Il se rendit d'Anvers à Gand, de Gand à Bruxelles. Ces populations

belges, mécontentes dans tous les temps du gouvernement qui les a

régies, se montraient peu dociles pour l'administration française. La

ferveur de leurs sentiments religieux y rendait plus grandes qu'ailleurs

les difficultés de l'administration des cultes. Le Premier Consul y

rencontra d'abord quelque froideur, ou, pour parler plus exactement, une

vivacité moins expansive que dans les anciennes provinces françaises.

Mais cette froideur disparut bientôt quand on vit le jeune général,

entouré du clergé, assistant avec respect aux cérémonies religieuses,

accompagné de son épouse, qui, malgré beaucoup de dissipation, avait

dans le coeur la piété d'une femme, et d'une femme de l'ancien régime.

M. de Roquelaure était archevêque de Malines: c'était un vieillard plein

d'aménité. Le Premier Consul l'accueillit avec des égards infinis,

rendit même à sa famille des biens considérables restés sous le

séquestre de l'État, se montra souvent au peuple, accompagné de ce

métropolitain de la Belgique, et réussit par sa manière d'être à calmer

les défiances religieuses du pays. Il était attendu à Bruxelles par le

cardinal Caprara. Leur rencontre produisit le meilleur effet. Le séjour

de Premier Consul dans cette ville se prolongeant, les ministres et le

consul Cambacérès vinrent y tenir conseil. Une partie des membres du

corps diplomatique s'y rendirent de leur côté, pour obtenir des

audiences du chef de la France. Entouré ainsi de ministres, de généraux,

de troupes nombreuses et brillantes, le général Bonaparte tint dans

cette capitale des Pays-Bas une cour qui avait toutes les apparences de

la souveraineté. On eût dit qu'un empereur d'Allemagne venait visiter le

patrimoine de Charles-Quint. Le temps s'était écoulé plus vite que le

Premier Consul ne l'avait cru. De nombreuses affaires le rappelaient à

Paris: c'étaient les ordres à donner pour l'exécution de ce qu'il avait

résolu à Boulogne; c'étaient aussi les négociations avec l'Europe, que

cet état de crise rendait plus actives que jamais. Il renonça donc pour

le moment à voir les provinces du Rhin, et remit à un second et prochain

voyage cette partie de sa tournée. Mais, avant de quitter Bruxelles, il

y reçut une visite qui fut fort remarquée, et qui méritait de l'être, à

cause du personnage accouru pour le voir.

[En marge: Le Premier Consul visité à Bruxelles par M. Lombard,

secrétaire du roi de Prusse.]

Ce personnage était M. Lombard, secrétaire intime du roi de Prusse. Le

jeune Frédéric-Guillaume, dans sa défiance de lui-même et des autres,

avait la coutume de retenir le travail de ses ministres, et de le

soumettre à un nouvel examen, qu'il faisait de moitié avec son

secrétaire, M. Lombard, homme d'esprit et de savoir. M. Lombard, grâce à

cette royale intimité, avait acquis en Prusse une très-grande

importance. M. d'Haugwitz, habile à se saisir de toutes les influences,

avait eu l'art de s'emparer de M. Lombard, de manière que le roi,

passant des mains du ministre dans celles du secrétaire particulier, n'y

trouvait que les mêmes inspirations, c'est-à-dire celles de M.

d'Haugwitz. M. Lombard, venu à Bruxelles, représentait donc à la fois

auprès du Premier Consul le roi et le premier ministre, c'est-à-dire

tout le gouvernement prussien, moins la cour, rangée exclusivement

autour de la reine, et animée d'un autre esprit que le gouvernement.

[En marge: Motifs de la visite de M. Lombard.]

[En marge: Mécontentements de la Russie, et ses efforts pour créer un

tiers-parti en Europe.]

La visite de M. Lombard à Bruxelles était la conséquence de l'agitation

des cabinets, depuis le renouvellement de la guerre entre la France et

l'Angleterre. La cour de Prusse était dans une extrême anxiété, accrue

par les communications récentes du cabinet russe. Ce dernier cabinet,

comme on a vu, ramené malgré lui de ses affaires intérieures aux

affaires européennes, aurait voulu s'en dédommager en jouant un rôle

considérable. Il s'était efforcé tout d'abord de faire accepter sa

médiation aux deux parties belligérantes, et de recommander ses protégés

à la France. Le résultat de ces premières démarches n'était pas de

nature à le satisfaire. L'Angleterre avait très-froidement accueilli ses

ouvertures, refusé nettement de confier Malte à sa garde, et de

suspendre les hostilités pendant que durerait la médiation. Seulement

elle avait déclaré ne pas repousser l'entremise du cabinet russe, si la

nouvelle négociation embrassait l'ensemble des affaires de l'Europe, et

mettait en question, par conséquent, tout ce que les traités de

Lunéville et d'Amiens avaient résolu. C'était repousser la médiation,

que de l'accepter à des conditions pareilles. Tandis que l'Angleterre

répondait de la sorte, la France, de son côté, accueillant avec une

entière déférence l'intervention du jeune empereur, avait néanmoins

occupé sans hésiter les pays recommandés par la Russie, le Hanovre et

Naples. La cour de Saint-Pétersbourg était singulièrement blessée de se

voir si peu écoutée, lorsqu'elle pressait l'Angleterre d'accepter sa

médiation, et la France de limiter le champ des hostilités. Elle avait

donc jeté les yeux sur la Prusse pour l'engager à former un tiers

parti, qui ferait la loi aux Anglais et aux Français, et aux Français

surtout, bien plus alarmants que les Anglais, quoique plus polis.

L'empereur Alexandre, qui avait rencontré le roi de Prusse à Mémel, qui

lui avait juré dans cette rencontre une amitié éternelle, qui s'était

découvert toute sorte d'analogies avec le jeune monarque, analogies

d'âge, d'esprit, de vertus, cherchait à lui persuader, dans une

correspondance fréquente, qu'ils étaient faits l'un pour l'autre, qu'ils

étaient les seuls honnêtes gens en Europe; qu'à Vienne il n'y avait que

fausseté, à Paris qu'ambition, à Londres qu'avarice, et qu'ils devaient

s'unir étroitement pour contenir et gouverner l'Europe. Le jeune

empereur, montrant une finesse précoce, avait surtout cherché à

persuader au roi de Prusse qu'il était dupe des caresses du Premier

Consul, et que, pour des intérêts médiocres, il lui faisait des

sacrifices de politique dangereux; que, grâce à sa condescendance, le

Hanovre se trouvait envahi; que les Français ne borneraient pas là leurs

occupations; que la raison qui les portait à fermer aux Anglais le

continent, les porterait plus loin que le Hanovre, et les conduirait

jusqu'au Danemark, afin de s'emparer du Sund; qu'alors les Anglais

bloqueraient la Baltique, comme ils bloquaient l'Elbe et le Weser, et

fermeraient la dernière issue restée au commerce du continent. Cette

crainte, exprimée par la Russie, ne pouvait être sincère; car le Premier

Consul ne songeait pas à pousser ses occupations jusqu'au Danemark, et

il n'était pas possible qu'il y songeât. Il avait occupé le Hanovre à

titre de propriété anglaise, Tarente en vertu de la domination non

contestée de la France sur l'Italie. Mais envahir le Danemark en passant

sur le corps de l'Allemagne, était impossible, si on ne commençait par

conquérir la Prusse elle-même. Et heureusement alors, la politique de la

France n'avait pas acquis une telle extension.

[En marge: Effet des suggestions de la Russie sur la Prusse.]

Les suggestions de la Russie étaient donc mensongères, mais elles

inquiétaient le roi de Prusse, déjà fort troublé par l'occupation du

Hanovre. Cette occupation lui avait valu, outre les plaintes des États

allemands, de cruelles souffrances commerciales. L'Elbe et le Weser

étant fermés par les Anglais, l'exportation des produits prussiens avait

cessé tout à coup. Les toiles de la Silésie, achetées ordinairement par

Hambourg et Brême, dont elles alimentaient le vaste commerce, avaient

été refusées le jour même où avait commencé le blocus. Les gros

négociants de Hambourg surtout avaient mis une sorte de malice à

repousser toute espèce de transactions, afin de stimuler davantage la

cour de Prusse, afin de lui faire plus vivement sentir l'inconvénient de

l'occupation du Hanovre, cause unique de la clôture de l'Elbe et du

Weser. Depuis lors, les plus grands seigneurs prussiens essuyaient des

pertes immenses. M. d'Haugwitz notamment avait perdu la moitié de ses

revenus; ce qui n'avait altéré en rien le calme qui faisait l'un des

mérites de son génie politique. Le roi, assiégé des plaintes de la

Silésie, avait été obligé de prêter à cette province un million d'écus

(4 millions de francs), sacrifice bien grand pour un prince économe, et

jaloux de rétablir le trésor du grand Frédéric. On lui demandait, dans

le moment, le double de cette somme.

[En marge: Deux concessions demandées par la Prusse.]

Agité par les suggestions russes, par les plaintes du commerce prussien,

le roi Frédéric-Guillaume craignait, en outre, s'il se laissait

entraîner par ces suggestions et ces plaintes, d'être engagé dans des

liaisons hostiles à la France; ce qui aurait bouleversé toute sa

politique, qui depuis quelques années avait reposé sur l'alliance

française. C'est pour sortir de ce pénible état d'anxiété que M. Lombard

venait d'être envoyé à Bruxelles. Il avait mission de bien observer le

jeune général, de chercher à pénétrer ses intentions, de s'assurer s'il

voulait, comme on le disait à Pétersbourg, pousser ses occupations

jusqu'au Danemark; si enfin, comme on le disait encore à Pétersbourg, il

était si dangereux de se fier à cet homme extraordinaire. M. Lombard

devait en même temps s'efforcer d'obtenir quelques concessions

relativement au Hanovre. Le roi Frédéric-Guillaume aurait voulu qu'on

réduisît à quelques mille hommes le corps qui occupait ce royaume; ce

qui aurait répondu aux craintes sincères ou affectées dont la présence

des Français en Allemagne était la cause. Il aurait voulu de plus

l'évacuation d'un petit port placé aux bouches de l'Elbe, celui de

Cuxhaven. Ce petit port, situé à l'entrée même de l'Elbe, était la

propriété nominale des Hambourgeois, mais en réalité il servait aux

Anglais pour y continuer leur commerce. Si on l'avait laissé inoccupé à

titre de territoire hambourgeois, le commerce anglais se serait fait

comme en pleine paix. Dès lors l'objet que se proposait la France aurait

été manqué, et cela était si vrai qu'en 1800, lorsque la Prusse avait

pris le Hanovre, elle avait occupé Cuxhaven.

[En marge: Ce que la Prusse offre en retour des deux concessions

demandées.]

Pour prix de ces deux concessions, le roi de Prusse offrait un système

de neutralité du Nord, calqué sur l'ancienne neutralité prussienne, qui

comprendrait, outre la Prusse et le nord de l'Allemagne, de nouveaux

États allemands, peut-être même la Russie; du moins le roi

Frédéric-Guillaume s'en flattait. C'était, suivant ce monarque, garantir

à la France l'immobilité du continent, lui laisser ainsi le libre emploi

de ses moyens contre l'Angleterre, et, par conséquent, mériter de sa

part quelques sacrifices. Tels avaient été les divers objets confiés à

la prudence de M. Lombard.

[En marge: Entretiens de M. Lombard avec le Premier Consul.]

Ce secrétaire du roi partit de Berlin pour Bruxelles, chaudement

recommandé par M. d'Haugwitz à M. de Talleyrand. Il sentait vivement

l'honneur d'approcher, d'entretenir le Premier Consul. Celui-ci, averti

des dispositions dans lesquelles arrivait M. Lombard, l'accueillit de la

manière la plus brillante, et prit le meilleur moyen de s'ouvrir accès

dans son esprit, c'était de le flatter par une confiance sans bornes,

par le développement de toutes ses pensées, même les plus secrètes. Du

reste, il pouvait, dans le moment, se montrer tout entier sans y perdre;

et il le fit avec une franchise, une abondance de langage entraînantes.

Il ne voulait pas, dit-il à M. Lombard, acquérir un seul territoire de

plus sur le continent; il ne voulait que ce que les puissances avaient

reconnu à la France, par des traités patents ou secrets: le Rhin, les

Alpes, le Piémont, Parme, et le maintien des rapports actuels avec la

République italienne et l'Étrurie. Il était prêt à reconnaître

l'indépendance de la Suisse et de la Hollande. Il était bien résolu à ne

plus s'immiscer dans les affaires allemandes, à partir du Recès de 1803.

Il ne tendait qu'à une seule chose, c'était à réprimer le despotisme

maritime des Anglais, insupportable à d'autres qu'à lui certainement,

puisque la Prusse, la Russie, la Suède et le Danemark s'étaient unis

deux fois en vingt ans, en 1780 et en 1800, pour le faire cesser.

C'était à la Prusse à l'aider dans cette tâche, à la Prusse qui était

l'alliée naturelle de la France, qui depuis quelques années en avait

reçu une foule de services, et qui en attendait de si grands encore. Si,

en effet, il était victorieux, mais grandement victorieux, que ne

pouvait-il pas faire pour elle? N'avait-il pas sous la main le Hanovre,

ce complément si naturel, si nécessaire du territoire prussien? Et

n'était-ce pas là un prix, immense et certain, de l'amitié que le roi

Frédéric-Guillaume lui témoignerait en cette circonstance? Mais, pour

qu'il fût victorieux et reconnaissant, il fallait qu'on le secondât

d'une manière efficace. Une bonne volonté ambiguë, une neutralité plus

ou moins étendue, étaient de médiocres secours. Il fallait l'aider à

fermer complétement les rivages de l'Allemagne, supporter quelques

souffrances momentanées, et se lier à la France par un traité d'union

patent et positif. Ce qu'on appelait depuis 1795 la neutralité

prussienne, ne suffisait pas pour assurer la paix du continent. Il

fallait, pour rendre cette paix certaine, l'alliance formelle, publique,

offensive et défensive, de la Prusse et de la France. Alors aucune des

puissances continentales n'oserait former un projet. L'Angleterre serait

manifestement seule, réduite à une lutte corps à corps avec l'armée de

Boulogne; et, si à la perspective de cette lutte se joignait la clôture

des marchés de l'Europe, elle serait, ou amenée à composer, ou écrasée

par la formidable expédition qui se préparait sur les bords de la

Manche. Mais, répétait sans cesse le Premier Consul, pour cela il

fallait l'alliance effective de la Prusse, et un concours sérieux et

entier de sa part aux projets de la France. Alors il réussirait, alors

il pourrait combler de biens son alliée, et lui faire ce présent qu'elle

ne demandait pas, mais qu'elle désirait ardemment au fond du coeur,

celui du Hanovre.

[En marge: Heureux effet produit sur l'esprit de M. Lombard par le

langage du Premier Consul.]

Le Premier Consul, par la sincérité, la chaleur de ses explications,

l'éblouissant éclat de son esprit, avait, non pas dupé, comme le dit

bientôt à Berlin une faction ennemie, mais convaincu, entraîné M.

Lombard. Il avait fini par lui persuader qu'il ne méditait rien contre

l'Allemagne, qu'il voulait uniquement se procurer des moyens d'action

contre l'Angleterre, et qu'un magnifique agrandissement serait pour la

Prusse le prix d'un concours franc et sincère. Quant aux concessions

dont M. Lombard apportait la demande, le Premier Consul lui en avait

montré les graves inconvénients; car laisser le commerce britannique

s'exercer librement, tandis qu'on ferait une guerre qui, jusqu'au jour

si incertain de la descente, serait sans conséquence pour l'Angleterre,

c'était abandonner à celle-ci tous les avantages de la lutte. Le Premier

Consul alla même jusqu'à déclarer qu'il était prêt à indemniser, aux

dépens du trésor français, le commerce souffrant de la Silésie.

Toutefois, dans le cas où la Prusse consentirait à stipuler une alliance

offensive et défensive, il était disposé, dans un tel intérêt, à faire

quelques-unes des concessions que désirait le roi Frédéric-Guillaume.

M. Lombard, convaincu, ébloui, enchanté des familiarités du grand homme,

dont les princes mêmes appréciaient avec orgueil les moindres égards,

partit pour Berlin, disposé à communiquer à son maître et à M.

d'Haugwitz tous les sentiments dont son âme était remplie.

[En marge: Retour du Premier Consul à Paris.]

Le Premier Consul, après avoir tenu à Bruxelles une cour brillante,

n'ayant plus rien qui le retînt en Flandre, tant que les travaux

ordonnés sur les côtes ne seraient pas plus avancés, repartit pour

Paris, où il avait tout à faire, sous le double rapport de

l'administration et de la diplomatie. Il passa par Liége, Namur, Sedan,

fut partout accueilli avec transport, et arriva vers les premiers jours

d'août à Saint-Cloud.

[En marge: Le Premier Consul met fin à la médiation russe.]

[En marge: Conditions de rapprochement avec l'Angleterre, imaginées par

la Russie.]

Il était pressé, tout en continuant d'ordonner de Paris les préparatifs

de sa grande expédition, d'éclaircir, de fixer définitivement ses

rapports avec les grandes puissances du continent. Dans les inquiétudes

de la Prusse, il avait clairement discerné l'influence russe; il

discernait cette influence ailleurs, c'est-à-dire dans la mauvaise

volonté qu'on lui montrait à Madrid. Le cabinet espagnol refusait en

effet de s'expliquer sur l'exécution du traité de Saint-Ildephonse, et

disait que, la médiation russe faisant encore espérer une fin pacifique,

il fallait attendre le résultat de cette médiation avant de prendre un

parti décisif. D'autres circonstances avaient désagréablement affecté le

Premier Consul: c'était la partialité évidente de la Russie dans l'essai

de médiation qu'elle venait de tenter. Tandis que le Premier Consul

avait accepté cette médiation avec une déférence entière, et que

l'Angleterre au contraire y avait opposé des difficultés de toute

nature, tantôt refusant de confier Malte aux mains de la puissance

médiatrice, tantôt argumentant à l'infini sur l'étendue de la

négociation, la diplomatie russe penchait plutôt pour l'Angleterre que

pour la France, et semblait ne tenir aucun compte de la déférence de

l'une, et de la mauvaise volonté de l'autre. Les propositions récemment

arrivées de Saint-Pétersbourg révélaient cette disposition de la manière

la plus claire. La Russie déclarait qu'à son avis l'Angleterre devait

rendre Malte à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem; mais qu'en retour il

était convenable de lui accorder l'île de Lampedouse; que la France

devait en outre fournir une indemnité au roi de Sardaigne, reconnaître

et respecter l'indépendance des États placés dans son voisinage, évacuer

pour n'y plus rentrer, non-seulement Tarente et le Hanovre, mais le

royaume d'Étrurie, la République italienne, la Suisse et la Hollande.

[En marge: Le Premier Consul les repousse.]

Ces conditions, acceptables sous quelques rapports, étaient complétement

inacceptables sous tous les autres. Concéder Lampedouse en compensation

de Malte, c'était donner aux Anglais le moyen de faire avec de l'argent,

dont ils ne manquaient jamais, un second Gibraltar dans la Méditerranée.

Le Premier Consul avait été près d'y consentir pour garder la paix.

Lancé maintenant dans la guerre, plein d'espérance de réussir, il ne

voulait plus faire un tel sacrifice. Indemniser le roi de Piémont

n'était pas pour lui une difficulté; il était disposé à consacrer à cet

objet Parme ou un équivalent. Évacuer Tarente et le Hanovre la paix

rétablie, était une suite naturelle de la paix même. Mais évacuer la

République italienne qui n'avait point d'armée, la Suisse, la Hollande,

qui étaient menacées d'une contre-révolution immédiate si les troupes

françaises se retiraient, c'était lui demander de livrer aux ennemis de

la France les États dont on avait acquis le droit de disposer, par dix

ans de guerres et de victoires. Le Premier Consul ne pouvait adhérer à

de telles conditions. Ce qui le décidait plus souverainement encore à ne

pas laisser continuer cette médiation, c'était la forme sous laquelle on

l'offrait. Le Premier Consul avait consenti à un arbitrage suprême,

absolu et sans appel, du jeune empereur lui-même, car c'était intéresser

l'honneur de ce monarque à être juste, et se donner de plus la certitude

d'en finir. Mais s'en remettre à la partialité des agents russes, tous

dévoués à l'Angleterre, c'était souscrire à une négociation

désavantageuse et sans terme.

Il déclara donc, après avoir discuté les propositions de la Russie,

après avoir montré l'injustice et le danger de quelques-unes, qu'il

était toujours prêt à accepter l'arbitrage personnel du czar lui-même,

mais non une négociation conduite par son cabinet d'une manière peu

amicale pour la France, et tellement compliquée, qu'on ne pouvait en

espérer la fin; qu'il remerciait le cabinet de Saint-Pétersbourg de ses

bons offices, qu'il renonçait toutefois à s'en servir davantage, s'en

remettant à la guerre du soin de ramener la paix. La déclaration du

Premier Consul se terminait par ces paroles, profondément empreintes de

son caractère: «Le Premier Consul a tout fait pour conserver la paix;

ses efforts ayant été vains, il a dû voir que la guerre était dans

l'ordre du destin. Il fera la guerre, et il ne pliera pas devant une

nation orgueilleuse, en possession, depuis vingt ans, de faire plier

toutes les puissances.» (29 août 1803.)

M. de Markoff fut sèchement traité, et avait mérité de l'être par son

langage et son attitude à Paris. Approbateur constant de l'Angleterre,

de ses prétentions, de sa conduite, il était le détracteur avoué de la

France et de son gouvernement. Quand on lui disait qu'il ne se

conformait pas ainsi aux intentions, du moins apparentes, de son maître,

qui professait une rigoureuse impartialité entre la France et

l'Angleterre, il répondait que _l'empereur avait son opinion, mais que

les Russes avaient la leur_. Il était à craindre qu'il ne s'attirât

bientôt quelque tempête, semblable à celle qu'avait essuyée lord

Withworth, et même plus désagréable encore, parce que le Premier Consul

n'avait pas pour M. de Markoff la considération qu'il professait pour

lord Withworth.

[En marge: Après avoir mis fin à la médiation russe, le Premier Consul

oblige l'Espagne à s'expliquer.]

Le fil de cette fausse médiation une fois tranché, sans rompre néanmoins

avec la Russie, le Premier Consul voulut forcer l'Espagne à s'expliquer,

et à dire comment elle entendait exécuter le traité de Saint-Ildephonse.

Il s'agissait de savoir si elle prendrait part à la guerre, ou si elle

resterait neutre, en fournissant à la France un subside, au lieu d'un

secours en hommes et en vaisseaux. Le Premier Consul ne pouvait se

donner tout entier à son expédition, tant que cette question ne serait

pas résolue.

L'Espagne éprouvait à se décider une répugnance extrême, et qui l'avait

rejetée à l'égard de la France dans les plus fâcheux sentiments. Sans

doute il était onéreux de suivre une puissance voisine dans toutes les

vicissitudes de sa politique; mais, en s'engageant par le traité de

Saint-Ildephonse dans les liens d'une alliance offensive et défensive

avec la France, l'Espagne avait contracté une obligation positive, dont

il était impossible de contester les conséquences. Indépendamment de

cette obligation, il fallait que cette puissance fût indignement

dégénérée, pour vouloir se tenir à l'écart, lorsqu'allait s'agiter pour

la dernière fois la question de la suprématie maritime. Si l'Angleterre

l'emportait, il était évident qu'il n'y avait plus pour l'Espagne ni

commerce, ni colonies, ni galions, ni rien enfin de ce qui composait

depuis trois siècles sa grandeur et sa richesse. Quand le Premier Consul

la pressait d'agir, il la pressait non-seulement de remplir un

engagement formel, mais de remplir ses plus sacrés devoirs envers

elle-même. Tenant compte de son incapacité présente, il la laissait

neutre, et, en lui ménageant ainsi la faculté de recevoir les piastres

du Mexique, il lui demandait d'en verser une partie dans la guerre faite

au profit commun, de payer, en un mot, la dette d'argent, puisqu'elle ne

pouvait payer la dette du sang, à la cause de la liberté des mers.

[En marge: L'Espagne arrivée, on ne sait pourquoi, à un véritable état

d'hostilité à l'égard de la France.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 04 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 30 / 42 段