M. de Talleyrand obtint du Premier Consul qu'il mettrait un frein à son

ressentiment, et que, s'il fallait se résoudre à la guerre, il

laisserait aux Anglais le tort de la provocation. C'était bien

l'intention du Premier Consul, mais il lui était difficile de se

contenir, tant il se sentait blessé. Le message avait été communiqué le

8 mars au Parlement d'Angleterre, et connu le 11 à Paris.

Malheureusement, le surlendemain était un dimanche, jour où l'on

recevait le corps diplomatique aux Tuileries. Une curiosité bien

naturelle y avait attiré tous les ministres étrangers, qui désiraient

voir l'attitude du Premier Consul en cette circonstance, et surtout

celle de l'ambassadeur d'Angleterre. En attendant le moment de

l'audience, le Premier Consul était auprès de madame Bonaparte, dans son

appartement, jouant avec l'enfant qui devait alors être son héritier, et

qui était le nouveau-né de Louis Bonaparte et d'Hortense de Beauharnais.

M. de Rémusat, préfet du palais, annonça que le cercle était formé, et

entre autres noms prononça celui de lord Withworth. Ce nom produisit sur

le Premier Consul une impression visible; il laissa l'enfant dont il

s'occupait, prit brusquement la main de madame Bonaparte, franchit la

porte qui s'ouvrait sur le salon de réception, passa devant les

ministres étrangers qui se pressaient sur ses pas, et alla droit au

représentant de la Grande-Bretagne.--Milord, lui dit-il avec une

agitation extrême, avez-vous des nouvelles d'Angleterre? Et, presque

sans attendre sa réponse, il ajouta: Vous voulez donc la guerre?--Non,

général, répondit avec beaucoup de mesure l'ambassadeur, nous sentons

trop les avantages de la paix.--Vous voulez donc la guerre, continua le

Premier Consul d'une voix très-haute, et de manière à être entendu de

tous les assistants. Nous nous sommes battus dix ans, vous voulez donc

que nous nous battions dix ans encore? Comment a-t-on osé dire que la

France armait? On en a imposé au monde. Il n'y a pas un vaisseau dans

nos ports; tous les vaisseaux capables de servir ont été expédiés à

Saint-Domingue. Le seul armement existant se trouve dans les eaux de la

Hollande, et personne n'ignore depuis quatre mois qu'il est destiné pour

la Louisiane. On a dit qu'il y avait un différend entre la France et

l'Angleterre; je n'en connais aucun. Je sais seulement que l'île de

Malte n'a pas été évacuée dans le délai prescrit; mais je n'imagine pas

que vos ministres veuillent manquer à la loyauté anglaise, en refusant

d'exécuter un traité solennel. Du moins ils ne nous l'ont pas dit

encore. Je ne suppose pas non plus que, par vos armements, vous ayez

voulu intimider le peuple français: on peut le tuer, milord;

l'intimider, jamais!--L'ambassadeur, surpris, et un peu troublé, malgré

son sang-froid, répondit qu'on ne voulait ni l'un ni l'autre; qu'on

cherchait, au contraire, à vivre en bonne intelligence avec la

France.--Alors, repartit le Premier Consul, il faut respecter les

traités! Malheur à qui ne respecte pas les traités!--Il passa ensuite

devant MM. d'Azara et de Markoff, et leur dit assez haut que les Anglais

ne voulaient pas évacuer Malte, qu'ils refusaient de tenir leurs

engagements, et que désormais il faudrait _couvrir les traités d'un

crêpe noir_. Il continua sa marche, aperçut le ministre de Suède, dont

la présence lui rappela les dépêches ridicules adressées à la Diète

germanique, et rendues publiques dans le moment même.--Votre roi, lui

dit-il, oublie donc que la Suède n'est plus au temps de Gustave-Adolphe;

qu'elle est descendue au troisième rang des puissances?--Il acheva de

parcourir le cercle, toujours agité, le regard étincelant, effrayant

comme la puissance en courroux, mais dépourvu de la dignité calme qui

lui sied si bien.

Sentant cependant qu'il était sorti de la mesure convenable, le Premier

Consul, en achevant sa tournée, revint à l'ambassadeur d'Angleterre, et,

lui demandant avec une voix adoucie des nouvelles de l'ambassadrice,

madame la duchesse de Dorset, il lui exprima le désir qu'après avoir

passé la mauvaise saison en France, elle pût y passer la bonne; il

ajouta que cela ne dépendrait pas de lui, mais de l'Angleterre; et que,

si on était obligé de reprendre les armes, la responsabilité en serait

tout entière, aux yeux de Dieu et des hommes, à ceux qui refusaient de

tenir leurs engagements. Cette scène devait irriter profondément

l'amour-propre du peuple anglais, et amener une fâcheuse réciprocité de

mauvais traitements. Les Anglais avaient tort au fond, car leur ambition

si peu dissimulée à l'égard de Malte était un vrai scandale. Il fallait

leur laisser le tort du fond, sans se donner, à soi, celui de la forme.

Mais le Premier Consul, blessé, éprouvait une sorte de plaisir à faire

retentir d'un bout du monde à l'autre les éclats de sa colère.

La scène faite à lord Withworth devint aussitôt publique; car elle avait

eu deux cents personnes pour témoins. Chacun la rendit à sa manière, et

l'exagéra de son mieux. Elle causa un sentiment douloureux en Europe, et

ajouta beaucoup aux embarras du cabinet britannique. Lord Withworth,

blessé, se plaignit à M. de Talleyrand, et déclara qu'il ne se

présenterait plus aux Tuileries, s'il ne recevait l'assurance formelle

de n'y plus essuyer de tels traitements. M. de Talleyrand répondit

verbalement à ces justes plaintes, et c'est là que son calme, son

aplomb, son adresse, furent d'un grand secours pour la politique du

cabinet, compromise par la véhémence naturelle du Premier Consul.

[En marge: Révolution opérée dans l'âme du Premier Consul.]

Une révolution subite s'était faite dans l'âme mobile et passionnée de

Napoléon. De ces perspectives d'une paix laborieuse et féconde, dont

récemment encore il aimait à repaître son active imagination, il passa

tout de suite à ces perspectives de guerre, de grandeur prodigieuse par

la victoire, de renouvellement de la face de l'Europe, de rétablissement

de l'empire d'Occident, qui se présentaient trop souvent à son esprit.

Il se jeta brusquement de l'une de ces routes vers l'autre. De

bienfaiteur de la France et du monde, qu'il se flattait d'être, il

voulut en devenir l'étonnement. Une colère, tout à la fois personnelle

et patriotique, s'empara de lui; et vaincre l'Angleterre, l'humilier,

l'abaisser, la détruire, devint, à partir de ce jour, la passion de sa

vie. Persuadé que tout est possible à l'homme, à condition de beaucoup

d'intelligence, de suite et de volonté, il s'attacha tout à coup à

l'idée de franchir le détroit de Calais, et de porter en Angleterre

l'une de ces armées qui avaient vaincu l'Europe. Il s'était dit, trois

ans auparavant, que le Saint-Bernard et les glaces de l'hiver, réputés

des obstacles invincibles pour le commun des hommes, ne l'étaient pas

pour lui; il se dit la même chose pour le bras de mer qui est entre

Douvres et Calais, et il s'appliqua depuis à le traverser, avec une

profonde conviction d'y réussir. C'est de ce moment, c'est-à-dire du

jour où fut connu le message du roi d'Angleterre, que datent ses

premiers ordres; et c'est alors que cet esprit, que le sentiment de sa

puissance égarait en politique, redevenait le prodige de la nature

humaine, quand il s'agissait de prévoir et de surmonter toutes les

difficultés d'une vaste entreprise.

[En marge: Premiers ordres du Premier Consul, pour se préparer à la

guerre.]

Sur-le-champ il envoya le colonel Lacuée en Flandre et en Hollande,

pour visiter les ports de ces contrées, pour en examiner la forme,

l'étendue, la population, le matériel naval. Il lui enjoignit de se

procurer un état approximatif de tous les bâtiments destinés au cabotage

et à la pêche, depuis le Havre jusqu'au Texel, et capables de suivre à

la voile une escadre de guerre. Il envoya d'autres officiers à

Cherbourg, Saint-Malo, Granville, Brest, avec ordre de faire la revue de

tous les bateaux servant à la grande pêche, afin d'en connaître le

nombre, la valeur, le tonnage total. Il fit commencer la réparation des

chaloupes canonnières qui avaient composé l'ancienne flottille de

Boulogne en 1801. Il ordonna aux ingénieurs de la marine de lui

présenter des modèles de bateaux plats, capables de porter du gros

canon; il leur demanda le plan d'un vaste canal entre Boulogne et

Dunkerque, afin de mettre ces deux ports en communication. Il fit

procéder à l'armement des côtes et des îles depuis Bordeaux jusqu'à

Anvers. Il prescrivit une inspection immédiate de toutes les forêts qui

bordaient les côtes de la Manche, dans le but de rechercher la nature et

la quantité des bois qu'elles contenaient, et d'examiner quel parti on

pourrait en tirer pour la construction d'une immense flottille de

guerre. Averti par ses rapports que des émissaires du gouvernement

anglais marchandaient les bois de l'État Romain, il dépêcha des agents

avec les fonds nécessaires pour acheter ces bois, et des recommandations

qui ne laissaient guère au pape le choix des acheteurs.

[En marge: Le Premier Consul se dispose à fermer aux Anglais tous les

ports du continent.]

Trois actes devaient, suivant lui, signaler le début des hostilités:

l'occupation du Hanovre, du Portugal, du golfe de Tarente, afin d'opérer

immédiatement la clôture absolue des côtes du continent, depuis le

Danemark jusqu'à l'Adriatique. Dans ce but, il commença par composer à

Bayonne l'artillerie d'un corps d'armée; il réunit à Faenza une division

de dix mille hommes et vingt-quatre bouches à feu, destinée à passer

dans le royaume de Naples; il fit descendre à terre les troupes qui

étaient embarquées à Helvoetsluis, pour se rendre à la Louisiane.

Pensant qu'il était trop dangereux de les mettre en mer à la veille

d'une déclaration de guerre, il en dirigea une partie sur Flessingue,

port appartenant à la Hollande, mais placé sous la puissance de la

France pendant que nous occupions le pays. Il y envoya un officier avec

mission de s'emparer de tous les pouvoirs qui appartiennent à un

commandant militaire en temps de guerre, et ordre d'armer la place sans

délai. Le reste de ces troupes fut dirigé sur Breda et Nimègue, deux

points de rassemblement désignés pour la formation d'un corps de

vingt-quatre mille hommes. Ce corps, placé sous les ordres d'un général

sage et ferme, le général Mortier, devait envahir le Hanovre au premier

acte d'hostilité commis par l'Angleterre.

[En marge: Mission de Duroc à Berlin.]

Cependant ce n'était pas une chose politiquement très-facile que cette

invasion. Le roi d'Angleterre, pour le Hanovre, était membre de la

Confédération germanique, et avait droit, dans certains cas, à la

protection des États confédérés. Le roi de Prusse, directeur du cercle

de Basse-Saxe, dans lequel était compris le Hanovre, était le protecteur

naturel de cet État. Il fallait donc avoir recours à lui, et obtenir son

adhésion, ce qui ne pouvait manquer de lui coûter beaucoup, car c'était

compromettre l'Allemagne du nord dans la formidable querelle qui allait

s'engager, et l'exposer peut-être au blocus du Weser, de l'Elbe, de

l'Oder, par les Anglais. Le cabinet de Postdam affectait, il est vrai,

beaucoup d'attachement pour la France, qui lui procurait de larges

indemnités; cet attachement pouvait aller jusqu'à se refuser à tous les

projets de coalition, jusqu'à faire ses efforts pour les prévenir, et

même jusqu'à en avertir le Premier Consul; mais, dans l'état des choses,

l'intimité n'était pas tellement convertie en alliance positive, que, si

on avait besoin de quelque grand acte de dévouement, on pût sérieusement

y compter. Le Premier Consul fit partir à l'instant même son

aide-de-camp Duroc, qui connaissait parfaitement la cour de Prusse, avec

mission d'informer cette cour du danger d'une rupture prochaine entre la

France et l'Angleterre, de l'intention où était le gouvernement français

de pousser la guerre à outrance, et de s'emparer du Hanovre. Le général

Duroc était chargé d'ajouter que le Premier Consul ne voulait pas la

guerre pour la guerre, et que, si les monarques étrangers à la querelle,

comme le roi de Prusse et l'empereur de Russie, trouvaient le moyen

d'arranger le différend, en amenant l'Angleterre à respecter les

traités, il s'arrêterait tout de suite dans cette voie d'hostilités

acharnées, dans laquelle il était prêt à se précipiter.

[En marge: Démarche à l'égard de l'empereur de Russie.]

Le Premier Consul crut aussi devoir faire une démarche de convenance

envers l'empereur de Russie. Il avait traité jusqu'ici, avec ce

souverain, quelques-unes des grandes affaires de l'Europe, et il voulait

l'intéresser à sa cause, en le constituant juge de ce qui se passait

entre la France et l'Angleterre. Il lui écrivit une lettre dont le

colonel Colbert devait être porteur, et dans laquelle, rappelant tous

les événements passés depuis la paix d'Amiens, il se montrait disposé,

sans la demander toutefois, à se soumettre à sa médiation, dans le cas

où la Grande-Bretagne s'y soumettrait de son côté, tant il comptait,

disait-il, sur la bonté de sa cause et la justice de l'empereur

Alexandre.

[En marge: Le Premier Consul se décide à céder la Louisiane aux

Américains, moyennant une somme considérable.]

[En marge: Aliénation de la Louisiane pour la somme de quatre-vingts

millions.]

À toutes ces déterminations prises si promptement, devait s'en

ajouter une dernière, relativement à la Louisiane. Les quatre mille

hommes destinés à l'occuper venaient d'être débarqués. Mais que

faire? quel parti prendre à l'égard de cette riche possession? Il

n'y avait pas à s'inquiéter pour nos autres colonies. Saint-Domingue

était rempli de troupes, et on embarquait en hâte sur tous les

bâtiments de commerce, prêts à mettre à la voile, les soldats

disponibles dans les dépôts coloniaux. La Guadeloupe, la Martinique,

l'île de France, étaient pourvues aussi de fortes garnisons, et il

aurait fallu d'immenses expéditions pour les disputer aux Français.

Mais la Louisiane ne contenait pas un soldat. C'était une vaste

province que quatre mille hommes ne suffisaient pas pour occuper en

temps de guerre. Les habitants, quoique d'origine française, avaient

tant changé de maîtres depuis un siècle, qu'ils ne tenaient plus à

rien qu'à leur indépendance. Les Américains du Nord étaient peu

satisfaits de nous voir en possession des bouches du Mississipi, et

de leur principal débouché dans le golfe du Mexique. Ils étaient

même en instance auprès de la France, afin de ménager à leur

commerce et à leur navigation des conditions avantageuses de

transit, dans le port de la Nouvelle-Orléans. Il fallait donc

compter si nous voulions garder la Louisiane, sur de grands efforts

contre nous de la part des Anglais, sur une parfaite indifférence de

la part des habitants, et sur une véritable malveillance de la part

des Américains. Ces derniers, effectivement, ne souhaitaient que les

Espagnols pour voisins. Tous les rêves coloniaux du Premier Consul

s'étaient évanouis à la fois à l'apparition du message du roi

Georges III, et sa résolution avait été formée à l'instant même.--Je

ne garderai pas, dit-il à l'un de ses ministres, une possession qui

ne serait pas en sûreté dans nos mains, qui me brouillerait

peut-être avec les Américains, ou me placerait en état de froideur

avec eux. Je m'en servirai, au contraire, pour me les attacher, pour

les brouiller avec les Anglais, et je créerai à ceux-ci des ennemis

qui nous vengeront un jour, si nous ne réussissons pas à nous venger

nous-mêmes. Mon parti est pris, je donnerai la Louisiane aux

États-Unis. Mais comme ils n'ont aucun territoire à nous céder en

échange, je leur demanderai une somme d'argent pour payer les

frais de l'armement extraordinaire que je projette contre la

Grande-Bretagne.--Le Premier Consul ne voulait pas contracter

d'emprunt; il espérait, avec une forte somme qu'il se procurerait

extraordinairement, avec une augmentation modérée dans les impôts,

et quelques ventes de biens nationaux lentement opérées, suffire aux

dépenses de la guerre. Il convoqua M. de Marbois, ministre du

trésor, employé autrefois en Amérique, M. Decrès, ministre de la

marine, et voulut, quoique décidé, entendre leurs raisons. M. de

Marbois parla pour l'aliénation de cette colonie, M. Decrès contre.

Le Premier Consul les écouta fort attentivement, sans paraître le

moins du monde touché des raisons de l'un ou de l'autre; il les

écouta, comme il faisait souvent, même quand son parti était pris,

pour s'assurer qu'il n'aurait pas méconnu quelque grand côté de la

question soumise à son jugement. Confirmé plutôt qu'ébranlé dans sa

résolution par ce qu'il avait entendu, il prescrivit à M. de Marbois

d'appeler, sans perdre un instant, M. de Livingston, ministre

d'Amérique, et d'entrer en négociation avec lui au sujet de la

Louisiane. M. de Monroë venait justement d'arriver en Europe, pour

régler avec les Anglais la question du droit maritime, et avec les

Français la question du transit sur le Mississipi. À son arrivée à

Paris, il fut accueilli par la proposition inattendue du cabinet

français. On lui offrait non pas quelques facilités de transit à

travers la Louisiane, mais l'adjonction même de cette contrée aux

États-Unis. Il ne fut pas embarrassé un instant par le défaut de

pouvoirs, et traita sur-le-champ, sauf la ratification de son

gouvernement. M. de Marbois lui demanda quatre-vingts millions, dont

vingt pour indemniser le commerce américain des captures

illégalement faites pendant la dernière guerre, et soixante pour le

trésor de France. Les vingt millions consacrés à ce premier objet

devaient nous assurer toute la bienveillance des négociants des

États-Unis. Quant aux soixante millions destinés à la France, il

était convenu que le cabinet de Washington créerait des annuités, et

qu'on les négocierait à des maisons hollandaises, à un taux

avantageux, et peu éloigné du pair. Le traité fut donc conclu sur

ces bases, et envoyé à Washington pour y être ratifié. C'est ainsi

que les Américains ont acquis de la France cette vaste contrée, qui

a complété leur domination sur l'Amérique du Nord, et les a rendus

les dominateurs du golfe du Mexique pour le présent et l'avenir! Ils

sont par conséquent redevables de leur naissance et de leur grandeur

à la longue lutte de la France contre l'Angleterre. Au premier acte

de cette lutte, ils ont dû leur indépendance: au second, le

complément de leur territoire. On verra bientôt à quel usage furent

employés ces soixante millions, et quel résultat ils faillirent

amener.

[En marge: Suite de la négociation.]

Ces précautions une fois prises, le Premier Consul suivit avec plus de

patience le dénoûment de la négociation. L'involontaire emportement dont

il n'avait pu se défendre, en recevant le message du roi d'Angleterre,

étant passé, il se promit, et tint parole, d'être d'une modération

inaltérable, de se laisser même pousser à bout si visiblement, que la

France et l'Europe ne pussent se tromper sur les véritables auteurs de

la guerre.

[En marge: Louables efforts de M. de Talleyrand pour prévenir la

guerre.]

M. de Talleyrand, qui, dans ces circonstances, se conduisit avec une

rare sagesse, avait contribué plus que personne à inspirer ces nouvelles

dispositions au Premier Consul. Ce ministre comprenait très-bien qu'une

guerre avec l'Angleterre, vu la difficulté de la rendre décisive, vu

l'influence des subsides britanniques qui la rendraient bientôt

continentale, était tout simplement le renouvellement de la lutte de la

Révolution avec l'Europe, et pour prévenir le malheur d'une

conflagration universelle, il était décidé à user de cette inertie dont

il se servait quelquefois avec le Premier Consul, comme d'une eau qu'on

jette sur un feu ardent, pour en modérer la violence. Si, en quelques

occasions, son inertie avait eu des inconvénients, elle fut cette fois

d'un grand secours; et, avec un autre cabinet que celui qui régissait si

faiblement l'Angleterre alors, il aurait peut-être réussi à prévenir une

rupture, ou du moins à la retarder long-temps encore. En conséquence,

après s'être concerté avec le Premier Consul, il fit au cabinet

britannique une communication calme et franche, ayant pour but d'avertir

ce cabinet que des précautions militaires commençaient du côté de la

France, mais commençaient à partir de ce jour seulement, c'est-à-dire à

partir du message du roi Georges III au Parlement. Puisqu'on arme en

Angleterre, disait M. de Talleyrand, le cabinet britannique ne sera pas

étonné si la Suisse, qui allait être évacuée, ne l'est pas; si un corps

de troupes est acheminé vers le midi de l'Italie, dans le but de

réoccuper Tarente; si un corps de vingt mille hommes entre en Hollande,

et prend la position la plus voisine du Hanovre; si le matériel d'une

division est réuni à Bayonne, pour agir en cas de besoin contre le

Portugal; si enfin, des travaux de pure construction dans nos ports, on

passe à des travaux d'armement. Sans doute, il en résultera un

redoublement d'émotion en Angleterre; les excitateurs ordinaires de

l'opinion publique en concluront encore que la France médite de

nouvelles agressions; mais que faire? il faut bien s'y résigner,

puisqu'enfin le cabinet britannique a pris l'initiative de ces mesures

de précaution, qui finissent par être en réalité des mesures de

provocation.--En effet, on armait activement en Angleterre, on exerçait

la presse sur les quais de la Tamise, au milieu de la ville de Londres.

On se préparait ainsi à mettre en mer les cinquante vaisseaux de ligne,

qui, suivant l'annonce faite au Parlement, devaient, en cas de rupture,

être prêts à faire voile le jour même de la déclaration de guerre.

[En marge: Inutiles efforts des ministres anglais pour s'adjoindre M.

Pitt.]

Le ministère de M. Addington, sentant qu'il était insuffisant pour ces

circonstances, avait fait quelques ouvertures à M. Pitt, afin de

l'engager à entrer dans le cabinet. M. Pitt avait repoussé ces

ouvertures avec hauteur, et il continuait à vivre presque toujours loin

de Londres, et des agitations des partis. Sentant sa force, prévoyant

les événements qui allaient le rendre nécessaire, il aimait beaucoup

mieux tenir le pouvoir de ces événements, que des faibles ministres qui

en étaient les détenteurs éphémères. Il refusa donc leurs offres, les

laissant par ce refus dans un cruel embarras. On avait fait les

démarches que nous rapportons, sans l'aveu du roi Georges III, qui

aurait voulu garder son cabinet, car il avait pour M. Pitt un

éloignement presque invincible. Il trouvait dans M. Pitt, avec des

opinions qui étaient les siennes, un ministre qui était presque un

maître. Il trouvait dans M. Fox, avec un caractère noble et attachant,

des opinions qui lui étaient odieuses. Il ne voulait donc ni de l'un ni

de l'autre. Il tenait à garder M. Addington, fils d'un médecin, qui lui

était cher; lord Hawkesbury, fils de lord Liverpool, son confident

intime; il tenait aussi à conserver la paix si c'était chose possible,

et s'il ne le pouvait pas, se résignait à faire la guerre, qui était

devenue pour lui une sorte d'habitude, mais en la faisant avec ses

ministres actuels. MM. Addington et Hawkesbury étaient fort de cet avis;

cependant ils auraient voulu se renforcer, et, après avoir été un

ministère de paix, se constituer en ministère de guerre. À défaut de M.

Pitt, qui les avait refusés, il n'était pas possible de s'adjoindre MM.

Windham et Grenville, car la violence de ceux-ci dépassait de beaucoup

l'opinion de l'Angleterre. MM. Addington et Hawkesbury se seraient

volontiers adressés à M. Fox, dont les idées pacifiques leur convenaient

tout à fait; mais ici la volonté du roi était un obstacle insurmontable,

et ils furent réduits à rester seuls, faibles, isolés dans le

Parlement, et dès lors menés par les partis. Or, le parti qui avait le

plus de force dans le moment, parce qu'il exploitait les passions

nationales, était le parti Grenville, que l'on commençait, à cause de sa

violence, à distinguer du parti Pitt, et qui se vengeait de ne pouvoir

arriver au ministère, en obligeant le pouvoir à y faire ce qu'il y

aurait fait lui-même. La faiblesse du cabinet le menait donc à la

guerre, presque aussi certainement que s'il avait contenu dans son sein

MM. Windham, Grenville et Dundas.

[En marge: Embarras de MM. Addington et Hawkesbury.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 04 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 21 / 42 段