besogne terminée, elles s'étaient réparties autour du bassin de

Boulogne. On leur avait partagé la tâche, et chaque régiment devait

enlever une portion déterminée de cette énorme couche de sable et de

limon, qui remplissait le bas-fond de la Liane. Les uns creusaient le

lit même de la Liane, ou le bassin demi-circulaire; les autres

enfonçaient les pieux destinés à former des quais. Les ports de Wimereux

et d'Ambleteuse, dont l'exécution avait été reconnue possible, étaient

déjà entrepris. On travaillait à en extraire le sable et la vase; on y

construisait des écluses, afin de creuser un chenal d'entrée par des

chasses répétées. D'autres détachements étaient occupés à tracer des

routes, pour réunir entre eux les ports de Wimereux, d'Ambleteuse, de

Boulogne, d'Étaples, et ces ports eux-mêmes avec les forêts voisines.

[En marge: Excellentes dispositions physiques et morales des troupes

réunies au camp de Boulogne.]

Les troupes consacrées à ces rudes travaux se relevaient après

l'accomplissement de leur tâche, et celles qui avaient cessé de remuer

la terre, se livraient à des manoeuvres de tout genre, propres à

perfectionner leur instruction. Vêtues de gros habits d'ouvriers,

garanties par des sabots de l'humidité du sol, bien logées, nourries

abondamment, grâce au prix de leur travail ajouté à leur solde, vivant

en plein air, elles jouissaient, au milieu du plus rude climat et de la

plus mauvaise saison, d'une santé parfaite. Contentes, occupées, pleines

de confiance dans l'entreprise qui se préparait, elles acquéraient

chaque jour cette double force physique et morale, qui devait leur

servir à vaincre le monde.

[En marge: Commencement de concentration de la flottille.]

Le moment était venu de concentrer la flottille. La construction des

bateaux de toute espèce était presque partout achevée. On les avait fait

descendre aux embouchures des rivières; on les avait gréés et armés dans

les ports. Les ouvriers en bois, qui étaient devenus libres dans

l'intérieur, avaient été formés en compagnies, et conduits tant à

Boulogne que dans les ports environnants. On se proposait de les

employer aux aménagements et à l'entretien de la flottille, une fois

réunie.

[En marge: Ingénieux emploi de la cavalerie et de l'artillerie attelée,

pour protéger les divisions de la flottille, dans leur marche le long

des côtes.]

Il fallut donc procéder à ces concentrations, attendues impatiemment par

les Anglais, avec la confiance de détruire jusqu'au dernier nos légers

bâtiments. C'est ici qu'on peut juger des ressources d'esprit du Premier

Consul. Les divisions de la flottille qui avaient à se rendre à

Boulogne, allaient partir de tous les points des côtes de l'Océan,

depuis Bayonne jusqu'au Texel, pour venir se rallier dans le détroit de

Calais. Elles devaient côtoyer le rivage en se tenant toujours à

très-petite distance de la terre, et s'échouer quand elles seraient

serrées de trop près par les croisières anglaises. Un ou deux accidents

arrivés à des bâtiments de la flottille, fournirent au Premier Consul

l'idée d'un système de secours aussi sûr qu'ingénieux. Il avait vu

quelques chaloupes jetées à la côte pour éviter l'ennemi, secourues

heureusement par les habitants des villages voisins. Frappé de cette

circonstance, il fit distribuer le long de la mer des corps nombreux de

cavalerie, depuis Nantes jusqu'à Brest, depuis Brest jusqu'à Cherbourg,

depuis Cherbourg et le Havre jusqu'à Boulogne. Ces corps de cavalerie,

divisés par arrondissements, avaient avec eux des batteries d'artillerie

attelées, dressées à manoeuvrer avec une extrême rapidité, et à courir

au galop sur les sables unis que la mer laisse à découvert en se

retirant. Ces sables, qu'on appelle l'estran, sont en général solides,

au point de porter des chevaux et des voitures. Nos escadrons, traînant

l'artillerie à leur suite, devaient parcourir sans cesse la plage,

s'avancer ou se retirer avec la mer, et protéger de leurs feux les

bateaux en marche. Ordinairement on n'attelle que du petit calibre; le

Premier Consul avait poussé l'emploi de tous les moyens, jusqu'à faire

atteler du 16, roulant aussi vite que du 4 et du 8. Il avait exigé et

obtenu que chaque cavalier, devenu propre à tous les services, se pliât

à mettre pied à terre, à tirer les pièces, ou à courir la carabine à la

main au secours des matelots échoués sur le rivage. «Il faut faire

souvenir les hussards, écrivait-il au ministre de la guerre, qu'un

soldat français doit être cavalier, fantassin, canonnier, qu'il doit

faire face à tout.» (29 septembre.) Deux généraux, Lemarrois et

Sébastiani, étaient chargés du commandement de toute cette cavalerie.

Ils avaient ordre d'être sans cesse à cheval, de faire manoeuvrer tous

les jours les escadrons avec leurs pièces, et de se tenir constamment

avertis du mouvement des convois, afin de les escorter dans leur

marche[15].

[Note 15: La lettre suivante, écrite à propos d'une

négligence commise, prouve dans quel état il avait mis la

côte.

30 octobre 1803.

_Au général Davout._

Citoyen général Davout, je n'ai vu qu'avec peine, par le

rapport du général de brigade Seras, que les Anglais avaient

eu le temps de piller et de dégréer le bâtiment qui était

échoué entre Gravelines et Calais. Dans la situation actuelle

de la côte, jamais pareil événement ne serait arrivé depuis

Bordeaux. Des détachements de cavalerie et des pièces mobiles

seraient arrivés pour empêcher les Anglais de piller le

bâtiment. Voilà la seconde fois que des bâtiments échoués sur

cette côte ne sont point secourus. La faute en est à celui

que vous avez chargé de la surveillance de la côte. Chargez

deux généraux de brigade de l'inspection de la côte: l'un de

Calais à Dunkerque, l'autre de Dunkerque à l'Escaut. Que des

piquets de cavalerie soient disposés de manière à se croiser

sans cesse, et que des pièces soient placées avec des

attelages, de manière qu'au premier signal elles puissent

arriver dans le moins de temps possible aux endroits où les

bâtiments seraient échoués. Enfin ces généraux inspecteurs

doivent toujours être à cheval, faire manoeuvrer les

batteries de terre, inspecter les canonniers gardes-côtes,

escorter les flottilles sur l'estran, lorsqu'elles se

mettront en mouvement. Faites-moi connaître le nom de tous

les postes que vous aurez placés, et l'endroit où vous aurez

établi des pièces mobiles.]

Ce système produisit, comme on le verra, d'excellents résultats. Les

bâtiments étaient formés en convois de 30, 50 et jusqu'à 60 voiles. Ils

devaient commencer à sortir, vers la fin de septembre, de Saint-Malo,

Granville, Cherbourg, de la rivière de Caen, du Havre, de Saint-Valery.

Il n'y en avait pas beaucoup au delà de la pointe de Brest; mais, en

tout cas, les Anglais gardaient cette partie de nos rivages avec trop de

soin, pour hasarder ce trajet, avant d'avoir fait de nombreuses

expériences. Ce n'était pas le même commandant qui conduisait les

convois du point de départ au point d'arrivée. On avait pensé que tel

officier de mer qui connaissait bien les côtes de Bretagne, par exemple,

ne connaîtrait pas également bien les côtes de Normandie ou de Picardie.

On les avait donc distribués suivant leurs connaissances locales, et,

comme des pilotes côtiers, ils ne sortaient pas de l'arrondissement qui

leur était fixé. Ils recevaient les convois à la limite de leur

arrondissement, les dirigeaient jusqu'à la limite de l'arrondissement

voisin, et se les transmettaient ainsi de main en main jusqu'à Boulogne.

On avait embarqué des troupes sur les bâtiments, même des chevaux sur

ceux qui étaient destinés à en recevoir; on les avait chargés, en un

mot, comme ils devaient l'être pendant la traversée de France en

Angleterre. Le Premier Consul avait ordonné d'examiner avec le plus

grand soin comment ils se comporteraient à la mer sous le fardeau qu'ils

devaient transporter.

[En marge: Combats soutenus par les capitaines Saint-Haouen et Pevrieux

autour du cap Grisnez, pour faire passer à Boulogne les divisions de

Dunkerque et de Calais.]

Vers les derniers jours de septembre (premiers jours de vendémiaire an

XII), une première division, composée de chaloupes, bateaux canonniers

et péniches, partit de Dunkerque pour doubler le cap Grisnez, et se

rendre à Boulogne. Le capitaine de vaisseau Saint-Haouen, excellent

officier, qui commandait cette division, quoique très-hardi, marchait

avec beaucoup de précaution. Quand il fut à la hauteur de Calais, il se

laissa intimider par une circonstance en réalité peu importante: il vit

la croisière anglaise disparaître, comme si elle était allée chercher

d'autres bâtiments. Il craignit d'être bientôt assailli par une escadre

nombreuse, et au lieu de forcer de voiles pour gagner Boulogne, il

relâcha dans le port de Calais. L'amiral Bruix, averti de cette faute,

courut de sa personne sur les lieux, afin de la réparer s'il était

possible. En effet, les Anglais étaient bientôt venus en très grand

nombre, et il devenait évident qu'ils allaient s'acharner sur le port de

Calais, pour empêcher d'en sortir la division qui s'y trouvait en

relâche. L'amiral se rendit à Dunkerque, pour hâter l'organisation d'une

seconde division, qui était prête dans ce port, et la faire venir au

secours de la première.

Les Anglais étaient devant Calais avec une force considérable, surtout

avec plusieurs bombardes. Dans la journée du 27 septembre (4

vendémiaire), ils lancèrent un grand nombre de bombes sur la ville et

sur le port. Ils tuèrent un ou deux hommes, et n'atteignirent aucun

bâtiment. Les batteries attelées, accourues au galop sur la plage, leur

répondirent par un feu bien nourri, et les obligèrent à se retirer. Ils

s'en allèrent assez confus d'avoir produit si peu d'effet. Le

lendemain, l'amiral Bruix prescrivit à la division Saint-Haouen de

mettre en mer pour affronter la croisière ennemie, empêcher un nouveau

bombardement, et, suivant les circonstances, doubler le cap Grisnez,

afin de se rendre à Boulogne. La seconde division de Dunkerque devait

mettre à la voile en même temps, sous le commandement du capitaine

Pevrieux, et appuyer la première. Le contre-amiral Magon, qui commandait

à Boulogne, avait ordre, de son côté, de sortir de ce port avec tout ce

qui était disponible, de se tenir sous voiles pour donner la main aux

divisions Saint-Haouen et Pevrieux, si elles parvenaient à doubler le

cap Grisnez.

Le 28 septembre au matin (5 vendémiaire an XII) le capitaine

Saint-Haouen sortit hardiment de Calais, et s'avança jusqu'à portée de

canon. Les Anglais firent un mouvement pour s'élever au vent. Le

capitaine Saint-Haouen, profitant habilement de ce mouvement, qui les

éloignait de lui, se dirigea à toutes voiles vers le cap Grisnez. Mais

il fut rejoint bientôt par les Anglais un peu au delà du cap, et

assailli par un feu violent d'artillerie. Il semblait qu'une vingtaine

de bâtiments ennemis, quelques-uns de grand échantillon, auraient dû

couler nos légers navires; mais il n'en fut rien. Le capitaine

Saint-Haouen continua sa marche sous les boulets des Anglais, sans en

souffrir beaucoup. Un bataillon de la 46e, et un détachement de la 22e,

embarqués à bord des bâtiments, maniaient la rame avec un admirable

sang-froid sous un feu très-vif, mais heureusement peu meurtrier. En

même temps les batteries attelées sur la plage étaient accourues, et

répondaient avec avantage à l'artillerie des vaisseaux anglais. Enfin,

dans l'après-midi, le capitaine Saint-Haouen mouilla en rade de

Boulogne, joint par un détachement sorti de ce port, sous les ordres du

contre-amiral Magon. La seconde division de Dunkerque, qui avait mis à

la mer, s'était avancée de son côté jusqu'à la vue du cap Grisnez. Mais,

arrêtée par le calme et la marée, elle fut obligée de mouiller en deçà,

le long d'une côte découverte. Elle resta dans cette position jusqu'au

moment où le courant changé pouvait la porter vers Boulogne. Elle

n'avait point de vent, et elle fut obligée de se servir de ses rames.

Quinze bâtiments anglais, frégates, corvettes et bricks, l'attendaient

au cap Grisnez. À ce point la profondeur d'eau étant plus grande, et la

croisière anglaise pouvant s'approcher de terre, sans que nos bâtiments

eussent la ressource de s'échouer, on devait concevoir pour eux de

très-vives craintes. Mais ils passèrent comme ceux de la veille, nos

soldats maniant la rame avec une rare intrépidité, et les Anglais

recevant de nos batteries de terre, plus de mal qu'ils n'en pouvaient

faire à nos chaloupes canonnières. La flottille de Boulogne et la

division Saint-Haouen, entrée la veille, étaient sorties de nouveau,

pour venir au-devant de la division Pevrieux. Elles la joignirent à une

hauteur dite la Tour de Croy, devant Wimereux. Alors les trois divisions

réunies s'arrêtèrent, et, se mettant en ligne, présentant aux Anglais

leur proue armée de canons, allèrent droit à eux, et firent un feu des

plus vifs. Ce feu dura deux heures. Nos légers bâtiments atteignaient

quelquefois les gros bâtiments anglais, et en étaient rarement atteints.

À la fin, les Anglais se retirèrent au large, quelques-uns même assez

maltraités pour avoir besoin d'aller se réparer aux dunes. L'une de nos

chaloupes, la seule du reste à qui arriva cet accident, percée de part

en part par un boulet, eut encore le temps de se jeter sur la plage,

avant de couler à fond.

[En marge: L'heureux succès de ces premières rencontres inspire une

confiance générale.]

Ce combat, qui fut suivi plus tard de beaucoup d'autres plus importants

et plus meurtriers, produisit un effet décisif sur l'opinion de la

marine et de l'armée. On vit que ces petits bâtiments ne seraient pas si

aisément coulés à fond par de gros vaisseaux, et qu'ils atteindraient

plus souvent leurs gigantesques adversaires qu'ils n'en seraient

atteints; on vit quel secours on pourrait tirer de la coopération des

troupes de terre, qui, sans être encore exercées, avaient manié la rame,

servi l'artillerie de marine, avec une rare adresse, et surtout montré

peu d'effroi de la mer, et beaucoup de zèle à seconder les matelots[16].

[Note 16: On trouve ces sentiments exprimés dans toutes les

correspondances écrites de Boulogne le lendemain de ces deux

combats.]

[Illustration: Bataille.]

[En marge: Octob. 1803.]

À peine cette première expérience avait-elle été faite, qu'on mit la

plus grande ardeur à la renouveler. De nombreux convois partirent

successivement de tous les ports de la Manche, pour le rendez-vous

général de Boulogne. Plusieurs officiers de mer, les capitaines

Saint-Haouen et Pevrieux, dont nous venons de citer les noms, les

capitaines Hamelin, Daugier, se distinguèrent dans cette espèce de

cabotage, par leur courage et par leur habileté. Nos bâtiments, marchant

tantôt à la voile, tantôt à la rame, longeaient la côte à très-petite

distance des détachements de cavalerie et d'artillerie, prêts à les

protéger. Rarement ils furent obligés de se réfugier au rivage, car

presque toujours ils naviguèrent à la vue des Anglais, soutenant leur

feu, et quelquefois s'arrêtant, quand ils en avaient le temps, pour

faire face à l'ennemi, et lui montrer leur avant armé de gros calibre.

Souvent ils firent reculer les bricks, les corvettes et même les

frégates. S'ils échouèrent dans quelques occasions, ce fut plutôt par

l'effet du mauvais temps que par la force de leurs adversaires. Quand

cela leur arrivait, les Anglais se jetaient dans des canots pour

s'emparer des chaloupes ou des péniches échouées. Mais nos artilleurs,

accourus avec leurs pièces sur la plage, ou bien nos cavaliers, changés

tout à coup en fantassins, presque en gens de mer, venaient, au milieu

des brisants, au secours des marins, éloignaient les canots anglais par

le feu de leurs carabines, et les obligeaient à regagner le large, sans

amener aucune prise, souvent même après avoir perdu quelques-uns de

leurs plus intrépides matelots.

Dans les mois d'octobre, de novembre et de décembre, près de mille

bâtiments, chaloupes canonnières, bateaux canonniers, péniches, partis

de tous les ports, entrèrent dans Boulogne. Sur ce nombre les Anglais

n'en prirent pas plus de trois ou quatre, la mer n'en détruisit pas plus

de dix ou douze.

[En marge: Quelques changements apportés à l'armement et à l'arrimage,

par suite des expériences faites dans les traversées le long des côtes.]

Ces courtes et fréquentes traversées furent l'occasion de beaucoup

d'observations utiles. Elles révélèrent la supériorité des chaloupes

canonnières sur les bateaux canonniers. Ceux-ci étaient plus difficiles

à mouvoir, dérivaient davantage, et surtout manquaient de feux. Les

défauts de ces bateaux canonniers tenaient à leur construction, et leur

construction à la nécessité d'y placer l'artillerie de campagne. Il

fallait bien s'y résigner. Les péniches ne laissaient rien à désirer

sous le rapport de la manoeuvre et de la vitesse. Du reste tous ensemble

avaient une marche passable, même sans le secours de la voile. Il y

avait des divisions venues du Havre à Boulogne, presque toujours à la

rame, avec une vitesse moyenne de deux lieues à l'heure. Quelques

changements à l'arrimage, c'est-à-dire au chargement, devaient améliorer

leurs qualités navigantes.

L'expérience de ces traversées conduisit à un changement dans la

disposition de l'artillerie, qui fut immédiatement exécuté sur toute la

flottille. Les gros canons, placés à l'avant et à l'arrière, étaient

engagés dans des coulisses, dans lesquelles ils ne pouvaient qu'avancer

ou reculer en ligne droite. Il en résultait que les bâtiments pour tirer

étaient obligés de se détourner, et de présenter à l'ennemi, ou l'avant

ou l'arrière. Il leur était donc impossible, quand ils étaient en

marche, de riposter au feu des Anglais, parce qu'ils ne montraient alors

que le travers. En rade, les courants leur faisaient prendre une

position parallèle à la côte, c'est-à-dire offrir à l'ennemi leur flanc

désarmé. On changea cette disposition quand on eut éprouvé la stabilité

de ces bâtiments, et qu'on l'eut assurée par un système d'arrimage mieux

calculé. On construisit des affûts assez semblables à l'affût de

campagne, qui permettaient de tirer _en belle_, c'est-à-dire en tout

sens. De la sorte, les bâtiments en rade ou en marche pouvaient faire

feu, quelle que fût leur position, sans être obligés de se détourner.

Les chaloupes avaient ainsi quatre coups à tirer dans toutes les

directions. Avec un peu d'habitude, les hommes de terre et de mer

devaient arriver à pratiquer ce tir avec justesse et sans danger.

[En marge: Correspondance établie entre les divisions de la flottille et

les divisions de l'armée, et affectation constante des mêmes bâtiments

aux mêmes troupes.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 04 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 32 / 42 段