Au milieu de ce déchaînement, l'éloquent et généreux Fox fit entendre

des paroles de bon sens, de modération et d'honneur national, dans la

vraie acception de ce dernier mot.--J'ai peu de relations avec les

membres du cabinet, dit-il, en s'adressant à l'opposition Grenville et

Canning, et je suis d'ailleurs peu habitué à défendre les ministres de

Sa Majesté; mais je suis étonné de tout ce que j'entends, étonné surtout

en songeant à ceux qui le disent. Certainement je suis affligé, plus

qu'aucun des honorables collègues et amis de M. Pitt, de la grandeur

croissante de la France, qui chaque jour s'étend en Europe et en

Amérique. Je m'en afflige, bien que je ne partage point les préventions

des honorables membres contre la République française. Mais enfin cet

accroissement extraordinaire, qui vous surprend, qui vous effraie, quand

s'est-il produit? Est-ce sous le ministère de MM. Addington et

Hawkesbury, ou bien sous le ministère de MM. Pitt et Grenville? Sous le

ministère de MM. Pitt et Grenville, la France n'avait-elle pas acquis la

ligne du Rhin, envahi la Hollande, la Suisse, l'Italie jusqu'à Naples?

Était-ce parce qu'on ne lui avait pas résisté, parce qu'on avait

souffert lâchement ses envahissements, qu'elle avait ainsi étendu ses

vastes bras? Il me semble que non, car MM. Pitt et Grenville avaient

noué la plus formidable des coalitions pour étouffer cette France

ambitieuse! Ils assiégeaient Valenciennes et Dunkerque, et destinaient

déjà la première de ces places à l'Autriche, la seconde à la

Grande-Bretagne. Cette France, à qui on reproche de s'ingérer par la

force dans les affaires d'autrui, on cherchait alors à l'envahir, pour

lui imposer un régime qu'elle ne voulait plus subir, pour lui faire

accepter la famille des Bourbons, dont elle repoussait le joug; et, par

un de ces mouvements sublimes, dont l'histoire doit conserver un éternel

souvenir, et conseiller l'imitation, la France a repoussé ses

envahisseurs. On ne lui a pas arraché Valenciennes et Dunkerque, on ne

lui a pas dicté des lois; elle en a, au contraire, dicté aux autres! Eh

bien, nous, quoique très-attachés à la cause de la Grande-Bretagne, nous

avons éprouvé un involontaire mouvement de sympathie pour ce généreux

élan de liberté et de patriotisme, et nous sommes loin de nous en

cacher. Nos pères n'applaudissaient-ils pas à la résistance que la

Hollande opposait à la tyrannie des Espagnols? la vieille Angleterre

n'a-t-elle pas applaudi à toute noble inspiration chez tous les peuples?

Et vous, qui déplorez aujourd'hui la grandeur de la France, n'est-ce pas

vous qui avez provoqué son essor victorieux? N'est-ce pas vous qui, en

voulant prendre Valenciennes et Dunkerque, l'avez amenée à prendre la

Belgique; qui, en voulant lui imposer des lois, l'avez poussée à en

donner à la moitié du continent? Vous parlez de l'Italie; mais

n'était-elle pas au pouvoir des Français quand vous avez traité? Ne le

saviez-vous pas? N'était-ce pas une de vos doléances? Cette circonstance

a-t-elle empêché qu'on signât la paix? Et vous, collègues de M. Pitt,

qui sentiez alors combien cette paix était rendue nécessaire par les

souffrances d'une guerre de dix ans, combien elle était indispensable

pour soulager des maux qui étaient votre ouvrage, vous consentiez à ce

que les ministres actuels la signassent pour vous! Pourquoi ne pas vous

y opposer alors? Et si vous ne vous y êtes pas opposés, pourquoi ne pas

souffrir aujourd'hui qu'ils en exécutent les conditions? Le roi de

Piémont vous intéresse fort, soit; mais l'Autriche, dont il était bien

plus l'allié que le vôtre, l'Autriche l'avait abandonné. Elle n'avait

pas même voulu le mentionner dans les négociations, de peur que

l'indemnité qui serait donnée à ce prince ne diminuât la part des États

vénitiens qu'elle convoitait pour elle-même. L'Angleterre aurait donc la

prétention de maintenir l'indépendance de l'Italie mieux que l'Autriche!

Vous parlez de l'Allemagne bouleversée; mais qu'a-t-on fait en

Allemagne? On a sécularisé les États ecclésiastiques, pour indemniser

les princes héréditaires, en vertu d'un article formel du traité de

Lunéville, traité signé neuf mois avant les préliminaires de Londres,

plus de douze mois avant le traité d'Amiens; et signé à quelle époque?

pendant que MM. Pitt et Grenville étaient ministres en Angleterre. Quand

MM. Addington et Hawkesbury sont arrivés au pouvoir, le prétendu partage

de l'Allemagne était convenu, promis, arrêté, au vu et au su de toute

l'Europe. C'est, à vous entendre, un bouleversement de l'Allemagne:

plaignez-vous donc aussi de la Russie, qui l'a consommé de moitié avec

la France. L'électeur de Hanovre, dites-vous, parce qu'il était,

malheureusement pour lui, roi d'Angleterre, a été fort maltraité. Je

n'avais pas ouï dire qu'il fût très-mécontent de son lot; car, sans rien

perdre, il a obtenu un riche évêché. Au surplus, je soupçonne fort ceux

qui s'intéressent si vivement à l'électeur de Hanovre, qui montrent tant

de sollicitude pour lui, de chercher à gagner par cet intermédiaire la

confiance du roi d'Angleterre, et de travailler ainsi à se pousser dans

ses conseils. Sans doute la France est grande, plus grande que ne doit

le souhaiter un bon Anglais; mais sa grandeur, dont les derniers

ministres britanniques sont les auteurs, nous la connaissions avant les

préliminaires de Londres, avant les négociations d'Amiens; et ce ne

saurait être là un motif de violer des traités solennels. Veillez sur

l'exécution de ces traités; s'ils sont violés, réclamez la foi jurée:

c'est votre droit et votre devoir. Mais parce que la France nous

paraîtrait trop grande aujourd'hui, plus grande que nous ne l'avions

jugé d'abord, rompre un engagement solennel, retenir Malte, par exemple,

ce serait un indigne manque de foi, qui compromettrait l'honneur

britannique! Si véritablement les conditions du traité d'Amiens n'ont

pas été remplies, et jusqu'à ce qu'elles le soient, nous pouvons garder

Malte; mais pas un instant de plus. J'espère que nos ministres ne feront

pas dire d'eux ce qu'on disait des ministres français après les traités

d'Aix-la-Chapelle, de Paris et de Versailles, qu'ils les avaient signés

avec la secrète pensée de les violer à la première occasion. J'en crois

MM. Addington et Hawkesbury incapables; ce serait une tache à l'honneur

de la Grande-Bretagne. Après tout, ces continuelles invectives contre la

grandeur de la France, ces terreurs qu'on cherche à exciter, ne servent

qu'à entretenir le trouble et la haine entre deux grands peuples. Je

suis certain que, s'il y avait à Paris une assemblée semblable à celle

qui discute ici, on parlerait de la marine anglaise, de sa domination

sur les mers, comme nous parlons dans cette enceinte des armées

françaises, de leur domination sur le continent. Je comprends entre deux

puissantes nations une noble rivalité; mais songer à la guerre, la

proposer parce qu'une nation grandit, parce qu'elle prospère, serait

insensé et inhumain. Si on vous annonçait que le Premier Consul fait un

canal pour amener la mer de Dieppe à Paris, il y a des gens qui le

croiraient, et qui vous proposeraient la guerre. On parle des

manufactures françaises, de leurs progrès: j'ai vu ces manufactures, je

les ai admirées; mais, s'il faut en dire mon sentiment, je ne les crains

pas plus que je ne crains la marine de la France. Je suis certain que

les manufactures anglaises l'emporteront quand la lutte s'établira entre

elles et les manufactures françaises. Qu'on les laisse donc essayer

leurs forces; mais qu'elles les essaient à Manchester, à Saint-Quentin.

C'est là que la lice est ouverte; c'est là le champ-clos dans lequel

doivent se rencontrer les deux nations. Faire la guerre pour assurer le

succès des unes sur les autres, serait barbare. On reproche aux Français

d'interdire l'arrivée de nos produits dans leurs ports; mais est-ce là

un droit dont vous puissiez empêcher l'exercice? Et vous qui vous

plaignez, y a-t-il une nation qui emploie les prohibitions plus

activement que vous ne le faites? Une partie de notre commerce souffre,

cela est possible; mais cela s'est vu à toutes les époques, après la

paix de 1763, après la paix de 1782. Il y avait alors des industries

développées par la guerre au delà de leurs proportions ordinaires, qui

devaient rentrer à la paix dans des limites plus étroites, et d'autres

en retour qui devaient prendre un plus grand développement. Que faire à

tout cela? Devons-nous donc, pour l'ambition de nos marchands, verser à

torrents le sang de la nation anglaise? Quant à moi, mon choix est fait.

S'il faut, pour des passions insensées, immoler des milliers d'hommes,

je reviens aux folies de l'antiquité: j'aime mieux que le sang coule

pour les expéditions romanesques d'un Alexandre, que pour la cupidité

grossière de quelques marchands affamés d'or.--

[En marge: Succès du ministère anglais dans le Parlement; calme

momentané résultant de ce succès.]

Ces nobles paroles, dans lesquelles le patriotisme le plus sincère ne

nuisait point à l'humanité, car on peut concilier ces deux sentiments

dans un coeur généreux, produisirent un grand effet sur le Parlement

d'Angleterre. On avait singulièrement exagéré les progrès de notre

industrie et de notre marine. L'une et l'autre, sans doute, commençaient

à renaître; mais on disait fait et accompli, ce qui était à peine

commencé; et ces exagérations, rapportées par le haut commerce,

s'étaient répandues d'une manière funeste dans toutes les classes de la

nation britannique. Les paroles éloquentes et sensées de M. Fox vinrent

atténuer à propos ces exagérations, et furent écoutées avec fruit,

quoiqu'il blessât les sympathies nationales. D'ailleurs, bien qu'on fût

mécontent, alarmé de notre grandeur, on ne voulait pas encore la guerre.

Le parti Grenville et Windham s'était compromis par sa violence. M. Fox

s'était honoré en prêtant appui au cabinet. On le croyait rapproché du

pouvoir par cette conduite toute nouvelle. On prétendait qu'il devait

renforcer bientôt ce faible ministère, qui avait joué dans les débats un

rôle médiocre et incertain, approuvant ce qui se disait pour la paix,

sans oser le dire lui-même. Du reste, l'adresse proposée en réponse au

discours de la couronne fut votée sans amendements; les subsides furent

votés de même. Pour un certain temps, les ministres parurent sauvés, ce

qui plaisait à M. Addington, quoiqu'il fût peu ambitieux, et ce qui

plaisait bien davantage à lord Hawkesbury, qui tenait beaucoup plus que

M. Addington à rester ministre. Cette espèce de succès disposait ces

deux hommes d'État à de meilleures relations avec la France, car ils

voulaient la paix, sachant bien qu'ils n'étaient venus qu'avec la paix,

et qu'ils s'en iraient avec elle. Effectivement, au premier coup de

canon, M. Pitt ne pouvait manquer d'être appelé par toutes les classes

de la nation à prendre les rênes du gouvernement.

[En marge: Janv. 1803.]

[En marge: Les deux ambassadeurs se rendent à leur poste; lord Withworth

part pour Paris, le général Andréossy pour Londres.]

[En marge: Ce qui se passait alors dans l'âme du Premier Consul.]

L'affaire suisse finie avec sagesse, avec promptitude, avait fait

disparaître le grief principal, et lord Hawkesbury avait demandé que

l'on fît partir pour Londres l'ambassadeur de France, le général

Andréossy, offrant de faire partir pour Paris lord Withworth,

ambassadeur d'Angleterre. Le Premier Consul s'y prêta volontiers, car,

malgré quelques mouvements de colère excités dans son âme par la

malveillance britannique, malgré les images d'une grandeur inouïe qu'il

entrevoyait quelquefois comme suite de la guerre, il était encore tourné

tout entier à la paix. En le provoquant, en l'irritant, on le portait

sans doute à se dire qu'après tout la guerre était sa vocation

naturelle, son origine, sa destinée peut-être; qu'il savait gouverner

d'une manière supérieure, mais qu'avant de gouverner il avait su

combattre; que c'était là sa profession, son art par excellence; et que

si Moreau avec les armées françaises était arrivé jusqu'aux portes de

Vienne, il irait bien au delà. Il se répétait trop souvent ces choses,

et, dans ce moment, en effet, de singulières visions s'offraient

quelquefois à son esprit. Il voyait des empires détruits, l'Europe

refaite, et son pouvoir consulaire changé en une couronne, qui ne serait

pas moins que la couronne de Charlemagne. Quiconque le menaçait, ou

l'irritait, faisait surgir l'une après l'autre dans sa vaste

intelligence ces images fatales et séduisantes. Il était facile de s'en

apercevoir à l'étrange grandeur de son langage journalier, aux dépêches

qu'il dictait à son ministre des affaires étrangères, aux mille lettres

enfin qu'il adressait aux agents de l'administration. Toutefois il se

disait aussi que toute cette grandeur ne pouvait lui manquer tôt ou

tard, et il trouvait que la paix avait trop peu duré, que

Saint-Domingue n'était pas définitivement reconquis, que la Louisiane

n'était pas occupée, que la marine française n'était pas rétablie. À son

avis, il lui fallait, avant de recommencer la guerre, quatre ou cinq ans

encore d'efforts continuels, au sein d'une paix profonde. Le Premier

Consul partageait cette passion des grandes constructions, qui est

naturelle aux fondateurs d'empires; il prenait goût à ces places fortes

qu'il élevait en Italie, à ces vastes routes qu'il perçait dans les

Alpes, à ces plans de villes nouvelles qu'il projetait en Bretagne, à

ces canaux qui allaient unir les bassins de la Seine et de l'Escaut. Il

jouissait d'un pouvoir absolu, d'une admiration universelle, et tout

cela dans un profond repos, qui devait lui être doux après avoir livré

tant de batailles, traversé tant de contrées, commis à tant de hasards

sa fortune et sa vie.

[En marge: Caractère de lord Withworth, ambassadeur d'Angleterre.]

[En marge: Accueil qu'on lui fait à Paris.]

Le Premier Consul désirait donc sincèrement la continuation de la paix,

et il consentit à tout ce qui pouvait en assurer la durée. En

conséquence, il fit partir le général Andréossy pour Londres, et reçut

avec une grande distinction lord Withworth à Paris. Ce personnage,

destiné à représenter Georges III en France, était un vrai gentilhomme

anglais, simple, quoique magnifique dans sa représentation, sensé,

droit, mais roide et orgueilleux comme les hommes de sa nation, et tout

à fait incapable de ces ménagements habiles et délicats, qui étaient

nécessaires avec un caractère tour à tour emporté ou aimable, comme

l'était celui du Premier Consul. Il aurait fallu un homme d'esprit

plutôt qu'un grand seigneur, et l'un et l'autre si on avait pu, auprès

d'un gouvernement nouveau, qui avait besoin d'être flatté et ménagé.

Cependant ce n'est pas dans le premier instant que les défauts de

caractère se font sentir dans les relations. Au début tout se passe

bien. Lord Withworth fut accueilli à merveille; son épouse, la duchesse

de Dorset, très-grande dame d'Angleterre, fut l'objet des attentions les

plus délicates. Le Premier Consul donna pour l'ambassadeur et pour

l'ambassadrice de belles fêtes, tant à Saint-Cloud qu'aux Tuileries. M.

de Talleyrand déploya pour les bien recevoir tout le savoir-faire, toute

l'élégance de moeurs, qui le distinguaient. Les deux consuls Cambacérès

et Lebrun eurent ordre de s'y employer eux-mêmes, et ils s'y prirent de

leur mieux. À tous ces soins on joignit le soin plus flatteur encore de

les publier.

Il entrait dans le sentiment de l'Angleterre à l'égard de la France,

beaucoup d'orgueil blessé, bien que l'intérêt y eût sa grande part. Ces

égards, prodigués par le Premier Consul à l'ambassadeur britannique,

produisirent l'effet le plus sensible sur l'opinion publique à Londres,

et ramenèrent un instant les coeurs à des sentiments meilleurs. Le

général Andréossy s'en ressentit lui-même, et reçut un accueil flatteur,

tout à fait semblable à celui que recevait lord Withworth à Paris. Les

mois de décembre et de janvier firent naître une espèce de calme. Les

fonds, qui avaient baissé dans les deux pays, se relevèrent

sensiblement, et reprirent le taux auquel ils étaient parvenus dans le

moment de la plus grande confiance. Le cinq pour cent était à 57 ou 58

francs en France.

[En marge: Calme et satisfaction pendant l'hiver de 1803.]

L'hiver de 1803 fut presque aussi brillant que celui de 1802. Il parut

même plus calme, car au dedans la situation était parfaitement assise,

tandis que l'année précédente l'opposition du Tribunat, sans donner de

l'effroi, causait un certain malaise. Tous les hauts fonctionnaires,

consuls, ministres, avaient ordre d'ouvrir leurs maisons, tant à leurs

subordonnés qu'à la société parisienne et étrangère. Les classes

commerçantes étaient satisfaites du mouvement général des affaires. Un

sentiment de bien-être se répandait partout, et finissait même par

gagner les cercles de l'émigration rentrée. Chaque jour on voyait un

personnage, porteur d'un grand nom, se détacher du groupe oisif, agité,

médisant, de l'ancienne noblesse française, pour venir solliciter des

places de magistrature ou de finance, dans les salons graves et

monotones des consuls Cambacérès et Lebrun. D'autres allaient jusque

chez madame Bonaparte demander des places dans la nouvelle cour. On

parlait mal de ceux qui avaient obtenu, mais on les enviait au fond, et

on n'était pas loin de les imiter.

[En marge: Embarras du cabinet britannique à l'égard de Malte, qu'il

voudrait, mais n'ose pas évacuer.]

Cet état de choses avait duré une partie de l'hiver, et aurait pu durer

long-temps encore, sans une circonstance dont on commençait à sentir

l'embarras dans le cabinet britannique; c'était le délai apporté à

l'évacuation de Malte. En commettant la faute grave de contremander

cette évacuation, on avait fait naître chez le peuple anglais une

tentation bien dangereuse, celle de garder une position qui dominait la

Méditerranée. Il aurait fallu, ou un ministère puissant en Angleterre,

ou une concession quelconque de la part de la France, pour rendre

possible l'abandon d'un gage aussi précieux. Or le ministère puissant en

Angleterre n'existait pas, et le Premier Consul n'était pas assez

accommodant pour créer à celui qui existait, des facilités par des

sacrifices. Tout ce qu'on pouvait attendre de lui, c'est qu'il ne mît

pas une trop grande précipitation à exiger l'exécution des traités.

[En marge: La Russie accepte enfin la garantie de l'ordre de Malte, et

fournit aux Anglais une occasion d'évacuer l'île.]

Une circonstance nouvelle rendait pressant encore le danger de cette

situation. On avait eu jusqu'ici un prétexte pour différer l'exécution

du traité d'Amiens à l'égard de Malte; c'était le refus de la Russie

d'accepter la garantie du nouvel ordre de choses établi, dans cette île.

Mais le cabinet russe, appréciant le danger de ce refus, et voulant

sincèrement concourir au maintien de la paix, s'était hâté de revenir

sur sa première détermination, par un mouvement d'honnêteté qui honorait

le jeune Alexandre. Seulement, pour donner un motif à ce changement, il

avait mis quelques conditions insignifiantes à sa garantie, telles que

la reconnaissance par toutes les puissances de la souveraineté de

l'ordre sur l'île de Malte, l'introduction des natifs dans le

gouvernement, et la suppression de la langue maltaise. Ces conditions ne

changeaient rien au traité, car elles s'y trouvaient à peu près

contenues. La Prusse, tout aussi pressée d'assurer la paix, était

également revenue sur sa première détermination, et avait accordé sa

garantie dans les mêmes termes que la Russie. Le Premier Consul s'était

empressé d'adhérer aux conditions nouvelles, ajoutées à l'article X du

traité d'Amiens, et les avait formellement acceptées.

[En marge: Le cabinet anglais est disposé à saisir l'occasion d'évacuer

Malte.]

Le cabinet anglais ne pouvait plus reculer. Il fallait qu'il acceptât la

garantie, telle qu'elle était donnée, ou qu'il se constituât en état de

mauvaise foi évidente, car les nouvelles clauses imaginées par la Russie

étaient tellement insignifiantes qu'on ne pouvait pas raisonnablement

les refuser. Quoique embarrassé dans les difficultés qu'il avait créées

lui-même, il était disposé cependant à saisir le dernier acte du

gouvernement russe, comme une occasion naturelle d'évacuer Malte, sauf à

exiger quelques précautions apparentes à l'égard de l'Égypte et de

l'Orient, lorsque survint tout à coup un incident malheureux, qui servit

de prétexte à sa mauvaise foi, s'il était de mauvaise foi, ou

d'épouvantail à sa faiblesse, s'il n'était que faible.

[En marge: Incident malheureux qui fait renaître toutes les difficultés

de l'évacuation.]

[En marge: Insertion au _Moniteur_ du rapport du colonel Sébastiani sur

sa mission en Orient.]

[En marge: Effet produit pas cette insertion.]

[En marge: Nouvelle agitation en Angleterre.]

[En marge: Le Premier Consul, blessé de ce qui se passe à Londres,

provoque une explication long-temps différée au sujet de Malte et

d'Alexandrie.]

On a déjà vu que le colonel Sébastiani avait été envoyé à Tunis, et de

Tunis en Égypte, pour s'assurer si les Anglais étaient prêts ou non à

quitter Alexandrie, pour observer ce qui se passait entre les Mamelucks

et les Turcs, pour rétablir la protection française sur les chrétiens,

et porter au général Brune, notre ambassadeur à Constantinople, une

nouvelle confirmation de ses premières instructions. Le colonel avait

parfaitement rempli sa mission; il avait trouvé les Anglais établis dans

Alexandrie, et ne paraissant pas disposés à en sortir, les Turcs en

guerre acharnée avec les Mamelucks, les Français vivement regrettés

depuis qu'on avait pu comparer leur gouvernement avec celui des Turcs,

et l'Orient retentissant encore du nom du général Bonaparte. Il avait

mentionné tout cela; il avait même ajouté que dans la situation de

l'Égypte, placée entre les Turcs et les Mamelucks, il suffirait d'un

corps de six mille Français pour la reconquérir. Ce rapport, quoique

mesuré, ne pouvait être publié sans inconvénient, parce qu'il avait été

écrit pour le gouvernement seul, et qu'on y disait beaucoup de choses,

qui n'étaient bonnes à dire qu'à lui. Par exemple, le colonel Sébastiani

s'y plaignait amèrement du général anglais Stuart, qui occupait

Alexandrie, et qui, par ses propos, avait failli le faire assassiner au

Kaire. Dans son ensemble, le rapport prouvait que les Anglais ne

songeaient pas encore à évacuer l'Égypte. C'est ce qui décida le Premier

Consul à le faire insérer au _Moniteur_. Il trouvait qu'on prenait de

grandes libertés, relativement à l'exécution du traité d'Amiens; et,

quoiqu'il n'eût pas encore voulu se montrer pressant au sujet de Malte

et d'Alexandrie, cependant il n'était pas fâché de mettre les Anglais

publiquement en demeure, en faisant connaître un document qui prouvait

leur lenteur à remplir leurs engagements, et le mauvais vouloir de leurs

officiers envers les nôtres. Ce rapport fut inséré dans le _Moniteur_ du

30 janvier. Peu remarqué en France, il produisit en Angleterre une

sensation aussi vive qu'imprévue. L'expédition d'Égypte avait laissé

chez les Anglais une extrême susceptibilité pour tout ce qui touchait à

cette contrée; et ils croyaient toujours voir une armée française prête

à s'embarquer à Toulon pour Alexandrie. Le récit d'un officier, exposant

l'état misérable des Turcs en Égypte, la facilité de les en chasser, la

vivacité des souvenirs laissés par les Français, et se plaignant surtout

des mauvais procédés d'un officier britannique, les alarma, les blessa,

les fit sortir du calme dans lequel ils commençaient à rentrer.

Cependant, cet effet n'eût été que passager, si les partis ne se fussent

attachés à l'aggraver. MM. Windham, Dundas, Grenville se mirent à crier

plus fort que jamais, et couvrirent la voix des hommes généreux, tels

que M. Fox et ses amis. Ceux-ci s'épuisaient vainement à dire qu'il n'y

avait dans ce rapport rien de bien extraordinaire, et que si le Premier

Consul avait eu des projets sur l'Égypte, il ne les aurait pas publiés.

On ne voulait point les écouter, on déclamait avec violence; on disait

que l'armée anglaise était insultée, et qu'il fallait une éclatante

réparation pour venger son honneur outragé. L'impression produite à

Londres revint à Paris comme un son réfléchi par de nombreux échos. Le

Premier Consul, blessé de voir ses intentions toujours dénaturées, finit

par perdre patience. Il trouva singulier que des gens qui étaient ses

redevables, car ils étaient en retard sur deux points essentiels,

l'évacuation d'Alexandrie et de Malte, fussent si prompts à se plaindre,

quand on aurait eu au contraire des plaintes à leur adresser. Il

chargea donc M. de Talleyrand à Paris, le général Andréossy à Londres,

d'en finir, et d'avoir une explication catégorique sur l'exécution des

traités si long-temps différée.

[En marge: Première manifestation de l'intention du cabinet britannique

à l'égard de Malte.]

L'explication venait mal à propos dans le moment. Les ministres anglais,

osant à peine évacuer Malte avant la publication du rapport du colonel

Sébastiani, en étaient moins capables encore depuis l'effet de ce

rapport. Ils refusèrent de s'expliquer, en appuyant leur refus sur des

motifs qui, pour la première fois, laissaient apercevoir des intentions

suspectes. Lord Withworth fut chargé de soutenir qu'il était dû à

l'Angleterre une compensation pour tout avantage obtenu par la France;

que le traité d'Amiens avait été fondé sur ce principe, car c'était en

considération des conquêtes faites par l'une des deux puissances en

Europe, qu'on avait accordé à l'autre de nombreuses possessions en

Amérique et dans l'Inde; que la France s'étant, depuis la paix, adjugé

de nouveaux territoires, et une nouvelle extension d'influence, il

serait dû à l'Angleterre des équivalents; que, par ce motif, on aurait

pu refuser de rendre Malte; mais que, par désir de conserver la paix, on

était prêt à évacuer cette île, sans avoir la pensée de demander aucune

compensation, lorsqu'était survenu le rapport du colonel Sébastiani, et

que, depuis la publication de ce rapport, le cabinet britannique avait

pris le parti de ne rien accorder relativement à Malte, qu'à la

condition d'une double satisfaction, premièrement sur l'outrage fait à

l'armée anglaise, secondement sur les vues du Premier Consul à l'égard

de l'Égypte, vues qui étaient exprimées dans le rapport en question, de

manière à blesser et à inquiéter sa majesté britannique.

[En marge: Le Premier Consul prend le parti de s'expliquer directement

avec l'ambassadeur d'Angleterre.]

Quand cette déclaration fut adressée à M. de Talleyrand, il en ressentit

la plus vive surprise. Quoiqu'il comprît les ombrages que devait causer

en Angleterre tout ce qui touchait à l'Égypte, il ne pouvait pas se

figurer que la disposition à rendre Malte étant vraie, cette disposition

put être changée pour un motif aussi insignifiant que le rapport du

colonel Sébastiani. Il en fit part au Premier Consul, qui en fut surpris

à son tour, mais, suivant son caractère, plus irrité que surpris.

Toutefois il jugea, et M. de Talleyrand avec lui, qu'il fallait sortir

d'une situation pénible, intolérable, et pire que la guerre. Le Premier

Consul se dit que, si les Anglais désiraient garder Malte, et que si

toutes leurs récriminations n'étaient que de purs prétextes, destinés à

cacher ce désir, il fallait s'en expliquer nettement avec eux, et leur

faire comprendre que, sur ce sujet, le tromper, le fatiguer ou

l'ébranler était impossible; que si, au contraire, les inquiétudes

qu'ils affichaient étaient sincères, il fallait les rassurer, en leur

faisant connaître ses intentions avec une vérité de langage qui ne leur

laissât aucun doute. Il résolut donc de voir lui-même lord Withworth, de

parler à cet ambassadeur avec une franchise sans bornes, afin de lui

bien persuader que son parti était pris sur deux points, l'évacuation de

Malte, qu'il voulait exiger impérieusement, et la paix, dont il

désirait le maintien de très-bonne foi, quand il aurait obtenu

l'exécution des traités. C'était un essai nouveau qu'il allait faire;

celui de tout dire, tout absolument, même ce qu'on ne dit jamais à ses

ennemis, afin de calmer leur défiance, s'ils n'étaient que défiants, ou

de les convaincre de fausseté, s'ils étaient de mauvaise foi. Il en

devait résulter, comme on va le voir, une scène étrange.

[En marge: Fév. 1803.]

[En marge: Entretien du Premier Consul avec lord Withworth, le 18

février.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 04 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 19 / 42 段