Cette manière de poser la question provoqua, de la part du Premier

Consul, une réponse immédiate et catégorique. La France, dit M. de

Talleyrand par ses ordres, la France accepte la condition posée par lord

Hawkesbury. À l'époque de la signature du traité d'Amiens, la France

avait dix mille hommes en Suisse, trente mille en Piémont, quarante

mille en Italie, douze mille en Hollande. Veut-on que les choses soient

remises sur ce pied? À cette époque on a offert à l'Angleterre de

s'entendre sur les affaires du continent, mais à condition qu'elle

reconnaîtrait et garantirait les États nouvellement constitués. Elle l'a

refusé, elle a voulu rester étrangère au royaume d'Étrurie, à la

République italienne, à la République ligurienne. Elle avait ainsi

l'avantage de ne pas donner sa garantie à ces nouveaux États, mais elle

perdait aussi le moyen de se mêler plus tard de ce qui les concernait.

Du reste, elle savait tout ce qui était déjà fait, tout ce qui devait

l'être. Elle connaissait la présidence déférée par la République

italienne au Premier Consul; elle connaissait le projet de réunir le

Piémont à la France, puisqu'on lui avait refusé l'indemnité demandée

pour le roi de Sardaigne; et néanmoins elle a signé le traité d'Amiens!

De quoi se plaint-elle donc? Elle a stipulé une seule chose,

l'évacuation de Tarente en trois mois, et Tarente a été évacué en deux.

Quant à la Suisse, il était connu qu'on travaillait à la constituer, et

il ne pouvait être imaginé par personne, que la France y laisserait

opérer une contre-révolution. Mais en tout cas, même sous le rapport du

droit strict, qu'a-t-on encore à objecter? Le gouvernement helvétique a

réclamé la médiation de la France. Les petits cantons l'ont réclamée

aussi, en demandant à établir, sous les auspices du Premier Consul,

leurs relations avec l'autorité centrale. Les citoyens de tous les

partis, même ceux du parti oligarchique, MM. de Mulinen, d'Affry, sont à

Paris, conférant avec le Premier Consul. Les affaires d'Allemagne,

qu'ont-elles de nouveau pour l'Angleterre? que sont-elles, sinon la

littérale exécution du traité de Lunéville, connu, publié bien avant le

traité d'Amiens? Pourquoi l'Angleterre a-t-elle signé les arrangements

adoptés pour l'Allemagne, s'il lui semblait mauvais de la séculariser?

Pourquoi le roi de Hanovre, qui est roi aussi de la Grande-Bretagne,

a-t-il approuvé la négociation germanique, en acceptant l'évêché

d'Osnabruck? Pourquoi d'ailleurs a-t-on si bien, si largement traité la

maison de Hanovre, si ce n'est en considération de l'Angleterre? Le

cabinet britannique ne voulait plus se mêler, il y a six mois, des

affaires du continent; il le veut aujourd'hui; qu'il fasse comme il lui

plaira. Mais a-t-il plus d'intérêt à ces affaires que la Prusse, que la

Russie, que l'Autriche? Eh bien, ces trois puissances adhèrent en cet

instant à ce qui vient de se passer en Allemagne. Comment l'Angleterre

pourrait-elle se dire plus fondée à juger des intérêts du continent? Il

est vrai que, dans la grande négociation germanique, le nom du roi

d'Angleterre n'a pas figuré. Il n'en a pas été question, et cela peut

blesser son peuple, qui tient à garder, et qui a droit de garder une

grande place en Europe. Mais à qui la faute, sinon à l'Angleterre elle

même? Le Premier Consul n'aurait pas demandé mieux que de lui montrer

amitié et confiance, que de résoudre en commun avec elle les grandes

questions qu'il vient de résoudre en commun avec la Russie; mais pour

l'amitié et la confiance il faut un retour. Or, il ne s'élève en

Angleterre que des cris de haine contre la France. On dit que la

Constitution anglaise le veut ainsi. Soit; mais elle ne commande pas de

souffrir à Londres les pamphlétaires français, les auteurs de la machine

infernale, de recevoir, de traiter en princes, avec tous les honneurs

dus à la souveraineté, les membres de la maison de Bourbon. Quand on

montrera au Premier Consul d'autres sentiments, on l'amènera à en

éprouver d'autres aussi, et à partager avec l'Angleterre l'influence

européenne qu'il a voulu partager cette fois avec la Russie.--

[En marge: Jugement sur la conduite des deux nations.]

Certes, nous ne savons si nos sentiments patriotiques nous aveuglent,

mais nous cherchons la vérité, sans considération de nation, et il nous

semble qu'il n'y avait rien à répondre à la vigoureuse argumentation du

Premier Consul. L'Angleterre, en signant le traité d'Amiens, n'ignorait

pas que la France dominait les États voisins, occupait par ses troupes

l'Italie, la Suisse, la Hollande, et allait procéder au partage des

indemnités germaniques: elle ne l'ignorait pas, et pressée d'avoir la

paix, elle avait signé le traité d'Amiens, sans s'embarrasser des

intérêts du continent. Et maintenant que la paix avait à ses yeux moins

de charme que dans les premiers jours; maintenant que son commerce n'y

trouvait pas autant d'avantage qu'elle l'avait espéré d'abord;

maintenant que le parti de M. Pitt levait la tête; maintenant enfin que

le calme, succédant aux agitations de la guerre, permettait d'apercevoir

plus distinctement la puissance, la gloire de la France, l'Angleterre

était saisie de jalousie! et, sans pouvoir invoquer aucune violation du

traité d'Amiens, elle nourrissait la pensée de le violer elle-même, de

la manière la plus audacieuse et la plus inouïe!

[En marge: Jugement porté par M. d'Haugwitz sur le cabinet britannique.]

Il nous semble que M. d'Haugwitz, dans sa rare justesse d'esprit,

appréciait bien le cabinet britannique, lorsqu'à cette occasion il dit à

notre ambassadeur: Ce faible ministère Addington était si pressé de

signer la paix, qu'il a passé par-dessus tout sans élever aucune

objection; il s'aperçoit aujourd'hui que la France est grande, qu'elle

tire les conséquences de sa grandeur, et il veut déchirer le traité

qu'il a signé!--

[En marge: Attitude prise par la Russie, la Prusse et l'Autriche à

l'occasion de l'affaire suisse.]

Pendant cet échange de communications si vives entre la France et

l'Angleterre, la Russie, qui avait reçu les réclamations des insurgés

suisses et les plaintes des Anglais, la Russie avait écrit à Paris une

dépêche fort mesurée, dans laquelle ne reproduisant aucune des

récriminations de la Grande-Bretagne, elle insinuait cependant au

Premier Consul qu'il était nécessaire, pour conserver la paix, de calmer

certains ombrages excités en Europe par la puissance de la République

française, et que c'était à lui qu'il appartenait, par sa modération,

par le respect de l'indépendance des États voisins, de détruire ces

ombrages. C'était un conseil fort sage, qui avait trait à la Suisse qui

n'avait rien de blessant pour le Premier Consul, et qui allait bien à ce

rôle de modérateur impartial, dont le jeune empereur semblait alors

vouloir faire la gloire de son règne. Quant à la Prusse, elle avait

déclaré qu'elle approuvait fort le Premier Consul de ne pas souffrir en

Suisse un foyer d'intrigues anglaises et autrichiennes; qu'il avait

raison de se hâter, et de ne pas donner le temps à ses ennemis de

profiter de pareils embarras; qu'il aurait bien plus raison encore, s'il

leur ôtait tout prétexte de se plaindre, en se gardant de renouveler à

Paris la Consulte de Lyon. Quant à l'Autriche enfin, elle affectait de

ne pas s'en mêler, et elle ne l'osait guère, ayant encore besoin de la

France pour la suite des affaires allemandes.

[En marge: Faible résistance opposée par les Suisses à l'intervention de

la France.]

[En marge: Complète soumission de la Suisse.]

Le Premier Consul était de l'avis de ses amis: il voulait agir vite, et

ne pas imiter à Paris la Consulte de Lyon, c'est-à-dire ne pas se faire

le président de la République helvétique. Au surplus, cette résistance

désespérée, que le patriotisme des Suisses devait lui opposer,

disait-on, n'avait été que ce qu'elle devait être, une extravagance

d'émigrés. Dès que le colonel Rapp, arrivé à Lausanne, se présenta aux

avant-postes des insurgés, sans être suivi d'un soldat, et portant

seulement la proclamation du Premier Consul, il trouva des gens tout à

fait disposés à se soumettre. Le général Bachmann, exprimant le regret

de n'avoir pas vingt-quatre heures de plus, pour jeter le gouvernement

helvétique dans le lac de Genève, se retira néanmoins sur Berne. Là on

trouva quelques dispositions à la résistance chez le parti des

oligarques. Ceux-ci voulaient absolument obliger la France à employer la

force, croyant la compromettre ainsi avec les puissances européennes.

Leurs désirs allaient être satisfaits, car cette force arrivait en toute

hâte. En effet, les troupes françaises placées à la frontière, sous les

ordres du général Ney, entrèrent, et dès lors le gouvernement

insurrectionnel n'hésita plus à se dissoudre. Les membres dont il était

composé se retirèrent, en déclarant qu'ils cédaient à la violence.

Partout on se soumit avec facilité, excepté dans les petits cantons, où

l'agitation était plus grande, et où l'insurrection avait pris

naissance. Cependant, là comme ailleurs, l'opinion des gens raisonnables

finit par prévaloir à l'approche de nos troupes, et toute résistance

sérieuse cessa en leur présence. Le général français Serras, à la tête

de quelques bataillons, s'empara de Lucerne, de Stanz, de Schwitz,

d'Altorf. M. Reding fut arrêté avec quelques agitateurs; les insurgés se

laissèrent successivement désarmer. Le gouvernement helvétique, réfugié

à Lausanne, se rendit à Berne sous l'escorte du général Ney, qui s'y

transporta de sa personne, suivi d'une seule demi-brigade. En peu de

jours la ville de Constance, où s'était établi l'agent anglais Moore,

fut remplie d'émigrés du parti oligarchique, revenant après avoir

dépensé inutilement l'argent de l'Angleterre, et avouant tout haut le

ridicule de cette échauffourée. M. Moore revint à Londres, pour rendre

compte du mauvais succès de cette Vendée helvétique, qu'on avait cherché

à susciter dans les Alpes.

Cette promptitude de soumission avait un grand avantage, car elle

prouvait que les Suisses, dont le courage, même contre une force

supérieure, ne pouvait être mis en doute, ne se tenaient pas pour

obligés, par honneur et par intérêt, à résister à l'intervention de la

France. Elle faisait tomber ainsi tout sujet fondé de réclamation de la

part de l'Angleterre.

Il fallait achever cette oeuvre de pacification en donnant une

constitution à la Suisse, et en fondant cette constitution sur la raison

et sur la nature du pays. Le Premier Consul, pour ôter à la mission du

général Ney le caractère trop militaire qu'elle paraissait avoir, lui

conféra, au lieu du titre de général en chef, celui de ministre de

France, avec les instructions les plus précises de se conduire doucement

et modérément envers tous les partis. Il n'y avait d'ailleurs que six

mille Français en Suisse. Le surplus était demeuré à la frontière.

[En marge: Réunion à Paris de citoyens suisses de tous les partis.]

[En marge: Une commission du Sénat chargée de conférer avec les députés

suisses.]

On avait appelé à Paris des hommes appartenant à toutes les opinions,

des révolutionnaires ardents aussi bien que des oligarques prononcés,

pourvu que ce fussent des personnages influents dans le pays, et

entourés de quelque considération. Les révolutionnaires de toute nuance

désignés par les cantons vinrent sans hésiter. Les oligarques refusèrent

de nommer des représentants. Ils voulaient rester étrangers à ce qui

allait se faire à Paris, et conserver ainsi le droit de protester. Il

fallut que le Premier Consul désignât lui-même les hommes qui les

représenteraient. Il en choisit plusieurs, trois notamment des plus

connus, MM. de Mulinen, d'Affry, de Watteville, tous distingués, par

leurs familles, par leurs talents, par leur caractère. Ces messieurs

persistaient à ne pas venir. M. de Talleyrand leur fit comprendre que

c'était de leur part un dépit mal entendu, qu'on ne les appelait pas

pour les faire assister au sacrifice des opinions qui leur étaient

chères; qu'au contraire, on tiendrait la balance égale entre eux et

leurs adversaires, qu'ils étaient bons citoyens, gens éclairés, et

qu'ils ne devaient pas refuser de contribuer à une constitution, dans

laquelle on chercherait de bonne foi à concilier tous les intérêts

légitimes, et par laquelle d'ailleurs le sort de leur patrie se

trouverait fixé pour long-temps. Touchés de cette invitation, ils eurent

le bon esprit de se soustraire aux influences de faction, et répondirent

à l'appel honorable qui leur était adressé en se rendant immédiatement à

Paris. Le Premier Consul les accueillit avec distinction, leur dit que

ce qu'il souhaitait, tous les hommes modérés devaient le souhaiter avec

lui, car il voulait la constitution que la nature avait elle-même donnée

à la Suisse, c'est-à-dire l'ancienne, moins les inégalités de citoyen à

citoyen, de canton à canton. Après avoir cherché à rassurer

particulièrement les oligarques, parce que c'était contre eux qu'il

venait d'employer la force, il désigna quatre membres du Sénat, MM.

Barthélemy, Roederer, Fouché, Demeunier, les chargea de réunir les

députés suisses, de conférer avec eux, ensemble ou séparément, de les

amener autant que possible à des vues raisonnables, se réservant

toujours, bien entendu, de décider lui-même les questions sur lesquelles

on ne pourrait pas arriver à se mettre d'accord. Avant que ce travail

fût commencé, il reçut en audience les principaux d'entre eux, qui

avaient été choisis par leurs collègues pour lui être présentés. Il leur

adressa un discours improvisé qui était plein de sens, de profondeur,

d'originalité de langage, et qui fut recueilli à l'instant[6] pour être

transmis à la députation tout entière.

[Note 6: Ce discours fut recueilli par plusieurs personnes;

il en existe différentes versions, dont deux se trouvent aux

archives des affaires étrangères. J'ai réuni ce qui était

commun à toutes, et ce qui concordait avec les lettres

écrites sur ce sujet par le Premier Consul.]

[En marge: Allocution du Premier Consul.]

--Il faut, leur dit-il en substance, rester ce que la nature vous a

faits, c'est-à-dire une réunion de petits États confédérés, divers par

le régime comme ils le sont par le sol, attachés les uns aux autres par

un simple lien fédéral, lien qui ne soit ni gênant ni coûteux. Il faut

aussi faire cesser les dominations injustes de canton à canton, qui

rendent un territoire sujet d'un autre; il faut faire cesser le

gouvernement des bourgeoisies aristocratiques, qui, dans les grandes

villes, constituent une classe sujette d'une autre classe. Ce sont là

les barbaries du moyen âge, que la France, appelée à vous constituer, ne

peut tolérer dans vos lois. Il importe que l'égalité véritable, celle

qui fait la gloire de la Révolution française, triomphe chez vous comme

chez nous; que tout territoire, que tout citoyen, soit l'égal des

autres, en droits et en devoirs. Ces choses accordées, vous devez

admettre non pas les inégalités, mais les différences que la nature a

établies elle-même entre vous. Je ne vous comprends pas sous un

gouvernement uniforme et central comme celui de la France. On ne me

persuadera pas que les montagnards, descendants de Guillaume Tell,

puissent être gouvernés comme les riches habitants de Berne ou de

Zurich. Il faut, aux premiers, la démocratie absolue et un gouvernement

sans impôts. La démocratie pure, au contraire, serait pour les seconds

un contre-sens. D'ailleurs, à quoi bon un gouvernement central? Pour

avoir de la grandeur? Elle ne vous va pas, du moins telle que la rêve

l'ambition de vos unitaires. Pour avoir une grandeur à la façon de celle

de la France? Il faut un gouvernement central, richement doté, une armée

permanente. Voudriez-vous payer tout cela, le pourriez-vous? Et puis, à

côté de la France qui compte cinq cent mille hommes, à côté de

l'Autriche qui en compte trois cent, de la Prusse qui en compte deux

cent, que feriez-vous avec quinze ou vingt mille hommes de troupes

permanentes? Vous figuriez avec éclat au quatorzième siècle, contre les

ducs de Bourgogne, parce qu'alors tous les États étaient morcelés, leurs

forces disséminées. Aujourd'hui la Bourgogne est un point de la France.

Il faudrait vous mesurer avec la France ou avec l'Autriche tout

entières. Si vous vouliez de cette espèce de grandeur, savez-vous ce

qu'il faudrait faire? Il faudrait devenir Français, vous confondre avec

le grand peuple, participer à ses charges pour participer à ses

avantages, et alors vous seriez associés à toutes les chances de sa

haute fortune. Mais vous ne le voudriez pas; je ne le veux pas non plus.

L'intérêt de l'Europe commande des résolutions différentes. Vous avez

votre grandeur à vous, et qui en vaut bien une autre. Vous devez être un

peuple neutre, dont tout le monde respecte la neutralité, parce qu'il

oblige tout le monde à la respecter. Être chez soi, libres, invincibles,

respectés, c'est une assez noble manière d'être. Pour celle-là, le

régime fédératif vaut mieux. Il a moins de cette unité qui ose, mais il

a plus de cette inertie qui résiste. Il n'est pas vaincu en un jour

comme un gouvernement central; car il réside partout, dans chaque partie

de la confédération. De même les milices valent mieux pour vous qu'une

armée permanente. Vous devez être tous soldats le jour où les Alpes sont

menacées. Alors, l'armée permanente, c'est le peuple entier, et, dans

vos montagnes, vos chasseurs intrépides sont une force respectable par

les sentiments et par le nombre. Vous ne devez avoir de soldats payés et

permanents que ceux qui vont chez vos voisins, pour y apprendre l'art

militaire, et en rapporter les traditions chez vous. Une confédération

qui laisse à chacun son indépendance native, la diversité de ses moeurs

et de son sol, qui soit invincible dans ses montagnes, voilà votre

véritable grandeur morale. Si je n'étais pas pour la Suisse un ami

sincère, si je songeais à la tenir dans ma dépendance, je voudrais un

gouvernement central qui fût réuni tout entier quelque part. À celui-là

je dirais: Faites ceci, faites cela, ou bien je passe la frontière dans

vingt-quatre heures. Un gouvernement fédératif, au contraire, se sauve

par l'impossibilité même de répondre promptement; il se sauve par sa

lenteur. En gagnant deux mois de temps, il échappe à toute exigence

extérieure. Mais, en voulant rester indépendants, n'oubliez pas qu'il

faut que vous soyez amis de la France. Son amitié vous est nécessaire.

Vous l'avez obtenue depuis des siècles, et vous lui êtes redevables de

votre indépendance. Il ne faut à aucun prix que la Suisse devienne un

foyer d'intrigues et d'hostilités sourdes; qu'elle soit à la

Franche-Comté et à l'Alsace ce que les îles de Jersey et Guernesey sont

à la Bretagne et à la Vendée. Elle ne le doit ni pour elle, ni pour la

France. Je ne le souffrirai pas d'ailleurs. Je ne parle ici que de votre

constitution générale: là s'arrête mon savoir. Quant à vos constitutions

cantonales, c'est à vous à m'éclairer, et à me faire connaître vos

besoins. Je vous écouterai, et je chercherai à vous satisfaire, en

retranchant toutefois de vos lois les injustices barbares des temps

passés. En tout, n'oubliez pas qu'il vous faut un gouvernement juste,

digne d'un siècle éclairé, conforme à la nature de votre pays, simple,

et surtout économique. À ces conditions, il durera, et je veux qu'il

dure; car, si le gouvernement que nous allons constituer ensemble,

venait à tomber, l'Europe dirait, ou que je l'ai voulu ainsi pour

m'emparer de la Suisse, ou que je n'ai pas su faire mieux: or, je ne

veux pas plus lui laisser le droit de douter de ma bonne foi que de mon

savoir.--

Tel fut le sens exact des paroles du Premier Consul. Nous ne les avons

changées que pour les abréger. Il était impossible de penser avec plus

de force, de justesse, de hauteur. On mit sur-le-champ la main à

l'oeuvre. La constitution fédérale fut discutée dans la réunion de tous

les députés suisses. Les constitutions cantonales furent préparées avec

les députés de chaque canton, et revisées en assemblée générale. Lorsque

les passions sont apaisées, et que le bon sens prévaut, la constitution

d'un peuple est facile à faire, car il s'agit d'écrire quelques idées

justes, qui se trouvent dans l'esprit de tout le monde. Les passions des

Suisses étaient loin d'être entièrement apaisées; mais leurs députés

réunis à Paris étaient déjà plus calmes. Le déplacement, la présence

d'une autorité supérieure, bienveillante, éclairée, les avaient

sensiblement modifiés. Et, de plus, cette autorité était là pour leur

imposer ces idées justes, peu nombreuses, qui doivent subsister seules,

après que les orages des passions sont dissipés.

On s'arrêta aux dispositions qui suivent.

[En marge: Dispositions contenues dans l'acte de médiation.]

La chimère des unitaires fut écartée; il fut convenu que chaque canton

aurait sa constitution propre, sa législation civile, ses formes

judiciaires, son système d'impôts. Les cantons étaient confédérés

uniquement pour les intérêts communs à toute la confédération, et

surtout pour les relations avec les autres États. Cette confédération

devait avoir pour représentant une Diète, composée d'un envoyé par

chaque canton; et cet envoyé devait jouir d'une ou deux voix dans les

délibérations, suivant l'étendue de la population qu'il représentait.

Les représentants de Berne, Zurich, Vaud, Saint-Gall, Argovie et

Grisons, dont la population était de plus de cent mille âmes, devaient

posséder deux voix. Les autres n'en devaient posséder qu'une. La Diète

en comptait ainsi vingt-cinq. Elle était appelée à siéger tous les ans

pendant un mois, en changeant chaque année de résidence, pour se

transporter alternativement dans les cantons suivants: Fribourg, Berne,

Soleure, Bâle, Zurich, Lucerne. Le canton chez lequel la Diète siégeait,

était pour cette année canton directeur. Le chef de ce canton, avoyer ou

bourgmestre, était pour cette même année landamman de la Suisse entière.

Il recevait les ministres étrangers, accréditait les ministres suisses,

convoquait la milice, exerçait, en un mot, les fonctions de pouvoir

exécutif de la confédération.

La Suisse devait avoir au service de la confédération une force

permanente de quinze mille hommes, comportant une dépense de 490,500

livres. La répartition de ce contingent, en hommes et en argent, était

faite par la constitution même, entre tous les cantons,

proportionnellement à leur population et à leur richesse. Mais tout

Suisse âgé de seize ans était soldat, membre de la milice, et pouvait

être au besoin appelé à défendre l'indépendance de l'Helvétie.

La confédération n'avait qu'une monnaie commune à toute la Suisse.

Elle n'avait plus de tarifs de douane qu'à sa frontière générale, et ces

tarifs devaient être approuvés par la Diète. Chaque canton encaissait à

son profit ce qui se percevait à sa frontière.

Les péages de nature féodale étaient supprimés. Il ne restait que ceux

qui étaient nécessaires à l'entretien des routes ou de la navigation. Un

canton qui violait un décret de la Diète, pouvait être traduit devant un

tribunal, composé des présidents des tribunaux criminels des autres

cantons.

C'étaient là les attributions fort restreintes du gouvernement central.

Les autres attributions de la souveraineté, non énoncées en l'acte

fédéral, étaient laissées à la souveraineté des cantons. Il était formé

dix-neuf cantons, et toutes les questions territoriales, tant débattues

entre les anciens États souverains et les États sujets, se trouvaient

résolues au profit de ces derniers. Vaud et Argovie, autrefois sujets de

Berne; Thurgovie, autrefois sujet de Schaffhouse; le Tessin, autrefois

sujet d'Uri et d'Unterwalden, étaient constitués en cantons

indépendants. Les petits cantons, tels que Glaris, Appenzell, qu'on

avait agrandis, afin de les dénaturer, étaient débarrassés de

l'incommode grandeur dont on avait voulu les charger. Le canton de

Saint-Gall était composé de tout ce dont on débarrassait Appenzell,

Glaris et Schwitz. Schwitz seul conservait quelques accroissements. Si

aux dix-neuf cantons qui suivent, Appenzell, Argovie, Bâle, Berne,

Fribourg, Glaris, Grisons, Lucerne, Saint-Gall, Schaffhouse, Schwitz,

Soleure, Tessin, Thurgovie, Unterwalden, Uri, Vaud, Zug et Zurich, on

ajoute Genève, alors département français, le Valais, constitué à part,

Neufchâtel, principauté appartenant à la Prusse, on a les vingt-deux

cantons existant aujourd'hui.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 04 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 17 / 42 段