Dès les premiers ravages de la fièvre jaune, Toussaint Louverture,

enchanté de voir ses sinistres prédictions se réaliser, sentit renaître

toutes ses espérances. Du fond de sa retraite d'Ennery, il se mit

secrètement en correspondance avec ses affidés, leur ordonna de se tenir

prêts, leur recommanda de l'informer exactement des progrès de la

maladie, et particulièrement de l'état de santé du capitaine général,

sur la tête duquel sa cruelle impatience appelait les coups du fléau.

Ses menées n'étaient pas tellement cachées qu'il n'en parvînt quelques

avis au capitaine général, et notamment aux généraux noirs. Ceux-ci se

hâtèrent d'en avertir l'autorité française. Ils jalousaient Toussaint,

tout en lui obéissant, et ce sentiment n'avait pas peu contribué à leur

prompte soumission. Ces _noirs dorés_, comme les appelait le Premier

Consul, étaient contents du repos, de l'opulence dont ils jouissaient.

Ils n'avaient pas envie de recommencer la guerre, et ils craignaient de

voir Toussaint, redevenu tout-puissant, leur faire expier leur

désertion. Ils firent donc une démarche auprès du général Leclerc, pour

l'engager à se saisir de l'ancien dictateur. L'action sourde exercée par

celui-ci, se révélait par un symptôme alarmant. Les nègres composant

autrefois sa garde, et répandus dans les troupes coloniales passées au

service de la métropole, quittaient les rangs pour retourner,

disaient-ils, à la culture, et en réalité pour se jeter dans les mornes,

autour d'Ennery. Le capitaine général, pressé entre un double danger,

d'un côté la fièvre jaune qui détruisait son armée, de l'autre la

révolte qui s'annonçait de toute part, ayant de plus les instructions du

Premier Consul, qui lui enjoignaient, au premier signe de désobéissance,

de se débarrasser des chefs noirs, résolut de faire arrêter Toussaint.

D'ailleurs les lettres interceptées de celui-ci l'y autorisaient

suffisamment. Mais il fallait recourir à la dissimulation pour saisir ce

chef puissant, entouré déjà d'une armée d'insurgés. On lui demanda

conseil sur les moyens de faire rentrer les nègres échappés des

cultures, et sur le choix des stations les plus propres à rétablir la

santé de l'armée. C'était le vrai moyen d'attirer Toussaint à une

entrevue, que d'exciter ainsi sa vanité.--Vous le voyez bien,

s'écria-t-il, ces blancs ne peuvent se passer du vieux Toussaint.--Il se

transporta, en effet, au lieu du rendez-vous, entouré d'une troupe de

noirs. À peine arrivé, il fut assailli, désarmé, et conduit prisonnier à

bord d'un vaisseau. Surpris, honteux, et cependant résigné, il ne

proféra que cette grande parole: En me renversant on n'a renversé que

le tronc de l'arbre de la liberté des noirs; mais les racines restent;

elles repousseront, parce qu'elles sont profondes et nombreuses.--On

l'envoya en Europe, où il fut gardé dans le fort de Joux.

[En marge: L'esprit de révolte devenu général chez les nègres, en

apprenant le rétablissement de l'esclavage à la Guadeloupe.]

[En marge: Dispositions des généraux noirs.]

Malheureusement l'esprit d'insurrection s'était propagé chez les noirs;

il était rentré dans leurs coeurs avec la défiance des projets des

blancs, et avec l'espérance de les vaincre. La nouvelle de ce qu'on

avait fait à la Guadeloupe, où l'esclavage venait d'être rétabli,

s'était répandue à Saint-Domingue, et y avait produit une impression

extraordinaire. Quelques paroles, prononcées à la tribune du Corps

Législatif en France, sur le rétablissement de l'esclavage aux Antilles,

paroles qui n'étaient applicables qu'à la Martinique et à la Guadeloupe,

mais qu'on pouvait, avec un peu de défiance, étendre à Saint-Domingue,

avaient contribué à inspirer aux noirs la conviction qu'on songeait à

les remettre en servitude. Depuis les simples cultivateurs, jusqu'aux

généraux, l'idée de retomber sous l'esclavage les faisait frémir

d'indignation. Quelques officiers noirs, plus humains, plus dignes de

leur nouvelle fortune, tels que Laplume, Clervaux, Christophe même, qui,

n'aspirant pas comme Toussaint à être dictateurs de l'île,

s'accommodaient parfaitement de la domination de la métropole, pourvu

qu'elle respectât la liberté de leur race, s'exprimèrent avec une

chaleur qui ne permettait aucun doute sur leurs sentiments.--Nous

voulons, disaient-ils, rester Français et soumis, servir la mère-patrie

fidèlement, car nous ne désirons pas recommencer une vie de brigandage;

mais si la métropole veut refaire des esclaves de nos frères ou de nos

enfants, il faut qu'elle se décide à nous égorger jusqu'au dernier.--Le

général Leclerc, dont la loyauté les touchait, les rassurait bien pour

quelques jours, quand il répondait sur l'honneur que les intentions

prêtées aux blancs étaient une imposture; mais au fond la défiance était

incurable. Quoi que fît le général en chef, il lui était impossible de

la calmer. Si Laplume et Clervaux, rattachés de bonne foi à la

métropole, raisonnaient comme nous venons de le dire, Dessalines,

véritable monstre, tel qu'en peuvent former l'esclavage et la révolte,

ne songeait qu'à pousser, avec une profonde perfidie, les noirs sur les

blancs, les blancs sur les noirs, à irriter les uns par les autres, à

triompher au milieu du massacre général, et à remplacer Toussaint

Louverture, dont il avait le premier demandé l'arrestation.

[En marge: Désarmement des noirs.]

[En marge: Exécution de Charles Belair.]

Dans cette affreuse perplexité, le capitaine général n'ayant plus qu'une

faible partie de son armée, dont chaque jour il voyait périr les restes,

menacé en même temps par une insurrection prochaine, crut devoir

ordonner le désarmement des nègres. La mesure paraissait raisonnable et

nécessaire. Les chefs noirs de bonne foi, comme Laplume et Clervaux,

l'approuvaient; les chefs noirs animés d'intentions perfides, comme

Dessalines, la provoquaient avec ardeur. On y procéda sur-le-champ, et

il fallut une véritable violence pour y réussir. Beaucoup de nègres

s'enfuirent dans les mornes, d'autres se laissèrent torturer, plutôt

que de rendre ce qu'ils regardaient comme leur liberté même,

c'est-à-dire leur fusil. Les officiers noirs, en particulier, se

montraient impitoyables dans ce genre de recherches. Ils faisaient

fusiller les hommes de leur couleur, et agissaient ainsi, les uns pour

prévenir la guerre, les autres au contraire pour l'exciter. On retira

néanmoins par ces moyens environ trente mille fusils, la plupart de

fabrique anglaise, et achetés par la prévoyance de Toussaint. Ces

rigueurs excitèrent des insurrections dans le nord, dans l'ouest, aux

environs du Port-au-Prince. Le neveu de Toussaint, Charles Belair, noir

qui avait une certaine supériorité sur ses pareils, par ses moeurs, son

esprit, ses lumières, et que par ces motifs son oncle voulait faire son

successeur, Charles Belair, irrité de quelques exécutions commises dans

le département de l'ouest, se jeta dans les mornes, en levant le drapeau

de la révolte. Dessalines, résidant à Saint-Marc, demanda très-vivement

à être chargé de le poursuivre; et trouvant ici la double occasion de

montrer ce zèle trompeur qu'il affectait, et de se venger d'un rival qui

lui avait causé de grands ombrages, il dirigea contre Charles Belair une

guerre acharnée. Il parvint à le prendre avec sa femme, et les envoya

l'un et l'autre devant une commission militaire, qui fit fusiller ces

deux infortunés. Dessalines s'excusait d'une telle conduite auprès des

noirs, en alléguant l'impitoyable volonté des blancs, et n'en profitait

pas moins de l'occasion pour détruire un rival abhorré. Tristes

atrocités qui prouvent que les passions du coeur humain sont partout les

mêmes, et que le climat, le temps, les traits du visage ne font pas

l'homme sensiblement différent! Tout conduisait donc à la révolte des

noirs, et la sombre défiance qui s'était emparée d'eux, et les

rigoureuses précautions qu'il fallait prendre à leur égard, et les

féroces passions qui les divisaient, passions qu'on était obligé de

souffrir, et souvent même d'employer.

[En marge: Le général Rochambeau; ses imprudences à l'égard des

mulâtres.]

À ces malheurs de situation se joignirent des fautes, dues à la

confusion, que la maladie, le danger surgissant partout à la fois, la

difficulté de communiquer d'une partie de l'île à l'autre, commençaient

à introduire dans la colonie. Le général Boudet avait été tiré du

Port-au-Prince, pour être envoyé aux îles du Vent, afin d'y remplacer

Richepanse, mort de la fièvre jaune. On lui substitua le général

Rochambeau, brave militaire, aussi intelligent qu'intrépide, mais avant

contracté dans les colonies, ou il avait servi, tous les préjugés des

créoles qui les habitaient. Il haïssait les mulâtres, comme faisaient

les anciens colons eux-mêmes. Il les trouvait dissolus, violents,

cruels, et disait qu'il aimait mieux les noirs parce que ceux-ci

étaient, selon lui, plus simples, plus sobres, plus durs à la guerre. Le

général Rochambeau, commandant au Port-au-Prince et dans le sud, où

abondaient les mulâtres, leur témoigna, aux approches de l'insurrection,

autant de défiance qu'aux noirs, et en incarcéra un grand nombre. Ce

qu'il fit de plus irritant pour eux, ce fut de renvoyer le général

Rigaud, ancien chef des mulâtres, long-temps le rival et l'ennemi de

Toussaint, vaincu et expulsé par lui, profitant naturellement de la

victoire des blancs, pour revenir à Saint-Domingue, et devant y espérer

un bon accueil. Mais la faute que les blancs avaient commise au

commencement de la révolution de Saint-Domingue, en ne s'alliant point

avec les gens de couleur, ils la commirent encore à la fin. Le général

Rochambeau repoussa Rigaud, et lui ordonna de se rembarquer pour les

États-Unis. Les mulâtres, offensés, désolés, tendirent dès lors à s'unir

aux noirs; ce qui était très-fâcheux, surtout dans le sud, où ils

dominaient.

[En marge: Insurrection générale des noirs.]

[En marge: Désertion de Clervaux, Christophe et Dessalines.]

Ces causes réunies rendirent générale l'insurrection, qui n'était

d'abord que partielle. Dans le nord, Clervaux, Maurepas, Christophe,

s'enfuirent dans les mornes, non sans exprimer des regrets, mais

entraînés par un sentiment plus fort qu'eux, l'amour de leur liberté

menacée. Dans l'ouest, le barbare Dessalines, jetant enfin le masque, se

joignit aux révoltés. Dans le sud, les mulâtres, unis aux noirs, se

mirent à ravager cette belle province, jusque-là demeurée intacte et

florissante comme dans les plus beaux temps. Il ne restait de fidèle que

le noir Laplume, définitivement rattaché à la métropole, et la préférant

au barbare gouvernement des hommes de sa couleur.

[En marge: Chagrins de Leclerc, et sa mort.]

L'armée française, réduite à huit ou dix mille hommes, à peine en état

de servir, ne possédait plus dans le nord que le Cap et quelques

positions environnantes, dans l'ouest, le Port-au-Prince et Saint-Marc,

dans le sud, Les Cayes, Jérémie, Tiburon. Les angoisses du malheureux

Leclerc étaient extrêmes. Il avait avec lui sa femme, qu'il venait

d'envoyer dans l'île de la Tortue, pour la sauver de la peste. Il avait

vu mourir le sage et habile M. Benezech, quelques-uns des généraux les

plus distingués des armées du Rhin et d'Italie; il venait d'apprendre la

mort de Richepanse; il assistait chaque jour à la fin de ses plus

vaillants soldats, sans pouvoir les secourir, et sentait approcher

l'instant où il ne pourrait plus défendre contre les noirs la petite

partie du littoral qui lui restait encore. Tourmenté par ces désolantes

réflexions, il était plus exposé qu'un autre aux atteintes du mal qui

détruisait l'armée. En effet, il fut saisi à son tour, et après une

courte maladie, qui, prenant le caractère d'une fièvre continue, finit

par lui enlever toutes ses forces, il expira, ne cessant de tenir un

noble langage, et ne paraissant occupé que de sa femme et de ses

compagnons d'armes, qu'il laissait dans une affreuse situation. Il

mourut en novembre 1802.

[En marge: Le général Rochambeau remplace dans le commandement le

général Leclerc.]

[En marge: Le général Rochambeau revient au Cap.]

[En marge: Attaque et défense du Cap.]

Le général Rochambeau prit le commandement, comme le plus ancien. Ce

n'étaient ni la bravoure, ni les talents militaires, qui manquaient à ce

nouveau gouverneur de la colonie, mais la prudence, le sang-froid d'un

chef étranger aux passions des tropiques. Le général Rochambeau

prétendit réprimer partout l'insurrection, mais il n'était plus temps.

C'est tout au plus si en concentrant ses forces au Cap, et abandonnant

l'ouest et le sud, il aurait pu se soutenir. Voulant faire face sur tous

les points à la fois, il ne put faire sur tous que des efforts

énergiques et impuissants. Il était revenu au Cap pour se saisir de

l'autorité. Il y arriva dans le moment où Christophe, Clervaux, et les

chefs noirs du nord, essayaient d'attaquer et d'enlever cette capitale

de l'île. Le général Rochambeau avait pour la défendre quelques

centaines de soldats, et la garde nationale du Cap, composée de

propriétaires, braves comme tous les hommes de ces contrées. Déjà

Christophe et Clervaux avaient enlevé l'un des forts; le général

Rochambeau le reprit, avec un rare courage, secondé par l'énergie de la

garde nationale, et se comporta si bien que les noirs, croyant qu'une

armée de renfort était arrivée dans l'île, battirent en retraite. Mais,

pendant cette héroïque défense, il se passait une scène affreuse dans la

rade. On avait envoyé à bord des vaisseaux douze cents noirs environ, ne

sachant comment les garder à terre, et ne voulant pas donner ce renfort

à l'ennemi. Les équipages, décimés par la maladie, étaient plus faibles

que leurs prisonniers. Au bruit de l'attaque du Cap, craignant d'être

égorgés par eux, ils en jetèrent, nous avons horreur de le dire, ils en

jetèrent une partie dans les flots. Au même instant, dans le sud de

l'île, on faisait subir un traitement pareil à un mulâtre, nommé Bardet,

et on le noyait par une injuste et atroce défiance. Dès ce jour les

mulâtres, encore incertains, se joignirent aux nègres, égorgèrent les

blancs, et achevèrent de ravager la belle province du sud.

[En marge: État désespéré de la colonie, au moment du renouvellement de

la guerre entre la France et la Grande-Bretagne.]

Terminons ces lugubres récits dans lesquels l'histoire n'a plus rien

d'utile à recueillir. À l'époque du renouvellement de la guerre entre la

France et la Grande-Bretagne, les Français enfermés au Cap, au

Port-au-Prince, aux Cayes, se défendaient à peine contre les noirs et

les mulâtres coalisés. La nouvelle de la guerre européenne vint ajouter

à leur désespoir. Ils n'avaient qu'à choisir entre les noirs devenus

plus féroces que jamais, et les Anglais attendant qu'ils fussent obligés

de se rendre à eux, pour les envoyer prisonniers en Angleterre, après

les avoir dépouillés des débris de leur fortune.

[En marge: Pertes causées à la France par l'expédition de

Saint-Domingue.]

De trente à trente-deux mille hommes envoyés par la métropole, il en

restait à la fin sept à huit. Plus de vingt généraux avaient péri, parmi

lesquels Richepanse, le plus regrettable de tous. Dans le moment,

Toussaint Louverture, sinistre prophète, qui avait prédit et souhaité

tous ces maux, mourait de froid en France, prisonnier au fort de Joux,

tandis que nos soldats succombaient sous les traits d'un soleil

dévorant. Déplorable compensation que la mort d'un noir de génie, pour

la perte de tant de blancs héroïques!

Tel fut le sacrifice fait par le Premier Consul à l'ancien système

commercial de la France, sacrifice qui lui a été amèrement reproché.

Cependant pour juger sainement les actes des chefs de gouvernement, il

faut toujours tenir compte des circonstances sous l'empire desquelles

ils ont agi. Quand la paix était faite avec le monde entier, quand les

idées du vieux commerce revenaient comme un torrent, quand à Paris, et

dans tous les ports, des négociants, des colons ruinés, invoquaient à

grands cris le rétablissement de notre prospérité commerciale, quand ils

demandaient qu'on nous rendît une possession qui faisait autrefois la

richesse et l'orgueil de l'ancienne monarchie, quand des milliers

d'officiers, voyant avec chagrin leur carrière interrompue par la paix,

offraient de servir partout où l'on aurait besoin de leurs bras,

était-il possible de refuser aux regrets des uns, à l'activité des

autres, l'occasion de restaurer le commerce de la France? Que n'a pas

fait l'Angleterre pour conserver le nord de l'Amérique? l'Espagne, pour

en conserver le sud? Que ne ferait pas la Hollande pour conserver Java?

Les peuples ne laissent jamais échapper aucune grande possession, sans

essayer de la retenir, n'eussent-ils aucune chance de succès. Nous

verrons si la guerre d'Amérique aura servi de leçon aux Anglais, et

s'ils n'essaieront pas de défendre le Canada, le jour où cette colonie

du nord cédera au penchant bien naturel qui l'attire vers les

États-Unis.

Le Premier Consul avait rappelé en Europe toutes nos flottes, sauf les

frégates et les bâtiments légers. Elles étaient toutes rentrées dans nos

ports, une seule exceptée, forte de cinq vaisseaux, obligée de relâcher

à la Corogne. Un sixième vaisseau s'était réfugié à Cadix. Il fallait

réunir ces éléments épars, pour entreprendre une lutte corps à corps

avec la Grande-Bretagne.

[En marge: Difficultés inhérentes à toute guerre contre l'Angleterre.]

[En marge: La lutte entre les deux nations devait aboutir ou à une

descente ou au blocus continental.]

C'était une tâche difficile, même pour le gouvernement le plus habile et

le plus solidement établi, que de lutter contre l'Angleterre.

Assurément, il était aisé au Premier Consul de se mettre à l'abri de ses

coups; mais il était tout aussi aisé à l'Angleterre de se mettre à

l'abri des siens. L'Angleterre et la France avaient conquis un empire

presque égal, la première sur mer, la seconde sur terre. Les hostilités

commencées, l'Angleterre allait déployer son pavillon dans les deux

hémisphères, prendre quelques colonies hollandaises ou espagnoles,

peut-être, mais plus difficilement, quelques colonies françaises. Elle

allait interdire la navigation à tous les peuples, et se l'arroger

exclusivement; mais par elle-même, elle ne pouvait rien de plus. Une

apparition de troupes anglaises sur le continent ne lui aurait procuré

qu'un désastre semblable à celui du Helder en 1799. La France, de son

côté, pouvait, ou par force ou par influence, interdire à l'Angleterre

les abords du littoral européen, depuis Copenhague jusqu'à Venise; la

réduire à ne toucher qu'aux rivages de la Baltique, pour faire

descendre, des hauteurs du Pôle, les denrées coloniales dont elle

devenait pendant la guerre l'unique dépositaire. Mais dans cette lutte

de deux grandes puissances, qui dominaient chacune sur l'un des deux

éléments, sans avoir le moyen d'en sortir pour se joindre, il était à

craindre qu'elles ne fussent réduites à se menacer sans se frapper, et

que le monde, foulé par elles, ne finît par se révolter contre l'une ou

contre l'autre, afin de se soustraire aux suites de cette affreuse

querelle. Dans une pareille situation, le succès devait appartenir à

celle qui saurait sortir de l'élément où elle régnait, pour atteindre sa

rivale, et si cet effort devenait impossible, à celle qui saurait rendre

sa cause assez populaire dans l'univers, pour le mettre de son parti.

S'attacher les nations était difficile à toutes deux; car l'Angleterre,

pour s'arroger le monopole du commerce, était réduite à tourmenter les

neutres, et la France, pour fermer le continent au commerce de

l'Angleterre, était réduite à violenter toutes les puissances de

l'Europe. Il fallait donc, si on voulait vaincre l'Angleterre, résoudre

l'un de ces problèmes: ou franchir l'Océan et marcher sur Londres, ou

dominer le continent, et l'obliger, soit par la force, soit par la

politique, à refuser tous les produits britanniques; réaliser, en un

mot, la descente, ou le blocus continental. On verra dans le cours de

cette histoire, par quelle suite d'événements Napoléon fut

successivement amené de la première de ces entreprises à la seconde; par

quel enchaînement de prodiges il approcha d'abord du but, presque

jusqu'à l'atteindre; par quelle combinaison de fautes et de malheurs il

s'en éloigna ensuite, et finit par succomber. Heureusement, avant d'en

arriver à ce terme déplorable, la France a fait de telles choses, qu'une

nation à qui la Providence a permis de les accomplir, reste

éternellement glorieuse, et peut-être la plus grande des nations.

Ce sont là les proportions que devait prendre inévitablement cette

guerre entre la France et la Grande-Bretagne. Elle avait été, de 1792 à

1801, la lutte du principe démocratique contre le principe

aristocratique; sans cesser d'avoir ce caractère, elle allait devenir,

sous Napoléon, la lutte d'un élément contre un autre élément, avec bien

plus de difficulté pour nous que pour les Anglais; car le continent

entier, par haine de la révolution française, par jalousie de notre

puissance, devait haïr la France beaucoup plus que les neutres ne

détestaient l'Angleterre.

[En marge: Napoléon forme le projet de tenter une descente en

Angleterre.]

Avec son regard perçant, le Premier Consul aperçut bientôt la portée de

cette guerre, et il prit sa résolution sans hésiter. Il forma le projet

de franchir le détroit de Calais avec une armée, et de terminer dans

Londres même la rivalité des deux nations. On va le voir pendant trois

années consécutives, appliquant toutes ses facultés à cette prodigieuse

entreprise, et demeurant calme, confiant, heureux même, tant il était

plein d'espérance, en présence d'une tentative qui devait le conduire,

ou à être le maître absolu du monde, ou à s'engloutir, lui, son armée,

sa gloire, au fond de l'Océan.

[En marge: Quelles étaient les forces navales de la France et de

l'Angleterre en 1803.]

[En marge: La France et la Hollande ne pouvaient pas armer plus de 50

vaisseaux de ligne.]

[En marge: L'Angleterre peut réunir tout de suite 75 vaisseaux de ligne,

et porter ses armements à 120.]

On dira peut-être que Louis XIV et Louis XVI n'avaient pas été réduits à

de telles extrémités pour combattre l'Angleterre, et que de nombreuses

flottes se disputant les plaines de l'Océan, y avaient suffi. Mais nous

répondrons qu'aux dix-septième et dix-huitième siècles, l'Angleterre

n'avait pas encore, en s'emparant du commerce universel, acquis la plus

grande population maritime du globe, et que les moyens des deux marines

étaient beaucoup moins inégaux. Le Premier Consul était décidé à faire

d'immenses efforts pour relever la marine française; mais il doutait

beaucoup du succès, bien qu'il possédât une vaste étendue de rivages,

bien qu'il eût à sa disposition les ports et les chantiers de la

Hollande, de la Belgique, de l'ancienne France et de l'Italie. Nous ne

citons pas ceux de l'Espagne, alors trop indignement gouvernée pour être

une alliée utile. Il n'avait guère, en comptant toutes ses forces

navales actuellement réunies en Europe, plus de 50 vaisseaux de ligne à

mettre en mer dans le courant de l'année. Il pouvait s'en procurer 4 ou

5 en Hollande, 20 ou 22 à Brest, 2 à Lorient, 6 à La Rochelle, 5 en

relâche à la Corogne, un à Cadix, 10 ou 12 à Toulon, total 50 environ.

Avec les bois dont son vaste empire était couvert, et qui arrivaient, en

descendant les fleuves, aux chantiers de la Hollande, des Pays-Bas et de

l'Italie, il pouvait construire 50 autres vaisseaux de ligne, et faire

porter par cent vaisseaux son glorieux pavillon tricolore. Mais il

fallait plus de 100 mille matelots pour les armer, et il en possédait à

peine 60 mille. L'Angleterre allait avoir 75 vaisseaux de ligne tout

prêts à prendre la mer; il lui était facile de porter son armement total

à 120, avec le nombre de frégates et de petits bâtiments qu'un tel

armement suppose. Elle y pouvait embarquer 120 mille matelots, et

davantage encore, si, renonçant à ménager les neutres, elle exerçait la

presse sur leurs bâtiments de commerce. Elle possédait, en outre, des

amiraux expérimentés, confiants, parce qu'ils avaient vaincu, se

comportant sur mer comme les généraux Lannes, Ney, Masséna se

comportaient sur terre.

[En marge: Le Premier Consul ne renonce pas à réorganiser la marine

française, mais il se décide à la descente comme au moyen le plus

prompt.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 04 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 24 / 42 段