désagréablement la cour de Russie, à cause des soins dont cette cour
était alors occupée. Le jeune empereur avait fait un nouveau pas dans
l'exécution de ses projets, et livré un peu plus à ses jeunes amis les
affaires de l'empire. Il avait remercié de ses services le prince de
Kourakin, et appelé à la tête de ses conseils un personnage
considérable, M. de Woronzoff, frère de celui qui était ambassadeur de
Russie à Londres. Il avait donné à M. de Woronzoff le titre de
chancelier, ministre des affaires étrangères, et partagé
l'administration de l'État en huit départements ministériels. Il s'était
appliqué à mettre à la tête de ces divers départements des hommes d'un
mérite connu, mais en ayant soin de placer auprès d'eux, comme
adjoints, ses amis, MM. de Czartoryski, de Strogonoff, et de
Nowosiltzoff. Ainsi, le prince Adam Czartoryski était attaché à M. de
Woronzoff, comme adjoint au département des affaires étrangères. M. de
Woronzoff, à cause de sa santé, se trouvant souvent en congé dans ses
terres, le prince Adam devait être chargé, presque seul, des relations
extérieures de l'empire. M. de Strogonoff était adjoint au département
de la justice; M. de Nowosiltzoff, à celui de l'intérieur. Le prince de
Kotschoubey, le plus âgé des amis personnels de l'empereur, avait été
fait ministre en titre, et chargé du département de l'intérieur. Ces
huit ministres devaient délibérer en commun sur toutes les affaires de
l'État, et rendre au Sénat des comptes annuels. C'était un premier
changement considérable que de faire délibérer les ministres, plus grand
encore de leur faire rendre des comptes au Sénat. L'empereur Alexandre
considérait ces changements comme un acheminement vers les institutions
des pays libres et civilisés. Tout occupé de ces réformes intérieures,
il fut péniblement affecté de se voir rappelé dans le champ immense et
périlleux de la politique européenne, et en montra un sensible déplaisir
aux représentants des deux puissances belligérantes. Il était mécontent
de l'Angleterre, dont les prétentions outrées, dont la mauvaise foi
évidente dans l'affaire de Malte, troublaient de nouveau l'Europe; il
était mécontent aussi de la France, mais par d'autres motifs. La France
n'avait pas tenu grand compte de la demande si souvent réitérée d'une
indemnité pour le roi de Piémont; de plus, en accordant une influence
apparente à la Russie dans les affaires germaniques, elle s'était trop
clairement arrogé l'influence réelle. Le jeune empereur s'en était
aperçu. Fort jaloux, tout jeune qu'il était, de faire parler de lui, il
commençait à voir avec une sorte de déplaisir la gloire du grand homme
qui dominait l'occident. La disposition de la cour de Russie était donc
un mécontentement général contre tout le monde. L'empereur, délibérant
avec ses ministres et ses amis, décida qu'on offrirait la médiation de
la Russie, invoquée assez ouvertement par la France; qu'on essayerait
par là de prévenir un embrasement universel; qu'en même temps on dirait
la vérité à tous; qu'on ne dissimulerait pas à l'Angleterre combien ses
prétentions sur Malte étaient peu légitimes, et qu'on ferait sentir au
Premier Consul la nécessité de s'acquitter enfin envers le roi de
Piémont, et de ménager pendant cette nouvelle guerre les petites
puissances, qui composaient la clientèle de la cour de Russie.
[En marge: Communications de la Russie à la France et à l'Angleterre.]
En conséquence, par l'organe de M. de Woronzoff parlant au général
Hédouville, par l'organe de M. de Markoff parlant à M. de Talleyrand, le
cabinet russe exprima son vif déplaisir du nouveau trouble apporté à la
paix générale par les ambitions rivales de la France et de l'Angleterre.
Il reconnut que les prétentions de l'Angleterre sur Malte étaient mal
fondées, mais il fit entendre que les entreprises continuelles de la
France avaient pu faire naître ces prétentions, sans les justifier; et
il ajouta que la France ferait bien de modérer son action en Europe, si
elle ne voulait pas rendre la paix impossible à toutes les puissances.
Il offrit la médiation de la Russie, quelque pénible qu'il fût pour elle
de se mêler à des différends qui, lui étant étrangers jusqu'ici,
finiraient peut-être, si elle s'en mêlait, par lui devenir personnels.
Il conclut, en disant que, si, malgré sa bonne volonté, ses efforts pour
rétablir la paix demeuraient sans succès, l'empereur espérait que la
France ménagerait les amis de la Russie, spécialement le royaume de
Naples, devenu son allié en 1798, et le royaume de Hanovre, garanti par
elle à titre d'État allemand. Tel fut le sens des communications du
cabinet russe.
[En marge: Accueil fait par le Premier Consul aux communications de la
Russie.]
[En marge: Le Premier Consul offre de rendre le czar arbitre absolu de
la querelle de la France avec l'Angleterre.]
La jeunesse élevée dans la dissipation est ordinairement légère dans son
langage; la jeunesse élevée d'une manière sérieuse est volontiers
dogmatique; car ce qu'il y a de plus difficile à la jeunesse, c'est la
mesure. C'est là ce qui explique comment les jeunes gouvernants de la
Russie donnaient des leçons aux deux plus puissants gouvernements du
globe, l'un mené par un grand homme, l'autre par de grandes
institutions. Le Premier Consul en sourit, car depuis long-temps il
avait deviné tout ce qu'il y avait d'inexpérience et de prétention dans
le cabinet russe. Mais, sachant se dominer dans l'intérêt de ses vastes
desseins, il ne voulut pas compliquer les affaires du continent, et
faire naître sur le Rhin une guerre qui l'eût détourné de celle qu'il
préparait sur les bords de la Manche. Recevant, sans paraître s'en
apercevoir, les leçons qui lui venaient de Saint-Pétersbourg, il
résolut de couper court à tous les reproches du jeune czar, en le
constituant arbitre absolu de la grande querelle qui occupait le monde.
Il fit donc offrir par M. de Talleyrand et par le général Hédouville au
cabinet russe, de déposer un compromis, en vertu duquel il s'engageait à
subir, quelle qu'elle fût, la décision de l'empereur Alexandre, se
confiant entièrement en sa justice. Cette proposition était aussi sage
qu'habile. Si l'Angleterre la refusait, elle avouait qu'elle se défiait
ou de sa cause, ou de l'empereur Alexandre; elle se mettait dans son
tort, elle autorisait le Premier Consul à lui faire une guerre à
outrance. La clôture de tous les ports placés sous l'influence de la
France, l'occupation de tous les pays appartenant à l'Angleterre,
devenaient une conséquence légitime de cette guerre. Cependant, pour ce
qui regardait les royaumes de Naples et de Hanovre, le Premier Consul,
prenant le ton décidé qui convenait à ses plans, déclara qu'il ferait
tout ce qu'exigerait la guerre qu'on lui avait suscitée, et qu'il
n'avait pas commencée.
[En marge: Occupation du golfe de Tarente.]
Après avoir adopté l'attitude qui lui semblait dans le moment la
meilleure, à l'égard des puissances du continent, le Premier Consul
procéda sur-le-champ aux occupations déjà préparées et annoncées. Le
général Saint-Cyr était à Faenza, dans la Romagne, avec une division de
15 mille hommes, et un matériel d'artillerie considérable, tel qu'il le
fallait pour armer la rade de Tarente. Il reçut l'ordre, qu'il exécuta
immédiatement, de traverser l'État romain pour se rendre aux extrémités
de l'Italie, en payant tout sur la route, afin de ne pas indisposer le
Saint-Père. D'après la convention conclue avec la cour de Naples, les
troupes françaises devaient être nourries par l'administration
napolitaine. Le général Saint-Cyr, jugé comme il méritait de l'être par
le Premier Consul, c'est-à-dire comme l'un des premiers généraux du
temps, principalement lorsqu'il opérait seul, avait une position
embarrassante, au milieu d'un royaume ennemi; mais il était capable de
faire face à toutes les difficultés. Ses instructions lui laissaient
d'ailleurs une immense latitude. Il lui était prescrit, au premier signe
d'une insurrection dans les Calabres, de les quitter pour se jeter sur
la capitale du royaume. Ayant déjà conquis Naples une première fois, il
savait mieux que personne comment il fallait s'y prendre.
[En marge: Occupation d'Ancône.]
Le Premier Consul fit en outre occuper Ancône, après avoir donné au Pape
toutes les satisfactions qui pouvaient adoucir ce désagrément. La
garnison française devait payer exactement ce qu'elle consommerait, ne
troubler en rien le gouvernement civil du Saint-Siége, même l'aider au
besoin contre les perturbateurs, s'il y en avait.
[En marge: Occupation du Hanovre.]
Les ordres avaient été envoyés en même temps pour l'invasion du Hanovre.
Les négociations de la Prusse étaient demeurées sans succès.
L'Angleterre avait déclaré qu'elle bloquerait l'Elbe et le Weser, si on
touchait aux États de la maison de Hanovre, qu'on y employât des
Prussiens ou des Français. C'était, certainement, la plus injuste des
prétentions. Qu'elle empêchât le pavillon français de circuler sur
l'Elbe et le Weser, rien n'était plus légitime; mais qu'elle arrêtât le
négoce de Brême et de Hambourg, parce que les Français avaient envahi le
territoire au milieu duquel ces villes se trouvaient enclavées, qu'elle
exigeât que l'Allemagne entière bravât la guerre avec la France pour les
intérêts de la maison de Hanovre, et qu'elle la punît d'une inaction
forcée, en détruisant son commerce, c'était la conduite la plus inique.
La Prusse fut réduite à se plaindre amèrement de l'injustice d'un tel
procédé, et, en définitive, à souffrir le pavillon britannique aux
bouches des deux fleuves allemands, comme la présence des Français au
sein du Hanovre. Elle n'avait plus le même intérêt à se charger de
l'occupation, depuis que son commerce devait être dans tous les cas
frappé d'interdit. Le Premier Consul lui fit exprimer ses regrets, lui
promit de ne pas franchir la limite du Hanovre, mais s'excusa de cette
invasion sur les nécessités de la guerre, et sur l'immense avantage
qu'il y avait pour lui à fermer aux Anglais les deux plus grandes voies
commerciales du continent.
[En marge: Marche du général Mortier avec 25 mille hommes, par la
Hollande, les évêchés de Munster et d'Osnabruck.]
[En marge: Convention de Suhlingen avec l'armée hanovrienne.]
Le général Mortier eut ordre de marcher en avant. Il s'était transporté
avec 25 mille hommes, à l'extrémité nord de la Hollande, sur la
frontière du bas-évêché de Munster, appartenant, depuis les
sécularisations, à la maison d'Aremberg. On était assuré du consentement
de cette maison. On passait de chez elle sur le territoire de l'évêché
d'Osnabruck, récemment adjoint au Hanovre, et du territoire d'Osnabruck
en Hanovre même. On pouvait ainsi se dispenser d'emprunter le
territoire prussien, ce qui était un ménagement indispensable envers la
cour de Prusse. Le Premier Consul avait recommandé au général Mortier de
bien traiter les pays qu'on traverserait, et surtout de se montrer plein
d'égards pour les autorités prussiennes, qu'on allait rencontrer sur
toute la frontière du Hanovre. Ce général, sage et probe autant que
brave, était parfaitement choisi pour cette mission difficile. Il se mit
en marche à travers les sables arides et les bruyères marécageuses de la
Frise et de la Basse-Westphalie, pénétra par Meppen en Hanovre, et
arriva en juin sur les bords de la Hunte. L'armée hanovrienne occupait
Diepholz. Après quelques rencontres de cavalerie, elle se replia
derrière le Weser. Quoique composée d'excellents soldats, elle savait
que toute résistance était impossible, et qu'elle ne ferait qu'attirer
des malheurs sur le pays, en s'obstinant à combattre. Elle offrit donc
de capituler honorablement, à quoi le général Mortier consentit
volontiers. Il fut convenu à Suhlingen que l'armée hanovrienne se
retirerait avec armes et bagages derrière l'Elbe; qu'elle s'engagerait
sous parole d'honneur à ne pas servir dans la présente guerre, à moins
d'échange contre un égal nombre de prisonniers français; que
l'administration du pays et la perception de ses revenus
appartiendraient à la France, sauf le respect dû aux individus, aux
propriétés privées, et aux divers cultes.
[En marge: Le roi Georges III refuse de ratifier la convention de
Suhlingen.]
Cette convention, dite de Suhlingen, fut envoyée au Premier Consul et
au roi d'Angleterre, pour recevoir leur double ratification. Le Premier
Consul se hâta de donner la sienne, ne voulant pas réduire l'armée
hanovrienne au désespoir, en lui imposant des conditions plus dures.
Lorsqu'on présenta cette même convention au vieux Georges III, il fut
saisi d'un violent mouvement de colère, et alla, dit-on, jusqu'à la
jeter au visage du ministre qui la lui présentait. Ce vieux roi, dans
ses sombres rêveries, avait toujours considéré le Hanovre comme devant
être le dernier asile de sa famille, dont il était le berceau.
L'invasion de ses États patrimoniaux le mit au désespoir; il refusa de
signer la convention de Suhlingen, exposant ainsi ses soldats hanovriens
à la cruelle alternative, ou de mettre bas les armes, ou de se faire
égorger jusqu'au dernier. Son cabinet allégua pour excuse d'une aussi
singulière détermination, que le roi voulait rester étranger à tout ce
qu'on entreprenait contre ses États; que ratifier cette convention,
c'était adhérer à l'occupation du Hanovre; que cette occupation était
une violation du sol germanique, et qu'il en appelait à la Diète de la
violence faite à ses sujets. C'était la plus étrange façon d'argumenter,
la moins soutenable sous tous les rapports.
[En marge: Capitulation de l'armée hanovrienne.]
[En marge: Acquisition au profit de l'armée française des chevaux de
Hanovre.]
Quand cette nouvelle arriva en Hanovre, la brave armée que commandait le
maréchal de Walmoden fut consternée. Elle était rangée derrière l'Elbe,
au milieu du pays de Lunebourg, établie dans une forte position, et
résolue à défendre son honneur. De son côté, l'armée française, qui
depuis trois ans n'avait pas tiré un coup de fusil, ne demandait pas
mieux que de livrer un combat brillant. Cependant l'avis le plus sage
prévalut. Le général Mortier, qui joignait l'humanité à la vaillance,
fit ce qu'il put pour adoucir le sort des Hanovriens. Il n'exigea pas
qu'ils se rendissent prisonniers de guerre: il se contenta de leur
licenciement, et convint avec eux qu'ils laisseraient leurs armes au
camp, et se retireraient dans leurs foyers, en promettant de n'être
jamais ni armés, ni réunis. Le matériel de guerre, contenu dans le
royaume, matériel très-considérable, fut livré aux Français. Les revenus
du pays durent leur appartenir, ainsi que les propriétés personnelles de
l'électeur de Hanovre. Au nombre de ces propriétés se trouvaient les
beaux étalons de la race hanovrienne, qui furent envoyés en France. La
cavalerie mit pied à terre, et livra 3,500 chevaux superbes, qui furent
employés à remonter la cavalerie française.
Le général Mortier ne s'empara que d'une manière très-indirecte de
l'administration du pays, et en laissa la plus grande partie dans les
mains des autorités locales. Le Hanovre, si on ne voulait pas le
pressurer, pouvait parfaitement nourrir 30 mille hommes. Ce fut la force
qu'on projeta d'y faire vivre, et qu'on promit au roi de Prusse de ne
pas excéder. Il fut demandé à ce monarque, pour éviter les longs détours
de la Hollande et de la Basse-Westphalie, de consentir à l'établissement
d'une route d'étapes, à travers le territoire prussien, en payant
exactement à des fournisseurs désignés d'avance, l'entretien des troupes
qui se rendraient en Hanovre, ou qui en reviendraient. Le roi de Prusse
s'y prêta pour complaire au Premier Consul. Dès lors les communications
directes furent établies, et on s'en servit pour envoyer un grand nombre
de cavaliers, qui allaient à pied, et revenaient avec trois chevaux, un
qu'ils montaient, deux qu'ils tenaient en main. La possession de cette
partie de l'Allemagne devint fort utile à notre cavalerie, et servit
bientôt à la rendre excellente sous le rapport des chevaux, comme elle
l'était déjà sous le rapport des hommes.
[En marge: Le Premier Consul, après avoir réglé ses rapports avec les
puissances du continent, se livre tout entier à ses préparatifs de
descente.]
Pendant que s'exécutaient ces diverses occupations, le Premier Consul
poursuivait ses préparatifs sur les bords de la Manche. Il faisait
acheter des matières navales, en Hollande, surtout en Russie, afin
d'être pourvu avant que les dispositions, peu rassurantes de cette
dernière puissance, ne la portassent à refuser des approvisionnements.
Sur les bassins de la Gironde, de la Loire, de la Seine, de la Somme, de
l'Escaut, on construisait des bateaux plats de toute dimension. Des
milliers d'ouvriers abattaient les forêts du littoral. Toutes les
fonderies de la République étaient en activité pour fabriquer des
mortiers, des obusiers, de l'artillerie du plus gros calibre. Les
Parisiens voyaient sur les quais de Bercy, des Invalides, de
l'École-Militaire, une centaine de chaloupes en construction. On
commençait à comprendre qu'une si prodigieuse activité ne pouvait être
une simple démonstration, destinée seulement à inquiéter l'Angleterre.
Le Premier Consul s'était promis de partir pour les côtes de la Manche,
dès que les constructions navales, partout entreprises, seraient un peu
plus avancées, et qu'il aurait mis ordre aux affaires les plus urgentes.
La session du Corps Législatif avait été paisiblement consacrée à donner
au gouvernement une entière approbation pour sa conduite diplomatique
envers l'Angleterre, à lui prêter l'appui moral le plus complet, à lui
voter le budget dont on a vu plus haut les principales dispositions, et
enfin à discuter sans éclat, mais avec profondeur, les premiers titres
du Code civil. Le Corps Législatif n'était plus, dès cette époque, qu'un
grand conseil, étranger à la politique, et uniquement consacré aux
affaires.
[En marge: Voyage de Premier Consul sur les côtes de la Manche.]
Le Premier Consul se trouva libre dès la fin de juin. Il se proposait de
parcourir toutes les côtes jusqu'à Flessingue et Anvers, de visiter la
Belgique qu'il n'avait pas encore vue, les départements du Rhin qu'il ne
connaissait point, de faire, en un mot, un voyage militaire et
politique. Madame Bonaparte devait l'accompagner, et partager les
honneurs qui l'attendaient. Pour la première fois, il avait demandé au
ministre du trésor public, qui les avait sous sa garde, les diamants de
la couronne, pour en composer des parures à sa femme. Il voulait se
montrer aux nouveaux départements et sur les bords même du Rhin, presque
en souverain; car on le regardait comme tel, depuis qu'il était consul à
vie, chargé de se choisir un successeur. Ses ministres avaient
rendez-vous, les uns à Dunkerque, les autres à Lille, à Gand, à Anvers,
à Bruxelles. Les ambassadeurs étrangers étaient invités à le visiter
dans les mêmes villes. Allant se montrer à des peuples d'un catholicisme
fervent, il avait jugé convenable de paraître au milieu d'eux,
accompagné du légat du Pape. Sur la simple expression de ce désir, le
cardinal Caprara, malgré son grand âge et ses infirmités, s'était
décidé, après en avoir obtenu la permission du Pape, à grossir le
cortége consulaire, dans les Pays-Bas. Des ordres avaient été aussitôt
donnés pour faire à ce prince de l'Église un accueil magnifique.
[En marge: Départ du Premier Consul le 23 juin.]
[En marge: Visite à Compiègne, Amiens, Abbeville, Saint-Valery.]
Le Premier Consul partit le 23 juin. Il visita d'abord Compiègne, où
l'on construisait sur les bords de l'Oise; Amiens, Abbeville,
Saint-Valery, où l'on construisait sur les bords de la Somme. Il fut
accueilli avec transport, et reçu avec des honneurs tout à fait royaux.
La ville d'Amiens lui offrit, selon un ancien usage, quatre cygnes d'une
éclatante blancheur, qui furent envoyés au jardin des Tuileries. Partout
sa présence faisait éclater le dévouement pour sa personne, la haine
pour les Anglais, le zèle à combattre et à vaincre ces anciens ennemis
de la France. Il écoutait les autorités, les habitants, avec une extrême
bonté; mais son attention était évidemment tout entière au grand objet
qui l'occupait dans le moment. Les chantiers, les magasins, les
approvisionnements de toute espèce, attiraient exclusivement son ardente
sollicitude. Il visitait les troupes qui commençaient à s'agglomérer
vers la Picardie, inspectait leur équipement, caressait les vieux
soldats dont le visage lui était connu, et les laissait pleins de
confiance dans sa vaste entreprise.
[En marge: Arrivée à Boulogne.]
À peine avait-il achevé ces visites, qu'il rentrait, et, quoique accablé
de fatigue, dictait une multitude d'ordres, qui existent encore, pour
l'éternelle instruction des gouvernements chargés de grands préparatifs.
Ici, le trésor avait différé des envois de fonds aux entrepreneurs; là,
le ministre de la marine avait négligé de faire arriver des matières
navales; ailleurs, la direction des forêts, par diverses formalités,
avait retardé les coupes de bois; autre part, enfin, l'artillerie
n'avait pas expédié les bouches à feu ou les munitions nécessaires. Le
Premier Consul réparait ces négligences, ou levait ces obstacles par la
puissance de sa volonté. Il arriva ainsi à Boulogne, centre principal
auquel venaient aboutir ses efforts, et point de départ présumé de la
grande expédition projetée contre l'Angleterre.
[En marge: Exposition des moyens imaginés pour franchir le détroit de
Calais.]
[En marge: Juillet 1803.]
[En marge: Difficulté de transporter des troupes en mer.]
[En marge: L'idée des bateaux plats généralement admise pour passer de
Calais à Douvres.]
[En marge: Calmes en été, brumes en hiver, également propres au
passage.]
C'est le moment de faire connaître avec détail l'immense armement
imaginé pour transporter 150 mille hommes au delà du détroit de Calais,
avec le nombre de chevaux, de canons, de munitions, de vivres qu'une
telle armée suppose. C'est déjà une vaste et difficile opération que de
transporter 20 ou 30 mille hommes au delà des mers. L'expédition
d'Égypte, exécutée il y a cinquante ans, l'expédition d'Alger, exécutée
de nos jours, en sont la preuve. Que sera-ce, s'il faut embarquer 150
mille soldats, 10 ou 15 mille chevaux, 3 ou 400 bouches à feu attelées?
Un vaisseau de ligne peut contenir en moyenne 6 ou 700 hommes, à
condition d'une traversée de quelques jours; une grosse frégate en peut
contenir la moitié. Il faudrait donc 200 vaisseaux de ligne pour
embarquer une telle armée, c'est-à-dire une force navale chimérique, et
que l'alliance de la France et de l'Angleterre, pour un même but, peut
tout au plus rendre imaginable. C'eût été par conséquent une entreprise
impossible, que de vouloir jeter 150 mille hommes en Angleterre, si
l'Angleterre eût été à la distance de l'Égypte ou de la Morée. Mais il
ne fallait passer que le détroit de Calais, c'est-à-dire parcourir 8 à
10 lieues marines. Pour une telle traversée, il n'était pas besoin
d'employer de gros vaisseaux. On n'aurait pas même pu s'en servir, si on
les avait possédés, car il n'y a pas d'Ostende au Havre un seul port
capable de les recevoir; et il n'y aurait pas eu sur la côte opposée, à
moins de se détourner beaucoup, un seul port où ils pussent aborder.
L'idée de petits bâtiments, vu le trajet, vu la nature des ports,
s'était donc toujours offerte à tous les esprits. D'ailleurs ces petits
bâtiments suffisaient pour les circonstances de mer qu'on était exposé à
rencontrer. De longues observations, recueillies sur les côtes, avaient
conduit à découvrir ces circonstances, et à déterminer les bâtiments qui
s'y adaptaient le mieux. En été, par exemple, il y a dans la Manche des
calmes presque absolus, et assez longs, pour qu'on puisse compter sur 48
heures du même temps. Il fallait à peu près ce nombre d'heures, non pour
passer, mais pour faire sortir des ports l'immense flottille dont il
s'agissait. Pendant ce calme, la croisière anglaise étant condamnée à
l'immobilité, des bâtiments construits pour marcher à la rame comme à la
voile, pouvaient passer impunément, même devant une escadre ennemie.
L'hiver avait aussi ses moments favorables. Les fortes brumes de la
saison froide, se rencontrant avec des vents ou nuls ou faibles,
offraient encore un moyen de faire le trajet en présence d'une force
ennemie, ou immobile, ou trompée par le brouillard. Restait enfin une
troisième occasion favorable, c'était celle qu'offraient les équinoxes.
Il arrive souvent qu'après les ouragans de l'équinoxe, le vent tombe
tout à coup, et laisse le temps nécessaire pour franchir le détroit,
avant le retour de l'escadre ennemie, obligée par la tempête à prendre
le large. C'étaient là les circonstances universellement désignées par
les marins vivant sur les bords de la Manche.
Il y avait un cas dans lequel, en toute saison, quel que fût le temps, à
moins d'une tempête, on pouvait toujours franchir le détroit; c'était
celui où, par d'habiles manoeuvres, on aurait amené, pour quelques
heures, une grande escadre de ligne dans la Manche. Alors la flottille,
protégée par cette escadre, pouvait mettre à la voile, sans s'inquiéter
de la croisière ennemie.
Mais le cas d'une grande escadre française amenée entre Calais et
Douvres, dépendait de si difficiles combinaisons, qu'on devait y compter
le moins possible. Il fallait même construire la flottille de transport,
de telle façon qu'elle pût, en apparence au moins, se passer de toute
force auxiliaire; car s'il eût été démontré par sa construction, qu'il
lui était impossible de tenir la mer sans une escadre de secours, le
secret de cette grande opération eût été sur-le-champ livré aux ennemis.
Avertis, ils auraient concentré toutes leurs forces navales dans le
détroit, et prévenu toute manoeuvre des escadres françaises tendant à
s'y rendre.
[En marge: Forme des rivages et des ports de la Manche.]
[En marge: La forme des bâtiments à employer déduite des circonstances
locales.]
Aux considérations tirées de la nature des vents et de la mer, dans le
détroit, se joignaient les considérations tirées de la forme des côtes.
Les ports français du détroit étaient tous des ports d'échouage,
c'est-à-dire restant à sec à la marée basse, et ne présentant pas un
fond de plus de huit ou neuf pieds à marée haute. Il fallait donc des
bâtiments qui n'eussent pas besoin, quand ils étaient chargés, de plus
de sept à huit pieds d'eau pour flotter, et qui pussent supporter
l'échouage sans en souffrir. Quant au rivage d'Angleterre, les ports
situés entre la Tamise, Douvres, Folkstone et Brighton, étaient fort
petits; mais, quels qu'ils fussent, il fallait, pour opérer un si vaste
débarquement, se jeter tout simplement à la côte, et, pour ce motif
encore, des bâtiments propres à l'échouage. C'étaient là les diverses
raisons qui avaient fait adopter des bateaux plats, pouvant marcher à
l'aviron, afin de passer, soit en calme, soit en brume; pouvant porter
du gros canon, sans tirer plus de sept ou huit pieds d'eau, afin de se
mouvoir librement dans les ports français de la Manche, afin d'échouer,
sans se briser, sur les plages d'Angleterre.
[En marge: Trois espèces de bâtiments.]
[En marge: Chaloupes canonnières proprement dites.]