enchanté de voir ses sinistres prédictions se réaliser, sentit renaître
toutes ses espérances. Du fond de sa retraite d'Ennery, il se mit
secrètement en correspondance avec ses affidés, leur ordonna de se tenir
prêts, leur recommanda de l'informer exactement des progrès de la
maladie, et particulièrement de l'état de santé du capitaine général,
sur la tête duquel sa cruelle impatience appelait les coups du fléau.
Ses menées n'étaient pas tellement cachées qu'il n'en parvînt quelques
avis au capitaine général, et notamment aux généraux noirs. Ceux-ci se
hâtèrent d'en avertir l'autorité française. Ils jalousaient Toussaint,
tout en lui obéissant, et ce sentiment n'avait pas peu contribué à leur
prompte soumission. Ces _noirs dorés_, comme les appelait le Premier
Consul, étaient contents du repos, de l'opulence dont ils jouissaient.
Ils n'avaient pas envie de recommencer la guerre, et ils craignaient de
voir Toussaint, redevenu tout-puissant, leur faire expier leur
désertion. Ils firent donc une démarche auprès du général Leclerc, pour
l'engager à se saisir de l'ancien dictateur. L'action sourde exercée par
celui-ci, se révélait par un symptôme alarmant. Les nègres composant
autrefois sa garde, et répandus dans les troupes coloniales passées au
service de la métropole, quittaient les rangs pour retourner,
disaient-ils, à la culture, et en réalité pour se jeter dans les mornes,
autour d'Ennery. Le capitaine général, pressé entre un double danger,
d'un côté la fièvre jaune qui détruisait son armée, de l'autre la
révolte qui s'annonçait de toute part, ayant de plus les instructions du
Premier Consul, qui lui enjoignaient, au premier signe de désobéissance,
de se débarrasser des chefs noirs, résolut de faire arrêter Toussaint.
D'ailleurs les lettres interceptées de celui-ci l'y autorisaient
suffisamment. Mais il fallait recourir à la dissimulation pour saisir ce
chef puissant, entouré déjà d'une armée d'insurgés. On lui demanda
conseil sur les moyens de faire rentrer les nègres échappés des
cultures, et sur le choix des stations les plus propres à rétablir la
santé de l'armée. C'était le vrai moyen d'attirer Toussaint à une
entrevue, que d'exciter ainsi sa vanité.--Vous le voyez bien,
s'écria-t-il, ces blancs ne peuvent se passer du vieux Toussaint.--Il se
transporta, en effet, au lieu du rendez-vous, entouré d'une troupe de
noirs. À peine arrivé, il fut assailli, désarmé, et conduit prisonnier à
bord d'un vaisseau. Surpris, honteux, et cependant résigné, il ne
proféra que cette grande parole: En me renversant on n'a renversé que
le tronc de l'arbre de la liberté des noirs; mais les racines restent;
elles repousseront, parce qu'elles sont profondes et nombreuses.--On
l'envoya en Europe, où il fut gardé dans le fort de Joux.
[En marge: L'esprit de révolte devenu général chez les nègres, en
apprenant le rétablissement de l'esclavage à la Guadeloupe.]
[En marge: Dispositions des généraux noirs.]
Malheureusement l'esprit d'insurrection s'était propagé chez les noirs;
il était rentré dans leurs coeurs avec la défiance des projets des
blancs, et avec l'espérance de les vaincre. La nouvelle de ce qu'on
avait fait à la Guadeloupe, où l'esclavage venait d'être rétabli,
s'était répandue à Saint-Domingue, et y avait produit une impression
extraordinaire. Quelques paroles, prononcées à la tribune du Corps
Législatif en France, sur le rétablissement de l'esclavage aux Antilles,
paroles qui n'étaient applicables qu'à la Martinique et à la Guadeloupe,
mais qu'on pouvait, avec un peu de défiance, étendre à Saint-Domingue,
avaient contribué à inspirer aux noirs la conviction qu'on songeait à
les remettre en servitude. Depuis les simples cultivateurs, jusqu'aux
généraux, l'idée de retomber sous l'esclavage les faisait frémir
d'indignation. Quelques officiers noirs, plus humains, plus dignes de
leur nouvelle fortune, tels que Laplume, Clervaux, Christophe même, qui,
n'aspirant pas comme Toussaint à être dictateurs de l'île,
s'accommodaient parfaitement de la domination de la métropole, pourvu
qu'elle respectât la liberté de leur race, s'exprimèrent avec une
chaleur qui ne permettait aucun doute sur leurs sentiments.--Nous
voulons, disaient-ils, rester Français et soumis, servir la mère-patrie
fidèlement, car nous ne désirons pas recommencer une vie de brigandage;
mais si la métropole veut refaire des esclaves de nos frères ou de nos
enfants, il faut qu'elle se décide à nous égorger jusqu'au dernier.--Le
général Leclerc, dont la loyauté les touchait, les rassurait bien pour
quelques jours, quand il répondait sur l'honneur que les intentions
prêtées aux blancs étaient une imposture; mais au fond la défiance était
incurable. Quoi que fît le général en chef, il lui était impossible de
la calmer. Si Laplume et Clervaux, rattachés de bonne foi à la
métropole, raisonnaient comme nous venons de le dire, Dessalines,
véritable monstre, tel qu'en peuvent former l'esclavage et la révolte,
ne songeait qu'à pousser, avec une profonde perfidie, les noirs sur les
blancs, les blancs sur les noirs, à irriter les uns par les autres, à
triompher au milieu du massacre général, et à remplacer Toussaint
Louverture, dont il avait le premier demandé l'arrestation.
[En marge: Désarmement des noirs.]
[En marge: Exécution de Charles Belair.]
Dans cette affreuse perplexité, le capitaine général n'ayant plus qu'une
faible partie de son armée, dont chaque jour il voyait périr les restes,
menacé en même temps par une insurrection prochaine, crut devoir
ordonner le désarmement des nègres. La mesure paraissait raisonnable et
nécessaire. Les chefs noirs de bonne foi, comme Laplume et Clervaux,
l'approuvaient; les chefs noirs animés d'intentions perfides, comme
Dessalines, la provoquaient avec ardeur. On y procéda sur-le-champ, et
il fallut une véritable violence pour y réussir. Beaucoup de nègres
s'enfuirent dans les mornes, d'autres se laissèrent torturer, plutôt
que de rendre ce qu'ils regardaient comme leur liberté même,
c'est-à-dire leur fusil. Les officiers noirs, en particulier, se
montraient impitoyables dans ce genre de recherches. Ils faisaient
fusiller les hommes de leur couleur, et agissaient ainsi, les uns pour
prévenir la guerre, les autres au contraire pour l'exciter. On retira
néanmoins par ces moyens environ trente mille fusils, la plupart de
fabrique anglaise, et achetés par la prévoyance de Toussaint. Ces
rigueurs excitèrent des insurrections dans le nord, dans l'ouest, aux
environs du Port-au-Prince. Le neveu de Toussaint, Charles Belair, noir
qui avait une certaine supériorité sur ses pareils, par ses moeurs, son
esprit, ses lumières, et que par ces motifs son oncle voulait faire son
successeur, Charles Belair, irrité de quelques exécutions commises dans
le département de l'ouest, se jeta dans les mornes, en levant le drapeau
de la révolte. Dessalines, résidant à Saint-Marc, demanda très-vivement
à être chargé de le poursuivre; et trouvant ici la double occasion de
montrer ce zèle trompeur qu'il affectait, et de se venger d'un rival qui
lui avait causé de grands ombrages, il dirigea contre Charles Belair une
guerre acharnée. Il parvint à le prendre avec sa femme, et les envoya
l'un et l'autre devant une commission militaire, qui fit fusiller ces
deux infortunés. Dessalines s'excusait d'une telle conduite auprès des
noirs, en alléguant l'impitoyable volonté des blancs, et n'en profitait
pas moins de l'occasion pour détruire un rival abhorré. Tristes
atrocités qui prouvent que les passions du coeur humain sont partout les
mêmes, et que le climat, le temps, les traits du visage ne font pas
l'homme sensiblement différent! Tout conduisait donc à la révolte des
noirs, et la sombre défiance qui s'était emparée d'eux, et les
rigoureuses précautions qu'il fallait prendre à leur égard, et les
féroces passions qui les divisaient, passions qu'on était obligé de
souffrir, et souvent même d'employer.
[En marge: Le général Rochambeau; ses imprudences à l'égard des
mulâtres.]
À ces malheurs de situation se joignirent des fautes, dues à la
confusion, que la maladie, le danger surgissant partout à la fois, la
difficulté de communiquer d'une partie de l'île à l'autre, commençaient
à introduire dans la colonie. Le général Boudet avait été tiré du
Port-au-Prince, pour être envoyé aux îles du Vent, afin d'y remplacer
Richepanse, mort de la fièvre jaune. On lui substitua le général
Rochambeau, brave militaire, aussi intelligent qu'intrépide, mais avant
contracté dans les colonies, ou il avait servi, tous les préjugés des
créoles qui les habitaient. Il haïssait les mulâtres, comme faisaient
les anciens colons eux-mêmes. Il les trouvait dissolus, violents,
cruels, et disait qu'il aimait mieux les noirs parce que ceux-ci
étaient, selon lui, plus simples, plus sobres, plus durs à la guerre. Le
général Rochambeau, commandant au Port-au-Prince et dans le sud, où
abondaient les mulâtres, leur témoigna, aux approches de l'insurrection,
autant de défiance qu'aux noirs, et en incarcéra un grand nombre. Ce
qu'il fit de plus irritant pour eux, ce fut de renvoyer le général
Rigaud, ancien chef des mulâtres, long-temps le rival et l'ennemi de
Toussaint, vaincu et expulsé par lui, profitant naturellement de la
victoire des blancs, pour revenir à Saint-Domingue, et devant y espérer
un bon accueil. Mais la faute que les blancs avaient commise au
commencement de la révolution de Saint-Domingue, en ne s'alliant point
avec les gens de couleur, ils la commirent encore à la fin. Le général
Rochambeau repoussa Rigaud, et lui ordonna de se rembarquer pour les
États-Unis. Les mulâtres, offensés, désolés, tendirent dès lors à s'unir
aux noirs; ce qui était très-fâcheux, surtout dans le sud, où ils
dominaient.
[En marge: Insurrection générale des noirs.]
[En marge: Désertion de Clervaux, Christophe et Dessalines.]
Ces causes réunies rendirent générale l'insurrection, qui n'était
d'abord que partielle. Dans le nord, Clervaux, Maurepas, Christophe,
s'enfuirent dans les mornes, non sans exprimer des regrets, mais
entraînés par un sentiment plus fort qu'eux, l'amour de leur liberté
menacée. Dans l'ouest, le barbare Dessalines, jetant enfin le masque, se
joignit aux révoltés. Dans le sud, les mulâtres, unis aux noirs, se
mirent à ravager cette belle province, jusque-là demeurée intacte et
florissante comme dans les plus beaux temps. Il ne restait de fidèle que
le noir Laplume, définitivement rattaché à la métropole, et la préférant
au barbare gouvernement des hommes de sa couleur.
[En marge: Chagrins de Leclerc, et sa mort.]
L'armée française, réduite à huit ou dix mille hommes, à peine en état
de servir, ne possédait plus dans le nord que le Cap et quelques
positions environnantes, dans l'ouest, le Port-au-Prince et Saint-Marc,
dans le sud, Les Cayes, Jérémie, Tiburon. Les angoisses du malheureux
Leclerc étaient extrêmes. Il avait avec lui sa femme, qu'il venait
d'envoyer dans l'île de la Tortue, pour la sauver de la peste. Il avait
vu mourir le sage et habile M. Benezech, quelques-uns des généraux les
plus distingués des armées du Rhin et d'Italie; il venait d'apprendre la
mort de Richepanse; il assistait chaque jour à la fin de ses plus
vaillants soldats, sans pouvoir les secourir, et sentait approcher
l'instant où il ne pourrait plus défendre contre les noirs la petite
partie du littoral qui lui restait encore. Tourmenté par ces désolantes
réflexions, il était plus exposé qu'un autre aux atteintes du mal qui
détruisait l'armée. En effet, il fut saisi à son tour, et après une
courte maladie, qui, prenant le caractère d'une fièvre continue, finit
par lui enlever toutes ses forces, il expira, ne cessant de tenir un
noble langage, et ne paraissant occupé que de sa femme et de ses
compagnons d'armes, qu'il laissait dans une affreuse situation. Il
mourut en novembre 1802.
[En marge: Le général Rochambeau remplace dans le commandement le
général Leclerc.]
[En marge: Le général Rochambeau revient au Cap.]
[En marge: Attaque et défense du Cap.]
Le général Rochambeau prit le commandement, comme le plus ancien. Ce
n'étaient ni la bravoure, ni les talents militaires, qui manquaient à ce
nouveau gouverneur de la colonie, mais la prudence, le sang-froid d'un
chef étranger aux passions des tropiques. Le général Rochambeau
prétendit réprimer partout l'insurrection, mais il n'était plus temps.
C'est tout au plus si en concentrant ses forces au Cap, et abandonnant
l'ouest et le sud, il aurait pu se soutenir. Voulant faire face sur tous
les points à la fois, il ne put faire sur tous que des efforts
énergiques et impuissants. Il était revenu au Cap pour se saisir de
l'autorité. Il y arriva dans le moment où Christophe, Clervaux, et les
chefs noirs du nord, essayaient d'attaquer et d'enlever cette capitale
de l'île. Le général Rochambeau avait pour la défendre quelques
centaines de soldats, et la garde nationale du Cap, composée de
propriétaires, braves comme tous les hommes de ces contrées. Déjà
Christophe et Clervaux avaient enlevé l'un des forts; le général
Rochambeau le reprit, avec un rare courage, secondé par l'énergie de la
garde nationale, et se comporta si bien que les noirs, croyant qu'une
armée de renfort était arrivée dans l'île, battirent en retraite. Mais,
pendant cette héroïque défense, il se passait une scène affreuse dans la
rade. On avait envoyé à bord des vaisseaux douze cents noirs environ, ne
sachant comment les garder à terre, et ne voulant pas donner ce renfort
à l'ennemi. Les équipages, décimés par la maladie, étaient plus faibles
que leurs prisonniers. Au bruit de l'attaque du Cap, craignant d'être
égorgés par eux, ils en jetèrent, nous avons horreur de le dire, ils en
jetèrent une partie dans les flots. Au même instant, dans le sud de
l'île, on faisait subir un traitement pareil à un mulâtre, nommé Bardet,
et on le noyait par une injuste et atroce défiance. Dès ce jour les
mulâtres, encore incertains, se joignirent aux nègres, égorgèrent les
blancs, et achevèrent de ravager la belle province du sud.
[En marge: État désespéré de la colonie, au moment du renouvellement de
la guerre entre la France et la Grande-Bretagne.]
Terminons ces lugubres récits dans lesquels l'histoire n'a plus rien
d'utile à recueillir. À l'époque du renouvellement de la guerre entre la
France et la Grande-Bretagne, les Français enfermés au Cap, au
Port-au-Prince, aux Cayes, se défendaient à peine contre les noirs et
les mulâtres coalisés. La nouvelle de la guerre européenne vint ajouter
à leur désespoir. Ils n'avaient qu'à choisir entre les noirs devenus
plus féroces que jamais, et les Anglais attendant qu'ils fussent obligés
de se rendre à eux, pour les envoyer prisonniers en Angleterre, après
les avoir dépouillés des débris de leur fortune.
[En marge: Pertes causées à la France par l'expédition de
Saint-Domingue.]
De trente à trente-deux mille hommes envoyés par la métropole, il en
restait à la fin sept à huit. Plus de vingt généraux avaient péri, parmi
lesquels Richepanse, le plus regrettable de tous. Dans le moment,
Toussaint Louverture, sinistre prophète, qui avait prédit et souhaité
tous ces maux, mourait de froid en France, prisonnier au fort de Joux,
tandis que nos soldats succombaient sous les traits d'un soleil
dévorant. Déplorable compensation que la mort d'un noir de génie, pour
la perte de tant de blancs héroïques!
Tel fut le sacrifice fait par le Premier Consul à l'ancien système
commercial de la France, sacrifice qui lui a été amèrement reproché.
Cependant pour juger sainement les actes des chefs de gouvernement, il
faut toujours tenir compte des circonstances sous l'empire desquelles
ils ont agi. Quand la paix était faite avec le monde entier, quand les
idées du vieux commerce revenaient comme un torrent, quand à Paris, et
dans tous les ports, des négociants, des colons ruinés, invoquaient à
grands cris le rétablissement de notre prospérité commerciale, quand ils
demandaient qu'on nous rendît une possession qui faisait autrefois la
richesse et l'orgueil de l'ancienne monarchie, quand des milliers
d'officiers, voyant avec chagrin leur carrière interrompue par la paix,
offraient de servir partout où l'on aurait besoin de leurs bras,
était-il possible de refuser aux regrets des uns, à l'activité des
autres, l'occasion de restaurer le commerce de la France? Que n'a pas
fait l'Angleterre pour conserver le nord de l'Amérique? l'Espagne, pour
en conserver le sud? Que ne ferait pas la Hollande pour conserver Java?
Les peuples ne laissent jamais échapper aucune grande possession, sans
essayer de la retenir, n'eussent-ils aucune chance de succès. Nous
verrons si la guerre d'Amérique aura servi de leçon aux Anglais, et
s'ils n'essaieront pas de défendre le Canada, le jour où cette colonie
du nord cédera au penchant bien naturel qui l'attire vers les
États-Unis.
Le Premier Consul avait rappelé en Europe toutes nos flottes, sauf les
frégates et les bâtiments légers. Elles étaient toutes rentrées dans nos
ports, une seule exceptée, forte de cinq vaisseaux, obligée de relâcher
à la Corogne. Un sixième vaisseau s'était réfugié à Cadix. Il fallait
réunir ces éléments épars, pour entreprendre une lutte corps à corps
avec la Grande-Bretagne.
[En marge: Difficultés inhérentes à toute guerre contre l'Angleterre.]
[En marge: La lutte entre les deux nations devait aboutir ou à une
descente ou au blocus continental.]
C'était une tâche difficile, même pour le gouvernement le plus habile et
le plus solidement établi, que de lutter contre l'Angleterre.
Assurément, il était aisé au Premier Consul de se mettre à l'abri de ses
coups; mais il était tout aussi aisé à l'Angleterre de se mettre à
l'abri des siens. L'Angleterre et la France avaient conquis un empire
presque égal, la première sur mer, la seconde sur terre. Les hostilités
commencées, l'Angleterre allait déployer son pavillon dans les deux
hémisphères, prendre quelques colonies hollandaises ou espagnoles,
peut-être, mais plus difficilement, quelques colonies françaises. Elle
allait interdire la navigation à tous les peuples, et se l'arroger
exclusivement; mais par elle-même, elle ne pouvait rien de plus. Une
apparition de troupes anglaises sur le continent ne lui aurait procuré
qu'un désastre semblable à celui du Helder en 1799. La France, de son
côté, pouvait, ou par force ou par influence, interdire à l'Angleterre
les abords du littoral européen, depuis Copenhague jusqu'à Venise; la
réduire à ne toucher qu'aux rivages de la Baltique, pour faire
descendre, des hauteurs du Pôle, les denrées coloniales dont elle
devenait pendant la guerre l'unique dépositaire. Mais dans cette lutte
de deux grandes puissances, qui dominaient chacune sur l'un des deux
éléments, sans avoir le moyen d'en sortir pour se joindre, il était à
craindre qu'elles ne fussent réduites à se menacer sans se frapper, et
que le monde, foulé par elles, ne finît par se révolter contre l'une ou
contre l'autre, afin de se soustraire aux suites de cette affreuse
querelle. Dans une pareille situation, le succès devait appartenir à
celle qui saurait sortir de l'élément où elle régnait, pour atteindre sa
rivale, et si cet effort devenait impossible, à celle qui saurait rendre
sa cause assez populaire dans l'univers, pour le mettre de son parti.
S'attacher les nations était difficile à toutes deux; car l'Angleterre,
pour s'arroger le monopole du commerce, était réduite à tourmenter les
neutres, et la France, pour fermer le continent au commerce de
l'Angleterre, était réduite à violenter toutes les puissances de
l'Europe. Il fallait donc, si on voulait vaincre l'Angleterre, résoudre
l'un de ces problèmes: ou franchir l'Océan et marcher sur Londres, ou
dominer le continent, et l'obliger, soit par la force, soit par la
politique, à refuser tous les produits britanniques; réaliser, en un
mot, la descente, ou le blocus continental. On verra dans le cours de
cette histoire, par quelle suite d'événements Napoléon fut
successivement amené de la première de ces entreprises à la seconde; par
quel enchaînement de prodiges il approcha d'abord du but, presque
jusqu'à l'atteindre; par quelle combinaison de fautes et de malheurs il
s'en éloigna ensuite, et finit par succomber. Heureusement, avant d'en
arriver à ce terme déplorable, la France a fait de telles choses, qu'une
nation à qui la Providence a permis de les accomplir, reste
éternellement glorieuse, et peut-être la plus grande des nations.
Ce sont là les proportions que devait prendre inévitablement cette
guerre entre la France et la Grande-Bretagne. Elle avait été, de 1792 à
1801, la lutte du principe démocratique contre le principe
aristocratique; sans cesser d'avoir ce caractère, elle allait devenir,
sous Napoléon, la lutte d'un élément contre un autre élément, avec bien
plus de difficulté pour nous que pour les Anglais; car le continent
entier, par haine de la révolution française, par jalousie de notre
puissance, devait haïr la France beaucoup plus que les neutres ne
détestaient l'Angleterre.
[En marge: Napoléon forme le projet de tenter une descente en
Angleterre.]
Avec son regard perçant, le Premier Consul aperçut bientôt la portée de
cette guerre, et il prit sa résolution sans hésiter. Il forma le projet
de franchir le détroit de Calais avec une armée, et de terminer dans
Londres même la rivalité des deux nations. On va le voir pendant trois
années consécutives, appliquant toutes ses facultés à cette prodigieuse
entreprise, et demeurant calme, confiant, heureux même, tant il était
plein d'espérance, en présence d'une tentative qui devait le conduire,
ou à être le maître absolu du monde, ou à s'engloutir, lui, son armée,
sa gloire, au fond de l'Océan.
[En marge: Quelles étaient les forces navales de la France et de
l'Angleterre en 1803.]
[En marge: La France et la Hollande ne pouvaient pas armer plus de 50
vaisseaux de ligne.]
[En marge: L'Angleterre peut réunir tout de suite 75 vaisseaux de ligne,
et porter ses armements à 120.]
On dira peut-être que Louis XIV et Louis XVI n'avaient pas été réduits à
de telles extrémités pour combattre l'Angleterre, et que de nombreuses
flottes se disputant les plaines de l'Océan, y avaient suffi. Mais nous
répondrons qu'aux dix-septième et dix-huitième siècles, l'Angleterre
n'avait pas encore, en s'emparant du commerce universel, acquis la plus
grande population maritime du globe, et que les moyens des deux marines
étaient beaucoup moins inégaux. Le Premier Consul était décidé à faire
d'immenses efforts pour relever la marine française; mais il doutait
beaucoup du succès, bien qu'il possédât une vaste étendue de rivages,
bien qu'il eût à sa disposition les ports et les chantiers de la
Hollande, de la Belgique, de l'ancienne France et de l'Italie. Nous ne
citons pas ceux de l'Espagne, alors trop indignement gouvernée pour être
une alliée utile. Il n'avait guère, en comptant toutes ses forces
navales actuellement réunies en Europe, plus de 50 vaisseaux de ligne à
mettre en mer dans le courant de l'année. Il pouvait s'en procurer 4 ou
5 en Hollande, 20 ou 22 à Brest, 2 à Lorient, 6 à La Rochelle, 5 en
relâche à la Corogne, un à Cadix, 10 ou 12 à Toulon, total 50 environ.
Avec les bois dont son vaste empire était couvert, et qui arrivaient, en
descendant les fleuves, aux chantiers de la Hollande, des Pays-Bas et de
l'Italie, il pouvait construire 50 autres vaisseaux de ligne, et faire
porter par cent vaisseaux son glorieux pavillon tricolore. Mais il
fallait plus de 100 mille matelots pour les armer, et il en possédait à
peine 60 mille. L'Angleterre allait avoir 75 vaisseaux de ligne tout
prêts à prendre la mer; il lui était facile de porter son armement total
à 120, avec le nombre de frégates et de petits bâtiments qu'un tel
armement suppose. Elle y pouvait embarquer 120 mille matelots, et
davantage encore, si, renonçant à ménager les neutres, elle exerçait la
presse sur leurs bâtiments de commerce. Elle possédait, en outre, des
amiraux expérimentés, confiants, parce qu'ils avaient vaincu, se
comportant sur mer comme les généraux Lannes, Ney, Masséna se
comportaient sur terre.
[En marge: Le Premier Consul ne renonce pas à réorganiser la marine
française, mais il se décide à la descente comme au moyen le plus
prompt.]