Tuileries, et le reçut avec une grâce parfaite. Une grande table à
travail occupait le milieu de son cabinet; il fit asseoir l'ambassadeur
à une extrémité de cette table, et s'assit à l'autre.[7] Il lui dit
qu'il avait voulu le voir, l'entretenir directement, afin de le
convaincre de ses véritables intentions, ce qu'aucun de ses ministres ne
pouvait faire aussi bien que lui-même. Ensuite il récapitula ses
rapports avec l'Angleterre dès leur origine, le soin qu'il avait mis à
offrir la paix le jour même de son avénement au Consulat, les refus
qu'il avait essuyés, l'empressement avec lequel il avait renoué les
négociations dès qu'il l'avait pu honorablement, et enfin les
concessions qu'il avait faites pour arriver à la conclusion de la paix
d'Amiens. Puis il exprima le chagrin qu'il ressentait de voir ses
efforts, pour bien vivre avec la Grande-Bretagne, payés de si peu de
retour. Il rappela les mauvais procédés qui avaient immédiatement suivi
la cessation des hostilités, le déchaînement des gazettes anglaises, la
licence permise aux gazettes des émigrés, licence injustifiable par les
principes de la constitution britannique; les pensions accordées à
Georges et à ses complices, les continuelles descentes de chouans aux
îles de Jersey et Guernesey, l'accueil fait aux princes français, reçus
avec les insignes de l'ancienne royauté; l'envoi d'agents en Suisse, en
Italie, pour susciter partout des difficultés à la France.--Chaque vent,
s'écria le Premier Consul, chaque vent qui se lève d'Angleterre, ne
m'apporte que haine et outrage. Maintenant, ajouta-t-il, nous voilà
parvenus à une situation dont il faut absolument sortir. Voulez-vous, ne
voulez-vous pas exécuter le traité d'Amiens?... Je l'ai, quant à moi,
exécuté avec une scrupuleuse fidélité. Ce traité m'obligeait à évacuer
Naples, Tarente et les États Romains en trois mois; et en moins de deux
mois les troupes françaises étaient sorties de tous ces pays. Il y a dix
mois écoulés depuis l'échange des ratifications, et les troupes
anglaises sont encore à Malte et à Alexandrie. Il est inutile de
chercher à nous tromper à cet égard: voulez-vous la paix, voulez-vous la
guerre? Si vous voulez la guerre, il n'y a qu'à le dire; nous la ferons,
avec acharnement, et jusqu'à la ruine de l'une des deux nations.
Voulez-vous la paix, il faut évacuer Alexandrie et Malte. Car, ajouta
le Premier Consul avec l'accent d'une résolution inébranlable, ce rocher
de Malte, sur lequel on a élevé tant de fortifications, a sans doute une
grande importance sous le rapport maritime, mais il en a une bien plus
grande à mes yeux, c'est d'intéresser au plus haut point l'honneur de la
France. Que dirait le monde, si nous laissions violer un traité solennel
signé avec nous? Il douterait de notre énergie. Pour moi, mon parti est
pris: j'aime mieux vous voir en possession des hauteurs de Montmartre
que de Malte!--
[Note 7: Le Premier Consul raconta le jour même cette
conversation au ministre des relations extérieures, pour
qu'on en fît part à nos ministres près les cours étrangères.
Il en parla à ses collègues, et à plusieurs personnes, qui en
consignèrent le souvenir. Enfin lord Withworth la transmit
intégralement à son cabinet. Elle circula dans toute
l'Europe, et fut rapportée de beaucoup de façons différentes.
C'est d'après ces versions, et en prenant ce qui m'a paru
incontestable dans toutes, que je la reproduis ici. Je donne
non pas les termes, mais le fond des choses, et j'en garantis
la vérité.]
Effroyable parole, qui s'est trop réalisée pour le malheur de notre
patrie!
Lord Withworth, silencieux, immobile, ne comprenant pas assez la scène à
laquelle il assistait, répondit brièvement aux déclarations du Premier
Consul. Il allégua l'impossibilité de calmer en quelques mois les haines
qu'une longue guerre avait suscitées entre les deux nations; il fit
valoir les empêchements des lois anglaises, qui ne donnaient pas le
moyen de réprimer la licence des écrivains; il expliqua enfin les
pensions accordées aux chouans comme la rémunération de services passés,
mais non comme le payement de services futurs (singulier aveu dans la
bouche d'un ambassadeur), et l'accueil fait aux princes émigrés, comme
un acte d'hospitalité envers le malheur, hospitalité noblement en usage
chez la nation britannique. Tout cela ne pouvait justifier ni la
tolérance accordée aux pamphlétaires français, ni les pensions allouées
à des assassins, ni les insignes de l'ancienne royauté permis aux
princes de Bourbon. Le Premier Consul fit remarquer à l'ambassadeur
combien sa réponse était faible sur tous ces points, et revint à l'objet
important, l'évacuation différée de l'Égypte et de Malte. Quant à
l'évacuation d'Alexandrie, lord Withworth affirma qu'elle était
accomplie au moment où il parlait. Quant à celle de Malte, il expliqua
le retard qu'on y avait apporté par la difficulté d'obtenir la garantie
des grandes cours, et par les refus obstinés du grand-maître Ruspoli.
Mais il ajouta qu'on allait enfin évacuer l'île, lorsque les changements
survenus en Europe, et surtout le rapport du colonel Sébastiani, avaient
suscité de nouvelles difficultés. Ici le Premier Consul interrompit
l'ambassadeur anglais.--De quels changements voulez-vous parler, lui
dit-il. Ce n'est pas de la présidence de la République italienne, qui
m'a été déférée avant la signature du traité d'Amiens. Ce n'est pas de
l'érection du royaume d'Étrurie, qui vous était connue avant ce même
traité, car on vous a demandé, et vous avez fait espérer la
reconnaissance prochaine de ce royaume. Ce n'est donc pas de cela que
vous voulez parler. Serait-ce du Piémont? Serait-ce de la Suisse? En
vérité, ce n'est pas la peine, tant ces deux faits ont peu ajouté à la
réalité des choses. Mais, quoi qu'il en soit, vous n'avez pas
aujourd'hui le droit de vous plaindre, car, pour le Piémont, même avant
le traité d'Amiens, j'ai dit à tout le monde ce que je voulais en faire;
je l'ai dit à l'Autriche, à la Russie, à vous. Je n'ai jamais consenti,
quand on me l'a demandé, à promettre le rétablissement de la maison de
Sardaigne dans ses États; je n'ai même jamais voulu stipuler pour elle
une indemnité déterminée. Vous saviez donc que j'avais le projet de
réunir le Piémont à la France; et, d'ailleurs, cette adjonction ne
change en rien mon pouvoir sur l'Italie, qui est absolu, que je veux
tel, et qui restera tel. Quant à la Suisse, vous étiez bien convaincus
que je n'y souffrirais pas une contre-révolution. Mais toutes ces
allégations ne peuvent être prises au sérieux. Mon pouvoir sur l'Europe,
depuis le traité d'Amiens, n'est ni moindre ni plus grand qu'il n'était.
Je vous aurais appelés à le partager dans les affaires d'Allemagne, si
vous m'aviez montré d'autres sentiments. Vous savez très-bien que dans
tout ce que j'ai fait, j'ai voulu compléter l'exécution des traités, et
assurer la paix générale. Maintenant, regardez, cherchez: y a-t-il
quelque part un État que je menace, ou que je veuille envahir? Aucun,
vous le savez; du moins tant que la paix sera maintenue. Ce que vous
dites du rapport du colonel Sébastiani, n'est pas digne des relations de
deux grandes nations. Si vous avez des ombrages au sujet de mes vues sur
l'Égypte, mylord, je vais essayer de vous rassurer. Oui, j'ai beaucoup
pensé à l'Égypte, et j'y penserai encore, si vous m'obligez à
recommencer la guerre. Mais je ne compromettrai pas la paix dont nous
jouissons depuis si peu de temps, pour reconquérir cette contrée.
L'empire turc menace ruine. Pour moi, je contribuerai à le faire durer
autant qu'il sera possible; mais s'il s'écroule, je veux que la France
en ait sa part. Néanmoins, soyez-en sûr, je ne précipiterai pas les
événements. Si je l'avais voulu, avec les nombreux armements que
j'expédiais à Saint-Domingue, je pouvais en diriger un sur Alexandrie.
Les quatre mille hommes que vous avez là n'étaient pas pour moi un
obstacle. Ils auraient été, au contraire, mon excuse. J'aurais envahi
l'Égypte à l'improviste, et, cette fois, vous ne me l'auriez plus
arrachée. Mais je ne pense à rien de pareil. Croyez-vous, ajouta le
Premier Consul, que je m'abuse à l'égard du pouvoir que j'exerce
aujourd'hui sur l'opinion de la France et de l'Europe? Non, ce pouvoir
n'est pas assez grand pour me permettre impunément une agression non
motivée. L'opinion de l'Europe se tournerait à l'instant contre moi; mon
ascendant politique serait perdu; et quant à la France, j'ai besoin de
lui prouver qu'on m'a fait la guerre, que je ne l'ai point provoquée,
pour obtenir d'elle l'élan, l'enthousiasme, que je veux exciter contre
vous, si vous m'amenez à combattre. Il faut que vous ayez tous les
torts, et que je n'en aie pas un seul. Je ne médite donc aucune
agression. Tout ce que j'avais à faire en Allemagne et en Italie, est
fait; et je n'ai rien fait que je n'eusse annoncé, avoué ou consigné
d'avance dans un traité. Maintenant, si vous doutez de mon désir de
conserver la paix, écoutez, et jugez à quel point je suis sincère. Bien
jeune encore, je suis arrivé à une puissance, à une renommée, auxquelles
il serait difficile d'ajouter. Ce pouvoir, cette renommée, croyez-vous
que je veuille les risquer dans une lutte désespérée? Si j'ai une guerre
avec l'Autriche, je saurai bien trouver le chemin de Vienne. Si j'ai la
guerre avec vous, je vous ôterai tout allié sur le continent, je vous en
interdirai l'accès depuis la Baltique jusqu'au golfe de Tarente. Vous
nous bloquerez, mais je vous bloquerai à mon tour; vous ferez du
continent une prison pour nous, mais j'en ferai une pour vous de
l'étendue des mers. Cependant, pour en finir, il faudra des moyens plus
directs; il faudra réunir cent cinquante mille hommes, une immense
flottille, essayer de franchir le détroit, et peut-être ensevelir au
fond des mers ma fortune, ma gloire et ma vie. C'est une étrange
témérité, milord, qu'une descente en Angleterre!--Et en disant ces mots,
le Premier Consul, au grand étonnement de son interlocuteur, se mit à
énumérer lui-même les difficultés, les dangers d'une telle entreprise;
la quantité de matières, d'hommes, de bâtiments qu'il faudrait jeter
dans le détroit, qu'il ne manquerait pas d'y jeter, pour essayer de
détruire l'Angleterre; et toujours insistant davantage, toujours
montrant la chance de périr supérieure à la chance de réussir, il
ajouta, avec un accent d'une énergie extraordinaire: cette témérité,
milord, cette témérité si grande, si vous m'y obligez, je suis résolu à
la tenter. J'y exposerai mon armée, et ma personne. Avec moi, cette
grande entreprise acquerra des chances qu'elle ne peut avoir avec aucun
autre. J'ai passé les Alpes en hiver; je sais comment on rend possible,
ce qui paraît impossible au commun des hommes; et, si je réussis, vos
derniers neveux pleureront en larmes de sang la résolution que vous
m'aurez forcé de prendre. Voyez, reprit le Premier Consul, si je dois,
puissant, heureux, paisible, comme je suis aujourd'hui, si je dois
risquer puissance, bonheur, repos, dans une telle entreprise, et si,
quand je dis que je veux la paix, je ne suis pas sincère. Puis, se
calmant, le Premier Consul ajouta: Il vaut mieux pour vous, pour moi, me
satisfaire dans la limite des traités. Il faut évacuer Malte, ne pas
souffrir mes assassins en Angleterre, me laisser injurier, si vous
voulez, par les journaux anglais, mais non par ces misérables émigrés,
qui déshonorent la protection que vous leur accordez, et que la loi de
l'Alien-bill vous permet d'expulser d'Angleterre. Agissez cordialement
avec moi, et je vous promets, de mon côté, une cordialité entière; je
vous promets de continuels efforts pour concilier nos intérêts dans ce
qu'ils ont de conciliable. Voyez quelle puissance nous exercerions sur
le monde, si nous parvenions à rapprocher nos deux nations! Vous avez
une marine qu'en dix ans d'efforts consécutifs, en y employant toutes
mes ressources, je ne pourrai pas égaler; mais j'ai cinq cent mille
hommes prêts à marcher, sous mes ordres, partout où je voudrai les
conduire. Si vous êtes maîtres des mers, je suis maître de la terre.
Songeons donc à nous unir plutôt qu'à nous combattre, et nous réglerons
à volonté les destinées du monde. Tout est possible, dans l'intérêt de
l'humanité et de notre double puissance, à la France et à l'Angleterre
réunies.--
Ce langage, si extraordinaire par sa franchise, avait surpris, troublé
l'ambassadeur d'Angleterre, qui, malheureusement, quoiqu'il fût un fort
honnête homme, n'était pas capable d'apprécier la grandeur et la
sincérité des paroles du Premier Consul. Il aurait fallu les deux
nations assemblées pour entendre un pareil entretien, et pour y
répondre.
Le Premier Consul n'avait pas manqué d'avertir lord Withworth qu'il
allait, sous deux jours, ouvrir la session du Corps Législatif,
conformément aux prescriptions de la Constitution consulaire, qui fixait
cette ouverture au 1er ventôse (20 février); que, suivant l'usage, il
présenterait l'exposé annuel de la situation de la République, et qu'il
ne fallait pas qu'on fût surpris en Angleterre d'y trouver les
intentions du gouvernement français, aussi nettement exprimées qu'elles
l'avaient été à l'ambassadeur lui-même. Lord Withworth se retira pour
rendre compte à son cabinet de ce qu'il venait de voir et d'entendre.
[En marge: Exposé de l'état de la République, présenté à l'ouverture du
Corps Législatif.]
En effet, le Premier Consul avait rédigé lui-même ce compte-rendu de la
situation de la République, et, il faut le reconnaître, jamais
gouvernement n'eut à exposer une situation aussi belle, et ne le fit
dans un plus noble langage. Le calme rentrant de toute part dans les
esprits, le rétablissement du culte opéré avec une étonnante promptitude
et sans trouble, les traces des discordes civiles partout effacées, le
commerce reprenant son activité, l'agriculture en progrès, les revenus
de l'État croissant à vue d'oeil, les travaux publics se développant
avec une célérité prodigieuse, les ouvrages défensifs sur les Alpes,
sur le Rhin, sur les côtes, marchant avec une égale rapidité, l'Europe
dirigée tout entière par l'influence de la France, et sans qu'elle en
fût blessée, sauf l'Angleterre, tel est le tableau que le Premier Consul
avait à présenter, et qu'il avait tracé de main de maître. Le lendemain
de l'ouverture, 21 février (2 ventôse), trois orateurs du gouvernement
portèrent cet exposé au Corps Législatif, suivant l'usage introduit sous
le Consulat, et cette lecture y produisit l'effet saisissant qu'elle
devait produire partout. Mais le passage relatif à l'Angleterre, objet
d'une curiosité générale, était d'une fierté peu adoucie, et surtout
d'une précision si catégorique, qu'il devait amener une solution
prochaine. Après avoir retracé l'heureuse conclusion des affaires
germaniques, la pacification de la Suisse, la politique conservatrice de
la France à l'égard de l'empire turc, le document ajoutait que les
troupes britanniques occupaient encore Alexandrie et Malte, que le
gouvernement français avait le droit de s'en plaindre, que cependant il
venait d'apprendre que les vaisseaux chargés de transporter en Europe la
garnison d'Alexandrie étaient entrés dans la Méditerranée. Quant à
l'évacuation de Malte, il ne disait pas si elle devait être prochaine ou
non, mais il ajoutait ces paroles significatives:
[En marge: Passage de l'exposé relatif à l'Angleterre.]
«Le gouvernement garantit à la nation la paix du continent, et il lui
est permis d'espérer la continuation de la paix maritime. Cette paix est
le besoin et la volonté de tous les peuples. Pour la conserver le
gouvernement fera tout ce qui est compatible avec l'honneur national,
essentiellement lié à la stricte exécution des traités.
«Mais en Angleterre deux partis se disputent le pouvoir. L'un a conclu
la paix et paraît décidé à la maintenir; l'autre a juré à la France une
haine implacable. De là cette fluctuation dans les opinions et dans les
conseils, et cette attitude à la fois pacifique et menaçante.
«Tant que durera cette lutte des partis, il est des mesures que la
prudence commande au gouvernement de la République. Cinq cent mille
hommes doivent être, et seront prêts à la défendre et à la venger.
Étrange nécessité que de misérables passions imposent à deux nations,
qu'un même intérêt et une égale volonté attachent à la paix!
«Quel que soit à Londres le succès de l'intrigue, elle n'entraînera
point d'autres peuples dans des ligues nouvelles; et le gouvernement le
dit avec un juste orgueil, seule, l'Angleterre ne saurait aujourd'hui
lutter contre la France.
«Mais ayons de meilleures espérances, et croyons plutôt qu'on n'écoutera
dans le cabinet britannique que les conseils de la sagesse et la voix de
l'humanité.
[En marge: Mars 1803.]
«Oui, sans doute, la paix se consolidera tous les jours davantage; les
relations des deux gouvernements prendront ce caractère de bienveillance
qui convient à leurs intérêts mutuels; un heureux repos fera oublier les
longues calamités d'une guerre désastreuse; et la France et
l'Angleterre, en faisant leur bonheur réciproque, mériteront la
reconnaissance du monde entier.»
Pour bien juger cet exposé, il ne faudrait pas vouloir le comparer à ce
qu'on appelle aujourd'hui en France et en Angleterre le _Discours de la
Couronne_, mais au _message_ du président des États-Unis. C'est là ce
qui peut expliquer et justifier les détails dans lesquels entrait le
Premier Consul. Il avait voulu absolument parler des partis qui
divisaient l'Angleterre, afin d'avoir le moyen de s'exprimer librement
sur ses ennemis, sans que ses paroles pussent s'appliquer au
gouvernement anglais lui-même. C'était une manière bien hardie et bien
dangereuse de s'immiscer dans les affaires d'un pays voisin: c'était
surtout faire à l'orgueil britannique une blessure cruelle et inutile
que de prétendre, en termes si hautains, que l'Angleterre, réduite à ses
seules forces, ne pouvait lutter contre la France. Le Premier Consul se
donnait ainsi un tort dans la forme, quand il n'en avait aucun dans le
fond.
[En marge: Effet produit en Angleterre par l'exposé de l'état de la
République.]
Lorsque cet exposé de la situation de la République, très-beau, mais
trop fier, parvint à Londres, il produisit bien plus d'effet que le
rapport du colonel Sébastiani, bien plus même que les actes reprochés au
Premier Consul, en Italie, en Suisse, en Allemagne[8]. Ces mots
intempestifs, sur l'impuissance où était l'Angleterre de lutter seule
contre la France, soulevèrent tous les coeurs anglais. Joignez à cela
que le Premier Consul avait accompagné ce dernier document d'une note
qui demandait au gouvernement britannique de s'expliquer définitivement
sur l'évacuation de Malte.
[Note 8: J'ai entendu moi-même un grand personnage, et l'un
des plus respectables membres de la diplomatie anglaise, me
dire après quarante ans, quand le temps avait effacé en lui
toutes les passions de cette époque, que ces mots où il était
dit que l'Angleterre, seule, ne pouvait pas lutter contre la
France, avaient soulevé tous les coeurs anglais, et qu'à
partir de ce jour la déclaration de guerre avait pu être
considérée comme inévitable.]
Le cabinet anglais était forcé enfin de prendre une résolution, et de
déclarer au Premier Consul ses intentions à l'égard de cette île si
disputée, et cause de si grands événements. Son embarras était grand,
car il ne voulait ni avouer l'intention de violer un traité solennel, ni
promettre l'évacuation de Malte, devenue impossible à sa faiblesse.
Pressé par l'opinion publique de faire quelque chose, et ne sachant quoi
faire, il prit le parti d'adresser un message au Parlement, ce qui est
quelquefois, dans les gouvernements représentatifs, une manière
d'occuper les esprits, de tromper leur impatience, mais ce qui peut
devenir très-dangereux, lorsqu'on ne sait pas clairement où l'on veut
les conduire, et qu'on ne cherche qu'à leur procurer une satisfaction
momentanée.
[En marge: Message du roi d'Angleterre au Parlement.]
Dans la séance du 8 mars, le message suivant fut adressé au Parlement:
«GEORGES, roi......
«Sa Majesté croit nécessaire d'informer la Chambre des Communes que, des
préparatifs militaires considérables se faisant dans les ports de
France et de Hollande, elle a jugé convenable d'adopter de nouvelles
mesures de précaution pour la sûreté de ses États. Quoique les
préparatifs dont il s'agit aient pour but apparent des expéditions
coloniales, comme il existe actuellement entre Sa Majesté et le
gouvernement français des discussions d'une grande importance, dont le
résultat est incertain, Sa Majesté s'est déterminée à faire cette
communication à ses fidèles communes, bien persuadée que, quoiqu'elles
partagent sa pressante et infatigable sollicitude pour la continuation
de la paix, elle peut néanmoins se reposer avec une parfaite confiance
sur leur esprit public et sur leur libéralité, et compter qu'elles la
mettront en état d'employer toutes les mesures que les circonstances
paraîtront exiger pour l'honneur de sa couronne et les intérêts
essentiels de son peuple.»
On ne pouvait pas imaginer un message plus maladroitement conçu. Il
reposait sur des erreurs de fait, et avait en outre quelque chose
d'offensant pour la bonne foi du gouvernement français. D'abord il n'y
avait pas un vaisseau disponible dans nos ports; tous nos bâtiments en
état de tenir la mer étaient à Saint-Domingue, armés pour la plupart en
flûte, et employés à porter des troupes. On construisait beaucoup dans
nos chantiers, et ce n'était pas un mystère; mais on ne songeait pas à
équiper un seul vaisseau. Il y avait seulement, dans le port hollandais
d'Helvoetsluis, une faible expédition de deux vaisseaux et deux
frégates, portant trois mille hommes, et notoirement destinés à la
Louisiane. Ils étaient retenus par la crainte des glaces depuis quelques
mois, et l'objet de leur mission était annoncé à toute l'Europe. Dire
que ces armements, destinés en apparence aux colonies, pourraient avoir
en réalité un autre but, était une insinuation des plus offensantes.
Prétendre enfin qu'il existait des discussions de grande importance
entre les deux gouvernements, était bien imprudent, car, jusque-là, tout
s'était borné à quelques mots relatifs à Malte, proférés par la France,
et restés sans réponse de la part de l'Angleterre. Faire de cela une
contestation, c'était déclarer sur-le-champ qu'on entendait se refuser à
l'exécution des traités, à moins qu'on ne prétendît que quelques
expressions recueillies dans le rapport du colonel Sébastiani, ou dans
l'exposé de l'état de la République, constituaient un grief suffisant
pour mettre sur pied toutes les forces de l'Angleterre. Ce message ne
pouvait donc soutenir d'examen; il était à la fois inexact et blessant.
[En marge: Effet produit sur le Premier Consul par le message du roi
d'Angleterre.]
Lord Withworth, qui commençait à connaître un peu mieux le gouvernement
auprès duquel il était accrédité, devina sur-le-champ l'impression que
le message au Parlement produirait sur le général Bonaparte. Aussi n'en
donna-t-il copie à M. de Talleyrand qu'avec beaucoup de regret, et en
pressant ce ministre de courir chez le général, pour le calmer, pour lui
persuader que ce n'était pas là une déclaration de guerre, mais une
simple mesure de précaution. M. de Talleyrand se transporta sur-le-champ
aux Tuileries, et ne réussit guère auprès du maître fougueux qui les
occupait. Il le trouva profondément irrité de l'initiative si brusque
prise par le cabinet britannique, car ce message étrange, que rien ne
motivait, semblait être une provocation faite à la face du monde. Il se
sentait bravé publiquement, se croyait outragé, et demandait où le
cabinet britannique avait pu recueillir tous les mensonges contenus dans
son message; car il n'existait pas, disait-il, un seul armement dans les
ports de France, et il n'y avait pas même encore un différend déclaré
entre les deux cabinets.
[En marge: Scène du Premier Consul à lord Withworth, en présence du
corps diplomatique.]