Le 18 février au soir, il invita lord Withworth à se rendre aux

Tuileries, et le reçut avec une grâce parfaite. Une grande table à

travail occupait le milieu de son cabinet; il fit asseoir l'ambassadeur

à une extrémité de cette table, et s'assit à l'autre.[7] Il lui dit

qu'il avait voulu le voir, l'entretenir directement, afin de le

convaincre de ses véritables intentions, ce qu'aucun de ses ministres ne

pouvait faire aussi bien que lui-même. Ensuite il récapitula ses

rapports avec l'Angleterre dès leur origine, le soin qu'il avait mis à

offrir la paix le jour même de son avénement au Consulat, les refus

qu'il avait essuyés, l'empressement avec lequel il avait renoué les

négociations dès qu'il l'avait pu honorablement, et enfin les

concessions qu'il avait faites pour arriver à la conclusion de la paix

d'Amiens. Puis il exprima le chagrin qu'il ressentait de voir ses

efforts, pour bien vivre avec la Grande-Bretagne, payés de si peu de

retour. Il rappela les mauvais procédés qui avaient immédiatement suivi

la cessation des hostilités, le déchaînement des gazettes anglaises, la

licence permise aux gazettes des émigrés, licence injustifiable par les

principes de la constitution britannique; les pensions accordées à

Georges et à ses complices, les continuelles descentes de chouans aux

îles de Jersey et Guernesey, l'accueil fait aux princes français, reçus

avec les insignes de l'ancienne royauté; l'envoi d'agents en Suisse, en

Italie, pour susciter partout des difficultés à la France.--Chaque vent,

s'écria le Premier Consul, chaque vent qui se lève d'Angleterre, ne

m'apporte que haine et outrage. Maintenant, ajouta-t-il, nous voilà

parvenus à une situation dont il faut absolument sortir. Voulez-vous, ne

voulez-vous pas exécuter le traité d'Amiens?... Je l'ai, quant à moi,

exécuté avec une scrupuleuse fidélité. Ce traité m'obligeait à évacuer

Naples, Tarente et les États Romains en trois mois; et en moins de deux

mois les troupes françaises étaient sorties de tous ces pays. Il y a dix

mois écoulés depuis l'échange des ratifications, et les troupes

anglaises sont encore à Malte et à Alexandrie. Il est inutile de

chercher à nous tromper à cet égard: voulez-vous la paix, voulez-vous la

guerre? Si vous voulez la guerre, il n'y a qu'à le dire; nous la ferons,

avec acharnement, et jusqu'à la ruine de l'une des deux nations.

Voulez-vous la paix, il faut évacuer Alexandrie et Malte. Car, ajouta

le Premier Consul avec l'accent d'une résolution inébranlable, ce rocher

de Malte, sur lequel on a élevé tant de fortifications, a sans doute une

grande importance sous le rapport maritime, mais il en a une bien plus

grande à mes yeux, c'est d'intéresser au plus haut point l'honneur de la

France. Que dirait le monde, si nous laissions violer un traité solennel

signé avec nous? Il douterait de notre énergie. Pour moi, mon parti est

pris: j'aime mieux vous voir en possession des hauteurs de Montmartre

que de Malte!--

[Note 7: Le Premier Consul raconta le jour même cette

conversation au ministre des relations extérieures, pour

qu'on en fît part à nos ministres près les cours étrangères.

Il en parla à ses collègues, et à plusieurs personnes, qui en

consignèrent le souvenir. Enfin lord Withworth la transmit

intégralement à son cabinet. Elle circula dans toute

l'Europe, et fut rapportée de beaucoup de façons différentes.

C'est d'après ces versions, et en prenant ce qui m'a paru

incontestable dans toutes, que je la reproduis ici. Je donne

non pas les termes, mais le fond des choses, et j'en garantis

la vérité.]

Effroyable parole, qui s'est trop réalisée pour le malheur de notre

patrie!

Lord Withworth, silencieux, immobile, ne comprenant pas assez la scène à

laquelle il assistait, répondit brièvement aux déclarations du Premier

Consul. Il allégua l'impossibilité de calmer en quelques mois les haines

qu'une longue guerre avait suscitées entre les deux nations; il fit

valoir les empêchements des lois anglaises, qui ne donnaient pas le

moyen de réprimer la licence des écrivains; il expliqua enfin les

pensions accordées aux chouans comme la rémunération de services passés,

mais non comme le payement de services futurs (singulier aveu dans la

bouche d'un ambassadeur), et l'accueil fait aux princes émigrés, comme

un acte d'hospitalité envers le malheur, hospitalité noblement en usage

chez la nation britannique. Tout cela ne pouvait justifier ni la

tolérance accordée aux pamphlétaires français, ni les pensions allouées

à des assassins, ni les insignes de l'ancienne royauté permis aux

princes de Bourbon. Le Premier Consul fit remarquer à l'ambassadeur

combien sa réponse était faible sur tous ces points, et revint à l'objet

important, l'évacuation différée de l'Égypte et de Malte. Quant à

l'évacuation d'Alexandrie, lord Withworth affirma qu'elle était

accomplie au moment où il parlait. Quant à celle de Malte, il expliqua

le retard qu'on y avait apporté par la difficulté d'obtenir la garantie

des grandes cours, et par les refus obstinés du grand-maître Ruspoli.

Mais il ajouta qu'on allait enfin évacuer l'île, lorsque les changements

survenus en Europe, et surtout le rapport du colonel Sébastiani, avaient

suscité de nouvelles difficultés. Ici le Premier Consul interrompit

l'ambassadeur anglais.--De quels changements voulez-vous parler, lui

dit-il. Ce n'est pas de la présidence de la République italienne, qui

m'a été déférée avant la signature du traité d'Amiens. Ce n'est pas de

l'érection du royaume d'Étrurie, qui vous était connue avant ce même

traité, car on vous a demandé, et vous avez fait espérer la

reconnaissance prochaine de ce royaume. Ce n'est donc pas de cela que

vous voulez parler. Serait-ce du Piémont? Serait-ce de la Suisse? En

vérité, ce n'est pas la peine, tant ces deux faits ont peu ajouté à la

réalité des choses. Mais, quoi qu'il en soit, vous n'avez pas

aujourd'hui le droit de vous plaindre, car, pour le Piémont, même avant

le traité d'Amiens, j'ai dit à tout le monde ce que je voulais en faire;

je l'ai dit à l'Autriche, à la Russie, à vous. Je n'ai jamais consenti,

quand on me l'a demandé, à promettre le rétablissement de la maison de

Sardaigne dans ses États; je n'ai même jamais voulu stipuler pour elle

une indemnité déterminée. Vous saviez donc que j'avais le projet de

réunir le Piémont à la France; et, d'ailleurs, cette adjonction ne

change en rien mon pouvoir sur l'Italie, qui est absolu, que je veux

tel, et qui restera tel. Quant à la Suisse, vous étiez bien convaincus

que je n'y souffrirais pas une contre-révolution. Mais toutes ces

allégations ne peuvent être prises au sérieux. Mon pouvoir sur l'Europe,

depuis le traité d'Amiens, n'est ni moindre ni plus grand qu'il n'était.

Je vous aurais appelés à le partager dans les affaires d'Allemagne, si

vous m'aviez montré d'autres sentiments. Vous savez très-bien que dans

tout ce que j'ai fait, j'ai voulu compléter l'exécution des traités, et

assurer la paix générale. Maintenant, regardez, cherchez: y a-t-il

quelque part un État que je menace, ou que je veuille envahir? Aucun,

vous le savez; du moins tant que la paix sera maintenue. Ce que vous

dites du rapport du colonel Sébastiani, n'est pas digne des relations de

deux grandes nations. Si vous avez des ombrages au sujet de mes vues sur

l'Égypte, mylord, je vais essayer de vous rassurer. Oui, j'ai beaucoup

pensé à l'Égypte, et j'y penserai encore, si vous m'obligez à

recommencer la guerre. Mais je ne compromettrai pas la paix dont nous

jouissons depuis si peu de temps, pour reconquérir cette contrée.

L'empire turc menace ruine. Pour moi, je contribuerai à le faire durer

autant qu'il sera possible; mais s'il s'écroule, je veux que la France

en ait sa part. Néanmoins, soyez-en sûr, je ne précipiterai pas les

événements. Si je l'avais voulu, avec les nombreux armements que

j'expédiais à Saint-Domingue, je pouvais en diriger un sur Alexandrie.

Les quatre mille hommes que vous avez là n'étaient pas pour moi un

obstacle. Ils auraient été, au contraire, mon excuse. J'aurais envahi

l'Égypte à l'improviste, et, cette fois, vous ne me l'auriez plus

arrachée. Mais je ne pense à rien de pareil. Croyez-vous, ajouta le

Premier Consul, que je m'abuse à l'égard du pouvoir que j'exerce

aujourd'hui sur l'opinion de la France et de l'Europe? Non, ce pouvoir

n'est pas assez grand pour me permettre impunément une agression non

motivée. L'opinion de l'Europe se tournerait à l'instant contre moi; mon

ascendant politique serait perdu; et quant à la France, j'ai besoin de

lui prouver qu'on m'a fait la guerre, que je ne l'ai point provoquée,

pour obtenir d'elle l'élan, l'enthousiasme, que je veux exciter contre

vous, si vous m'amenez à combattre. Il faut que vous ayez tous les

torts, et que je n'en aie pas un seul. Je ne médite donc aucune

agression. Tout ce que j'avais à faire en Allemagne et en Italie, est

fait; et je n'ai rien fait que je n'eusse annoncé, avoué ou consigné

d'avance dans un traité. Maintenant, si vous doutez de mon désir de

conserver la paix, écoutez, et jugez à quel point je suis sincère. Bien

jeune encore, je suis arrivé à une puissance, à une renommée, auxquelles

il serait difficile d'ajouter. Ce pouvoir, cette renommée, croyez-vous

que je veuille les risquer dans une lutte désespérée? Si j'ai une guerre

avec l'Autriche, je saurai bien trouver le chemin de Vienne. Si j'ai la

guerre avec vous, je vous ôterai tout allié sur le continent, je vous en

interdirai l'accès depuis la Baltique jusqu'au golfe de Tarente. Vous

nous bloquerez, mais je vous bloquerai à mon tour; vous ferez du

continent une prison pour nous, mais j'en ferai une pour vous de

l'étendue des mers. Cependant, pour en finir, il faudra des moyens plus

directs; il faudra réunir cent cinquante mille hommes, une immense

flottille, essayer de franchir le détroit, et peut-être ensevelir au

fond des mers ma fortune, ma gloire et ma vie. C'est une étrange

témérité, milord, qu'une descente en Angleterre!--Et en disant ces mots,

le Premier Consul, au grand étonnement de son interlocuteur, se mit à

énumérer lui-même les difficultés, les dangers d'une telle entreprise;

la quantité de matières, d'hommes, de bâtiments qu'il faudrait jeter

dans le détroit, qu'il ne manquerait pas d'y jeter, pour essayer de

détruire l'Angleterre; et toujours insistant davantage, toujours

montrant la chance de périr supérieure à la chance de réussir, il

ajouta, avec un accent d'une énergie extraordinaire: cette témérité,

milord, cette témérité si grande, si vous m'y obligez, je suis résolu à

la tenter. J'y exposerai mon armée, et ma personne. Avec moi, cette

grande entreprise acquerra des chances qu'elle ne peut avoir avec aucun

autre. J'ai passé les Alpes en hiver; je sais comment on rend possible,

ce qui paraît impossible au commun des hommes; et, si je réussis, vos

derniers neveux pleureront en larmes de sang la résolution que vous

m'aurez forcé de prendre. Voyez, reprit le Premier Consul, si je dois,

puissant, heureux, paisible, comme je suis aujourd'hui, si je dois

risquer puissance, bonheur, repos, dans une telle entreprise, et si,

quand je dis que je veux la paix, je ne suis pas sincère. Puis, se

calmant, le Premier Consul ajouta: Il vaut mieux pour vous, pour moi, me

satisfaire dans la limite des traités. Il faut évacuer Malte, ne pas

souffrir mes assassins en Angleterre, me laisser injurier, si vous

voulez, par les journaux anglais, mais non par ces misérables émigrés,

qui déshonorent la protection que vous leur accordez, et que la loi de

l'Alien-bill vous permet d'expulser d'Angleterre. Agissez cordialement

avec moi, et je vous promets, de mon côté, une cordialité entière; je

vous promets de continuels efforts pour concilier nos intérêts dans ce

qu'ils ont de conciliable. Voyez quelle puissance nous exercerions sur

le monde, si nous parvenions à rapprocher nos deux nations! Vous avez

une marine qu'en dix ans d'efforts consécutifs, en y employant toutes

mes ressources, je ne pourrai pas égaler; mais j'ai cinq cent mille

hommes prêts à marcher, sous mes ordres, partout où je voudrai les

conduire. Si vous êtes maîtres des mers, je suis maître de la terre.

Songeons donc à nous unir plutôt qu'à nous combattre, et nous réglerons

à volonté les destinées du monde. Tout est possible, dans l'intérêt de

l'humanité et de notre double puissance, à la France et à l'Angleterre

réunies.--

Ce langage, si extraordinaire par sa franchise, avait surpris, troublé

l'ambassadeur d'Angleterre, qui, malheureusement, quoiqu'il fût un fort

honnête homme, n'était pas capable d'apprécier la grandeur et la

sincérité des paroles du Premier Consul. Il aurait fallu les deux

nations assemblées pour entendre un pareil entretien, et pour y

répondre.

Le Premier Consul n'avait pas manqué d'avertir lord Withworth qu'il

allait, sous deux jours, ouvrir la session du Corps Législatif,

conformément aux prescriptions de la Constitution consulaire, qui fixait

cette ouverture au 1er ventôse (20 février); que, suivant l'usage, il

présenterait l'exposé annuel de la situation de la République, et qu'il

ne fallait pas qu'on fût surpris en Angleterre d'y trouver les

intentions du gouvernement français, aussi nettement exprimées qu'elles

l'avaient été à l'ambassadeur lui-même. Lord Withworth se retira pour

rendre compte à son cabinet de ce qu'il venait de voir et d'entendre.

[En marge: Exposé de l'état de la République, présenté à l'ouverture du

Corps Législatif.]

En effet, le Premier Consul avait rédigé lui-même ce compte-rendu de la

situation de la République, et, il faut le reconnaître, jamais

gouvernement n'eut à exposer une situation aussi belle, et ne le fit

dans un plus noble langage. Le calme rentrant de toute part dans les

esprits, le rétablissement du culte opéré avec une étonnante promptitude

et sans trouble, les traces des discordes civiles partout effacées, le

commerce reprenant son activité, l'agriculture en progrès, les revenus

de l'État croissant à vue d'oeil, les travaux publics se développant

avec une célérité prodigieuse, les ouvrages défensifs sur les Alpes,

sur le Rhin, sur les côtes, marchant avec une égale rapidité, l'Europe

dirigée tout entière par l'influence de la France, et sans qu'elle en

fût blessée, sauf l'Angleterre, tel est le tableau que le Premier Consul

avait à présenter, et qu'il avait tracé de main de maître. Le lendemain

de l'ouverture, 21 février (2 ventôse), trois orateurs du gouvernement

portèrent cet exposé au Corps Législatif, suivant l'usage introduit sous

le Consulat, et cette lecture y produisit l'effet saisissant qu'elle

devait produire partout. Mais le passage relatif à l'Angleterre, objet

d'une curiosité générale, était d'une fierté peu adoucie, et surtout

d'une précision si catégorique, qu'il devait amener une solution

prochaine. Après avoir retracé l'heureuse conclusion des affaires

germaniques, la pacification de la Suisse, la politique conservatrice de

la France à l'égard de l'empire turc, le document ajoutait que les

troupes britanniques occupaient encore Alexandrie et Malte, que le

gouvernement français avait le droit de s'en plaindre, que cependant il

venait d'apprendre que les vaisseaux chargés de transporter en Europe la

garnison d'Alexandrie étaient entrés dans la Méditerranée. Quant à

l'évacuation de Malte, il ne disait pas si elle devait être prochaine ou

non, mais il ajoutait ces paroles significatives:

[En marge: Passage de l'exposé relatif à l'Angleterre.]

«Le gouvernement garantit à la nation la paix du continent, et il lui

est permis d'espérer la continuation de la paix maritime. Cette paix est

le besoin et la volonté de tous les peuples. Pour la conserver le

gouvernement fera tout ce qui est compatible avec l'honneur national,

essentiellement lié à la stricte exécution des traités.

«Mais en Angleterre deux partis se disputent le pouvoir. L'un a conclu

la paix et paraît décidé à la maintenir; l'autre a juré à la France une

haine implacable. De là cette fluctuation dans les opinions et dans les

conseils, et cette attitude à la fois pacifique et menaçante.

«Tant que durera cette lutte des partis, il est des mesures que la

prudence commande au gouvernement de la République. Cinq cent mille

hommes doivent être, et seront prêts à la défendre et à la venger.

Étrange nécessité que de misérables passions imposent à deux nations,

qu'un même intérêt et une égale volonté attachent à la paix!

«Quel que soit à Londres le succès de l'intrigue, elle n'entraînera

point d'autres peuples dans des ligues nouvelles; et le gouvernement le

dit avec un juste orgueil, seule, l'Angleterre ne saurait aujourd'hui

lutter contre la France.

«Mais ayons de meilleures espérances, et croyons plutôt qu'on n'écoutera

dans le cabinet britannique que les conseils de la sagesse et la voix de

l'humanité.

[En marge: Mars 1803.]

«Oui, sans doute, la paix se consolidera tous les jours davantage; les

relations des deux gouvernements prendront ce caractère de bienveillance

qui convient à leurs intérêts mutuels; un heureux repos fera oublier les

longues calamités d'une guerre désastreuse; et la France et

l'Angleterre, en faisant leur bonheur réciproque, mériteront la

reconnaissance du monde entier.»

Pour bien juger cet exposé, il ne faudrait pas vouloir le comparer à ce

qu'on appelle aujourd'hui en France et en Angleterre le _Discours de la

Couronne_, mais au _message_ du président des États-Unis. C'est là ce

qui peut expliquer et justifier les détails dans lesquels entrait le

Premier Consul. Il avait voulu absolument parler des partis qui

divisaient l'Angleterre, afin d'avoir le moyen de s'exprimer librement

sur ses ennemis, sans que ses paroles pussent s'appliquer au

gouvernement anglais lui-même. C'était une manière bien hardie et bien

dangereuse de s'immiscer dans les affaires d'un pays voisin: c'était

surtout faire à l'orgueil britannique une blessure cruelle et inutile

que de prétendre, en termes si hautains, que l'Angleterre, réduite à ses

seules forces, ne pouvait lutter contre la France. Le Premier Consul se

donnait ainsi un tort dans la forme, quand il n'en avait aucun dans le

fond.

[En marge: Effet produit en Angleterre par l'exposé de l'état de la

République.]

Lorsque cet exposé de la situation de la République, très-beau, mais

trop fier, parvint à Londres, il produisit bien plus d'effet que le

rapport du colonel Sébastiani, bien plus même que les actes reprochés au

Premier Consul, en Italie, en Suisse, en Allemagne[8]. Ces mots

intempestifs, sur l'impuissance où était l'Angleterre de lutter seule

contre la France, soulevèrent tous les coeurs anglais. Joignez à cela

que le Premier Consul avait accompagné ce dernier document d'une note

qui demandait au gouvernement britannique de s'expliquer définitivement

sur l'évacuation de Malte.

[Note 8: J'ai entendu moi-même un grand personnage, et l'un

des plus respectables membres de la diplomatie anglaise, me

dire après quarante ans, quand le temps avait effacé en lui

toutes les passions de cette époque, que ces mots où il était

dit que l'Angleterre, seule, ne pouvait pas lutter contre la

France, avaient soulevé tous les coeurs anglais, et qu'à

partir de ce jour la déclaration de guerre avait pu être

considérée comme inévitable.]

Le cabinet anglais était forcé enfin de prendre une résolution, et de

déclarer au Premier Consul ses intentions à l'égard de cette île si

disputée, et cause de si grands événements. Son embarras était grand,

car il ne voulait ni avouer l'intention de violer un traité solennel, ni

promettre l'évacuation de Malte, devenue impossible à sa faiblesse.

Pressé par l'opinion publique de faire quelque chose, et ne sachant quoi

faire, il prit le parti d'adresser un message au Parlement, ce qui est

quelquefois, dans les gouvernements représentatifs, une manière

d'occuper les esprits, de tromper leur impatience, mais ce qui peut

devenir très-dangereux, lorsqu'on ne sait pas clairement où l'on veut

les conduire, et qu'on ne cherche qu'à leur procurer une satisfaction

momentanée.

[En marge: Message du roi d'Angleterre au Parlement.]

Dans la séance du 8 mars, le message suivant fut adressé au Parlement:

«GEORGES, roi......

«Sa Majesté croit nécessaire d'informer la Chambre des Communes que, des

préparatifs militaires considérables se faisant dans les ports de

France et de Hollande, elle a jugé convenable d'adopter de nouvelles

mesures de précaution pour la sûreté de ses États. Quoique les

préparatifs dont il s'agit aient pour but apparent des expéditions

coloniales, comme il existe actuellement entre Sa Majesté et le

gouvernement français des discussions d'une grande importance, dont le

résultat est incertain, Sa Majesté s'est déterminée à faire cette

communication à ses fidèles communes, bien persuadée que, quoiqu'elles

partagent sa pressante et infatigable sollicitude pour la continuation

de la paix, elle peut néanmoins se reposer avec une parfaite confiance

sur leur esprit public et sur leur libéralité, et compter qu'elles la

mettront en état d'employer toutes les mesures que les circonstances

paraîtront exiger pour l'honneur de sa couronne et les intérêts

essentiels de son peuple.»

On ne pouvait pas imaginer un message plus maladroitement conçu. Il

reposait sur des erreurs de fait, et avait en outre quelque chose

d'offensant pour la bonne foi du gouvernement français. D'abord il n'y

avait pas un vaisseau disponible dans nos ports; tous nos bâtiments en

état de tenir la mer étaient à Saint-Domingue, armés pour la plupart en

flûte, et employés à porter des troupes. On construisait beaucoup dans

nos chantiers, et ce n'était pas un mystère; mais on ne songeait pas à

équiper un seul vaisseau. Il y avait seulement, dans le port hollandais

d'Helvoetsluis, une faible expédition de deux vaisseaux et deux

frégates, portant trois mille hommes, et notoirement destinés à la

Louisiane. Ils étaient retenus par la crainte des glaces depuis quelques

mois, et l'objet de leur mission était annoncé à toute l'Europe. Dire

que ces armements, destinés en apparence aux colonies, pourraient avoir

en réalité un autre but, était une insinuation des plus offensantes.

Prétendre enfin qu'il existait des discussions de grande importance

entre les deux gouvernements, était bien imprudent, car, jusque-là, tout

s'était borné à quelques mots relatifs à Malte, proférés par la France,

et restés sans réponse de la part de l'Angleterre. Faire de cela une

contestation, c'était déclarer sur-le-champ qu'on entendait se refuser à

l'exécution des traités, à moins qu'on ne prétendît que quelques

expressions recueillies dans le rapport du colonel Sébastiani, ou dans

l'exposé de l'état de la République, constituaient un grief suffisant

pour mettre sur pied toutes les forces de l'Angleterre. Ce message ne

pouvait donc soutenir d'examen; il était à la fois inexact et blessant.

[En marge: Effet produit sur le Premier Consul par le message du roi

d'Angleterre.]

Lord Withworth, qui commençait à connaître un peu mieux le gouvernement

auprès duquel il était accrédité, devina sur-le-champ l'impression que

le message au Parlement produirait sur le général Bonaparte. Aussi n'en

donna-t-il copie à M. de Talleyrand qu'avec beaucoup de regret, et en

pressant ce ministre de courir chez le général, pour le calmer, pour lui

persuader que ce n'était pas là une déclaration de guerre, mais une

simple mesure de précaution. M. de Talleyrand se transporta sur-le-champ

aux Tuileries, et ne réussit guère auprès du maître fougueux qui les

occupait. Il le trouva profondément irrité de l'initiative si brusque

prise par le cabinet britannique, car ce message étrange, que rien ne

motivait, semblait être une provocation faite à la face du monde. Il se

sentait bravé publiquement, se croyait outragé, et demandait où le

cabinet britannique avait pu recueillir tous les mensonges contenus dans

son message; car il n'existait pas, disait-il, un seul armement dans les

ports de France, et il n'y avait pas même encore un différend déclaré

entre les deux cabinets.

[En marge: Scène du Premier Consul à lord Withworth, en présence du

corps diplomatique.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 04 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 20 / 42 段