Cependant, les choses amenées à ce point, il ne fallait guère compter

sur la patience du Premier Consul. Les deux gouvernements, siégeant à

Lausanne et à Berne, venaient de dépêcher des envoyés auprès de lui,

l'un pour le supplier d'intervenir, l'autre pour le conjurer de n'en

rien faire. L'envoyé du gouvernement oligarchique était un membre même

de la famille de Mulinen. Il avait mission de renouveler les promesses

de bonne conduite dont M. Reding avait été si prodigue, et qu'il avait

si mal tenues, de s'aboucher, en même temps, avec les ambassadeurs de

toutes les puissances à Paris, et de mettre la Suisse sous leur

protection spéciale.

[En marge: Résolution énergique du Premier Consul.]

Supplications de faire ou de ne pas faire étaient désormais inutiles,

auprès du Premier Consul. En présence d'une contre-révolution flagrante,

qui avait pour but de livrer les Alpes aux ennemis de la France, il

n'était pas homme à hésiter. Il ne voulut point recevoir l'agent du

gouvernement oligarchique, mais il répondit aux intermédiaires qui

s'étaient chargés de porter la parole pour cet agent, que sa résolution

était prise.--Je cesse, leur dit-il, d'être neutre et inactif. J'ai

voulu respecter l'indépendance de la Suisse, et ménager les

susceptibilités de l'Europe; j'ai poussé le scrupule jusqu'à une

véritable faute, la retraite des troupes françaises. Mais c'est assez de

condescendance pour des intérêts ennemis de la France. Tant que je n'ai

vu en Suisse que des conflits qui pouvaient aboutir à rendre tel parti

un peu plus fort que tel autre, j'ai dû la livrer à elle-même; mais

aujourd'hui qu'il s'agit d'une contre-révolution patente, accomplie par

des soldats autrefois au service des Bourbons, passés depuis à la solde

de l'Angleterre, je ne peux m'y tromper. Si ces insurgés voulaient me

laisser quelque illusion, ils devaient mettre plus de dissimulation dans

leur conduite, et ne pas placer en tête de leurs colonnes les soldats du

régiment de Bachmann. Je ne souffrirai la contre-révolution nulle part,

pas plus en Suisse, en Italie, en Hollande, qu'en France même. Je ne

livrerai pas à quinze cents mercenaires, gagés par l'Angleterre, CES

FORMIDABLES BASTIONS DES ALPES, que la coalition européenne n'a pu, en

deux campagnes, arracher à nos soldats épuisés. On me parle de la

volonté du peuple suisse; je ne saurais la voir dans la volonté de deux

cents familles aristocratiques. J'estime trop ce brave peuple pour

croire qu'il veuille d'un tel joug. Mais, en tout cas, il y a quelque

chose dont je tiens plus de compte que de la volonté du peuple suisse,

c'est de la sûreté de quarante millions d'hommes, auxquels je commande.

Je vais me déclarer médiateur de la confédération helvétique, lui donner

une constitution fondée sur l'égalité des droits, et la nature du sol.

Trente mille hommes seront à la frontière pour assurer l'exécution de

mes intentions bienfaisantes. Mais si, contre mon attente, je ne pouvais

assurer le repos d'un peuple intéressant, auquel je veux faire tout le

bien qu'il mérite, mon parti est pris. Je réunis à la France tout ce

qui, par le sol et les moeurs, ressemble à la Franche-Comté; je réunis

le reste aux montagnards des petits cantons, je leur rends le régime

qu'ils avaient au quatorzième siècle, et je les livre à eux-mêmes. Mon

principe est désormais arrêté: ou une Suisse amie de la France, ou point

de Suisse du tout.--

Le Premier Consul enjoignit à M. de Talleyrand de faire partir de Paris,

sous douze heures, l'envoyé de Berne, et de lui dire qu'il ne pouvait

plus servir ses commettants qu'à Berne même, en leur conseillant de se

séparer à l'instant, s'ils ne voulaient attirer en Suisse une armée

française. Il rédigea de sa propre main une proclamation au peuple

helvétique, courte, énergique, conçue dans les termes suivants:

[En marge: Proclamation du Premier Consul au peuple suisse.]

«Habitants de l'Helvétie, vous offrez depuis deux ans un spectacle

affligeant. Des factions opposées se sont successivement emparées du

pouvoir; elles ont signalé leur empire passager par un système de

partialité, qui accusait leur faiblesse et leur inhabileté.

«Dans le courant de l'an X, votre gouvernement a désiré que l'on retirât

le petit nombre de troupes françaises qui étaient en Helvétie. Le

gouvernement français a saisi volontiers cette occasion d'honorer votre

indépendance; mais bientôt après vos différents partis se sont agités

avec une nouvelle fureur: le sang des Suisses a coulé par les mains des

Suisses.

«Vous vous êtes disputés trois ans sans vous entendre. Si l'on vous

abandonne plus long-temps à vous-mêmes, vous vous tuerez trois ans sans

vous entendre davantage. Votre histoire prouve d'ailleurs que vos

guerres intestines n'ont jamais pu se terminer que par l'intervention

amicale de la France.

«Il est vrai que j'avais pris le parti de ne me mêler en rien de vos

affaires; j'avais vu constamment vos différents gouvernements me

demander des conseils et ne pas les suivre, et quelquefois abuser de mon

nom selon leurs intérêts et leurs passions. Mais je ne puis ni ne dois

rester insensible aux malheurs auxquels vous êtes en proie: je reviens

sur ma résolution. Je serai le médiateur de vos différends; mais ma

médiation sera efficace, telle qu'il convient au grand peuple au nom

duquel je parle.»

[En marge: Dispositions qui accompagnent la proclamation du Premier

Consul.]

À ce noble préambule étaient jointes des dispositions impératives. Cinq

jours après la notification de cette proclamation, le gouvernement

réfugié à Lausanne devait se transporter à Berne, le gouvernement

insurrectionnel devait se dissoudre, tous les rassemblements armés,

autres que l'armée du général Andermatt, devaient se disperser, et les

soldats des anciens régiments suisses déposer leurs armes dans les

communes dont ils faisaient partie. Enfin tous hommes qui avaient exercé

des fonctions publiques depuis trois ans, à quelque parti qu'ils

appartinssent, étaient invités à se rendre à Paris, afin d'y conférer

avec le Premier Consul sur les moyens de terminer les troubles de leur

patrie.

[En marge: L'aide-de-camp Rapp chargé de porter en Suisse la

proclamation du Premier Consul.]

[En marge: Le général Ney chargé d'appuyer cette proclamation avec

trente mille hommes.]

Le Premier Consul chargea son aide-de-camp, le colonel Rapp, de se

transporter immédiatement en Suisse, pour remettre sa proclamation à

toutes les autorités légales ou insurrectionnelles, de se rendre d'abord

à Lausanne, puis à Berne, Zurich, Lucerne, partout enfin ou il y aurait

une résistance à vaincre. Le colonel Rapp devait en outre se concerter

pour les mouvements de troupes avec le général Ney, chargé de les

commander. Des ordres étaient déjà partis pour mettre ces troupes en

marche. Un premier rassemblement de sept à huit mille hommes, tirés du

Valais, de la Savoie et des départements du Rhône, se formait à Genève.

Six mille hommes se réunissaient à Pontarlier, six mille à Huningue et

Bâle. Une division de pareille force se concentrait dans la République

italienne, pour s'introduire en Suisse par les bailliages italiens. Le

général Ney devait attendre à Genève les avis qu'il recevrait du colonel

Rapp, et au premier signal de celui-ci, entrer dans le pays de Vaud,

avec la colonne formée à Genève, recueillir en marche celle qui aurait

pénétré par Pontarlier, et se porter sur Berne avec douze ou quinze

mille hommes. Les troupes venues par Bâle avaient ordre de se joindre,

dans les petits cantons, au détachement arrivé par les bailliages

italiens.

Toutes ces dispositions arrêtées avec une promptitude extraordinaire,

car en quarante-huit heures la résolution était prise, la proclamation

rédigée, l'ordre de marcher expédié à tous les corps, et le colonel Rapp

parti pour la Suisse, le Premier Consul attendit avec une tranquille

audace l'effet que produirait en Europe une résolution aussi hardie, et

qui, ajoutée à tout ce qu'il avait fait en Italie et en Allemagne,

allait rendre encore plus apparente une puissance qui offusquait déjà

tous les yeux. Mais, quoi qu'il en pût résulter, même la guerre, sa

résolution était un acte de sagesse, car il s'agissait de soustraire les

Alpes à la coalition européenne. L'énergie, mise au service de la

prudence, est le plus beau des spectacles que puisse présenter la

politique.

[En marge: Conduite des ministres européens à Paris.]

L'agent de l'oligarchie bernoise envoyé à Paris n'avait pas manqué, en

se voyant si rudement accueilli, de s'adresser aux ambassadeurs des

cours d'Autriche, de Russie, de Prusse et d'Angleterre. M. de Markoff,

quoiqu'il déclamât tous les jours contre la conduite de la France en

Europe, M. de Markoff lui-même n'osa pas répondre. Tous les autres

représentants des puissances se turent, excepté le ministre

d'Angleterre, M. Merry. Ce dernier, après s'être mis en rapport avec

l'envoyé de Berne, dépêcha immédiatement un courrier, pour faire part à

sa cour de ce qui se passait en Suisse, et lui annoncer que le

gouvernement bernois invoquait formellement la protection de

l'Angleterre.

[En marge: Émotion en Angleterre à l'occasion des événements de la

Suisse.]

Le courrier de M. Merry arrivait à lord Hawkesbury, en même temps que

les journaux de France à Londres. Sur-le-champ il n'y eut en Angleterre

qu'un cri en faveur de ce brave peuple de l'Helvétie, qui défendait,

disait-on, sa religion, sa liberté, contre un barbare oppresseur. Cette

émotion, que nous avons vue de nos jours se communiquer à toute

l'Europe, en faveur des Grecs massacrés par les Turcs, on feignit de

l'éprouver en Angleterre pour les oligarques bernois, excitant de

malheureux paysans à s'armer pour la cause de leurs priviléges. On

affecta un grand zèle, on ouvrit des souscriptions. Cependant l'émotion

était trop factice pour être générale; elle ne descendit pas au-dessous

de ces classes élevées, qui ordinairement s'agitent seules pour les

affaires journalières de la politique. MM. Grenville, Windham et Dundas

firent des tournées pour échauffer les esprits, et accusèrent avec une

nouvelle véhémence ce qu'ils appelaient la faiblesse de M. Addington. Le

Parlement venait d'être renouvelé, et allait se réunir à la suite d'une

élection générale. Le cabinet anglais, entre le parti Pitt qui se

détachait visiblement de lui, et le parti Fox qui, bien qu'adouci depuis

la paix, n'avait pas cessé d'être opposant, ne savait trop sur qui

s'appuyer. Il craignait fort les premières séances du nouveau Parlement,

et il crut devoir faire quelques démarches diplomatiques qui lui

servissent d'arguments contre ses adversaires.

[En marge: Embarras et fausses démarches du cabinet britannique.]

La première démarche imaginée fut de transmettre une note à Paris, pour

réclamer en faveur de l'indépendance de la Suisse, et protester contre

toute intervention matérielle de la part de la France. Ce n'était pas

une manière d'arrêter le Premier Consul, et c'était tout simplement

s'exposer à un échange de communications désagréables. Mais le cabinet

Addington ne s'en tint pas là. Il envoya sur les lieux un agent, M.

Moore, avec mission de voir et d'entendre les chefs des insurgés, de

juger s'ils étaient bien résolus à se défendre, et de leur offrir, dans

ce cas, les secours pécuniaires de l'Angleterre. Il avait ordre

d'acheter des armes en Allemagne pour les leur faire parvenir. Cette

démarche, il faut le reconnaître, n'était ni loyale ni facile à

justifier. Des communications plus sérieuses encore furent adressées à

la cour d'Autriche, pour ranimer sa vieille aversion contre la France,

irriter chez elle le ressentiment récent des affaires germaniques, et

l'alarmer surtout pour la frontière des Alpes. On alla jusqu'à lui

offrir un subside de cent millions de florins (225 millions de francs),

si elle voulait prendre fait et cause pour la Suisse. C'est, du moins,

l'avis que fit parvenir à Paris M. d'Haugwitz lui-même, qui mettait un

grand soin à se tenir au courant de tout ce qui pouvait intéresser le

maintien de la paix. On fit une tentative moins ouverte auprès de

l'empereur Alexandre, qu'on savait assez fortement engagé dans la

politique de la France, par suite de la médiation exercée à Ratisbonne.

On n'en fit aucune auprès du cabinet prussien, qui était notoirement

attaché au Premier Consul, et que, par ce motif, on traitait avec

réserve et froideur.

[En marge: Le cabinet britannique ajourne l'évacuation de Malte.]

[En marge: Motifs qui avaient fait différer jusqu'au mois de novembre

1802, l'évacuation de Malte.]

Ces démarches du cabinet britannique, quelque peu convenables qu'elles

fussent en pleine paix, ne pouvaient avoir grande conséquence, car ce

cabinet allait trouver les cours du continent, toutes plus ou moins

liées à la politique du Premier Consul, les unes, comme la Russie, parce

qu'elles étaient présentement associées à ses oeuvres, les autres, comme

la Prusse et l'Autriche, parce qu'elles étaient en instance pour obtenir

de lui des avantages tout personnels. C'était le moment, en effet, où

l'Autriche sollicitait et finissait par obtenir une extension

d'indemnités, en faveur de l'archiduc de Toscane. Mais le cabinet

anglais commit un acte beaucoup plus grave, et qui eut plus tard

d'immenses conséquences. L'ordre d'évacuer l'Égypte était expédié; celui

d'évacuer Malte ne l'était pas encore. Ce retard jusqu'ici tenait à des

motifs excusables, et plutôt imputables à la chancellerie française qu'à

la chancellerie anglaise. M. de Talleyrand, comme on peut s'en souvenir,

avait négligé de donner suite à l'une des stipulations du traité

d'Amiens. Cette stipulation portait qu'on demanderait à la Prusse, à la

Russie, à l'Autriche et à l'Espagne, de vouloir bien garantir le nouvel

ordre de choses établi à Malte. Dès les premiers jours de la signature

du traité, les ministres anglais, pressés d'obtenir cette garantie avant

d'évacuer Malte, avaient mis le plus grand zèle à la réclamer de toutes

les cours. Mais les agents français n'avaient pas reçu d'instructions de

leur ministre. M. de Champagny eut la prudence d'agir à Vienne comme

s'il en avait reçu, et la garantie de l'Autriche fut accordée. Le jeune

empereur de Russie, au contraire, partageant fort peu la passion de son

père pour tout ce qui concernait l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem,

trouvant onéreuse la garantie qu'on lui demandait, car elle pouvait

entraîner tôt ou tard l'obligation de prendre parti entre la France et

l'Angleterre, n'était pas disposé à la donner. L'ambassadeur de France

n'ayant pas d'instructions pour seconder le ministère anglais dans ses

démarches, n'osant pas y suppléer, le cabinet russe ne fut point pressé

de s'expliquer, et en profita pour ne pas répondre. Même chose, et par

les mêmes motifs, eut lieu à Berlin. Grâce à cette négligence prolongée

plusieurs mois, la question de la garantie était demeurée en suspens, et

les ministres anglais, sans mauvaise intention, avaient été autorisés à

différer l'évacuation. La garnison napolitaine qui, d'après le traité,

devait être envoyée à Malte en attendant la reconstitution de l'ordre,

avait été reçue dans l'île, et seulement en dehors des fortifications.

La chancellerie française s'était enfin mise en mouvement, mais trop

tard. Cette fois l'empereur de Russie, pressé de s'expliquer, avait

refusé sa garantie. Un autre embarras était survenu. Le grand-maître

nommé par le Pape, le bailli Ruspoli, effrayé du sort de son

prédécesseur, M. de Hompesch, voyant que la charge de l'ordre de Malte

ne consistait plus à combattre les infidèles, mais à se tenir en

équilibre entre deux grandes nations maritimes, avec certitude de

devenir la proie de l'une ou de l'autre, ne voulait pas accepter la

dignité onéreuse et vaine qui lui était offerte, et résistait aux

instances de la cour romaine, ainsi qu'aux pressantes invitations du

Premier Consul.

[En marge: Imprudence de la résolution prise par le cabinet britannique

à l'égard de Malte.]

Telles étaient les circonstances qui avaient fait différer l'évacuation

de Malte jusqu'en novembre 1802. Il en résulta pour le cabinet anglais

la dangereuse tentation de la différer encore. Effectivement, le jour

même où l'agent Moore partait pour la Suisse, une frégate faisait voile

vers la Méditerranée, pour porter à la garnison de Malte l'ordre d'y

rester. C'était une grave faute de la part d'un ministère qui tenait à

conserver la paix, car il allait exciter en Angleterre une convoitise

nationale, à laquelle personne ne pourrait plus résister après l'avoir

excitée. De plus il manquait formellement au traité d'Amiens, en

présence d'un adversaire qui avait mis de l'orgueil à l'exécuter

ponctuellement, et qui en mettrait bien plus encore à le faire exécuter

par tous les signataires. C'était une conduite à la fois imprudente et

peu régulière.

[En marge: Le Premier Consul repousse les réclamations du cabinet

anglais relativement à la Suisse.]

Les réclamations du cabinet britannique en faveur de l'indépendance

suisse furent fort mal accueillies du cabinet français, et bien qu'on

pût entrevoir les conséquences de ce mauvais accueil, le Premier Consul

ne se laissa aucunement ébranler. Il persista plus que jamais dans ses

résolutions. Il réitéra ses ordres au général Ney, et lui en prescrivit

l'exécution la plus prompte et la plus décisive. Il voulait prouver que

ce prétendu soulèvement national de la Suisse n'était qu'une tentative

ridicule, provoquée par l'intérêt de quelques familles, et aussitôt

réprimée qu'essayée.

[En marge: Paroles extraordinaires du Premier Consul à l'Angleterre.]

Il était convaincu d'obéir, en cette circonstance, à un grand intérêt

national; mais il était excité encore par l'espèce de défi qu'on lui

jetait à la face de l'Europe, car les insurgés disaient tout haut, et

leurs agents répétaient en tous lieux, que le Premier Consul avait les

mains liées, et qu'il n'oserait pas agir. La réponse adressée par ses

ordres à lord Hawkesbury avait quelque chose de vraiment extraordinaire.

Nous en donnons la substance, sans conseiller à qui que ce soit de

l'imiter jamais.--Vous êtes chargé de déclarer, écrivait M. de

Talleyrand à M. Otto, que si le ministère britannique, dans l'intérêt de

sa situation parlementaire, a recours à quelque notification ou à

quelque publication, de laquelle il puisse résulter que le Premier

Consul n'a pas fait telle ou telle chose, parce qu'on l'en a empêché, à

l'instant même il la fera. Du reste, quant à la Suisse, quoi qu'on dise

ou qu'on ne dise pas, sa résolution est irrévocable. Il ne livrera pas

les Alpes à quinze cents mercenaires soldés par l'Angleterre. Il ne veut

pas que la Suisse soit convertie en un nouveau Jersey. Le premier Consul

ne désire pas la guerre, parce qu'il croit que le peuple français peut

trouver dans l'extension de son commerce, autant d'avantages que dans

l'extension de son territoire. Mais aucune considération ne

l'arrêterait, si l'honneur ou l'intérêt de la République lui

commandaient de reprendre les armes. Vous ne parlerez jamais de guerre,

disait encore M. de Talleyrand à M. Otto, mais vous ne souffrirez jamais

qu'on vous en parle. La moindre menace, quelque indirecte qu'elle fût,

devrait être relevée avec la plus grande hauteur. De quelle guerre nous

menacerait-on, d'ailleurs? De la guerre maritime? Mais notre commerce

vient à peine de renaître, et la proie que nous livrerions aux Anglais

serait de bien peu de valeur. Nos Antilles sont pourvues de soldats

acclimatés; Saint-Domingue seul en contient vingt-cinq mille. On

bloquerait nos ports, il est vrai; mais à l'instant même de la

déclaration de guerre, l'Angleterre se trouverait bloquée à son tour.

Les côtes du Hanovre, de la Hollande, du Portugal, de l'Italie, jusqu'à

Tarente, seraient occupées par nos troupes. Ces contrées que l'on nous

accuse de dominer trop ouvertement, la Ligurie, la Lombardie, la Suisse,

la Hollande, au lieu d'être laissées dans cette situation incertaine, où

elles nous suscitent mille embarras, seraient converties en provinces

françaises, dont nous tirerions d'immenses ressources; et on nous

forcerait ainsi à réaliser cet empire des Gaules, dont on veut sans

cesse effrayer l'Europe. Et qu'arriverait-il, si le Premier Consul,

quittant Paris, pour aller s'établir à Lille ou à Saint-Omer, réunissant

tous les bateaux plats des Flandres et de la Hollande, préparant des

moyens de transport pour cent mille hommes, faisait vivre l'Angleterre

dans les angoisses d'une invasion toujours possible, presque certaine?

L'Angleterre susciterait-elle une guerre continentale? Mais où

trouverait-elle des alliés? Ce n'est pas auprès de la Prusse et de la

Bavière, qui doivent à la France la justice qu'elles ont obtenue dans

les arrangements territoriaux de l'Allemagne? Ce n'est pas auprès de

l'Autriche, épuisée pour avoir voulu servir la politique britannique. En

tout cas, si on renouvelait la guerre du continent, ce serait

l'Angleterre qui nous aurait obligés de conquérir l'Europe. Le Premier

Consul n'a que trente-trois ans, il n'a encore détruit que des États de

second ordre! Qui sait ce qu'il lui faudrait de temps, s'il y était

forcé, pour changer de nouveau la face de l'Europe, et ressusciter

l'empire d'Occident?--

Tous les malheurs de l'Europe, tous ceux aussi de la France étaient

contenus dans ces formidables paroles, que l'on croirait écrites après

coup, tant elles sont prophétiques[5]. Ainsi le lion devenu adulte

commençait à sentir sa force, et était prêt à en user. Couverte par la

barrière de l'Océan, l'Angleterre se plaisait à l'exciter. Mais cette

barrière n'était pas impossible à franchir; il s'en est même fallu de

bien peu qu'elle ne fût franchie; et si elle l'avait été, l'Angleterre

eût pleuré amèrement les excitations auxquelles la portait une incurable

jalousie. C'était d'ailleurs une politique cruelle à l'égard du

continent, car il allait essuyer toutes les conséquences d'une guerre

provoquée, sans raison comme sans justice.

[Note 5: La dépêche dont nous venons de donner la substance

est du 1er brumaire an XI; elle est écrite par M. de

Talleyrand à M. Otto, sous la dictée du Premier Consul.]

M. Otto avait ordre de ne parler ni de Malte ni de l'Égypte, car on ne

voulait pas même supposer que l'Angleterre pût violer un traité

solennel, signé à la face du monde. On se bornait à lui prescrire de

résumer toute la politique de la France dans ces mots: _Tout le traité

d'Amiens, rien que le traité d'Amiens._

[En marge: Manière dont la question se trouve posée entre la France et

l'Angleterre.]

M. Otto, qui était un esprit sage, fort soumis au Premier Consul, mais

capable, dans un but utile, de mettre un peu du sien dans l'exécution

des ordres qu'il recevait, adoucit beaucoup les paroles hautaines de

son gouvernement. Néanmoins, avec cette réponse même adoucie, il

embarrassa lord Hawkesbury, qui, effrayé de la prochaine réunion du

Parlement, aurait voulu avoir quelque chose de satisfaisant à dire. Il

insista pour avoir une note. M. Otto avait ordre de la lui refuser, et

la lui refusa, en déclarant toutefois que la réunion à Paris des

principaux citoyens de la Suisse n'avait pas pour but d'imiter ce qui

s'était fait à Lyon, lors de la Consulte italienne, mais uniquement de

donner à la Suisse une constitution sage, basée sur la justice et sur la

nature du pays, sans triomphe d'un parti sur un autre. Lord Hawkesbury,

qui, pendant cette conférence avec M. Otto, était attendu par le cabinet

anglais, assemblé en ce moment pour recueillir la réponse de la France,

parut troublé et mécontent. À cette déclaration, _Tout le traité

d'Amiens, rien que le traité d'Amiens_, dont il comprenait la portée,

car elle faisait allusion à Malte, il répliqua par cette maxime: _L'état

du continent à l'époque du traité d'Amiens, rien que cet état.--_

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 04 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 16 / 42 段