Pour satisfaire à ces conditions réunies, on imagina de grosses

chaloupes canonnières, à fond plat, solidement construites, et de deux

espèces diverses, pour répondre à deux besoins différents. Les chaloupes

de la première espèce, qu'on appela proprement chaloupes canonnières,

étaient construites de manière à porter quatre pièces de gros calibre,

depuis le 24 jusqu'au 36, deux sur l'avant, deux sur l'arrière, et en

mesure, par conséquent, de répondre au feu des vaisseaux et des

frégates. Cinq cents chaloupes canonnières, armées de 4 pièces,

pouvaient ainsi égaler le feu de vingt vaisseaux de cent canons. Elles

étaient gréées comme des bricks, c'est-à-dire à deux mâts, manoeuvrées

par 24 matelots, et capables de contenir une compagnie d'infanterie de

100 hommes, avec son état-major, ses armes et ses munitions.

[En marge: Bateaux canonniers.]

Les chaloupes de la seconde espèce, qu'on appela, pour les distinguer

des autres, bateaux canonniers, étaient moins fortement armées, moins

maniables, mais destinées à porter, indépendamment de l'infanterie,

l'artillerie de campagne. Ces bateaux dits canonniers étaient pourvus

sur l'avant d'une pièce de 24, et sur l'arrière d'une pièce de campagne,

laissée sur son affût, avec les apparaux nécessaires pour l'embarquer et

la débarquer, en quelques minutes. Ils portaient, de plus, un caisson

d'artillerie, rempli de munitions, et disposé sur le pont, de manière à

ne pas gêner la manoeuvre, et à pouvoir être mis à terre en un clin

d'oeil. Ils contenaient enfin, au centre même de leur cale, une petite

écurie, dans laquelle devaient être logés deux chevaux d'artillerie,

avec des vivres pour plusieurs jours. Cette écurie, placée au centre,

ouverte par le haut, surmontée d'un couvercle mobile, était combinée

avec la mâture, de façon qu'un cheval, saisi à terre par une vergue,

enlevé rapidement, était descendu dans sa loge avec la plus grande

facilité. Ces bateaux canonniers, inférieurs par leur armement aux

chaloupes canonnières, mais pouvant lancer un gros boulet, et jeter de

la mitraille au moyen de la pièce de campagne placée sur leur pont,

avaient l'avantage de porter, outre une portion de l'infanterie, toute

l'artillerie de l'armée, avec deux chevaux, pour la traîner en ligne,

dans le premier moment de la descente à terre. Le surplus des attelages

devait être placé sur des transports, dont on verra plus bas

l'organisation. Moins propres que les chaloupes aux manoeuvres et aux

combats, ils étaient gréés comme les grosses barques longeant nos côtes,

et n'avaient que trois grosses voiles attachées à trois mâts, sans hune

ni perroquet. Ils n'étaient montés que par 6 matelots. Ils étaient

capables de contenir, comme les chaloupes canonnières, une compagnie

d'infanterie avec ses officiers, plus deux charretiers d'artillerie, et

quelques artilleurs. Si on suppose trois ou quatre cents de ces bateaux,

ils pouvaient porter, indépendamment d'une masse considérable

d'infanterie, 3 ou 400 bouches à feu de campagne, avec une voiture de

munitions, suffisante pour une bataille. Le reste des munitions, joint

au reste des attelages, devait suivre sur les bâtiments de transport.

[En marge: Les péniches.]

Tels étaient les bateaux plats de la première et de la seconde espèce.

On avait reconnu nécessaire d'en construire d'une troisième sorte,

encore plus légers et plus mobiles que les précédents, tirant deux à

trois pieds d'eau seulement, et faits pour aborder partout. C'étaient de

grands canots, étroits et longs de 60 pieds, ayant un pont mobile qu'on

posait ou retirait à volonté, et distingués des autres par le nom de

péniches. Ces gros canots étaient pourvus d'une soixantaine d'avirons,

portaient au besoin une légère voilure, et marchaient avec une extrême

vitesse. Lorsque soixante soldats, dressés à manier la rame aussi bien

que des matelots, les mettaient en mouvement, ils glissaient sur la mer

comme ces légères embarcations, détachées des flancs de nos grands

vaisseaux, et surprenant la vue par la rapidité de leur sillage. Ces

péniches pouvaient recevoir 60 à 70 soldats, outre 2 ou 3 marins pour

les diriger. Elles avaient à bord un petit obusier, plus une pièce de 4,

et ne devaient recevoir d'autre chargement que les armes de leurs

passagers, et quelques vivres de campagne, disposés comme lest.

Après de nombreuses expériences, on s'était définitivement attaché à ces

trois espèces de bâtiments, qui répondaient à tous les besoins de la

traversée, et qui, rangés en bataille, présentaient une redoutable ligne

de feux. Les chaloupes canonnières, plus faciles à manoeuvrer et plus

fortement armées, occupaient la première ligne; les bateaux canonniers,

inférieurs sous ces deux rapports, étaient rangés en seconde ligne,

faisant face aux intervalles qui séparaient les chaloupes, de manière

qu'il n'y eût aucun espace privé de feux. Les péniches, qui ne portaient

que de petits obusiers, et qui étaient surtout redoutables par la

mousqueterie, disposées, tantôt en avant de la ligne de bataille, tantôt

en arrière ou sur les ailes, pouvaient rapidement courir à l'abordage si

on avait affaire à une flotte, ou jeter leurs hommes à terre si on

voulait opérer un débarquement, ou se dérober s'il fallait supporter un

feu de grosse artillerie.

Ces trois espèces de bâtiments devaient être réunis au nombre de 12 ou

1500. Ils devaient porter au moins 3 mille bouches à feu de gros

calibre, sans compter un grand nombre de pièces de petite dimension,

c'est-à-dire, lancer autant de projectiles que la plus forte escadre.

Leur feu était dangereux, parce qu'il était rasant, et dirigé vers la

ligne de flottaison. Engagés contre de gros vaisseaux, ils présentaient

un but difficile à saisir, et tiraient, au contraire, sur un but facile

à atteindre. Ils pouvaient se mouvoir, se diviser, et envelopper

l'ennemi. Mais s'ils avaient les avantages de la division, ils en

avaient aussi les inconvénients. L'ordre à introduire dans cette masse

mouvante et prodigieusement nombreuse, était un problème extrêmement

difficile, à la solution duquel s'appliquèrent sans cesse, pendant trois

ans, l'amiral Bruix et Napoléon. On verra plus tard à quel degré de

précision dans les manoeuvres ils surent arriver, et jusqu'à quel point

le problème fut par eux résolu.

[En marge: Rencontre possible d'une escadre de haut bord avec une

flottille de chaloupes canonnières.]

[En marge: Opinion de l'amiral Decrès sur les propriétés de la flottille

de Boulogne.]

Quel effet aurait produit une escadre de haut bord, traversant à toutes

voiles cette masse de petits bâtiments, foulant, renversant ceux qu'elle

rencontrerait devant elle, coulant à fond ceux qu'elle atteindrait de

ses boulets, mais, enveloppée à son tour par cette nuée d'ennemis,

recevant dans tous les sens un feu d'artillerie dangereux, assaillie par

la mousqueterie de cent mille fantassins, et peut-être envahie par

d'intrépides soldats, dressés à l'abordage? On ne saurait le dire, car

on ne peut se faire une idée d'une scène aussi étrange, sans aucun

antécédent connu, qui puisse aider l'esprit à en prévoir les chances

diverses. L'amiral Decrès, esprit supérieur, mais dénigrant, admettait

qu'en sacrifiant cent bâtiments et dix mille hommes, on pourrait

probablement essuyer la rencontre d'une escadre ennemie, et franchir le

détroit.--On les perd tous les jours dans une bataille, répondait le

Premier Consul; et quelle bataille a jamais promis les résultats que

nous fait espérer la descente en Angleterre?--Mais c'était la chance la

plus défavorable que celle d'une rencontre avec la croisière anglaise.

Restait toujours la chance de passer par un calme qui paralysât

l'ennemi, par une brume qui lui dérobât la vue de notre flottille; et

enfin la chance plus rassurante encore d'une escadre française,

apparaissant tout à coup dans le détroit pour quelques heures.

[En marge: Inconvénients dérivant de la construction des bateaux à fond

plat.]

Quoiqu'il en soit, ces bâtiments avaient assez de force pour se

défendre, pour aborder un rivage et le balayer, pour ôter à l'ennemi

toute idée d'une escadre de secours, pour donner confiance aux soldats

et aux matelots chargés de les monter. Cependant ils présentaient des

inconvénients tenant à la forme même de leur construction. Ayant, au

lieu d'une quille profondément immergée, un fond plat qui pénétrait peu

dans l'eau, portant de plus une assez forte mâture, ils devaient avoir

peu de stabilité, s'incliner facilement sous le souffle du vent, et même

chavirer, s'ils étaient frappés par une rafale subite. C'est ce qui

arriva une fois, dans la rade de Brest, à une chaloupe canonnière mal

lestée. L'accident eut lieu sous les yeux de l'amiral Ganteaume, qui,

saisi de crainte, en écrivit sur-le-champ au Premier Consul. Mais cet

accident ne se reproduisit pas. Avec des précautions dans la manière de

distribuer les munitions qui leur servaient de lest, les bâtiments de la

flottille acquirent assez de stabilité pour supporter de gros temps; et

il ne leur arriva d'autre malheur que celui d'échouer, ce qui était

naturel, en naviguant toujours le long des côtes, et, ce qui était en

général volontaire de leur part, dans le but d'échapper aux Anglais. Du

reste, la marée suivante les remettait à flot, quand ils avaient été

obligés de se jeter à la côte.

[En marge: Courants de la Manche.]

Ils offraient un inconvénient plus fâcheux, celui de dériver,

c'est-à-dire, de céder aux courants. Ils le devaient à leur lourde

structure, qui présentait plus de prise à l'eau, que leur mâture n'en

présentait au vent. Cet inconvénient s'aggravait, lorsque, privés de

vent, ils marchaient à la rame, et n'avaient que la force des rameurs

pour combattre la force du courant. Dans ce cas, ils pouvaient être

emportés loin du but, ou, ce qui est pire, y arriver séparément; car,

étant de formes différentes, ils devaient subir une dérivation inégale.

Nelson l'avait éprouvé lui-même, lorsqu'en 1801 il attaqua la flottille

de Boulogne. Ses quatre divisions n'ayant pu agir toutes en même temps,

ne firent que des efforts décousus. Un semblable défaut, fâcheux dans

toute mer, l'était davantage encore dans la Manche, où règnent deux

courants très-forts à chaque marée. Lorsque la mer s'élève ou s'abaisse,

elle produit alternativement un courant ascendant ou descendant, dont la

direction est déterminée par la figure des côtes de France et

d'Angleterre. (Voir la carte nº 23.) La Manche est très-ouverte à

l'ouest, entre la pointe du Finistère et celle de Cornouailles;

très-resserrée à l'est, entre Calais et Douvres. La mer, en s'élevant,

pénètre plus vivement par l'issue la plus large; ce qui produit à la

marée montante un courant ascendant de l'ouest à l'est, de Brest à

Calais. Le même effet se produit en sens contraire, quand la mer

s'abaisse; elle fuit alors plus vite par l'issue la plus vaste; et il en

résulte, à la marée descendante, un courant de l'est à l'ouest, de

Calais à Brest. Ce double courant, recevant près des côtes, et de leur

forme elle-même, diverses inflexions, devait porter une certaine

perturbation dans la marche de ces deux mille navires, perturbation plus

ou moins à craindre, suivant la faiblesse du vent et la force du flot.

Cela diminuait beaucoup l'avantage de la traversée en calme, l'une des

plus souhaitables. Toutefois le canal, entre Boulogne et Douvres,

non-seulement fort étroit, mais de plus peu profond, permettait de jeter

l'ancre à égale distance des deux côtes. Les amiraux regardaient donc

comme possible de s'arrêter, dans le cas d'une dérivation trop grande,

et d'attendre à l'ancre le retour du courant contraire, ce qui ne

pouvait pas entraîner une perte de temps de plus de trois ou quatre

heures. C'était une difficulté, mais point insurmontable[12].

[Note 12: Tout ce que je rapporte ici est extrait de la

volumineuse correspondance des amiraux, notamment de celle de

l'amiral Bruix, avec le ministre de la marine et avec

Napoléon. Il est bien entendu que je ne suppose rien, que je

résume autant que je puis, avec la précision historique, tout

ce qu'il y a d'essentiel dans cette correspondance, que je

crois qualifier très-justement en l'appelant admirable.]

Cet inconvénient avait bientôt fait abandonner une sorte de bâtiments,

appelés prames. Ceux-ci, tout à fait plats, sans aucune courbure dans

leurs flancs, et même à trois quilles, étaient de vrais pontons

flottants, destinés à porter beaucoup de canons et de chevaux. On avait

d'abord résolu d'en construire cinquante, ce qui aurait procuré des

moyens de transport pour 2,500 chevaux, et une force de 600 bouches à

feu. Mais l'infériorité de leurs qualités navigantes les fit bientôt

abandonner, et on n'en construisit pas au delà de douze ou quinze. Nous

ne parlerons pas de grosses barques, courtes et larges, armées d'une

pièce de 24 à l'arrière, qu'on appelait caïques, ni de corvettes d'un

faible tirant d'eau, portant une dizaine de gros canons, les unes et

les autres construites à titre d'essais, et que l'expérience empêcha de

multiplier. La totalité de la flottille se composa presque exclusivement

des trois espèces de bâtiments dont on vient de lire la description,

c'est-à-dire de chaloupes canonnières, de bateaux canonniers et de

péniches.

Chaque chaloupe et chaque bateau canonnier pouvant contenir une

compagnie d'infanterie, chaque péniche, les deux tiers d'une compagnie,

si on réunissait 500 chaloupes, 400 bateaux, 300 péniches, c'est-à-dire

1,200 bâtiments, on avait le moyen d'embarquer 120 mille hommes.

Supposez que l'escadre de Brest en portât 15 ou 18 mille, celle du Texel

20 mille, c'étaient 150 ou 160 mille hommes, qu'on pouvait jeter en

Angleterre, 120 mille en une seule masse à bord de la flottille, 30 ou

40 mille en divisions détachées, à bord de deux grosses escadres,

partant, l'une de Hollande, l'autre de Bretagne.

C'était assez pour vaincre et réduire cette superbe nation, qui

prétendait dominer le monde du fond de son asile inviolable.

[En marge: Moyens pour transporter le matériel.]

Ce n'est pas tout que de porter des hommes; il leur faut du matériel,

c'est-à-dire des vivres, des armes, des chevaux. La flottille dite de

guerre pouvait embarquer les hommes, les munitions indispensables pour

les premiers combats, des vivres pour une vingtaine de jours,

l'artillerie de campagne avec un attelage de deux chevaux par pièce.

Mais il fallait de plus le reste des attelages, au moins sept à huit

mille chevaux de cavalerie, des munitions pour toute une campagne, des

vivres pour un ou deux mois, un grand parc de siége, dans le cas où l'on

aurait des murailles à renverser. Les chevaux surtout étaient

très-difficiles à transporter, et il ne fallait pas moins de 6 à 700

bâtiments, si on voulait en porter seulement 7 à 8 mille.

[En marge: Achat de tous les bateaux de pêche sur les côtes de l'Océan,

en France, en Belgique et en Hollande.]

Pour ce dernier objet on n'avait pas besoin de construire. Le cabotage

et la grande pêche devaient fournir un matériel naval tout prêt, et

très-considérable. On pouvait acheter sur toutes les côtes depuis

Saint-Malo jusqu'au Texel, et dans l'intérieur même de la Hollande, des

bâtiments jaugeant de 20 à 60 tonneaux, faisant le cabotage, la pêche de

la morue et du hareng, parfaitement solides, excellents à la mer, et

très-capables de recevoir tout ce dont on voudrait les charger,

moyennant les aménagements convenables. Une commission formée pour cet

objet achetait, depuis Brest jusqu'à Amsterdam, des bâtiments qui

coûtaient en moyenne de 12 à 15,000 francs chacun. On s'en était déjà

procuré plusieurs centaines. Le reste n'était pas difficile à trouver.

En portant la flotte de guerre à 12 ou 1,300 bâtiments, la flottille de

transport à 900 ou 1,000, c'était 2,200 ou 2,300 bâtiments à réunir,

rassemblement naval prodigieux, sans exemple dans le passé, et

probablement aussi dans l'avenir.

On doit comprendre maintenant comment il eût été impossible de

construire sur un ou deux points de la côte cette immense quantité de

bâtiments. Si petite que fût leur dimension, jamais on n'aurait pu se

procurer dans un seul lieu les matières, les ouvriers, les chantiers

nécessaires à leur construction. Il avait donc été indispensable de

faire concourir au même objet tous les ports, et tous les bassins des

rivières. C'était bien assez de réserver aux ports de la Manche, dans

lesquels on devait les réunir, le soin d'aménager et d'entretenir ces

deux mille bâtiments.

[En marge: Ports disposés pour recevoir les 2,300 bâtiments dont se

composait la flottille.]

Mais après les avoir construits fort loin les uns des autres, il fallait

les rassembler en un seul point, de Boulogne à Dunkerque, à travers les

croisières anglaises, résolues à les détruire avant qu'ils fussent

réunis. Il fallait ensuite les recevoir dans trois ou quatre ports,

placés autant que possible sous le même vent, à une très-petite

distance, afin d'appareiller et de partir ensemble. Il fallait enfin les

loger sans encombrement, sans confusion, à l'abri du danger du feu, à la

portée des troupes, de manière qu'ils pussent sortir et rentrer souvent,

apprendre à charger et à décharger rapidement, hommes, canons et

chevaux.

[En marge: Ingénieurs et amiraux dont le Premier Consul s'était entouré

à Boulogne.]

[En marge: MM. Sganzin et Forfait.]

Toutes ces difficultés ne pouvaient être résolues que sur les lieux

mêmes, par Napoléon, voyant les choses de ses propres yeux, et entouré

des officiers les plus habiles et les plus spéciaux. Il avait appelé à

Boulogne M. Sganzin, ingénieur de la marine, et l'un des premiers sujets

de ce corps distingué; M. Forfait, ministre de la marine pendant

quelques mois, médiocre en fait d'administration, mais supérieur dans

l'art des constructions navales, plein d'invention, et dévoué à une

entreprise dont il avait été, sous le Directoire, l'un des plus ardents

promoteurs; enfin le ministre Decrès et l'amiral Bruix, deux hommes dont

il a été parlé déjà, et qui méritent qu'on les fasse connaître ici avec

plus de détail.

[Illustration: Bruix.]

[En marge: L'amiral Decrès.]

[En marge: L'amiral Ganteaume.]

[En marge: L'amiral Latouche-Tréville.]

[En marge: L'amiral Bruix.]

Le Premier Consul aurait voulu posséder un peu moins de bons généraux

dans ses armées de terre, et un peu plus dans ses armées de mer. Mais la

guerre et la victoire forment seules les bons généraux. La guerre ne

nous avait pas manqué sur mer depuis douze ans; malheureusement notre

marine, désorganisée par l'émigration, s'étant trouvée tout de suite

inférieure à celle des Anglais, avait été presque toujours obligée de se

renfermer dans les ports, et nos amiraux avaient perdu, non pas la

bravoure, mais la confiance. Les uns étaient très-âgés, les autres

manquaient d'expérience. Quatre attiraient dans le moment toute

l'attention de Napoléon, Decrès, Latouche-Tréville, Ganteaume et Bruix.

L'amiral Decrès était un homme d'un esprit rare, mais frondeur, ne

voyant que le mauvais côté des choses, critique excellent des opérations

d'autrui, à ce titre bon ministre, mais administrateur peu actif,

très-utile toutefois à côté de Napoléon, qui suppléait par son activité

à celle de tout le monde, et qui avait besoin de conseillers moins

confiants qu'il n'était lui-même. Par ces raisons, l'amiral Decrès était

celui des quatre qui valait le mieux à la tête des bureaux de la marine,

et qui aurait valu le moins à la tête d'une escadre. Ganteaume, brave

officier, intelligent, instruit, pouvait conduire une division navale au

feu; mais hors du feu, hésitant, incertain, laissant passer la fortune

sans la saisir, il ne devait être employé que dans la moins difficile

des entreprises. Latouche-Tréville et Bruix étaient les deux marins les

plus distingués du temps, et appelés certainement, s'ils avaient vécu, à

disputer à l'Angleterre l'empire des mers. Latouche-Tréville était tout

ardeur, tout audace; il joignait l'esprit, l'expérience au courage,

inspirait aux marins les sentiments dont il était plein, et, sous ce

rapport, était le plus précieux de tous, puisqu'il avait ce que notre

marine avait trop peu, la confiance en soi-même. Enfin Bruix, chétif de

corps et de santé, épuisé par les plaisirs, doué d'une vaste

intelligence, d'un génie d'organisation rare, trouvant ressource à tout,

profondément expérimenté, seul homme qui eût dirigé quarante vaisseaux

de ligne à la fois, aussi habile à concevoir qu'à exécuter, eût été le

véritable ministre de la marine, s'il n'avait été si propre à commander.

Ce n'étaient pas là tous les chefs de notre flotte: il restait

Villeneuve, si malheureux depuis; Linois, le vainqueur d'Algésiras,

actuellement dans l'Inde, et d'autres qu'on verra figurer en leur lieu.

Mais les quatre que nous citons étaient alors les principaux.

[En marge: Rivalité entre l'amiral Decrès et l'amiral Bruix.]

Le Premier Consul voulut confier à l'amiral Bruix le commandement de la

flottille, parce que là tout était à créer; à Ganteaume la flotte de

Brest, qui n'avait à exécuter qu'un transport de troupes; enfin à

Latouche-Tréville la flotte de Toulon, laquelle était chargée d'une

manoeuvre difficile, audacieuse, mais décisive, et que nous exposerons

plus tard. L'amiral Bruix, ayant à organiser la flottille, était sans

cesse en contact avec l'amiral Decrès. L'un et l'autre avaient trop

d'esprit pour n'être pas rivaux, dès lors ennemis: de plus, leur nature

était incompatible. Déclarer les difficultés invincibles, critiquer les

tentatives qu'on faisait pour les vaincre, tel était l'amiral Decrès.

Les voir, les étudier, chercher à en triompher, tel était l'amiral

Bruix. Il faut ajouter qu'ils se défiaient l'un de l'autre: ils

craignaient sans cesse, l'amiral Decrès qu'on ne dénonçât au Premier

Consul les inconvénients de son inaction, l'amiral Bruix ceux de sa vie

déréglée. Ces deux hommes, sous un maître faible, auraient troublé la

flotte par leurs divisions; sous un maître comme le Premier Consul, ils

étaient utiles par leur diversité même. Bruix proposait des

combinaisons, Decrès les critiquait; le Premier Consul prononçait avec

une sûreté de jugement infaillible.

C'est au milieu de ces hommes, et sur les lieux, que Napoléon décida

toutes les questions laissées en suspens. Son arrivée à Boulogne était

urgente, car, malgré l'énergie et la fréquence de ses ordres, beaucoup

de choses restaient en arrière. On ne construisait pas à Boulogne, à

Calais, à Dunkerque, mais on réparait l'ancienne flottille, et on se

préparait à exécuter les aménagements, jugés nécessaires, sur les deux

mille bâtiments construits ou achetés, quand ils seraient réunis. On

manquait d'ouvriers, de bois, de fer, de chanvre, d'artillerie à grande

portée pour éloigner les Anglais, très-occupés à lancer des projectiles

incendiaires.

[En marge: Activité imprimée à toutes choses à Boulogne.]

[En marge: Comment on se procure des ouvriers.]

La présence du Premier Consul, entouré de MM. Sganzin, Forfait, Bruix,

Decrès, et d'une quantité d'autres officiers, imprima bientôt à son

entreprise une activité nouvelle. Il avait déjà employé à Paris une

mesure, qu'il voulut appliquer à Boulogne et partout où il passa. Il fit

prendre dans la conscription cinq à six mille hommes, appartenant à

toutes les professions consacrées au travail du bois ou du fer, telles

que menuisiers, charpentiers, scieurs de long, charrons, serruriers,

forgerons. Des maîtres, choisis parmi les ouvriers de la marine, les

dirigeaient. Une haute paye était accordée à ceux qui montraient de

l'intelligence et de la bonne volonté; et en peu de temps les chantiers

furent couverts d'une population d'ouvriers constructeurs, dont il eût

été difficile de deviner la profession originelle.

[En marge: Comment on se procure du bois.]

[En marge: Comment on se procure du chanvre, du cuivre, du goudron.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 04 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 28 / 42 段