1801, après dix ans de lutte, un instant de répit, et le souhaitaient
avec ardeur, ainsi qu'on souhaite tout changement. Ce sentiment, rendu
plus vif par la misère des classes ouvrières en 1801, devint l'une de
ces impulsions qui, dans les gouvernements libres, renversent ou élèvent
les ministères. M. Pitt se retira; le faible ministère Addington lui
succéda, et fit la paix à des conditions claires, parfaitement connues
de sa nation et du monde. Il concéda les avantages acquis par la France
depuis dix ans, car la paix était impossible à d'autres conditions.
Après quelques mois, cette paix ne parut pas donner tout ce qu'on en
attendait: est-il jamais arrivé que la réalité ait égalé l'espérance?
Les Anglais virent la France, grande par la guerre, devenir grande par
les négociations, grande par les travaux de l'industrie et du commerce.
La jalousie s'enflamma de nouveau dans leur coeur. Ils demandèrent un
traité de commerce, que le Premier Consul refusa, convaincu que les
manufactures françaises, récemment créées, ne pouvaient vivre sans une
forte protection. Néanmoins, les manufacturiers anglais étaient
satisfaits, parce que la contrebande leur ouvrait encore d'assez grands
débouchés. Mais le haut commerce de Londres, effrayé de la concurrence
dont le menaçaient les pavillons français, espagnol, hollandais, génois,
reparus sur les mers, privé des bénéfices des emprunts, lié avec MM.
Pitt, Windham, Grenville, le haut commerce de Londres devint hostile,
plus hostile que l'aristocratie anglaise elle-même. Il avait d'intimes
relations avec la Hollande, et se plaignit vivement de l'empire que la
France exerçait sur cette contrée. Une contre-révolution s'étant faite
en Suisse, par la bonne foi même du Premier Consul, trop pressé
d'évacuer cette contrée, il fallut y rentrer. Ce fut un nouveau
prétexte. Bientôt le déchaînement fut au comble; et le parti de la
guerre, composé du haut commerce, ayant à sa tête M. Pitt, absent du
Parlement, et les Grenville, présents à toutes les discussions, poussa
visiblement à une rupture. La presse britannique se livra au plus
affreux déchaînement. La presse des émigrés français en profita pour
dépasser de beaucoup toutes les violences des feuilles anglaises.
Malheureusement un ministère faible, voulant la paix, mais craignant le
parti de la guerre, effrayé du bruit qui s'élevait à l'occasion de la
Suisse, commit la faute de contremander l'évacuation de Malte. Dès cet
instant, la paix fut irrévocablement sacrifiée; car cette riche proie de
Malte une fois indiquée à l'ambition anglaise, il n'était plus possible
de la lui refuser. La promptitude et la modération de l'intervention
française en Suisse, ayant fait évanouir le grief qu'on en tirait, le
cabinet britannique aurait bien voulu évacuer Malte; mais il ne l'osait
plus. Le Premier Consul le somma, dans le langage de la justice et de
l'orgueil blessé, d'exécuter le traité d'Amiens; et, de sommations en
sommations, on fut conduit à la déplorable rupture que nous venons de
raconter.
Ainsi l'aristocratie commerciale anglaise, bien plus active en cette
circonstance que la vieille aristocratie nobiliaire, liguée avec les
ambitieux du parti tory, aidée des émigrés français, mal contenue par un
ministère débile, cette aristocratie commerciale et ses associés,
excitant, provoquant un caractère impétueux, plein du double sentiment
de sa force et de la justice de sa cause, tels sont les véritables
auteurs de la guerre. Nous croyons être véridiques et justes en les
signalant sous ces traits à la postérité, qui, du reste, pèsera nos
torts à tous, dans des balances plus sûres que les nôtres, plus sûres,
nous en convenons, parce qu'elle les tiendra d'une main froide et
insensible.
FIN DU LIVRE SEIZIÈME.
LIVRE DIX-SEPTIÈME.
CAMP DE BOULOGNE.
Message du Premier Consul aux grands corps de l'État, et réponse
à ce message. -- Paroles de M. de Fontanes. -- Violences de la
marine anglaise à l'égard du commerce français. -- Représailles.
-- Les communes et les départements, par un mouvement spontané,
offrent au gouvernement des bateaux plats, des frégates, des
vaisseaux de ligne. -- Enthousiasme général. -- Ralliement de la
marine française dans les mers d'Europe. -- État dans lequel la
guerre place les colonies. -- Suite de l'expédition de
Saint-Domingue. -- Invasion de la fièvre jaune. -- Destruction de
l'armée française. -- Mort du capitaine général Leclerc. --
Insurrection des noirs. -- Ruine définitive de la colonie de
Saint-Domingue. -- Retour des escadres. -- Caractère de la guerre
entre la France et l'Angleterre. -- Forces comparées des deux
pays. -- Le Premier Consul se résout hardiment à tenter une
descente. -- Il la prépare avec une activité extraordinaire. --
Constructions dans les ports, et dans le bassin intérieur des
rivières. -- Formation de six camps de troupes, depuis le Texel
jusqu'à Bayonne. -- Moyens financiers. -- Le Premier Consul ne
veut pas recourir à l'emprunt. -- Vente de la Louisiane. --
Subsides des alliés. -- Concours de la Hollande, de l'Italie et
de l'Espagne. -- Incapacité de l'Espagne. -- Le Premier Consul la
dispense de l'exécution du traité de Saint-Ildephonse, à
condition d'un subside. -- Occupation d'Otrante et du Hanovre. --
Manière de penser de toutes les puissances, au sujet de la
nouvelle guerre. -- L'Autriche, la Prusse, la Russie. -- Leurs
anxiétés et leurs vues. -- La Russie prétend limiter les moyens
des puissances belligérantes. -- Elle offre sa médiation, que le
Premier Consul accepte avec un empressement calculé. --
L'Angleterre répond froidement aux offres de la Russie. --
Pendant ces pourparlers, le Premier Consul part pour un voyage
sur les côtes de France, afin de presser les préparatifs de sa
grande expédition. -- Madame Bonaparte l'accompagne. -- Le
travail le plus actif mêlé à des pompes royales. -- Amiens,
Abbeville, Boulogne. -- Moyens imaginés par le Premier Consul,
pour transporter une armée de Calais à Douvres. -- Trois espèces
de bâtiments. -- Leurs qualités et leurs défauts. -- Flottille de
guerre et flottille de transport. -- Immense établissement
maritime élevé à Boulogne par enchantement. -- Projet de
concentrer deux mille bâtiments à Boulogne, quand les
constructions auront été achevées dans les ports et les rivières.
-- Préférence donnée à Boulogne sur Dunkerque et Calais. -- Le
détroit, ses vents et ses courants. -- Creusement des ports de
Boulogne, Étaples, Wimereux et Ambleteuse. -- Ouvrages destinés à
protéger le mouillage. -- Distribution des troupes le long de la
mer. -- Leurs travaux et leurs exercices militaires. -- Le
Premier Consul, après avoir tout vu et tout réglé, quitte
Boulogne, pour visiter Calais, Dunkerque, Ostende, Anvers. --
Projets sur Anvers. -- Séjour à Bruxelles. -- Concours dans cette
ville des ministres, des ambassadeurs, des évêques. -- Le
cardinal Caprara en Belgique. -- Voyage à Bruxelles de M.
Lombard, secrétaire du roi de Prusse. -- Le Premier Consul
cherche à rassurer le roi Frédéric-Guillaume par de franches
communications. -- Retour à Paris. -- Le Premier Consul veut en
finir de la médiation de la Russie, et annonce une guerre à
outrance contre l'Angleterre. -- Il veut enfin obliger l'Espagne
à s'expliquer, et à exécuter le traité de Saint-Ildephonse, en
lui laissant le choix des moyens. -- Conduite étrange du prince
de la Paix. -- Le Premier Consul fait une démarche auprès du roi
d'Espagne, pour lui dénoncer ce favori et ses turpitudes. --
Triste abaissement de la cour d'Espagne. -- Elle se soumet, et
promet un subside. -- Continuation des préparatifs de Boulogne.
-- Le Premier Consul se dispose à exécuter son entreprise dans
l'hiver de 1803. -- Il se crée un pied-à-terre près de Boulogne,
au Pont-de-Briques, et y fait des apparitions fréquentes. --
Réunion dans la Manche de toutes les divisions de la flottille.
-- Brillants combats des chaloupes canonnières contre des bricks
et des frégates. -- Confiance acquise dans l'expédition. --
Intime union des matelots et des soldats. -- Espérance d'une
exécution prochaine. -- Événements imprévus qui rappellent un
moment l'attention du Premier Consul sur les affaires
intérieures.
[En marge: Juin 1803.]
[En marge: Le renouvellement de la guerre imputé en France à
l'Angleterre seule.]
Le goût de la guerre qu'on devait naturellement supposer au Premier
Consul, l'aurait rendu suspect à l'opinion publique en France, et fait
accuser peut-être de trop de précipitation à rompre, si l'Angleterre,
par la violation manifeste du traité d'Amiens, ne s'était chargée de le
justifier complétement. Mais il était évident, pour tous les esprits,
qu'elle n'avait pas résisté à la tentation de s'approprier Malte, et de
se procurer ainsi une compensation peu légitime de notre grandeur. On
acceptait donc la rupture comme une nécessité d'honneur et d'intérêt,
bien qu'on ne se fît aucune illusion sur ses conséquences. On savait que
la guerre avec l'Angleterre pouvait toujours devenir la guerre avec
l'Europe; que sa durée était aussi incalculable que son étendue, car il
n'était pas facile d'aller la terminer à Londres, comme on allait
terminer aux portes de Vienne une querelle avec l'Autriche. Elle devait
porter de plus un dommage mortel au commerce, car les mers ne pouvaient
manquer d'être bientôt fermées. Cependant deux considérations en
diminuaient beaucoup le chagrin pour la France. Sous un chef tel que
Napoléon, la guerre n'était plus le signal de nouveaux désordres
intérieurs, et on se flattait, en outre, d'assister peut-être à quelque
merveille de son génie, qui terminerait d'un seul coup la longue
rivalité des deux nations.
[En marge: Franches communications diplomatiques faites aux grands corps
de l'État.]
[En marge: Réponse des corps de l'État.]
Le Premier Consul, qui en cette occasion voulut garder de grands
ménagements pour l'opinion publique, se conduisit comme on aurait pu le
faire dans le gouvernement représentatif le plus anciennement établi. Il
convoqua le Sénat, le Corps Législatif, le Tribunat, et leur communiqua
les pièces de la négociation qui méritaient d'être connues. Il pouvait,
en effet, se dispenser de toute dissimulation, car, sauf quelques
mouvements de vivacité, il n'avait au fond rien à se reprocher. Ces
trois corps de l'État répondirent à la démarche du Premier Consul, par
l'envoi de députations, chargées d'apporter au gouvernement
l'approbation la plus complète. Un homme qui excellait dans cette
éloquence étudiée et solennelle, qui sied bien à la tête des grandes
assemblées, M. de Fontanes, récemment introduit dans le Corps Législatif
par l'influence de la famille Bonaparte, vint exprimer au Premier Consul
les sentiments de ce corps, et le fit en termes dignes d'être recueillis
par l'histoire.
[En marge: Belles paroles de M. de Fontanes.]
«La France, dit-il, est prête encore à se couvrir de ces armes qui ont
vaincu l'Europe... Malheur au gouvernement ambitieux qui voudrait nous
rappeler sur le champ de bataille, et qui, enviant à l'humanité un si
court intervalle de repos, la replongerait dans les calamités dont elle
est à peine sortie!.... L'Angleterre ne pourrait plus dire qu'elle
défend les principes conservateurs de la société menacée dans ses
fondements; c'est nous qui pourrons tenir ce langage, si la guerre se
rallume; c'est nous qui vengerons alors les droits des peuples et la
cause de l'humanité, en repoussant l'injuste attaque d'une nation qui
négocie pour tromper, qui demande la paix pour recommencer la guerre, et
ne signe de traités que pour les rompre.... N'en doutons pas, si le
signal est une fois donné, la France se ralliera par un mouvement
unanime autour du héros qu'elle admire. Tous les partis qu'il tient en
silence autour de lui, ne disputeront plus que de zèle et de courage.
Tous sentent qu'ils ont besoin de son génie, et reconnaissent que seul
il peut porter le poids et la grandeur de nos nouvelles destinées....
«Citoyen Premier Consul, le peuple français ne peut avoir que de
grandes pensées et des sentiments héroïques comme les vôtres. Il a
vaincu pour avoir la paix; il la désire comme vous, mais comme vous il
ne craindra jamais la guerre. L'Angleterre, qui se croit si bien
protégée par l'Océan, ne sait-elle pas que le monde voit quelquefois
paraître des hommes rares, dont le génie exécute ce qui, avant eux,
paraissait impossible? Et si l'un de ces hommes avait paru, devrait-elle
le provoquer imprudemment, et le forcer à obtenir de sa fortune tout ce
qu'il a droit d'en attendre? Un grand peuple est capable de tout avec un
grand homme, dont il ne peut jamais séparer sa gloire, ses intérêts et
son bonheur.»
[En marge: Les Anglais courent sur le commerce français avant aucune
déclaration régulière de guerre.]
[En marge: Le Premier Consul fait arrêter tous les Anglais voyageant en
France.]
À ce langage brillant et apprêté, on ne pouvait plus sans doute
reconnaître l'enthousiasme de quatre-vingt-neuf, mais on y sentait la
confiance immense que tout le monde éprouvait pour le héros qui avait en
main les destinées de la France, et duquel on attendait l'humiliation
ardemment désirée de l'Angleterre. Une circonstance, d'ailleurs facile à
prévoir, accrut singulièrement l'indignation publique. Presque au moment
du départ des deux ambassadeurs, et avant toute manifestation régulière,
on apprit que les vaisseaux de la marine royale anglaise couraient sur
le commerce français. Deux frégates avaient enlevé, dans la baie
d'Audierne, des vaisseaux marchands qui cherchaient un refuge à Brest.
Bientôt à ces premiers actes vinrent s'en ajouter beaucoup d'autres,
dont la nouvelle arriva de tous les ports. C'était une violence peu
conforme au droit des gens. Il y avait une stipulation formelle à ce
sujet dans le dernier traité signé entre l'Amérique et la France (30
septembre 1800,--art. 8); il n'y avait rien de pareil, il est vrai, dans
le traité d'Amiens. Ce traité ne stipulait, en cas de rupture, aucun
délai pour commencer les hostilités contre le commerce. Mais ce délai
résultait des principes moraux du droit des gens, placés bien au-dessus
de toutes les stipulations écrites des nations. Le Premier Consul, que
cette situation nouvelle ramenait à toute l'ardeur de son caractère,
voulut user de représailles à l'instant même, et rédigea un arrêté par
lequel il déclarait prisonniers de guerre, tous les Anglais voyageant en
France, au moment de la rupture. Puisqu'on voulait, disait-il, faire
retomber sur de simples marchands, innocents de la politique de leur
gouvernement, les conséquences de cette politique, il était autorisé à
rendre la pareille, et à s'assurer des moyens d'échange, en constituant
prisonniers les sujets britanniques, actuellement arrêtés sur le sol
français. Cette mesure, quoique motivée par la conduite de la
Grande-Bretagne, présentait cependant un caractère de rigueur qui
pouvait inquiéter l'opinion publique, et faire craindre le retour des
violences de la dernière guerre. M. Cambacérès insista fortement auprès
du Premier Consul, et obtint la modification des dispositions projetées.
Grâce à ses efforts ces dispositions ne s'appliquèrent qu'aux sujets
britanniques qui servaient dans les milices, ou qui avaient une
commission quelconque de leur gouvernement. Du reste, ils ne furent pas
enfermés, mais simplement prisonniers sur parole, dans diverses places
de guerre.
[En marge: Élan général en France, et empressement à faire des dons
volontaires pour la construction des bateaux plats.]
Une vive commotion fut bientôt imprimée à toute la France. Depuis le
dernier siècle, c'est-à-dire depuis que la marine anglaise avait paru
prendre l'avantage sur la nôtre, l'idée de terminer par une invasion la
rivalité maritime des deux peuples, était entrée dans tous les esprits.
Louis XVI et le Directoire avaient fait des préparatifs de descente. Le
Directoire notamment avait entretenu, pendant plusieurs années, un
certain nombre de bateaux plats sur les côtes de la Manche, et on doit
se souvenir qu'en 1801, un peu avant la signature des préliminaires de
paix, l'amiral Latouche-Tréville avait repoussé les efforts réitérés de
Nelson, pour enlever à l'abordage la flottille de Boulogne. C'était une
sorte de tradition devenue populaire, qu'avec des bateaux plats on
pouvait transporter une armée de Calais à Douvres. Par un mouvement tout
à fait électrique, les départements et les grandes villes, chacun
suivant ses moyens, offrirent au gouvernement des bateaux plats, des
corvettes, des frégates, même des vaisseaux de ligne. Le département du
Loiret fut saisi le premier de cette patriotique pensée. Il s'imposa une
somme de 300 mille francs pour construire et armer une frégate de 30
canons. À ce signal, les communes, les départements, et même les
corporations répondirent par un élan universel. Les maires de Paris
ouvrirent des souscriptions, couvertes bientôt d'une multitude de
signatures. Parmi les modèles de bateaux proposés par la marine, il y
en avait de dimensions différentes, coûtant depuis 8 mille jusqu'à 30
mille francs. Chaque localité pouvait, par conséquent, proportionner son
zèle à ses moyens. De petites villes, telles que Coutances, Bernay,
Louviers, Valogne, Foix, Verdun, Moissac, donnaient de simples bateaux
plats, de la première ou de la seconde dimension. Les villes plus
considérables votaient des frégates, et même des vaisseaux de haut bord.
Paris vota un vaisseau de cent vingt canons, Lyon un vaisseau de cent,
Bordeaux de quatre-vingts, Marseille de soixante-quatorze. Ces dons des
grandes villes étaient indépendants de ceux que faisaient les
départements; ainsi quoique Bordeaux eût offert un vaisseau de
quatre-vingts, le département de la Gironde souscrivait pour 1,600 mille
francs employables en constructions navales. Quoique Lyon eût donné un
vaisseau de cent canons, le département du Rhône y ajoutait un don
patriotique montant au huitième de ses contributions. Le département du
Nord joignait un million au fonds voté par la ville de Lille. Les
départements s'imposaient, en général, depuis 2 à 300 mille francs,
jusqu'à 900 mille francs et un million. Quelques-uns apportaient leur
concours en marchandises du pays propres à la marine. Le département de
la Côte d'Or faisait hommage à l'État de 100 pièces de canon de gros
calibre, qui devaient être fondues au Creuzot. Le département de
Lot-et-Garonne délibérait une addition de 5 centimes à ses contributions
directes, pendant les exercices de l'an XI et de l'an XII, pour être
employés en toiles à voile achetées dans le pays. La République
italienne, imitant cet élan, offrait au Premier Consul quatre millions
de livres milanaises, pour construire deux frégates, appelées l'une _le
Président_, l'autre _la République italienne_, plus douze chaloupes
canonnières, portant le nom des douze départements italiens. Les grands
corps de l'État ne voulurent pas rester en arrière, et le Sénat donna
sur sa dotation un vaisseau de cent vingt canons. De simples maisons de
commerce, comme la maison Barillon, des employés des finances, tels que
les receveurs-généraux, par exemple, offrirent des bateaux plats. Une
semblable ressource n'était pas à dédaigner, car on ne pouvait guère
l'évaluer à moins de 40 millions. Comparée à un budget de 500 millions,
elle avait une véritable importance. Jointe au prix de la Louisiane, qui
était de 60 millions, à divers subsides obtenus des alliés, à
l'augmentation naturelle du produit des impôts, elle allait dispenser le
gouvernement de s'adresser à la ressource coûteuse, et presque
impossible à cette époque, de l'emprunt en rentes.
[En marge: On construit sur les bords de toutes les rivières.]
Nous ferons bientôt connaître avec détail la création de cette
flottille, capable de porter 150 mille hommes, 400 bouches à feu, 10
mille chevaux, et qui faillit un instant opérer la conquête de
l'Angleterre. Pour le présent, il suffira de dire que la condition
imposée par la marine à ces bateaux plats de toute dimension, était de
ne pas tirer plus de 6 à 7 pieds d'eau. Désarmés, ils n'en tiraient pas
plus de 3 ou 4. Ils pouvaient donc flotter sur toutes nos rivières, et
les descendre jusqu'à leur embouchure, pour être ensuite réunis dans les
ports de la Manche, en longeant les côtes. C'était un grand avantage,
car nos ports n'auraient pu suffire, faute de chantiers, de bois, et
d'ouvriers, à la construction de 1,500 ou 2 mille bâtiments, qu'il
fallait achever en quelques mois. En construisant dans l'intérieur, la
difficulté était levée. Les bords de la Gironde, de la Loire, de la
Seine, de la Somme, de l'Oise, de l'Escaut, de la Meuse, du Rhin, se
couvrirent de chantiers improvisés. Les ouvriers du pays, dirigés par
des contre-maîtres de la marine, suffirent parfaitement à ces
singulières créations, qui d'abord étonnèrent la population, quelquefois
lui fournirent des sujets de raillerie, mais qui bientôt néanmoins
devinrent pour l'Angleterre une cause d'alarmes sérieuses. À Paris,
depuis la Râpée jusqu'aux Invalides, il y avait quatre-vingt-dix
chaloupes canonnières sur chantier, à la construction desquelles étaient
employés plus de mille travailleurs.
[En marge: Dispersion des flottes françaises aux Antilles.]
Le premier soin à prendre à l'occasion de la nouvelle guerre avec
l'Angleterre, c'était de rallier notre marine, répandue dans les
Antilles, et occupée à faire rentrer nos colonies sous l'autorité de la
métropole. C'est à quoi le Premier Consul avait pensé tout d'abord. Il
s'était pressé de rappeler nos escadres, en leur ordonnant de laisser à
la Martinique, à la Guadeloupe, à Saint-Domingue, tout ce qu'elles
pourraient en hommes, munitions et matériel. Les frégates et les
bâtiments légers devaient rester seuls en Amérique. Mais il ne fallait
pas s'abuser. La guerre avec l'Angleterre, si elle ne pouvait pas nous
enlever les petites Antilles, telles que la Guadeloupe et la Martinique,
devait nous faire perdre la plus précieuse de toutes, celle à la
conservation de laquelle on avait sacrifié une armée, nous voulons
parler de Saint-Domingue.
[En marge: Suite de l'expédition de Saint-Domingue.]
On a vu le capitaine général Leclerc, après des opérations bien
conduites et une assez grande perte d'hommes, devenu maître de la
colonie, pouvant même se flatter de l'avoir rendue à la France, et
Toussaint retiré dans son habitation d'Ennery, regardant le mois d'août
comme le terme du règne des Européens sur la terre d'Haïti. Ce terrible
noir prédisait juste, en prévoyant le triomphe du climat d'Amérique sur
les soldats de l'Europe. Mais il ne devait pas jouir de ce triomphe, car
il était destiné à succomber lui-même sous la rigueur de notre ciel.
Tristes représailles de la guerre des races, acharnées à se disputer les
régions de l'équateur!
[En marge: Subite invasion de la fièvre jaune.]
À peine l'armée commençait-elle à s'établir qu'un fléau fréquent dans
ces régions, mais plus meurtrier cette fois que jamais, vint frapper les
nobles soldats de l'armée du Rhin et de l'Égypte, transportés aux
Antilles. Soit que le climat, par un arrêt inconnu de la Providence, fût
cette année plus destructeur que de coutume, soit que son action fût
plus grande sur des soldats fatigués, accumulés en nombre considérable,
formant un foyer d'infection plus puissant, la mort sévit avec une
rapidité et une violence effrayantes. Vingt généraux furent enlevés
presque en même temps; les officiers et les soldats succombèrent par
milliers. Aux vingt-deux mille hommes arrivés en plusieurs expéditions,
dont cinq mille avaient été mis hors de combat, cinq mille atteints de
diverses maladies, le Premier Consul avait ajouté, vers la fin de 1802,
une dizaine de mille hommes encore. Les nouveaux arrivés surtout furent
frappés au moment même du débarquement. Quinze mille hommes au moins
périrent en deux mois. L'armée resta réduite à neuf ou dix mille
soldats, acclimatés, il est vrai, mais la plupart convalescents, et peu
propres à reprendre immédiatement les armes.
[En marge: Joie et menées de Toussaint Louverture à l'apparition du
fléau.]
[En marge: Arrestation de Toussaint Louverture ordonnée par le général
Leclerc.]