Portugal, un peu améliorées depuis, grâce à la vacance du duché de
Parme, s'étaient gâtées de nouveau, au point d'être tout à fait
hostiles. On se plaignait tous les jours à Madrid d'avoir cédé la
Louisiane pour la royauté de l'Étrurie, qu'on appelait nominale, parce
que des troupes françaises gardaient l'Étrurie, incapable de se garder
elle-même. On se plaignait surtout de la cession de la Louisiane aux
États-Unis. On disait que si la France voulait aliéner cette précieuse
colonie, c'était au roi d'Espagne qu'elle aurait dû s'adresser, non aux
Américains, qui deviendraient pour le Mexique des voisins dangereux; que
si la France avait rendu cette colonie à Charles IV, il se serait bien
chargé de la sauver des mains des Américains et des Anglais. Il était
ridicule, en vérité, à des gens qui allaient perdre le Mexique, le
Pérou, et toute l'Amérique du Sud, de prétendre pouvoir garder la
Louisiane, laquelle n'était espagnole ni par les moeurs, ni par
l'esprit, ni par le langage. On faisait à Madrid de cette aliénation de
la Louisiane un grief considérable contre la France, et tellement grave,
qu'on se tenait pour délié de toute obligation envers elle. Le vrai
motif de cette humeur était dans le refus du Premier Consul d'ajouter le
duché de Parme au royaume d'Étrurie; refus forcé dans le moment, car il
était obligé de garder quelques territoires pour indemniser le roi de
Piémont, depuis qu'on demandait si vivement une indemnité pour ce
prince; et d'ailleurs les Florides, après l'abandon de la Louisiane,
n'étaient plus un objet d'échange acceptable. Le cabinet de Madrid ne
s'en tenait pas envers la France à l'attitude de la mauvaise humeur, il
en était venu aux plus mauvais procédés. Notre commerce était
indignement traité. Sous prétexte de contrebande, des bâtiments avaient
été saisis, et les équipages envoyés aux présides d'Afrique. Toutes les
réclamations de nos nationaux étaient écartées; on ne répondait plus à
l'ambassadeur sur aucun sujet. Pour mettre le comble aux outrages, on
venait de laisser enlever au mouillage d'Algésiras et de Cadix, sous le
feu même des canons espagnols, des bâtiments français; ce qui
constituait, à part toute alliance, une violation de territoire qu'il
était indigne de souffrir. La flotte réfugiée à la Corogne était, sur
une fausse allégation de quarantaine, tenue en dehors du mouillage, où
elle aurait pu se trouver en sûreté. On forçait les équipages de mourir
à bord, faute des ressources les plus indispensables, et faute surtout
de l'air bienfaisant de la terre. Cette escadre, bloquée par une flotte
anglaise, ne pouvait reprendre la mer, sans un repos, sans un radoub
considérable, et sans un renouvellement de vivres et de munitions. On
lui refusait tout cela, même à prix d'argent. Enfin, par une bravade qui
mettait le comble à de tels procédés, tandis que la marine espagnole
était laissée dans un délabrement à faire pitié, on s'occupait avec des
soins étranges de l'armée de terre, et on organisait les milices, comme
si on avait voulu préparer une guerre nationale contre la France.
[En marge: Motifs qui pouvaient porter le prince de la Paix à se
conduire comme il le faisait.]
Qui pouvait ainsi pousser dans l'abîme l'inepte favori, dont la
domination avilissait le noble sang de Louis XIV, et réduisait une brave
nation à la plus honteuse impuissance? Le défaut de suite dans les
idées, la vanité blessée, la paresse, l'incapacité, tels étaient les
misérables mobiles de cet usurpateur de la royauté espagnole. Il avait
penché autrefois pour la France, c'en était assez pour que son
inconstance penchât aujourd'hui pour l'Angleterre. Le Premier Consul
n'avait pu lui dissimuler son mépris, tandis que les agents anglais et
russes, au contraire, l'accablaient de flatteries; puis, et surtout, la
France lui demandait du courage, de l'activité, une bonne administration
des affaires espagnoles: c'était plus qu'il n'en fallait pour l'amener à
détester un allié aussi exigeant. Tout cela finira, avait dit le Premier
Consul, _par un coup de tonnerre_. Ainsi s'annonçait, par de sinistres
éclairs, la foudre cachée dans cette nue épaisse, qui commençait à
s'amonceler sur le vieux trône d'Espagne.
[En marge: Demandes péremptoires adressées au cabinet de Madrid.]
Le sixième des camps formés sur les rives de l'Océan se réunissait à
Bayonne. Les apprêts furent accélérés et accrus jusqu'à former une
véritable armée. Un autre rassemblement fut préparé du côté des Pyrénées
orientales. Augereau reçut le titre de général en chef de ces divers
corps de troupes. L'ambassadeur de France eut ordre de demander à la
cour d'Espagne le redressement de tous les griefs dont on avait à se
plaindre, l'élargissement des Français détenus, avec un dédommagement
pour les pertes qu'ils avaient essuyées, la punition des commandants des
forts d'Algésiras et de Cadix, qui avaient laissé prendre des bâtiments
français à portée de leurs canons, la restitution des bâtiments pris,
l'admission dans les bassins du Ferrol de l'escadre réfugiée à la
Corogne, son radoub et son ravitaillement immédiats, sauf à compter
sur-le-champ avec la France; le licenciement de toutes les milices, et
enfin, au choix de l'Espagne, ou la stipulation d'un subside, ou
l'armement des 15 vaisseaux et des 24 mille hommes promis par le traité
de Saint-Ildephonse. Le général Beurnonville devait déclarer au prince
de la Paix ces volontés expresses, lui dire que si la cour de Madrid
persistait dans sa folle et coupable conduite, c'était à lui que s'en
prendrait la juste indignation du gouvernement français; qu'en
franchissant la frontière on dénoncerait au roi et au peuple d'Espagne
le joug honteux sous lequel ils étaient courbés, et dont on venait les
délivrer. Si cette déclaration faite au prince de la Paix n'avait pas
d'effet, le général Beurnonville devait demander une audience au roi et
à la reine, leur répéter ce qu'il avait dit au prince, et, s'il
n'obtenait pas justice, se retirer de la cour, en attendant de nouvelles
dépêches de Paris.
[En marge: Démarche de l'ambassadeur Beurnonville auprès du prince de la
Paix.]
[En marge: M. de Beurnonville reçoit pour réponse un renvoi à M.
d'Azara.]
Le général Beurnonville, impatient de mettre un terme à d'intolérables
outrages, se hâta de se rendre chez le prince de la Paix, de lui dire
les dures vérités qu'il avait mission de faire arriver à ses oreilles,
et pour ne lui laisser aucun doute sur le sérieux de ces menaces, plaça
sous ses yeux plusieurs passages des dépêches du Premier Consul. Le
prince de la Paix pâlit, laissa échapper quelques larmes, fut tour à
tour bas ou arrogant, finit par déclarer que M. d'Azara était chargé de
s'entendre à Paris avec M. de Talleyrand, qu'au surplus cela ne le
regardait pas, lui prince de la Paix; qu'en écoutant l'ambassadeur de
France il sortait de son rôle, car il était généralissime des armées
espagnoles, et n'avait pas d'autre fonction dans l'État; et que, si on
avait quelque déclaration à faire, c'était au ministre des affaires
étrangères et non à lui qu'il fallait s'adresser. Il refusa même une
note que le général Beurnonville devait lui remettre à la fin de cette
conférence. Le général, poussé à bout, lui dit: Monsieur le prince, il y
a cinquante personnes dans votre antichambre, je vais les prendre à
témoin du refus que vous faites de recevoir une note qui importe au
service de votre roi, et constater que, si je n'ai pu m'acquitter de mon
devoir, la faute en est à vous seul, et non pas à moi.--Le prince
intimidé reçut la note, et le général Beurnonville se retira.
Tenant à remplir ses instructions dans toute leur étendue, le général
ambassadeur voulut voir le roi et la reine, les trouva surpris, éperdus,
semblant ne rien comprendre à ce qui se passait, et répétant que le
chevalier d'Azara venait de recevoir des instructions pour tout arranger
avec le Premier Consul. Notre ambassadeur quitta la cour, interrompit
même toute communication avec les ministres espagnols, et se hâta de
mander à son gouvernement ce qu'il avait fait, et le peu de résultat
qu'il avait obtenu.
[En marge: Instructions qu'avait reçues M. d'Azara de Madrid.]
M. d'Azara, en effet, avait reçu la plus singulière communication, la
plus inconvenante, la plus désagréable pour lui. Ce spirituel et sage
Espagnol était partisan sincère de l'alliance de l'Espagne avec la
France, et ami personnel du Premier Consul depuis les guerres d'Italie,
où il avait joué un rôle conciliateur entre l'armée française et le
Saint-Père. Malheureusement, il ne cachait pas assez le dégoût, la
douleur que lui causait l'état de la cour d'Espagne, et cette cour
mécontente s'en prenait de sa déconsidération à l'ambassadeur qui la
déplorait. Il était, disait-on dans les dépêches qu'on venait de lui
écrire de Madrid, il était l'humble serviteur du Premier Consul; il
n'informait sa cour de rien, il ne savait la sauver d'aucune exigence.
On allait jusqu'à lui déclarer que, si le Premier Consul n'avait pas
autant tenu à le conserver à Paris, on aurait choisi un autre
représentant. On provoquait ainsi sa démission, sans oser la lui
envoyer. On le chargeait, pour toute conclusion, d'offrir à la France un
subside de 2 millions et demi par mois, en déclarant que c'était là tout
ce que l'Espagne pouvait faire, qu'au delà il y aurait pour elle
impuissance absolue de payer. M. d'Azara transmit ces propositions au
Premier Consul, et puis envoya par un courrier sa démission à Madrid.
[En marge: Mission de M. Hermann à Madrid, et dénonciation du prince de
la Paix au roi d'Espagne, contenue dans une lettre du Premier Consul.]
Le Premier Consul manda auprès de lui M. Hermann, secrétaire
d'ambassade, qui avait eu des relations personnelles avec le prince de
la Paix, et le chargea de ses ordres pour Madrid. M. Hermann devait
signifier au prince qu'il fallait, ou se soumettre, ou se résigner à une
chute immédiate, préparée par des moyens que M. Hermann avait en
portefeuille. Ces moyens étaient les suivants. Le Premier Consul avait
écrit une lettre au roi, dans laquelle il dénonçait à ce monarque
infortuné les malheurs et les hontes de sa couronne, de manière,
toutefois, à réveiller en lui, sans le blesser, le sentiment de sa
dignité; il le plaçait ensuite entre l'éloignement du favori, ou
l'entrée immédiate d'une armée française. Si le prince de la Paix, après
avoir vu M. Hermann, n'avait pas sur-le-champ, sans faux-fuyant, sans
nouveau renvoi à Paris, donné satisfaction complète à la France, le
général Beurnonville devait demander une audience solennelle à Charles
IV, et lui remettre en mains propres la foudroyante lettre du Premier
Consul. Vingt-quatre heures après, si le prince de la Paix n'était pas
renvoyé, le général Beurnonville devait quitter Madrid, en expédiant à
Augereau l'injonction de passer la frontière.
[En marge: Comment M. Hermann accomplit sa mission.]
[En marge: Effroi du prince de la Paix, mais sa constance à tout
renvoyer à M. d'Azara.]
[En marge: Remise de la lettre du Premier Consul au roi d'Espagne.]
[En marge: Moyens imaginés pour en prévenir les effets.]
M. Hermann arriva en toute hâte à Madrid. Il vit le prince de la Paix,
lui signifia les volontés du Premier Consul, et cette fois le trouva,
non plus arrogant et bas, mais bas seulement. Un ministre espagnol qui
aurait eu la conviction de défendre les intérêts de son pays, de
représenter dignement son roi, et non de le couvrir d'ignominie, aurait
bravé la disgrâce, la mort, tout, plutôt qu'un tel déploiement de
l'autorité étrangère. Mais l'indignité de sa position ne laissait au
prince de la Paix aucune ressource d'énergie. Il se soumit, et affirma
sur sa parole d'honneur que des instructions venaient d'être envoyées à
M. d'Azara, avec pouvoir de consentir à tout ce que demandait le Premier
Consul. Cette réponse fut rapportée au général Beurnonville. Celui-ci,
qui avait ordre d'exiger une solution immédiate, et de ne pas se payer
d'un nouveau renvoi à Paris, déclara au prince qu'il avait pour
instruction expresse de n'en pas croire sa parole, et d'exiger une
signature à Madrid même, ou de remettre au roi la fatale lettre. Le
prince de la Paix répéta sa triste version, que tout se terminait à
Paris dans le moment, et conformément aux volontés du Premier Consul.
Cette misérable cour croyait sauver son honneur, en laissant à M.
d'Azara le triste rôle de se soumettre aux volontés de la France, et en
renvoyant à quatre cents lieues d'elle le spectacle de son abaissement.
Le général Beurnonville se crut alors obligé de porter au roi la lettre
du Premier Consul. Les directeurs du roi, c'est-à-dire la reine et le
prince, auraient pu refuser l'audience, mais un courrier aurait ordonné
à Augereau d'entrer en Espagne. Ils trouvèrent un moyen de tout
arranger. Ils conseillèrent à Charles IV de recevoir la lettre, mais en
lui persuadant de ne pas l'ouvrir, parce qu'elle contenait des
expressions dont il aurait à s'offenser. Ils s'efforcèrent de lui
prouver qu'en la recevant il s'épargnerait l'entrée de l'armée
française, et qu'en ne l'ouvrant pas il sauverait sa dignité. Les choses
furent ainsi disposées. Le général Beurnonville fut admis à l'Escurial,
en présence du roi et de la reine, hors de la présence du prince de la
Paix, qu'il avait ordre de ne pas souffrir, et remit au monarque
espagnol l'accablante dénonciation dont il était porteur.--Charles IV,
avec une aisance qui prouvait son ignorance, dit à l'ambassadeur: Je
reçois la lettre du Premier Consul, puisqu'il le faut, mais je vous la
rendrai bientôt, sans l'avoir ouverte. Vous saurez sous peu de jours que
votre démarche était inutile, car M. d'Azara était chargé de tout
terminer à Paris. J'estime le Premier Consul; je veux être son fidèle
allié, et lui fournir tous les secours dont ma couronne peut
disposer.--Après cette réponse officielle, le roi, reprenant le ton
d'une familiarité peu digne du trône et de la situation présente, parla
en termes d'une vulgarité embarrassante de la vivacité de son ami le
général Bonaparte, et de sa résolution de tout lui pardonner pour ne pas
rompre l'union des deux cours. L'ambassadeur se retira confondu,
souffrant cruellement d'un tel spectacle, et croyant devoir attendre un
nouveau courrier de Paris, avant d'envoyer au général Augereau l'avis de
marcher.
[En marge: Ordres envoyés à Paris pour terminer au gré du Premier Consul
les contestations survenues avec l'Espagne.]
[En marge: Traité de subside entre l'Espagne et la France.]
Cette fois le prince de la Paix disait vrai: M. d'Azara avait reçu les
autorisations nécessaires pour signer les conditions imposées par le
Premier Consul. Il fut convenu que l'Espagne resterait neutre; que, pour
tenir lieu des secours stipulés dans le traité de Saint-Ildephonse, elle
payerait à la France un subside de 6 millions par mois, dont un tiers
serait retenu pour le règlement des comptes existant entre les deux
gouvernements; que l'Espagne acquitterait en un seul payement les quatre
mois échus depuis le commencement de la guerre, c'est-à-dire 16
millions. Un agent appelé d'Hervas, qui traitait à Paris les affaires
financières de la cour de Madrid, dut se rendre en Hollande pour
négocier un emprunt avec la maison Hope, en lui livrant des piastres, à
extraire du Mexique. Il fut entendu que, si l'Angleterre déclarait la
guerre à l'Espagne, le subside cesserait. Pour prix de ces secours, il
fut stipulé que, si les projets du Premier Consul contre la
Grande-Bretagne venaient à réussir, la France ferait rendre à son alliée
la Trinité d'abord, et ensuite, dans le cas d'un triomphe complet, la
célèbre forteresse de Gibraltar.
Cette convention signée, M. d'Azara n'en persista pas moins à donner sa
démission, quoiqu'il fût sans fortune, et privé de toute ressource pour
soulager une vieillesse précoce. Il mourut à Paris quelques mois plus
tard. Le prince de la Paix eut encore assez peu de dignité pour écrire à
son agent d'Hervas, et le charger, disait-il, d'arranger ses affaires
personnelles avec le Premier Consul. Tout ce qui s'était passé n'était,
suivant lui, qu'un malentendu, qu'une de ces brouilles ordinaires entre
personnes qui s'aiment, et qui sont après plus amies qu'auparavant. Tel
était ce personnage; telles étaient la force et l'élévation de son
caractère.
[En marge: Continuation des préparatifs pour l'expédition d'Angleterre.]
[En marge: Sept. 1803.]
[En marge: L'escadre de Brest destinée à l'Irlande.]
On se trouvait en automne; la mauvaise saison approchait, et l'une des
trois occasions réputées les meilleures pour le passage du détroit,
allait se présenter avec les brumes et les longues nuits d'hiver. Aussi
le Premier Consul s'occupait-il sans relâche de sa grande entreprise. La
fin de la querelle avec l'Espagne était venue fort à propos,
non-seulement pour lui procurer des ressources pécuniaires, mais pour
rendre une partie de ses troupes disponibles. Les rassemblements formés
du côté des Pyrénées furent dispersés, et les corps qui les composaient
acheminés vers l'Océan. Plusieurs de ces corps furent placés à Saintes,
tout à fait à portée de l'escadre de Rochefort. Les autres eurent ordre
de se rendre en Bretagne, pour être embarqués sur la grande escadre de
Brest. Augereau commandait le camp formé dans cette province. Le projet
du Premier Consul se mûrissant peu à peu dans sa tête, il lui semblait
que, pour troubler davantage le gouvernement anglais, il fallait
l'attaquer sur plusieurs points à la fois, et qu'une partie des 150
mille hommes destinés à l'invasion devait être jetée en Irlande. C'était
le but des préparatifs ordonnés à Brest. Le ministre Decrès s'était
abouché avec les Irlandais fugitifs, qui avaient déjà cherché à détacher
leur patrie de l'Angleterre. Ils promettaient un soulèvement général
dans le cas où l'on débarquerait 18 mille hommes, avec un matériel
complet, et une grande quantité d'armes. Ils demandaient que, pour prix
de leurs efforts, la France ne fît pas la paix, sans exiger
l'indépendance de l'Irlande. Le Premier Consul y consentait, à condition
qu'un corps de 20 mille Irlandais au moins, aurait joint l'armée
française, et combattu avec elle pendant la durée de l'expédition. Les
Irlandais étaient confiants et féconds en promesses, comme le sont tous
les émigrés; cependant il y en avait parmi eux qui ne donnaient pas de
grandes espérances, qui ne promettaient même aucun secours effectif de
la part de la population. Toutefois, d'après ces derniers, on devait la
trouver au moins bienveillante, et c'était assez pour prêter appui à
notre armée, pour causer de graves embarras à l'Angleterre, et pour
paralyser peut-être 40 ou 50 mille de ses soldats. L'expédition
d'Irlande avait encore l'avantage de tenir l'ennemi incertain sur le
vrai point d'attaque. Sans cette expédition, en effet, l'Angleterre
n'aurait cru qu'à un seul projet, celui de traverser le détroit pour
diriger une armée sur Londres. Au contraire, avec les préparatifs de
Brest, beaucoup de gens imaginaient que ce qui se faisait à Boulogne
était une feinte, et que le projet véritable consistait en une grande
expédition sur l'Irlande. Les doutes inspirés à cet égard étaient un
premier résultat fort utile.
La flotte en relâche au Ferrol se trouvait enfin introduite dans les
bassins, mise en réparation, et pourvue des rafraîchissements dont les
équipages avaient un pressant besoin. Celle de Toulon se préparait. On
commençait en Hollande à équiper l'escadre de haut bord, et à réunir la
masse de chaloupes nécessaires pour former la flottille batave. Mais
c'est à Boulogne principalement que tout marchait avec une ardeur et une
rapidité merveilleuses.
[En marge: Le Premier Consul se crée un pied-à-terre à Boulogne, au
petit château du Pont-de-Briques.]
Le Premier Consul, plein de cette persuasion qu'il faut tout voir
soi-même, que les agents les plus sûrs sont souvent inexacts dans leurs
rapports, par défaut d'attention ou d'intelligence, quand ce n'est pas
par volonté de mentir, s'était créé à Boulogne un pied-à-terre, où il
avait l'intention de séjourner fréquemment. Il avait fait louer un petit
château dans un village appelé le Pont-de-Briques, et il avait ordonné
les apprêts nécessaires pour y habiter avec sa maison militaire. Il
partait le soir de Saint-Cloud, et, franchissant les soixante lieues qui
séparent Paris de Boulogne, avec la rapidité que les princes ordinaires
mettent à courir à de vulgaires plaisirs, il arrivait le lendemain, au
milieu du jour, sur le théâtre de ses immenses travaux, et voulait tout
examiner avant de prendre un instant de sommeil. Il avait exigé que
l'amiral Bruix, exténué de fatigue, quelquefois agité par ses querelles
avec le ministre Decrès, ne se logeât pas à Boulogne, mais sur la
falaise même, sur une hauteur d'où l'on apercevait le port, la rade et
les camps. On avait construit là une baraque bien calfeutrée, dans
laquelle cet homme si regrettable achevait sa vie, en ayant sans cesse
devant lui toutes les parties de la vaste création à laquelle il
présidait. Il s'était résigné à cette demeure périlleuse pour sa
défaillante existence, afin de satisfaire l'inquiète vigilance du chef
du gouvernement[13]. Le Premier Consul avait même fait construire pour
son usage personnel une semblable baraque, tout près de celle de
l'amiral, et il y passait quelquefois les jours et les nuits. Il
exigeait que les généraux Davout, Ney, Soult, résidassent sans
interruption au milieu des camps, assistassent en personne aux travaux
et aux manoeuvres, et lui rendissent compte chaque jour des moindres
circonstances. Le général Soult, qui se distinguait par une qualité
précieuse, celle de la vigilance, lui était là d'une grande et
continuelle utilité. Lorsque le Premier Consul avait reçu de ses
lieutenants des correspondances quotidiennes, auxquelles il répondait à
l'instant, il partait pour aller vérifier lui-même l'exactitude des
rapports qu'on lui avait adressés, n'en croyant jamais que ses propres
yeux sur toutes choses.
[En marge: Efforts des Anglais pour troubler les travaux de Boulogne.]
[En marge: Le Premier Consul imagine l'emploi des projectiles creux pour
tenir les bâtiments anglais à distance.]
[En marge: Établissement de batteries sous-marines, couvertes par les
eaux à la marée haute, découvertes à la marée basse, et tenant l'ennemi
à grande distance.]