États alliés, tels étaient les moyens sur lesquels comptait le Premier
Consul. Les dons volontaires des villes et des départements montaient à
40 millions environ, dont 15 payables en l'an XI, 15 en l'an XII, le
reste dans les années suivantes. Le prix de la Louisiane, aliénée pour
80 millions, dont 60 à verser en Hollande au profit du trésor français,
et 54 à toucher intégralement, les frais de négociation déduits,
présentait une seconde ressource. Les Américains n'avaient pas encore
accepté légalement le contrat, mais la maison Hope offrait déjà de
verser par anticipation une partie de cette somme. En distribuant entre
deux années cette ressource de 54 millions, c'étaient 27 millions
ajoutés aux 15 provenant des dons volontaires, ce qui portait à 42
environ le supplément annuel, pour les exercices XI et XII (septembre
1802 à septembre 1804). Enfin la Hollande et l'Espagne devaient fournir
le surplus. La Hollande, délivrée du stathoudérat par nos armes,
défendue contre l'Angleterre par notre diplomatie, qui lui avait fait
restituer la plus grande partie de ses colonies, aurait bien voulu
maintenant être affranchie d'une alliance, qui l'entraînait de nouveau
dans la guerre. Elle aurait désiré rester neutre entre la France et la
Grande-Bretagne, et faire les profits d'une neutralité, fort
heureusement située entre les deux pays. Mais le Premier Consul avait
pris une résolution dont on ne saurait nier la justice: c'était de faire
concourir toutes les nations maritimes à notre lutte contre la
Grande-Bretagne.--La Hollande et l'Espagne, disait-il sans cesse, sont
perdues si nous sommes vaincus. Toutes leurs colonies de l'Inde, de
l'Amérique, seront ou prises, ou détruites, ou poussées à la révolte par
l'Angleterre. Sans doute ces deux puissances trouveraient commode de ne
point prendre parti, d'assister à nos défaites si nous sommes vaincus,
de profiter de nos victoires si nous sommes victorieux, car si l'ennemi
est battu, il le sera autant à leur profit qu'au nôtre. Mais il n'en
saurait être ainsi: elles combattront avec nous, comme nous, à effort
égal. La justice le veut, leur intérêt aussi, car leurs ressources nous
sont indispensables pour réussir. C'est tout au plus si, en unissant nos
moyens à tous, nous pourrons vaincre les dominateurs des mers. Isolés,
réduits chacun à nos seules forces, nous serons insuffisants et
battus.--Le Premier Consul en avait donc conclu que la Hollande et
l'Espagne devaient l'aider; et on peut dire en toute vérité, qu'en les
forçant à concourir à ses desseins, il les obligeait seulement à être
prévoyantes dans leur propre intérêt. Quoi qu'il en soit, pour faire
entendre ce langage de la raison, il avait à l'égard de la Hollande la
force, puisque nos troupes occupaient Flessingue et Utrecht, et, à
l'égard de l'Espagne, le traité d'alliance de Saint-Ildephonse.
[En marge: Convention réglant le concours de la Hollande.]
Du reste, à Amsterdam, tous les esprits éclairés et vraiment patriotes,
M. de Schimmelpenninck en tête, pensaient comme le Premier Consul. On
n'eut donc pas de peine à se mettre d'accord, et il fut convenu que la
Hollande nous aiderait de la manière suivante. Elle s'engageait à
nourrir et à solder un corps de 18 mille Français, et de 16 mille
Hollandais, en tout 34 mille hommes. À cette force de terre elle
promettait de joindre une force navale, composée d'une escadre de ligne
et d'une flottille de bateaux plats. L'escadre de ligne devait consister
en 5 vaisseaux de haut bord, 5 frégates, et les bâtiments nécessaires
pour transporter 25 mille hommes et 2,500 chevaux, du Texel aux côtes
d'Angleterre. La flottille devait être composée de 350 bateaux plats de
toute dimension, et être propre à transporter 37 mille hommes et 1,500
chevaux, des bouches de l'Escaut à celles de la Tamise. En retour, la
France garantissait à la Hollande son indépendance, l'intégrité de son
territoire européen et colonial, et, en cas de succès contre
l'Angleterre, la restitution des colonies perdues dans les dernières
guerres. Le secours obtenu au moyen de cet arrangement était
considérable, sous le rapport des hommes et de l'argent, car 18 mille
Français cessaient de peser dès cet instant sur le trésor de France, 16
mille Hollandais allaient grossir notre armée, et enfin des moyens de
transport pour 62 mille hommes et 4 mille chevaux devaient être ajoutés
à nos ressources navales. Il serait difficile de dire toutefois pour
quelle somme un tel secours pouvait figurer dans le budget
extraordinaire du Premier Consul.
[En marge: Concours de l'Espagne.]
[En marge: Le Premier Consul veut convertir en un subside les secours
stipulés par le traité de Saint-Ildephonse.]
Restait à obtenir le concours de l'Espagne. Cette puissance était encore
moins disposée à se dévouer a la cause commune, que la Hollande
elle-même. On l'a déjà vue, sous l'influence capricieuse du prince de
la Paix, flotter misérablement entre les directions les plus contraires,
tantôt pencher vers la France afin d'en obtenir un établissement en
Italie, tantôt vers l'Angleterre pour s'affranchir des efforts que lui
imposait un courageux et infatigable allié, et perdre, dans ces
fluctuations, l'île précieuse de la Trinité. Amie ou ennemie également
impuissante, on ne savait que faire d'elle, ni dans la paix, ni dans la
guerre; non que cette noble nation, pleine de patriotisme, non que le
magnifique sol de la péninsule, contenant les ports du Ferrol, de Cadix,
de Carthagène, fussent à dédaigner, il s'en fallait de beaucoup. Mais un
indigne gouvernement trahissait, par une incapacité profonde, la cause
de l'Espagne et celle de toutes les nations maritimes. Aussi, après y
avoir bien réfléchi, le Premier Consul ne songea-t-il à tirer du traité
d'alliance de Saint-Ildephonse, d'autre parti que celui d'obtenir des
subsides. Ce traité, souscrit en 1796, sous la première administration
du prince de la Paix, obligeait l'Espagne à fournir à la France 24 mille
hommes, 15 vaisseaux de ligne, 6 frégates, 4 corvettes. Le Premier
Consul prit la résolution de ne point réclamer ce secours. Il se dit
avec raison qu'entraîner l'Espagne dans la guerre ne serait rendre un
service ni à la France ni à elle, qu'elle n'y figurerait pas d'une
manière brillante, qu'elle se trouverait sur-le-champ privée de sa seule
ressource, les piastres du Mexique, dont l'arrivée serait interceptée;
qu'elle ne pourrait équiper ni une armée, ni une flotte; qu'elle ne
serait par conséquent d'aucune utilité, et fournirait à l'Angleterre le
prétexte depuis long-temps cherché de faire insurger toute l'Amérique du
Sud; que, si, à la vérité, la participation de l'Espagne aux hostilités
changeait en côtes ennemies pour les vaisseaux anglais, toutes les côtes
de la péninsule, aucun de ses ports ne pouvait avoir une influence
utile, comme ceux de la Hollande, sur l'opération de la descente; que
dès lors l'intérêt de les avoir à sa disposition n'était pas grand; que,
sous le rapport commercial, le pavillon britannique était déjà exclu de
l'Espagne par les tarifs, et que les produits français continueraient
d'y trouver, en paix comme en guerre, une préférence assurée. Par ces
considérations réunies, il fit dire secrètement à M. d'Azara,
ambassadeur de Charles IV à Paris, que, si sa cour répugnait à la
guerre, il consentait à la laisser neutre, à la condition d'un subside
de 6 millions par mois (72 millions par an), et d'un traité de commerce,
qui ouvrirait aux manufactures françaises un débouché plus large que
celui dont elles jouissaient actuellement.
Cette offre fort modérée ne rencontra point à Madrid l'accueil qu'elle
méritait. Le prince de la Paix était en relations intimes avec les
Anglais, et trahissait ouvertement l'alliance. C'est pour ce motif que
le Premier Consul, se doutant de cette trahison, avait placé à Bayonne
même l'un des six camps destinés à opérer contre l'Angleterre. Il était
résolu à déclarer la guerre à l'Espagne, plutôt que de souffrir qu'elle
abandonnât la cause commune. Il ordonna donc au général Beurnonville,
son ambassadeur, de s'expliquer à cet égard d'une manière péremptoire.
Les Anglais, en usurpant une autorité absolue sur les mers,
l'obligeaient à exercer une autorité semblable sur le continent, pour la
défense des intérêts généraux du monde.
[En marge: Charges imposées au Hanovre et au royaume de Naples.]
Aux secours des États alliés il faut joindre ceux qu'on allait tirer des
États ennemis, ou malveillants au moins, qu'on était prêt à occuper. Le
Hanovre devait suffire à l'entretien de trente mille hommes. La division
formée à Faenza, et en route vers le golfe de Tarente, devait vivre aux
dépens de la cour de Naples. Instruit par son ambassadeur, le Premier
Consul savait très-exactement que la reine Caroline, gouvernée par le
ministre Acton, était tout à fait d'accord avec l'Angleterre, et qu'il
ne se passerait pas long-temps sans qu'il fût obligé d'expulser les
Bourbons du continent de l'Italie. Aussi ne manqua-t-il pas de
s'expliquer franchement avec la reine de Naples.--Je ne souffrirai pas
plus, lui dit-il, les Anglais en Italie qu'en Espagne et en Portugal. Au
premier acte de complicité avec l'Angleterre, la guerre me fera justice
de votre inimitié. Je puis vous faire ou beaucoup de bien, ou beaucoup
de mal. C'est à vous de choisir. Je ne veux pas prendre vos États; il me
suffit qu'ils servent à mes desseins contre l'Angleterre; mais je les
prendrai certainement s'ils sont employés à lui être utiles.--Le Premier
Consul parlait sincèrement, car il ne s'était pas encore fait chef de
dynastie, et ne songeait pas à conquérir des royaumes pour ses frères.
En conséquence il exigea que la division de quinze mille hommes, établie
à Tarente, fût nourrie par le trésor de Naples, sauf à compter plus
tard. Il considérait cette charge, comme une contribution imposée à des
ennemis, tout autant que celle qui allait peser sur le royaume de
Hanovre.
[En marge: Total des ressources créées par le Premier Consul.]
En récapitulant ce qui précède, on trouve que les ressources du Premier
Consul étaient les suivantes. Naples, la Hollande, le Hanovre, devaient
entretenir environ 60 mille hommes. La République italienne, Parme, la
Ligurie, l'Espagne, étaient chargées de lui payer un subside régulier.
L'Amérique se préparait à lui solder le prix de la Louisiane. Le
patriotisme des départements et des grandes villes lui fournissait des
suppléments d'impôts tout à fait volontaires. Enfin le revenu public
promettait une augmentation croissante de produits, même pendant la
guerre, grâce à la confiance qu'inspirait un gouvernement vigoureux et
réputé invincible. C'est avec tous ces moyens que le Premier Consul se
flattait d'ajouter aux 589 millions du budget de l'an XI, la ressource
extraordinaire de cent millions par an, pendant deux, trois ou quatre
années. Il avait pour l'avenir les impôts indirects. Il était ainsi
assuré de pouvoir entretenir une armée de 150 mille hommes sur les
côtes, une autre armée de 80 mille sur le Rhin, les troupes nécessaires
à l'occupation de l'Italie, de la Hollande et du Hanovre, 50 vaisseaux
de ligne, une flottille de transport d'une étendue inconnue, sans
exemple jusqu'ici, puisqu'il s'agissait d'embarquer 150 mille soldats,
10 mille chevaux, 400 bouches à feu.
[En marge: Dispositions des puissances du continent, à l'égard de la
France et de l'Angleterre.]
Le monde était agité, effrayé, on peut le dire, des apprêts de cette
lutte gigantesque, entre les deux empires les plus puissants du globe.
Il était difficile qu'il n'en ressentît pas les conséquences, la guerre
se renfermât-elle entre la France et l'Angleterre; car les neutres
allaient essuyer les vexations de la marine britannique, et le continent
allait être obligé de se prêter aux desseins du Premier Consul, soit en
fermant ses ports, soit en souffrant des occupations incommodes et
dispendieuses. Au fond, toutes les puissances donnaient le tort de cette
rupture à l'Angleterre. La prétention de garder Malte avait paru à
toutes, même aux moins bienveillantes envers nous, une violation
manifeste des traités, que rien ne justifiait dans ce qui s'était passé
en Europe, depuis la paix d'Amiens. La Prusse et l'Autriche avaient
sanctionné par des conventions formelles ce qui s'était fait en Italie
et en Allemagne, et approuvé par des notes ce qui s'était fait en
Suisse. La Russie avait moins expressément adhéré à la conduite de la
France; mais, sauf quelques réclamations, en forme de rappel, pour
l'indemnité trop différée du roi de Sardaigne, elle avait à peu près
approuvé tous nos actes. Elle avait loué notamment notre intervention en
Suisse, comme habilement conduite, et équitablement terminée. Aucune des
trois puissances du continent ne pouvait donc trouver, dans les
événements des deux dernières années, une justification de l'usurpation
de Malte, et elles s'en expliquaient avec franchise. Cependant, malgré
cette manière de voir, elles penchaient plutôt pour l'Angleterre que
pour la France.
[En marge: Leur blâme est pour l'Angleterre; leur mauvais vouloir pour
la France.]
Bien que le Premier Consul eût mis tous ses soins à comprimer
l'anarchie, elles ne pouvaient s'empêcher de reconnaître en lui la
Révolution française victorieuse, et beaucoup plus glorieuse qu'il ne
leur convenait. Deux d'entre elles, comme la Prusse et l'Autriche,
étaient trop peu maritimes pour être fortement touchées du grand intérêt
de la liberté des mers; la troisième, c'est-à-dire la Russie, avait à
cette liberté un intérêt encore trop éloigné pour s'en préoccuper
vivement. Toutes trois étaient bien autrement affectées de la
prépondérance de la France sur le continent, que de la prépondérance de
l'Angleterre sur l'océan. Le droit maritime, que l'Angleterre voulait
faire prévaloir, leur semblait une atteinte à la justice et à l'intérêt
du commerce général; mais la domination que la France exerçait déjà, et
allait être amenée à exercer davantage en Europe, était un danger
immédiat et pressant qui les troublait profondément. Aussi en
voulaient-elles beaucoup à l'Angleterre d'avoir provoqué cette nouvelle
guerre, et elles le disaient tout haut; mais elles étaient revenues à
cette mauvaise disposition pour la France, que la sagesse et la gloire
du Premier Consul avaient comme suspendue un instant, par une sorte de
surprise faite à la haine par le génie.
[En marge: Paroles significatives de M. de Cobentzel et de l'empereur
François II.]
Quelques paroles échappées aux plus grands personnages du temps prouvent
mieux que tout ce que nous pourrions dire, les sentiments des
puissances à notre égard. M. Philippe de Cobentzel, ambassadeur à Paris,
et cousin de M. Louis de Cobentzel, ministre des affaires étrangères à
Vienne, s'entretenant à table avec l'amiral Decrès, qui, par la vivacité
de son esprit, provoquait la vivacité de l'esprit des autres, M. de
Cobentzel ne put se défendre de dire: Oui, l'Angleterre a tous les
torts; elle a des prétentions insoutenables; cela est vrai. Mais,
franchement, vous faites trop de peur à tout le monde, pour qu'on songe
maintenant à craindre l'Angleterre[10].--L'empereur d'Allemagne, François
II, qui a terminé de nos jours sa longue et sage vie, et qui cachait
sous une simplicité apparente une grande pénétration, l'empereur
d'Allemagne, parlant à notre ambassadeur, M. de Champagny, de la
nouvelle guerre, et en exprimant son chagrin avec une évidente bonne
foi, affirmait qu'il était, quant à lui, résolu à rester en paix, mais
qu'il était saisi d'inquiétudes involontaires, dont il osait à peine
dire le motif. M. de Champagny l'encourageant à la confiance, il avait,
avec mille excuses, avec mille protestations d'estime pour le Premier
Consul, il avait dit: Si le général Bonaparte, qui a tant accompli de
miracles, n'accomplit pas celui qu'il prépare actuellement, s'il ne
passe pas le détroit, c'est nous qui en serons les victimes; car il se
rejettera sur nous, et battra l'Angleterre en Allemagne.--L'empereur
François, qui était timide, eut regret de s'être autant avancé, et
voulut revenir sur ses paroles; mais il n'était plus temps. M. de
Champagny les manda tout de suite à Paris par le premier courrier[11].
C'était de la part de ce prince la preuve d'une rare prévoyance, mais
qui lui servit bien peu; car c'est lui-même qui vint plus tard offrir à
Napoléon l'occasion de battre, comme il disait, l'Angleterre en
Allemagne.
[Note 10: J'ai lu ce récit dans une note écrite de la main
même de M. Decrès, et adressée sur-le-champ à Napoléon.]
[Note 11: Je n'ai pas besoin de dire que ce récit est encore
extrait d'une dépêche authentique de l'ambassadeur de
France.]
[En marge: Dispositions particulières et calculs de l'Autriche.]
Au surplus, de toutes les puissances, l'Autriche était celle qui avait
le moins à redouter les conséquences de la présente guerre, si elle
savait résister aux suggestions de la cour de Londres. Elle n'avait en
effet aucun intérêt maritime à défendre, puisqu'elle ne possédait ni
commerce, ni ports, ni colonies. Le port ensablé de la vieille Venise,
qu'on venait de lui donner, n'avait pu lui créer des intérêts de ce
genre. Elle n'était pas, comme la Prusse, l'Espagne ou Naples,
souveraine de vastes rivages, que la France fût tentée d'occuper. Il lui
était donc facile de rester en dehors de la querelle. Elle y gagnait, au
contraire, une pleine liberté d'action dans les affaires germaniques. La
France, obligée de faire face à l'Angleterre, ne pouvait plus peser de
tout son poids sur l'Allemagne, et l'Autriche, au contraire, pouvait se
donner carrière à l'égard des questions restées sans solution. Elle
voulait, comme on l'a vu, changer le nombre des voix dans le Collége des
princes, s'approprier frauduleusement toutes les valeurs mobiliaires des
États sécularisés, empêcher l'incorporation de la noblesse immédiate,
arracher l'Inn à la Bavière, et par tous ces moyens réunis reprendre sa
supériorité en empire. L'avantage de résoudre toutes ces questions comme
elle l'entendrait, la consolait fort du renouvellement de la guerre, et,
sans son extrême prudence, lui aurait presque inspiré de la joie.
[En marge: Profond chagrin de la Prusse à l'occasion de la nouvelle
guerre.]
[En marge: Ses efforts pour prévenir l'occupation du Hanovre en s'en
chargeant elle-même.]
Les deux puissances du continent les plus chagrines en ce moment,
étaient la Prusse et la Russie, par des motifs, il est vrai, fort
différents, et point au même degré. La plus affectée était la Prusse. On
comprend facilement avec le caractère de son roi, lequel haïssait la
guerre et la dépense, combien la perspective d'une nouvelle
conflagration européenne devait lui être pénible. L'occupation du
Hanovre avait en outre, pour son royaume, les plus graves inconvénients.
Pour prévenir cette occupation, il avait essayé d'un arrangement qui pût
convenir en même temps à la France et à l'Angleterre. Il avait offert à
l'Angleterre d'occuper cet électorat avec les troupes prussiennes, lui
promettant de n'en être que le dépositaire amical, à condition qu'elle
laisserait libre la navigation de l'Elbe et du Weser. D'autre part, il
avait offert au Premier Consul de garder le Hanovre pour le compte de la
France, en versant dans le trésor français les revenus du pays. Ce
double zèle, témoigné aux deux puissances, avait pour but, premièrement
de sauver la navigation de l'Elbe et du Weser des rigueurs de
l'Angleterre, secondement d'épargner au nord de l'Allemagne la présence
des Français. Ces deux intérêts étaient pour la Prusse des intérêts
majeurs. C'était par l'Elbe et Hambourg, par le Weser et Brême, que
s'exportaient tous les produits de son territoire. Les toiles de
Silésie, qui composaient sa plus grande richesse d'exportation, étaient
achetées par Hambourg et Brême, échangées en France contre des vins, et
en Amérique contre des denrées coloniales. Si les Anglais bloquaient
l'Elbe et le Weser, tout ce commerce était perdu. L'intérêt de n'avoir
pas les Français dans le nord de l'Allemagne, n'était pas moindre.
D'abord leur présence inquiétait la Prusse. Ensuite elle lui valait
d'amers reproches de la part des princes allemands, formant sa clientèle
en empire. Ils lui disaient que, liée à la France par des raisons
d'ambition, elle abandonnait la défense du sol germanique, et
contribuait même, par sa lâche complaisance, à y attirer l'invasion
étrangère. Ils allaient jusqu'à soutenir qu'elle était, par le droit
germanique, obligée d'intervenir pour empêcher les Français d'occuper le
Hanovre. Ces princes avaient tort assurément, d'après les principes
rigoureux du droit des gens, car les États allemands, quoique attachés
les uns aux autres par un lien fédératif, avaient le droit individuel de
paix et de guerre, et pouvaient être, chacun pour leur compte, en paix
ou en guerre avec une puissance, sans que la confédération se trouvât
avec cette puissance dans les mêmes rapports. Il eût été étrange, en
effet, que le roi Georges III pût se dire en guerre pour l'Angleterre,
qui est inaccessible, et se dire en paix pour le Hanovre, qui ne l'est
pas. Cette manière d'entendre le droit public eût été trop commode, et
le Premier Consul, lorsqu'on voulut s'en prévaloir, y répondit par un
apologue aussi vrai qu'ingénieux.--Il y avait, disait-il, chez les
anciens, droit d'asile dans certains temples. Un esclave cherchant à se
réfugier dans l'un de ces temples, en avait presque franchi le seuil,
quand il fut saisi au pied. On ne méconnut pas le droit anciennement
établi, on n'arracha pas cet esclave de son asile, mais on lui coupa le
pied resté en dehors du temple.--La Prusse négociait donc avant de se
prononcer définitivement sur l'occupation du Hanovre, annoncée du reste
par le Premier Consul comme certaine et prochaine.
[En marge: Efforts de la Russie pour faire accepter sa médiation à la
France et à l'Angleterre.]