marine toutes celles des environs. Les bois, employés le jour même où on
les abattait, étaient verts, mais bons à servir de pieux, et il en
fallait des milliers dans les ports de la Manche. On pouvait en tirer
aussi des bordages et des planches. Quant aux bois, destinés à fournir
des courbes, on les faisait venir du Nord. Les matières navales, telles
que chanvres, mâtures, cuivres, goudrons, transportées de la Russie et
de la Suède en Hollande, pour être amenées, par les eaux intérieures,
de la Hollande et de la Flandre à Boulogne, étaient en ce moment
arrêtées par divers obstacles, sur les canaux de la Belgique. Des
officiers, envoyés immédiatement avec des ordres et des fonds, partirent
pour accélérer les arrivages. Enfin les fonderies de Douai, de Liége, de
Strasbourg, malgré leur activité se trouvaient en retard. Le savant
Monge, qui suivait presque partout le Premier Consul, fut envoyé en
mission pour accélérer leurs travaux, et faire couler à Liége de gros
mortiers et des pièces de fort calibre. Le général Marmont avait été
chargé de l'artillerie. Des aides-de-camp partaient chaque jour en poste
pour aller stimuler son zèle, et lui signaler les expéditions de canons
ou d'affûts qui étaient retardées. On avait besoin, en effet,
indépendamment de l'artillerie des bâtiments, de 5 à 600 bouches à feu
en batterie, afin de tenir l'ennemi à distance des chantiers.
Ces premiers ordres donnés, il fallait s'occuper de la grande question
des ports de rassemblement, et des moyens de proportionner leur capacité
à l'étendue de la flottille. Il fallait agrandir les uns, créer les
autres, les défendre tous. Après en avoir conféré avec MM. Sganzin,
Forfait, Decrès et Bruix, le Premier Consul arrêta les dispositions
suivantes.
[En marge: Description du détroit de Calais.]
Depuis long-temps le port de Boulogne avait été indiqué comme le
meilleur point de départ, pour une expédition dirigée contre
l'Angleterre. (Voir la carte nº 23.) La côte de France, en s'avançant
vers celle d'Angleterre, projette un cap qui s'appelle le cap Grisnez. À
droite de ce cap, elle court à l'est, vers l'Escaut, ayant en face la
vaste étendue de la mer du Nord. À gauche elle rencontre celle
d'Angleterre, forme ainsi l'un des deux bords du détroit, puis descend
brusquement du nord au sud, vers l'embouchure de la Somme. Les ports à
la droite du cap Grisnez, tels que Calais et Dunkerque, placés en dehors
du détroit, sont moins bien situés comme point de départ; les ports à
gauche, au contraire, tels que Boulogne, Ambleteuse et Étaples, placés
dans le détroit même, ont toujours été jugés préférables. En effet, si
l'on part de Dunkerque ou de Calais, il faut doubler le cap Grisnez pour
entrer dans le détroit, surmonter la bouffée des vents de la Manche qui
se fait sentir en doublant le cap, et venir se placer au vent de
Boulogne, pour aborder entre Douvres et Folkstone. Au contraire, en
allant d'Angleterre en France, on est plus naturellement porté vers
Calais que vers Boulogne. Pour se transporter en Angleterre, ce qui
était le cas de l'expédition projetée, Boulogne et les ports placés à la
gauche du cap Grisnez valaient mieux que Calais et Dunkerque. Seulement,
ils avaient l'inconvénient de présenter moins d'étendue et de fond que
Calais et Dunkerque, ce qui s'explique par l'accumulation des sables et
des galets, toujours plus grande dans un espace resserré comme un
détroit.
[En marge: Port de Boulogne.]
[En marge: Création du bassin de Boulogne.]
Néanmoins le port de Boulogne, consistant dans le lit d'une petite
rivière marécageuse, la Liane, était susceptible de recevoir un
agrandissement considérable. Le bassin de la Liane, formé par deux
plateaux qui se séparent aux environs de Boulogne, et laissent entre
eux un espace de figure demi-circulaire, pouvait être, avec de grands
travaux, converti en un port d'échouage très-vaste. (Voir les cartes nºs
24 et 25.) Le lit de la Liane présentait six à sept pieds d'eau, à la
marée haute, dans les moyennes marées. Il était possible, en le
creusant, de lui en procurer neuf à dix. C'était donc chose praticable
que de créer dans ce lit marécageux de la Liane, à peu près à la hauteur
de Boulogne, un bassin de figure semblable au terrain, c'est-à-dire
demi-circulaire, capable de contenir quelques centaines de bâtiments,
plus ou moins, selon le rayon qu'on lui donnerait. Ce bassin, et le lit
creusé de la Liane, pouvaient être amenés à contenir 12 à 1,300
bâtiments, par conséquent plus de la moitié de la flottille. Ce n'était
pas tout que d'avoir une surface suffisante, il fallait des quais
extrêmement étendus, pour que ces nombreux bâtiments pussent, sinon tous
à la fois, du moins en assez grand nombre, joindre les bords du bassin,
et prendre leur chargement. L'étendue des quais importait donc autant
que l'étendue du port lui-même. On n'avait songé à aucune de ces choses
sous le Directoire, parce que jamais les projets n'avaient été poussés
jusqu'à réunir 150 mille hommes et deux mille bâtiments. Le Premier
Consul, malgré la grandeur du travail, n'hésita pas à prescrire
sur-le-champ le creusement du bassin de Boulogne et du lit de la Liane.
Ces mêmes 150 mille hommes, qui constituaient par leur nombre la
difficulté de l'entreprise, allaient être employés à la vaincre, en
creusant eux-mêmes le bassin où ils devaient s'embarquer. Il fut décide
que les camps, placés dans l'origine à quelque distance des côtes,
seraient immédiatement rapprochés de la mer, et que les soldats
enlèveraient eux-mêmes la masse énorme de terre dont il fallait se
débarrasser.
[En marge: Construction d'écluses de chasse.]
Une écluse de chasse fut ordonnée pour creuser le chenal, et procurer la
profondeur d'eau nécessaire. Les ports qui ne sont pas, comme celui de
Brest, formés par les sinuosités d'une côte profonde, et qu'on appelle
ports d'échouage, consistent en général dans l'embouchure de petites
rivières, qui grossissent à la marée haute, forment alors un bassin où
les bâtiments se trouvent à flot, puis diminuent avec la marée basse,
jusqu'à ne plus présenter que de gros ruisseaux coulant sur un lit de
vase, et laissant pendant quelques heures les bâtiments échoués sur
leurs rives. Les sables que ces rivières entraînent, ramassés par la mer
et ramenés en face des embouchures, forment des bancs ou barres, qui
gênent la navigation. Pour vaincre cet obstacle, on élève alors dans le
lit des rivières des écluses, qui s'ouvrent devant la marée montante,
recueillent l'abondance des eaux, retiennent cette abondance en se
refermant à la marée descendante, et ne la laissent échapper qu'au
moment où l'on veut faire la chasse. Ce moment venu, et l'on choisit
celui de la basse mer, on ouvre l'écluse: l'eau se précipite dans la
rivière, et, chassant les sables par ce débordement artificiel, creuse
un chenal ou passage. C'est là ce que les ingénieurs appellent des
écluses de chasse, et ce qu'on se hâta de construire dans le bassin
supérieur de la Liane.
[En marge: Création de quais en bois.]
Vingt mille pieds d'arbres abattus dans la forêt de Boulogne servirent à
garnir de pieux les deux bords de la Liane, et le pourtour du bassin
demi-circulaire. Une partie de ces pieds d'arbres, sciés en gros
madriers, puis étendus en plancher sur ces pieux, servirent à former de
larges quais, le long de la Liane et du bassin demi-circulaire. Les
nombreux bâtiments de la flottille pouvaient ainsi venir se ranger
contre ces quais, pour embarquer ou débarquer les hommes, les chevaux et
le matériel.
La ville de Boulogne était placée à la droite de la Liane, le bassin à
la gauche, et presque vis-à-vis. La Liane s'étendait longitudinalement
entre deux. Des ponts furent construits pour communiquer facilement
d'une rive à l'autre, et placés au-dessus du point où commençait le
mouillage.
Ces vastes travaux étaient loin de suffire. Un grand établissement
maritime suppose des ateliers, des chantiers, des magasins, des
casernes, des boulangeries, des hôpitaux, tout ce qu'il faut enfin pour
abriter de grands amas de matières, pour recevoir des marins sains ou
malades, pour les nourrir, les vêtir, les armer. Qu'on se figure tout ce
qu'ont coûté de temps et d'efforts des établissements tels que ceux de
Brest et de Toulon! Il s'agissait de créer ici de bien autres
établissements, puisqu'il fallait que ces ateliers, ces chantiers, ces
magasins, ces hôpitaux, répondissent aux besoins de 2,300 bâtiments, 30
mille matelots, 10 mille ouvriers, 120 mille soldats. Si même ces
créations n'avaient pas dû être temporaires, elles eussent été
absolument impossibles. Cependant, quoique temporaires, la difficulté de
les exécuter, vu la quantité de choses à réunir en un seul endroit,
était immense.
[En marge: Construction improvisée de magasins, d'hôpitaux, d'écuries.]
On loua dans Boulogne toutes les maisons qui pouvaient être converties
en bureaux, en magasins, en hôpitaux. On loua également dans les
environs les maisons de campagne et les fermes propres au même usage. On
éleva des hangars pour les ouvriers de la marine, et des abris en
planches pour les chevaux. Quant aux troupes, elles durent camper en
plein champ, dans des baraques construites avec les débris des forêts
environnantes. Le Premier Consul choisit, à droite et à gauche de la
Liane, sur les deux plateaux dont l'écartement formait le bassin de
Boulogne, l'emplacement que devaient occuper les troupes. Trente-six
mille hommes furent distribués en deux camps: l'un dit de gauche,
l'autre dit de droite. Ce fut le rassemblement de Saint-Omer, placé sous
les ordres du général Soult, qui vint occuper ces deux positions. Les
autres corps d'armée devaient être successivement rapprochés de la côte,
lorsque leur établissement y aurait été préparé. Les troupes allaient se
trouver là en bon air, exposées, il est vrai, à des vents violents et
froids, mais pourvues d'une grande abondance de bois pour se baraquer
et se chauffer.
D'immenses approvisionnements furent ordonnés de toutes parts, et amenés
dans ces magasins improvisés. On fit venir, par la navigation
intérieure, qui est fort perfectionnée, comme on sait, dans le nord de
la France, des farines pour les convertir en biscuit, du riz, des
avoines, des viandes salées, des vins, des eaux-de-vie. On tira de la
Hollande de grandes quantités de fromages à forme ronde. Ces diverses
matières alimentaires devaient servir à la consommation journalière des
camps, et au chargement en vivres des deux flottilles de guerre et de
transport. On peut se figurer aisément les quantités qu'il fallait
réunir, si on imagine qu'il s'agissait de nourrir l'armée, la flotte, la
nombreuse population d'ouvriers attirée sur les lieux, d'abord pendant
le campement, puis pendant deux mois d'expédition; ce qui supposait des
vivres pour près de deux cent mille bouches, et des fourrages pour vingt
mille chevaux. Si on ajoute que tout cela fut fait avec une abondance
qui ne laissa rien à désirer, on comprendra que jamais création plus
extraordinaire ne fut exécutée chez aucun peuple, par aucun chef
d'empire.
[En marge: Ports auxiliaires du port de Boulogne.]
[En marge: Port d'Étaples et camp de Montreuil.]
Mais un seul port ne suffisait pas pour toute l'expédition. Boulogne ne
pouvait contenir que 12 ou 1,300 bâtiments, et il en fallait recevoir
environ 2,300. Ce port en aurait-il contenu le nombre nécessaire, il eût
été trop long de les faire tous sortir par le même chenal. Dans
certaines circonstances de mer, c'était un grand inconvénient que de
n'avoir qu'un seul lieu de refuge. Si, par exemple, on faisait sortir
une grande quantité de bâtiments, et que le mauvais temps ou l'ennemi
obligeât à les faire rentrer subitement, ils pouvaient s'encombrer à
l'entrée, manquer la marée, et rester en perdition. Il y avait, en
descendant à quatre lieues au sud, une petite rivière, la Canche, dont
l'embouchure formait une baie tortueuse, très-ensablée, malheureusement
ouverte à tous les vents, et présentant un mouillage beaucoup moins sûr
que celui de Boulogne. (Voir la carte nº 24.) Il s'y était formé un
petit port de pêche, port celui d'Étaples. Sur cette même rivière de la
Canche, à une lieue dans l'intérieur des terres, se trouvait la place
fortifiée de Montreuil. Il était difficile de creuser là un bassin, mais
on pouvait y planter une suite de pieux, afin d'y amarrer les bâtiments,
et construire sur ces pieux des quais en bois, propres à l'embarquement
et au débarquement des troupes. C'était un abri assez sûr pour 3 ou 400
bâtiments. On en pouvait sortir par des vents à peu près pareils à ceux
de Boulogne. La distance de Boulogne, qui était de 4 à 5 lieues,
présentait bien quelque difficulté pour la simultanéité des opérations;
mais c'était une difficulté secondaire, et un asile pour 400 navires
était trop important pour le négliger. Le Premier Consul y forma un camp
destiné aux troupes réunies entre Compiègne et Amiens, et en réserva le
commandement au général Ney, revenu de sa mission en Suisse. Ce camp fut
appelé camp de Montreuil. Les troupes eurent ordre de s'y baraquer,
comme celles qui étaient campées autour de Boulogne. Des établissements
furent préparés pour la manutention des vivres, pour les hôpitaux, pour
tous les besoins enfin d'une armée de 24 mille hommes. Le centre de
l'armée étant supposé à Boulogne, le camp d'Étaples en était la gauche.
[En marge: Ports de Wimereux et d'Ambleteuse, destinés à l'avant-garde
et à la réserve.]
Un peu au nord de Boulogne, avant d'être au cap Grisnez, se trouvaient
deux autres baies, formées par deux petites rivières, dont le lit était
fort encombré par la vase et le sable, mais dans lesquelles l'eau de la
haute mer s'élevait à 6 ou 7 pieds. L'une était à une lieue, l'autre à
deux lieues de Boulogne; elles étaient en outre placées sous le même
vent. En y creusant le sol, en y pratiquant des chasses, il était
possible d'y abriter plusieurs centaines de bâtiments; ce qui aurait
complété les moyens de loger la flottille entière. La plus proche de ces
deux petites rivières était le Wimereux, débouchant près d'un village
appelé Wimereux. L'autre était la Selacque, débouchant près d'un village
de pêcheurs appelé Ambleteuse. Sous Louis XVI on avait songé à y creuser
des bassins, mais les travaux exécutés à cette époque avaient
complétement disparu sous la vase et les sables. Le Premier Consul
ordonna aux ingénieurs l'examen des localités; et, dans le cas d'une
réponse favorable à ses vues, des troupes y devaient être employées, et
campées sous baraques, comme à Étaples et Boulogne. Ces deux ports
devaient contenir, l'un 200, l'autre 300 bâtiments: c'étaient donc 500
qui se trouvaient encore abrités. La garde, les grenadiers réunis, les
réserves de cavalerie et d'artillerie, et les divers corps qui étaient
en formation entre Lille, Douai, Arras, devaient trouver là leurs moyens
d'embarquement.
[En marge: La flottille batave destinée à porter le corps du général
Davout.]
Restait la flottille batave, destinée à porter le corps du général
Davout, et qui, d'après le traité conclu avec la Hollande, était
indépendante de l'escadre de ligne réunie au Texel. Malheureusement la
flottille batave était moins activement armée que la flottille
française. C'était une question de savoir si elle partirait de l'Escaut
pour la côte d'Angleterre, en la faisant escorter par quelques frégates,
ou si on l'amènerait à Dunkerque et Calais, pour la faire partir des
ports placés à la droite du cap Grisnez. L'amiral Bruix était chargé de
résoudre cette question. Le corps du général Davout, qui formait la
droite de l'armée, se serait ainsi trouvé rapproché du centre. On ne
désespérait même pas, à force d'élargir les bassins et de serrer le
campement, de lui faire doubler le cap Grisnez, et de l'établir à
Ambleteuse et Wimereux. Alors les flottilles française et batave,
réunies au nombre de 2,300 bâtiments, portant les corps des généraux
Davout, Soult, Ney, plus la réserve, c'est-à-dire 120 mille hommes,
pouvaient partir simultanément, par le même vent, des quatre ports
placés dans l'intérieur du détroit, avec certitude d'agir ensemble. Les
deux grandes flottes de guerre appareillant, l'une de Brest, l'autre du
Texel, devaient porter les 40 mille hommes restants, dont le concours et
l'emploi étaient le secret exclusif du Premier Consul.
[En marge: Moyens employés pour fortifier la côte de Boulogne.]
Pour compléter toutes les parties de cette vaste organisation, il
fallait mettre la côte à l'abri des attaques des Anglais. Outre le zèle
qu'ils allaient apporter à empêcher la concentration de la flottille à
Boulogne, en gardant le littoral depuis Bordeaux jusqu'à Flessingue, il
était présumable qu'à l'imitation de ce qu'ils avaient fait en 1801, ils
tâcheraient de la détruire, soit en l'incendiant dans les bassins, soit
en l'attaquant au mouillage, lorsqu'elle sortirait pour manoeuvrer. Il
fallait donc rendre impossible l'approche des Anglais, tant pour
garantir les ports eux-mêmes, que pour s'assurer une libre sortie et une
libre entrée; car, si la flottille était condamnée à rester immobile,
elle devait être incapable de manoeuvrer et d'exécuter aucune grande
opération.
[En marge: Construction des forts de la Crèche et de l'Heurt.]
Cette approche des Anglais n'était pas facile à empêcher, vu la forme de
la côte, qui était droite, qui ne présentait ni rentrant, ni saillie, et
ne fournissait par conséquent aucun moyen de porter des feux au loin. On
y pourvut néanmoins de la manière la plus ingénieuse. (Voir la carte nº
25.) En avant du rivage de Boulogne s'avançaient dans la mer deux
pointes de rocher, l'une à droite, dite la pointe de la Crèche, l'autre
à gauche, dite la pointe de l'Heurt. Entre l'une et l'autre se trouvait
un espace de 2,500 toises parfaitement sûr, et très-commode pour
mouiller. Deux à trois cents bâtiments pouvaient y tenir à l'aise sur
plusieurs lignes. Ces pointes de rocher, couvertes par les eaux à la
marée haute, étaient découvertes à la marée basse. Le Premier Consul
ordonna d'y élever deux forts en grosse maçonnerie, de forme
demi-circulaire, solidement casematés, présentant deux étages de feux,
et pouvant couvrir de leurs projectiles le mouillage qui s'étendait de
l'un à l'autre. Il fit mettre sur-le-champ la main à l'oeuvre. Les
ingénieurs de la marine et de l'armée, secondés par les maçons pris dans
la conscription, commencèrent immédiatement les travaux. Le Premier
Consul avait la prétention de les avoir achevés à l'entrée de l'hiver.
Mais il tenait tellement à multiplier les précautions, qu'il voulut
garantir encore le milieu de la ligne d'embossage, par un troisième
point d'appui. Ce point d'appui, choisi au milieu de cette ligne, se
trouvait en face de l'entrée du port; et, comme on était là sur un fond
de sable mobile, le Premier Consul imagina de construire ce nouveau fort
en grosse charpente. De nombreux ouvriers se mirent aussitôt à enfoncer
à la marée basse des centaines de pieux, qui devaient servir de base à
une batterie de 18 pièces de 24. Le plus souvent ils les battaient sous
le feu même des Anglais.
Indépendamment de ces trois points avancés dans la mer, et placés
parallèlement à la côte de Boulogne, le Premier Consul fit hérisser de
canons et de mortiers toutes les parties un peu saillantes de la
falaise, et ne laissa pas un point capable de porter de l'artillerie,
sans l'armer avec des bouches à feu du plus gros calibre. Des
précautions moindres, mais suffisantes encore, furent prises pour
Étaples, et pour les nouveaux ports qu'on s'occupait à creuser.
[En marge: L'exécution des projets du Premier Consul fixée à l'hiver.]
Tels furent les vastes projets définitivement arrêtés par le Premier
Consul, à la vue des lieux, et avec le concours des ingénieurs et des
officiers de la marine. La construction de la flottille avançait
rapidement, depuis les côtes de Bretagne jusqu'à celles de Hollande;
mais, avant d'en opérer la réunion devant Ambleteuse, Boulogne et
Étaples, il fallait avoir achevé le creusement des bassins, l'érection
des forts, amené sur la côte le matériel d'artillerie, concentré les
troupes vers la mer, et créé les établissements nécessaires à leurs
besoins. On comptait sur l'achèvement de tous ces ouvrages pour l'hiver.
[En marge: Départ de Boulogne et visite à Calais, Dunkerque, Ostende,
Anvers.]
[En marge: Avantages de la situation d'Anvers.]
[En marge: Août 1803.]
[En marge: Ordres pour la création d'un grand établissement maritime à
Anvers.]
Le Premier Consul, après Boulogne, visita Calais, Dunkerque, Ostende et
Anvers. Il tenait à voir ce dernier port, et à s'assurer par ses propres
yeux de ce qu'il y avait de vrai dans les rapports très-divers qu'on lui
avait adressés. Après avoir examiné l'emplacement de cette ville avec
cette promptitude et cette sûreté de coup d'oeil qui n'appartenaient
qu'à lui, il n'eut aucun doute sur la possibilité de faire d'Anvers un
grand arsenal maritime. Anvers avait, à ses yeux, des propriétés toutes
particulières: il était situé sur l'Escaut, vis-à-vis la Tamise; il
était en communication immédiate avec la Hollande, par la plus belle des
navigations intérieures, et par conséquent à portée du plus riche dépôt
de matières navales. Il pouvait recevoir sans difficulté, par le Rhin et
la Meuse, les bois des Alpes, des Vosges, de la Forêt-Noire, de la
Wettéravie, des Ardennes. Enfin, les ouvriers des Flandres,
naturellement attirés par le voisinage, devaient y offrir des milliers
de bras pour la construction des vaisseaux. Le Premier Consul résolut
donc de créer à Anvers une flotte dont le pavillon flotterait toujours
entre l'Escaut et la Tamise. C'était l'un des plus sensibles déplaisirs
qu'il pût causer à ses ennemis, désormais irréconciliables, c'est-à-dire
aux Anglais. Il fit occuper sur-le-champ les terrains nécessaires à la
construction de vastes bassins, qui existent encore, et qui sont
l'orgueil de la ville d'Anvers. Ces bassins, communiquant par une écluse
de la plus grande dimension avec l'Escaut, devaient être capables de
contenir toute une flotte de guerre, et rester toujours pourvus de 30
pieds d'eau, quelle que fût la hauteur du fleuve. Le Premier Consul
voulait faire construire 25 vaisseaux dans ce nouveau port de la
République; et, en attendant de nouvelles expériences relativement à la
navigabilité de l'Escaut, il ordonna la mise en chantier de plusieurs
vaisseaux de soixante-quatorze. Il ne renonçait pas à en construire plus
tard d'un échantillon supérieur. Il espérait faire d'Anvers un
établissement égal à ceux de Brest et de Toulon, mais infiniment mieux
placé pour troubler le sommeil de l'Angleterre.
[En marge: Séjour à Bruxelles.]