l'éclat qu'ils avaient fait lors des événements de la Suisse, soit en
retenant Malte, soit en répondant à une phrase altière du Premier Consul
par un message au Parlement. Ils auraient bien voulu trouver un
expédient pour se tirer d'embarras; mais malheureusement ils s'étaient
mis dans une situation où tout ce qui ne serait pas la conquête
définitive de Malte, devait paraître insuffisant en Angleterre, et
provoquer un déchaînement sous lequel ils succomberaient. Quant à Malte,
il n'y avait aucune espérance de l'obtenir du Premier Consul.
[En marge: Moyen terme imaginé par M. de Talleyrand.]
M. de Talleyrand, pour venir à leur secours, leur insinua qu'une
convention dans laquelle on accorderait, par exemple, l'évacuation de la
Suisse et de la Hollande, pour prix de l'évacuation de Malte, dans
laquelle on s'engagerait à respecter l'intégrité de l'empire turc,
serait peut-être un moyen de calmer l'opinion publique en Angleterre, et
de dissiper ses ombrages.
[En marge: Avril 1803.]
[En marge: Il faut Malte aux ministres anglais pour se présenter devant
le Parlement.]
[En marge: Propositions des ministres britanniques.]
Cette proposition ne répondait pas aux désirs des ministres anglais, car
Malte était la condition absolue que leur avaient imposée les
dominateurs de leur faiblesse. Il fallait, ou satisfaire la convoitise
éveillée par leur faute, ou succomber en plein Parlement. Cependant ils
sentaient bien qu'ils finiraient par se couvrir de ridicule aux yeux de
l'Angleterre, de la France et de l'Europe, s'ils continuaient à rester
dans une position équivoque, n'osant pas dire ce qu'ils voulaient. Ils
produisirent enfin leurs prétentions le 13 avril (1803). Le Premier
Consul leur donnant des inquiétudes sur l'Égypte, il leur fallait,
disaient-ils, la possession de Malte, comme moyen de surveillance
capable de les rassurer. Ils offraient deux hypothèses: ou la possession
par l'Angleterre des forts de l'île à perpétuité, en laissant le
gouvernement civil à l'ordre; ou bien, cette possession pour dix ans, à
la condition, au bout des dix ans, de rendre les forts non à l'ordre,
mais aux Maltais eux-mêmes. Dans les deux cas, la France s'obligerait à
seconder une négociation avec le roi de Naples, pour obtenir de ce
prince qu'il cédât à l'Angleterre l'île de Lampedouse, peu éloignée de
celle de Malte, dans le but avoué d'y créer un établissement maritime.
[En marge: Lord Withworth s'adresse à Joseph Bonaparte pour le faire
concourir au maintien de la paix.]
[En marge: Résistance du Premier Consul aux instances de Joseph et de M.
de Talleyrand.]
Lord Withworth essaya de faire agréer ces demandes à M. de Talleyrand,
et s'adressa même au frère du Premier Consul, Joseph, qui ne redoutait
pas moins que M. de Talleyrand les chances d'une lutte désespérée, dans
laquelle il faudrait risquer peut-être toute la grandeur des Bonaparte.
Joseph promit de s'employer auprès de son frère, mais sans grande
espérance de réussir. La seule proposition qui lui parut avoir chance de
succès auprès du Premier Consul, c'était de laisser quelque temps, mais
peu de temps, la possession des forteresses de Malte aux Anglais, en
maintenant l'existence de l'ordre avec grand soin, pour qu'on pût lui
rendre bientôt ces forteresses, et d'accorder à la France en
compensation la reconnaissance immédiate des nouveaux États d'Italie. En
conséquence, Joseph et M. de Talleyrand tentèrent les plus grands
efforts pour décider le Premier Consul. Ils faisaient valoir auprès de
lui le maintien de l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, comme témoignage
certain aux yeux du public, que l'occupation des forts serait
temporaire, et comme sauvant par ce moyen la dignité du gouvernement
français. Le Premier Consul montra une opiniâtreté invincible. Tous ces
tempéraments lui parurent au-dessous de son caractère. Il dit que mieux
vaudrait abandonner purement et simplement l'île de Malte aux Anglais;
que ce serait une sorte de dédommagement, accordé volontairement à
l'Angleterre, pour les prétendus empiétements de la France depuis la
paix d'Amiens; que la concession, ainsi expliquée, aurait quelque chose
de franc, de net, et offrirait plutôt l'apparence d'une justice
volontairement accordée, que l'apparence d'une faiblesse; qu'au
contraire, la possession de Malte accordée en réalité (car les forts
étaient toute l'île, et quelques années étaient la perpétuité), accordée
en réalité, mais dissimulée, serait indigne de lui; que personne ne s'y
tromperait, et que, dans les efforts même qu'il ferait pour dissimuler
cette concession, on reconnaîtrait le sentiment de sa propre
faiblesse.--Non, dit-il, ou Malte ou rien! Mais Malte, c'est la
domination de la Méditerranée. Or personne ne croira que je consente à
donner la domination de la Méditerranée aux Anglais, sans avoir peur de
me mesurer avec eux. Je perds donc à la fois la plus importante mer du
monde, et l'opinion de l'Europe, qui croit à mon énergie, qui la croit
supérieure à tous les dangers.--Mais, répondait M. de Talleyrand, après
tout, les Anglais tiennent Malte, et en rompant vous ne la leur arrachez
pas.--Oui, répliquait le Premier Consul, mais je ne céderai pas sans
combat un immense avantage; je le disputerai les armes à la main, et
j'espère amener les Anglais à un tel état, qu'ils seront forcés de
rendre Malte, et mieux encore; sans compter que, si j'arrive à Douvres,
c'en est fini de ces tyrans des mers. D'ailleurs, puisqu'il faut
combattre tôt ou tard, avec un peuple auquel la grandeur de la France
est insupportable, eh bien! mieux vaut aujourd'hui que plus tard.
L'énergie nationale n'est pas émoussée par une longue paix; je suis
jeune, les Anglais ont tort, plus tort qu'ils n'auront jamais; j'aime
mieux en finir. Malte ou rien, répétait-il sans cesse; mais je suis
résolu, ils n'auront pas Malte.--
Cependant le Premier Consul consentit à ce que l'on négociât la cession
aux Anglais de Lampedouse, ou de toute autre petite île dans le nord de
l'Afrique, à condition toutefois qu'ils évacueraient Malte
immédiatement.--Qu'ils se donnent, disait-il, une relâche dans la
Méditerranée, à la bonne heure. Mais je ne veux pas qu'ils aient deux
Gibraltar dans cette mer, un à l'entrée, un au milieu.--
[En marge: Conduite inconvenante de lord Withworth, et patience de M. de
Talleyrand.]
Cette réponse causa le plus grand désappointement à lord Withworth, et
d'accommodant qu'il s'était montré d'abord, quand il avait l'espérance
de réussir, il devint roide, hautain, et presque inconvenant. Mais M. de
Talleyrand s'était promis de tout supporter, pour prévenir ou retarder
au moins la rupture. Lord Withworth dit à M. de Talleyrand que, si le
Premier Consul mettait son honneur où il ne devait pas le mettre, peu
importait à l'Angleterre; qu'elle n'était pas l'un de ces petits États
auxquels il pouvait dicter ses volontés, et faire subir toutes ses
manières d'entendre l'honneur et la politique. M. de Talleyrand répondit
avec calme et dignité, que l'Angleterre, de son côté, n'avait pas le
droit, sous prétexte de défiance, d'exiger l'abandon de l'un des points
les plus importants du globe; qu'il n' y avait pas de puissance au monde
qui pût imposer aux autres les conséquences de ses soupçons, fondés ou
non; que ce serait là une manière fort commode de faire des conquêtes,
et qu'il n'y aurait dès lors qu'à dire qu'on avait des inquiétudes, pour
être autorisé à mettre la main sur une partie de la terre.
[En marge: Mai 1803.]
[En marge: Le cabinet britannique se résout à la guerre.]
Lord Withworth communiqua cette réponse au cabinet anglais, qui, se
voyant placé entre l'évacuation de Malte, ce qu'il regardait comme sa
chute, ou la guerre, prit la coupable résolution de préférer la guerre,
la guerre contre le seul homme qui pût faire courir à l'Angleterre de
graves périls. Une fois cette résolution prise, le cabinet pensa qu'il
fallait, pour plaire davantage au parti sous la domination duquel il
était placé, être brusque, arrogant, prompt à rompre. On enjoignit à
lord Withworth d'exiger l'occupation de Malte au moins pour dix ans, la
cession de l'île de Lampedouse, l'évacuation immédiate de la Suisse et
de la Hollande, une indemnité précise et déterminée en faveur du roi de
Piémont, et d'offrir, à titre de compensation, la reconnaissance des
États italiens. À ces ordres envoyés à l'ambassadeur, on ajouta
l'injonction de prendre immédiatement ses passe-ports, si les conditions
de l'Angleterre n'étaient pas acceptées.
La dépêche était du 23 avril, elle arriva le 25 à Paris. Le 2 mai était
le terme fatal. Lord Withworth essaya quelques tentatives
d'accommodement auprès de M. de Talleyrand, car lui-même était effrayé
de cette rupture. M. de Talleyrand, de son côté, s'attachait à lui faire
entendre qu'il n'y avait aucun espoir d'obtenir Malte, ni pour dix ans,
ni pour moins, et qu'il fallait songer à un autre arrangement. Mais il
s'appliquait en même temps, par la tournure de ses réponses, à éviter
une conclusion immédiate. Lord Withworth, entrant tout à fait dans ses
intentions, était résolu à ne pas devancer le terme du 2 mai. Il n'y
avait pas un homme en effet, quelque hardi qu'il fût, qui n'entrevît
avec effroi les conséquences d'une telle guerre. Il n'y avait
d'inébranlables dans ce conflit, que les ministres anglais voulant
sauver à tout prix leur triste existence, et le Premier Consul, bravant
toutes les chances d'une lutte épouvantable, afin de soutenir l'honneur
de son gouvernement, et la prépondérance de la France dans la
Méditerranée. Lord Withworth et M. de Talleyrand atteignirent donc le
septième jour sans rompre.
[En marge: Lord Withworth demande ses passe-ports.]
[En marge: Nouvelle proposition consistant à mettre Malte en dépôt dans
les mains de la Russie.]
Enfin le 2 mai lord Withworth, n'osant pas manquer aux ordres de sa
cour, demanda ses passe-ports. M. de Talleyrand, pour gagner encore un
peu de temps, lui répondit qu'il allait soumettre au Premier Consul
cette demande de passe-ports, le pria de nouveau de ne rien brusquer,
lui affirmant que peut-être, à force de chercher, on trouverait un mode
imprévu d'arrangement. M. de Talleyrand vit le Premier Consul, conféra
long-temps avec lui, et de cette conférence sortit une proposition
nouvelle, et assez ingénieuse. Elle consistait à remettre l'île de Malte
dans les mains de l'empereur de Russie, et de l'y laisser en dépôt, en
attendant la conclusion des différends survenus entre la France et
l'Angleterre. Une telle combinaison devait ôter aux Anglais tout
prétexte de défiance, car la loyauté du jeune empereur ne pouvait être
contestée, et cela le constituait juge du différend. Par une sorte d'à
propos, ce prince venait d'écrire, en réponse aux communications du
Premier Consul, qu'il était tout prêt à offrir sa médiation, si c'était
un moyen de prévenir la guerre; et le roi de Prusse, partageant son
désir, s'était joint à lui pour faire la même offre. On était donc bien
sûr de trouver ces deux monarques disposés à se charger du fardeau
d'une médiation. S'y refuser, c'était prouver qu'on n'avait de craintes
ni sur Malte, ni sur l'Égypte, puisqu'un dépositaire impartial ne
rassurait pas, mais qu'on voulait une conquête pour la nation, et un
argument pour le Parlement.
M. de Talleyrand, heureux d'avoir trouvé un tel expédient, se rendit
auprès de lord Withworth, pour l'engager à différer son départ, et
l'inviter à transmettre la nouvelle proposition à son cabinet. Les
ordres que cet ambassadeur avait reçus étaient si positifs, qu'il
n'osait y manquer. Cependant il se laissa ébranler par la crainte de
faire une démarche peut-être irréparable, en prenant immédiatement ses
passe-ports. Il envoya donc un courrier à Londres pour transmettre les
dernières offres du cabinet français, et s'excuser du délai qu'il
s'était permis d'apporter à l'exécution des ordres de sa cour.
[En marge: L'Angleterre refuse le dépôt proposé, et demande à garder
Malte au moyen d'un article secret.]
M. de Talleyrand envoya également un courrier extraordinaire au général
Andréossy, qui ne voyait plus les ministres anglais depuis leurs
dernières communications, et lui ordonna d'essayer auprès d'eux une
démarche décisive. Le général Andréossy n'y manqua pas, et leur fit
entendre la voix d'un honnête homme. Si ce n'était pas Malte qu'on
voulait acquérir, au mépris des traités, on ne pouvait avoir aucun motif
de refuser le dépôt de ce gage précieux, dans des mains puissantes,
désintéressées et parfaitement sûres. M. Addington parut ébranlé; car,
au fond, il souhaitait une solution pacifique. Ce chef de cabinet disait
assez naïvement qu'il désirait être éclairé, exprimait le regret de ne
pas l'être assez pour une conjoncture aussi grave, et restait suspendu
entre la double crainte de commettre une faiblesse, ou de provoquer une
guerre funeste. Lord Hawkesbury, plus ambitieux, plus ferme, se montra
inébranlable. Le cabinet, après en avoir délibéré, refusa la
proposition. On voulait satisfaire l'ambition nationale, et rendre Malte
même à un tiers désintéressé, c'était manquer le but. D'ailleurs, la
rendre à ce tiers désintéressé, c'était probablement la perdre pour
jamais; car on savait bien qu'il n'y avait pas d'arbitre au monde qui
pût donner gain de cause à l'Angleterre dans une pareille question. On
employa, pour colorer le refus de cette dernière proposition, un
argument tout à fait mensonger. On avait, disait-on, la certitude que la
Russie n'accepterait pas la mission, dont on voulait la charger. Or le
contraire était certain, car la Russie venait d'offrir sa médiation; et
un peu plus tard, en apprenant la dernière proposition du gouvernement
français, elle se hâta de déclarer qu'elle y consentait, malgré les
dangers attachés au dépôt qu'il s'agissait de remettre en ses mains.
Cependant les ministres anglais voulurent se réserver une dernière
chance d'obtenir Malte, et imaginèrent un expédient qui n'était pas
acceptable. Jugeant le Premier Consul d'après eux-mêmes, ils crurent
qu'il ne refusait Malte que par crainte de l'opinion publique. Ils
proposèrent donc, en ajoutant quelques articles patents au traité
d'Amiens, de rejeter dans un article secret l'obligation de laisser les
troupes anglaises à Malte. Les articles patents devaient dire que la
Suisse et la Hollande seraient immédiatement évacuées, que le roi de
Sardaigne recevrait une indemnité territoriale, que les Anglais
obtiendraient l'île de Lampedouse, et, en attendant, resteraient à
Malte. L'article secret devait dire que leur séjour à Malte durerait dix
ans.
[En marge: Le Premier Consul rejette l'idée d'un article secret.]
Cette réponse, délibérée le 7 mai, expédiée le même jour, arriva le 9 à
Paris. Le 10, lord Withworth la communiqua par écrit à M. de Talleyrand,
qu'il ne put voir, parce que ce ministre était retenu auprès du Premier
Consul, malade par suite d'une chute de voiture. Quand on fit à celui-ci
la proposition d'un article secret, il la repoussa fièrement, et n'en
voulut entendre parler à aucun prix. À son tour il imagina un dernier
expédient, et qui était une manière adroite de maintenir les deux
ambitions nationales en équilibre, tant sous le rapport des avantages
réels, que sous le rapport des avantages apparents. Cet expédient
consistait à laisser les Anglais à Malte, un espace de temps
indéterminé, mais à condition que les Français, pendant le même espace
de temps, occuperaient le golfe de Tarente. Il y avait à cela d'assez
grands avantages de circonstance. Les ministres anglais gagnaient cette
espèce de gageure qu'ils avaient faite, d'obtenir Malte; les Français
occupaient une position égale sur la Méditerranée; bientôt toutes les
puissances devaient être tentées d'intervenir, et s'efforcer de faire
sortir les Anglais de Malte pour que les Français sortissent du royaume
de Naples. Cependant le Premier Consul ne voulait proposer ce nouvel
arrangement que s'il avait l'espoir de le faire accepter. M. de
Talleyrand eut donc pour instruction d'apporter dans cette dernière
démarche une extrême mesure.
Le lendemain, 11 mai, M. de Talleyrand vit lord Withworth à midi, lui
dit qu'un article secret était inacceptable, car le Premier Consul ne
voulait pas tromper la France sur l'étendue des concessions accordées à
l'Angleterre; que cependant on avait encore une proposition à présenter,
dont le résultat serait de céder Malte, mais à condition d'un équivalent
pour la France. Lord Withworth déclara qu'il ne pouvait admettre que la
proposition envoyée par son cabinet, et qu'après avoir pris sur lui de
différer une première fois son départ, il ne pouvait le retarder une
seconde fois sans une adhésion formelle à ce que demandait son
gouvernement. M. de Talleyrand ne répliqua rien à cette déclaration, et
les deux ministres se quittèrent, fort attristés l'un et l'autre de
n'avoir pu amener un accommodement. Lord Withworth demanda ses
passe-ports pour le lendemain, mais en disant qu'il voyagerait
lentement, et qu'on aurait encore le temps d'écrire à Londres, et de
recevoir une réponse avant qu'il pût s'embarquer à Calais. Il fut
convenu que les ambassadeurs seraient échangés à la frontière, et que
lord Withworth attendrait à Calais que le général Andréossy fût rendu à
Douvres.
[En marge: Départ de lord Withworth.]
La curiosité était grande dans Paris. Une foule empressée assiégeait la
porte de l'hôtel de l'ambassadeur d'Angleterre, pour voir s'il faisait
ses préparatifs de voyage. Le lendemain 12, après avoir attendu encore
toute la journée, et laissé au cabinet français tout le temps possible
pour réfléchir, lord Withworth s'achemina vers Calais, à petites
journées. Le bruit de son départ produisit une vive sensation dans
Paris, et tout le monde entrevit que d'immenses événements allaient
signaler cette nouvelle période de guerre.
[En marge: Départ du général Andréossy.]
M. de Talleyrand avait envoyé un courrier au général Andréossy, pour lui
remettre la nouvelle proposition de laisser occuper Tarente par les
Français, en compensation de l'occupation de Malte par les Anglais.
C'était par M. de Schimmelpennink, ministre de Hollande, que la
proposition devait être faite, non pas au nom de la France, mais comme
une idée personnelle à M. de Schimmelpennink, et du succès de laquelle
il était assuré. L'idée, soumise au cabinet britannique, ne fut point
accueillie, et le général Andréossy dut quitter l'Angleterre. L'anxiété
qui s'était manifestée à Paris, était tout aussi grande à Londres. La
salle du Parlement était sans cesse remplie depuis quelques jours, et
chacun demandait aux ministres des nouvelles de la négociation. Au
moment d'une aussi grande détermination, la fougue belliqueuse était
tombée, et on se surprenait à craindre les conséquences d'une lutte
désespérée. Le peuple de Londres ne souhaitait guère le renouvellement
de la guerre. Le parti Grenville et le haut commerce étaient seuls
satisfaits.
[En marge: Les deux ambassadeurs se séparent à Douvres.]
Le général Andréossy fut accompagné à son départ avec de grands égards
et de visibles regrets. Il parvint à Douvres en même temps que lord
Withworth à Calais, c'est-à-dire le 17 mai. Lord Withworth fut à
l'instant même transporté de l'autre côté du détroit. Il s'empressa de
visiter l'ambassadeur français, le combla de témoignages d'estime, et le
conduisit lui-même à bord du bâtiment qui devait le ramener en France.
Les deux ambassadeurs se séparèrent en présence de la foule émue,
inquiète et attristée. Dans ce moment solennel, les deux nations
semblaient se dire adieu, pour ne plus se revoir qu'après une effroyable
guerre, et le bouleversement du monde. Combien les destinées eussent été
différentes, si, comme l'avait dit le Premier Consul, ces deux
puissances, l'une maritime, l'autre continentale, s'étaient unies et
complétées, pour régler paisiblement les intérêts de l'univers! La
civilisation générale aurait fait des pas plus rapides; l'indépendance
future de l'Europe eut été à jamais assurée; les deux nations n'auraient
pas préparé la domination du Nord sur l'Occident divisé!
Telle fut la triste fin de cette courte paix d'Amiens.
[En marge: Jugement sur les causes de cette rupture.]
Nous ne dissimulons pas la vivacité de nos sentiments nationaux: donner
des torts à la France nous coûterait; mais nous le ferions sans hésiter,
si elle nous semblait en avoir; et nous saurons le faire, quand
malheureusement elle en aura, parce que la vérité est le premier devoir
de l'historien. Cependant, après de longues réflexions sur ce grave
sujet, nous ne pouvons condamner la France, dans ce renouvellement de la
lutte des deux nations. Le Premier Consul, dans cette circonstance, se
conduisit avec une parfaite bonne foi. Il eut, nous l'avouons, des
torts de forme, mais ces torts même il ne les eut pas tous. Il n'en eut
pas un seul quant au fond des choses. Les plaintes de l'Angleterre,
portant sur le changement opéré dans la situation relative des deux
États depuis la paix, étaient sans fondement. En Italie, la République
italienne avait choisi le Premier Consul pour président; mais en réalité
cela ne changeait rien à la dépendance de cette République, qui
n'existait, et ne pouvait exister que par la France. D'ailleurs, cet
événement datait de février, et le traité d'Amiens du mois de mars 1802.
La constitution du royaume d'Étrurie, la cession de la Louisiane et du
duché de Parme à la France, étaient des faits publics avant cette même
époque de mars 1802. Il faut ajouter que l'Angleterre au congrès
d'Amiens avait presque promis la reconnaissance des nouveaux États
d'Italie. La réunion du Piémont était également prévue et avouée, dans
les négociations d'Amiens, puisque le négociateur anglais avait essayé
quelques efforts, pour obtenir une indemnité en faveur du roi de
Piémont. La Suisse, la Hollande n'avaient pas cessé d'être occupées par
nos troupes, soit pendant la guerre, soit pendant la paix, et dans plus
d'un entretien, lord Hawkesbury avait reconnu que notre influence sur
ces États était une conséquence de la guerre; que, pourvu que leur
indépendance fût définitivement reconnue, on n'élèverait aucune plainte.
L'Angleterre ne pouvait donc pas supposer que la France laisserait
accomplir en Suisse ou en Hollande, c'est-à-dire à ses portes, une
contre-révolution sans s'en mêler. Quant aux sécularisations, c'était
un acte obligé par les traités, acte plein de justice, de modération,
exécuté de moitié avec la Russie, consenti par tous les États
d'Allemagne, y compris l'Autriche, renforcé enfin de l'adhésion du roi
d'Angleterre lui-même, qui avait, en qualité de roi de Hanovre, adhéré à
la répartition des indemnités, extrêmement avantageuse pour lui. Qu'y
avait-il donc sur le continent à reprocher à la France? Sa grandeur
seule, grandeur consacrée par les traités, admise par l'Angleterre au
congrès d'Amiens, devenue, il est vrai, plus sensible dans le calme de
la paix, et au milieu de négociations, que son influence et son habileté
décidaient d'une manière irrésistible.
Le reproche de prétendus projets sur l'Égypte était un faux prétexte,
car le Premier Consul n'en avait aucun à cette époque, et le colonel
Sébastiani avait été envoyé seulement comme observateur, dans le but
unique de s'assurer si les Anglais étaient prêts à évacuer Alexandrie.
L'examen des plus secrets documents ne laisse pas le moindre doute à cet
égard.
Sur quoi donc pouvait se fonder l'étrange violation du traité d'Amiens,
relativement à Malte? Il ne faut, pour se l'expliquer, que se remettre
en mémoire les événements écoulés depuis quinze mois.