[En marge: Nov. 1802.]

[En marge: Voyage du Premier Consul en Normandie dans l'automne de

1802.]

Le Premier Consul employa quinze jours à ce voyage. Il traversa Rouen,

Elbeuf, le Havre, Dieppe, Gisors, Beauvais. Il visita les campagnes et

les manufactures, examinant tout par lui-même, se montrant sans gardes

à la population avide de le voir. Les hommages empressés dont il était

l'objet ralentissaient sa marche. À chaque instant il trouvait sur sa

route, le clergé des campagnes lui présentant l'eau bénite, les maires

lui offrant les clefs de leurs villes, et lui adressant, tant à lui qu'à

madame Bonaparte, les discours qu'on adressait jadis aux rois et aux

reines de France. Il était ravi de cet accueil, et surtout de la

prospérité naissante qu'il remarquait de toute part. La ville d'Elbeuf

le charma par les accroissements qu'elle avait reçus. «Elbeuf,

écrivait-il à son collègue Cambacérès, est accrue d'un tiers depuis la

Révolution. Ce n'est plus qu'une seule manufacture.» Le Havre le frappa

singulièrement, et il devina les grandes destinées commerciales

auxquelles ce port était appelé. «Je ne trouve partout, écrivait-il

encore au consul Cambacérès, que le meilleur esprit. La Normandie n'est

pas telle que Lebrun me l'avait présentée. Elle est franchement dévouée

au gouvernement. Je retrouve ici l'unanimité de sentiments qui rendit si

beaux les jours de quatre-vingt-neuf.» Ce qu'il disait était vrai. La

Normandie était parfaitement choisie pour lui exprimer les sentiments de

la France. Elle représentait bien cette population honnête et sincère de

quatre-vingt-neuf, d'abord enthousiaste de la Révolution, puis effrayée

de ses excès, accusée de royalisme par des proconsuls dont elle

condamnait les fureurs, et enchantée maintenant de retrouver, d'une

manière inespérée, l'ordre, la justice, l'égalité, la gloire, moins, il

est vrai, la liberté, dont malheureusement elle ne se souciait plus.

Le Premier Consul était au milieu de novembre de retour à Saint-Cloud.

[En marge: Jalousie qu'inspire à l'Angleterre la prospérité inouïe de la

France.]

Qu'on imagine un envieux assistant aux succès d'un rival redouté, et on

aura une idée à peu près exacte des sentiments qu'éprouvait l'Angleterre

au spectacle des prospérités de la France. Cette puissante et illustre

nation avait cependant dans sa propre grandeur de quoi se consoler de la

grandeur d'autrui! Mais une singulière jalousie la dévorait. Tant que

les succès du général Bonaparte avaient été un argument contre le

ministère de M. Pitt, ils avaient été accueillis en Angleterre avec une

sorte d'applaudissement. Mais depuis que ces succès, continués et

accrus, étaient ceux de la France elle-même; depuis qu'on l'avait vue

grandir par la paix autant que par la guerre, par la politique autant

que par les armes; depuis qu'on avait vu, en dix-huit mois, la

République italienne devenir, sous la présidence du général Bonaparte,

une province française, le Piémont ajouté à notre territoire, avec

l'agrément du continent, Parme, la Louisiane, accroissant nos

possessions par la simple exécution des traités, l'Allemagne enfin

reconstituée par notre seule influence; depuis qu'on avait vu tout cela

s'accomplir paisiblement, naturellement, comme chose découlant d'une

situation universellement acceptée, un dépit manifeste s'était emparé de

tous les coeurs anglais, et ce dépit ne se dissimulait pas plus que les

sentiments ne se dissimulent d'ordinaire chez un peuple passionné, fier

et libre.

Les classes qui prenaient moins de part aux avantages de la paix,

laissaient plus que les autres éclater cette jalousie. Nous avons déjà

dit que les manufacturiers de Birmingham et de Manchester, dédommagés

par la contrebande des difficultés qu'ils rencontraient dans nos ports,

se plaignaient peu; mais que le haut commerce, trouvant les mers

couvertes de pavillons rivaux, et la source des profits financiers tarie

avec les emprunts, regrettait publiquement la guerre, et se montrait

plus mécontent de la paix que l'aristocratie elle-même. Cette

aristocratie, ordinairement si orgueilleuse et si patriote, ne laissant

à aucune classe de la nation l'honneur de servir et d'aimer, plus

qu'elle ne le fait, la grandeur britannique, n'était cependant pas

fâchée en cette occasion de se distinguer du haut commerce, par des vues

plus élevées et plus généreuses. Elle chérissait un peu moins M. Pitt

depuis qu'il était chéri si vivement par le monde mercantile, se

rangeait avec empressement autour du prince de Galles, modèle des moeurs

et de la licence aristocratiques, et surtout de M. Fox, qui lui plaisait

par la noblesse de ses sentiments, et une éloquence incomparable. Mais

le haut commerce, tout-puissant à Londres et dans les ports, ayant pour

organes MM. Windham, Grenville et Dundas, couvrait la voix du reste de

la nation, et animait de ses passions la presse britannique. Aussi les

gazettes de Londres commençaient-elles à devenir très-hostiles, en

abandonnant toutefois aux gazettes rédigées par les émigrés français, le

soin d'outrager le Premier Consul, ses frères, ses soeurs, toute sa

famille.

[En marge: Faiblesse du ministère Addington.]

Malheureusement le ministère Addington était dénué de toute énergie, et

se laissait aller à ce vent de la tempête qui commençait à souffler. Il

commettait par faiblesse des actes d'une véritable déloyauté. Il payait

encore Georges Cadoudal, dont la persévérance à conspirer était connue;

il mettait à sa disposition des sommes considérables pour l'entretien

des sicaires, dont la troupe courait sans cesse de Portsmouth à Jersey,

de Jersey sur la côte de Bretagne. Il continuait de souffrir la présence

à Londres du pamphlétaire Peltier, malgré les moyens légaux que lui

fournissait l'Alien-bill; il traitait les princes exilés avec des égards

fort naturels, mais il ne s'en tenait pas à des égards, et les faisait

inviter à des revues de troupes, en les y admettant avec les insignes de

l'ancienne royauté. Il agissait ainsi, nous le répétons, par faiblesse,

car la probité de M. Addington, délivrée des influences de parti, aurait

répugné à de tels actes. Il savait bien, en payant Georges, qu'il

entretenait un conspirateur; mais il n'osait pas, à la face du parti

Windham, Dundas et Grenville, renvoyer, et peut-être aliéner ces vieux

instruments de la politique anglaise.

[En marge: Fâcheux débat entre le Premier Consul et le cabinet

britannique à l'occasion des journaux, de Georges, et des princes

français.]

Le Premier Consul était profondément blessé de cette conduite. Aux

demandes réitérées d'un traité de commerce, il répondait en réclamant

la répression de certains journaux, l'expulsion de Georges et de

Peltier, l'éloignement des princes français. Accordez-moi, disait-il,

les satisfactions qui me sont dues, qu'on ne peut me refuser sans se

déclarer complice de mes ennemis, et je rechercherai ensuite les moyens

d'accorder satisfaction à vos intérêts froissés.--Mais dans les demandes

du Premier Consul, le ministère anglais n'en trouvait aucune à laquelle

il pût faire droit. Quant à la répression de certains journaux, MM.

Addington et Hawkesbury répondaient avec raison: La presse est libre en

Angleterre; imitez-nous, méprisez ses licences. Si vous voulez, on

intentera des procès, mais à vos risques et périls, c'est-à-dire en

courant la chance de procurer un triomphe à vos ennemis.--Quant à

Georges, à Peltier et aux princes émigrés, M. Addington n'avait aucune

excuse légale à faire valoir, car l'Alien-bill lui attribuait le droit

de les éloigner. Il se repliait sur la nécessité de ménager l'opinion

publique en Angleterre; bien triste argument, il faut en convenir, à

l'égard de quelques-uns des hommes dont on réclamait l'expulsion.

Le Premier Consul ne se tenait pas pour battu.--D'abord, disait-il, le

conseil que vous me donnez de mépriser la licence de la presse, serait

bon, s'il s'agissait pour moi de mépriser la licence de la presse

française en France. On comprend que, dans son propre pays, on se décide

à supporter les inconvénients de la liberté d'écrire, en considération

des avantages qu'elle procure. C'est là une question tout intérieure,

dans laquelle chaque nation est juge de ce qu'il lui convient de faire.

Mais, on ne doit jamais souffrir que la presse quotidienne injurie les

gouvernements étrangers, et altère ainsi les relations d'État à État. Ce

serait un abus grave, un danger sans compensation. Et la preuve de ce

danger est dans les relations actuelles de la France avec l'Angleterre.

Nous serions en paix sans les journaux, et nous voilà presque en guerre.

Votre législation est donc mauvaise relativement à la presse. Vous

devriez tout permettre contre votre gouvernement, rien contre les

gouvernements étrangers. Néanmoins je laisse de côté les injures des

gazettes anglaises. Je respecte vos lois, même dans ce qu'elles ont de

fâcheux pour les autres nations. C'est un désagrément de voisinage

auquel je me résigne. Mais les Français qui font à Londres un si odieux

usage de vos institutions, qui écrivent de si grandes indignités,

pourquoi les souffrez-vous en Angleterre? Vous possédez l'Alien-bill,

qui a justement pour but d'empêcher les étrangers de nuire; pourquoi ne

l'appliquez-vous pas? Et Georges, et ses sicaires, tous complices

démontrés de la machine infernale, et les évêques d'Arras, de

Saint-Pol-de-Léon, excitant publiquement à la révolte les populations de

la Bretagne, pourquoi refusez-vous de les expulser? Que devient, dans

vos mains, le traité d'Amiens, qui stipule expressément qu'on ne

souffrira aucune menée dans l'un des deux États contre l'autre? Vous

donnez asile aux princes émigrés, cela est respectable sans doute. Mais

le chef de leur famille est à Varsovie, pourquoi ne les pas renvoyer

tous auprès de lui? Pourquoi surtout leur permettre de porter des

décorations que les lois françaises ne reconnaissent plus, et qui sont

l'occasion de hautes inconvenances quand ces décorations sont portées à

côté de l'ambassadeur de France, en sa présence, souvent à la même

table? Vous me demandez, ajoutait-il, un traité de commerce et de

meilleures relations entre les deux pays: commencez donc par vous

montrer moins malveillants envers la France, et alors je pourrai

chercher s'il existe des moyens de concilier nos intérêts rivaux.--Il

n'y avait certes, rien à reprendre dans de tels raisonnements, rien que

la faiblesse du grand homme qui, dominant l'Europe, se donnait la peine

de les faire. Qu'importaient en effet au tout-puissant vainqueur de

Marengo, et Georges, et Peltier, et le comte d'Artois avec ses royales

décorations? Contre les poignards des assassins, il avait sa fortune;

contre les outrages des pamphlétaires, il avait sa gloire; contre la

légitimité des Bourbons, il avait l'amour de la France! Mais, ô

faiblesse des grands coeurs! cet homme, placé si haut, se tourmentait de

ce qui était si bas! Nous avons déjà déploré cette erreur de sa part, et

nous ne pouvons nous empêcher de la déplorer encore, en approchant du

moment où elle produisit de si funestes conséquences.

Le Premier Consul, ne se possédant plus, se vengeait par des réponses

insérées au _Moniteur_, souvent écrites par lui-même, et dont on

pouvait reconnaître l'origine à une incomparable vigueur de style. Il

s'y plaignait de la complaisance du ministère britannique pour le

conspirateur Georges, pour le diffamateur Peltier. Il demandait pourquoi

on souffrait de tels hôtes, pourquoi on leur permettait de tels actes,

envers un gouvernement ami, quand on avait le devoir par des traités, le

moyen par une loi existante, de les réprimer. Le Premier Consul allait

plus loin, et, s'adressant au gouvernement anglais lui-même, il

demandait, dans les articles insérés au _Moniteur_, si ce gouvernement

approuvait, s'il voulait ces odieuses menées, ces infâmes diatribes,

puisqu'il les tolérait; ou bien, si, ne les voulant pas, il était trop

faible pour les empêcher. Et il en concluait qu'il n'existait pas de

gouvernement, là où l'on ne pouvait réprimer la calomnie, prévenir

l'assassinat, protéger enfin l'ordre social européen.

Alors le ministère anglais se plaignait à son tour.--Ces journaux dont

le langage vous offense, disait-il, ne sont pas officiels; nous n'en

pouvons pas répondre; mais _le Moniteur_ est l'organe avoué du

gouvernement français; il est d'ailleurs facile de découvrir à son

langage même la source de ses inspirations. Il nous injurie tous les

jours; nous aussi, et avec plus de fondement, nous demandons

satisfaction.--

Ce sont là les tristes récriminations, dont, pendant plusieurs mois,

furent remplies les dépêches des deux gouvernements. Mais tout à coup

survinrent des événements plus graves, qui fournirent à leurs

dispositions irascibles un objet plus dangereux, il est vrai, mais au

moins plus digne.

[En marge: Nouveaux événements survenus en Suisse.]

La Suisse, arrachée aux mains de l'oligarque Reding, était tombée dans

celles du landamman Dolder, le chef du parti des révolutionnaires

modérés. La retraite des troupes françaises était une concession faite à

ce parti, afin de le rendre populaire, et une preuve de l'impatience

qu'éprouvait le Premier Consul de se débarrasser des affaires suisses.

Cependant, il ne recueillit pas le fruit de ses excellentes intentions.

Presque tous les cantons avaient adopté la Constitution nouvelle, et

accueilli les hommes chargés de la mettre en vigueur; mais, dans les

petits cantons de Schwitz, d'Uri, d'Unterwalden, d'Appenzell, de Glaris,

des Grisons, l'esprit de révolte, soufflé par M. Reding et ses amis,

avait bientôt soulevé le peuple des montagnes. Les oligarques se

flattant de l'emporter par la force, depuis la sortie des troupes

françaises, avaient réuni ce peuple dans les églises, et lui avaient

fait rejeter la Constitution proposée. Ils lui avaient persuadé que

Milan était assiégé par une armée austro-russe, et que la République

française était aussi près de sa chute qu'en 1799. La Constitution

rejetée, ils n'avaient pas pu cependant les pousser jusqu'à la guerre

civile. Les petits cantons s'étaient bornés à envoyer des députés à

Berne pour déclarer au ministre de France, Verninac, qu'ils

n'entendaient pas renverser le nouveau gouvernement, mais qu'ils

voulaient se séparer de la confédération helvétique, se constituer à

part dans leurs montagnes, et revenir à leur régime propre, qui était la

démocratie pure. Ils demandaient même à régler leurs nouvelles relations

avec le gouvernement central établi à Berne, sous les auspices de la

France. Naturellement le ministre Verninac avait dû se refuser à de

telles communications, et déclarer qu'il ne connaissait d'autre

gouvernement helvétique que celui qui siégeait à Berne.

Dans les Grisons, il se passait des scènes tumultueuses, qui révélaient

mieux que tout le reste les influences par lesquelles la Suisse était

alors agitée. Au milieu de la vallée du Rhin supérieur, que cultivent

les montagnards grisons, se trouvait la seigneurie de Bazuns,

appartenant à l'empereur d'Autriche. Cette seigneurie valait à

l'empereur la qualité de membre des ligues grises, et une action directe

sur la composition de leur gouvernement. Il choisissait l'amman du pays

entre trois candidats qu'on lui présentait. Depuis que les Grisons

avaient été réunis par la France à la confédération helvétique,

l'empereur, resté propriétaire de Bazuns, faisait gérer son domaine par

un intendant. Cet intendant s'était mis à la tête des Grisons insurgés,

et avait pris part à toutes les réunions dans lesquelles ils avaient

déclaré se séparer de la confédération helvétique pour revenir à

l'ancien ordre de choses. Il avait reçu et accepté la mission de porter

leurs voeux aux pieds de l'empereur, et avec leurs voeux la prière

instante de les prendre sous sa protection.

Assurément on ne pouvait pas montrer plus clairement sur quel parti on

cherchait à s'appuyer en Europe. À toute cette agitation d'esprit se

joignait quelque chose de plus grave encore: on prenait les armes, on

réparait les fusils laissés par les Autrichiens et les Russes dans la

dernière guerre, on offrait et on donnait dix-huit sous par jour aux

anciens soldats des régiments suisses, expulsés de France, on leur

rendait les mêmes officiers. Les pauvres habitants des montagnes,

croyant naïvement que leur religion, leur indépendance, étaient

menacées, venaient en tumulte remplir les rangs de cette troupe

insurgée. L'argent répandu avec abondance était avancé par les riches

oligarques suisses sur les millions déposés à Londres, et prochainement

réalisables si on venait à triompher. Le landamman Reding avait été

déclaré chef de la ligue. Morat, Sempach étaient les souvenirs invoqués

par ces nouveaux martyrs de l'indépendance helvétique.

On a peine à comprendre une telle imprudence de leur part, l'armée

française bordant de tout côté les frontières suisses. Mais on leur

avait persuadé que le Premier Consul avait les mains liées, que les

puissances étaient intervenues, et qu'il ne pourrait faire rentrer un

régiment en Suisse, sans s'exposer à une guerre générale, menace qu'il

ne braverait certainement pas pour soutenir le landamman Dolder et ses

collègues.

[En marge: Les oligarques soulèvent les petits cantons contre le

gouvernement des révolutionnaires modérés.]

Toutefois, malgré cette agitation, les pauvres montagnards d'Uri, de

Schwitz, d'Unterwalden, les plus engagés dans cette triste aventure,

n'allaient pas aussi vite que l'auraient désiré leurs chefs, et ils

avaient déclaré ne pas vouloir sortir de leurs cantons. Le gouvernement

helvétique avait à peu près quatre à cinq mille hommes à sa disposition,

dont mille ou douze cents employés à garder Berne, quelques centaines

répandus dans diverses garnisons, et trois mille dans le canton de

Lucerne, sur la limite d'Unterwalden, ces derniers destinés à observer

l'insurrection. Une troupe d'insurgés était postée au village

d'Hergyswil. Bientôt on en vint aux coups de fusil, et il y eut quelques

hommes tués et blessés de part et d'autre. Tandis que cette collision

avait lieu à la frontière d'Unterwalden, le général Andermatt,

commandant les troupes du gouvernement, avait voulu placer quelques

compagnies d'infanterie dans la ville de Zurich, pour y garder

l'arsenal, et le sauver des mains des oligarques. La bourgeoisie

aristocrate de Zurich résista, et ferma ses portes aux soldats du

général Andermatt. Celui-ci envoya vainement quelques obus sur la ville;

on lui répondit qu'on se ferait brûler plutôt que de se rendre, et de

livrer Zurich aux oppresseurs de l'indépendance de l'Helvétie. Au même

instant les partisans de l'ancienne aristocratie de Berne, dans le pays

d'Argovie et dans l'Oberland, s'agitaient au point de faire craindre un

soulèvement. Dans le canton de Vaud, on poussait le cri ordinaire de

réunion à la France. Le gouvernement suisse ne savait comment se tirer

de cette situation périlleuse. Combattu à force ouverte par les

oligarques, il n'avait pour lui ni les patriotes ardents, qui voulaient

l'unité absolue, ni les masses paisibles, qui étaient assez portées pour

la révolution, mais ne connaissaient de cette révolution que les

horreurs de la guerre, et la présence des troupes étrangères. Il pouvait

juger maintenant ce que valait la popularité acquise au prix de la

retraite des troupes françaises.

[En marge: Le gouvernement helvétique, menacé de toutes parts, demande

l'intervention de la France.]

Dans son embarras, il convint d'un armistice avec les insurgés, puis

s'adressa au Premier Consul, et sollicita vivement l'intervention de la

France, que les insurgés demandaient aussi de leur côté, puisqu'ils

voulaient que leurs relations avec le gouvernement central fussent

réglées sous les auspices du ministre Verninac.

[En marge: Le Premier Consul refuse l'intervention demandée.]

Quand cette demande d'intervention fut connue à Paris, le Premier Consul

se repentit d'avoir trop facilement cédé aux idées du parti Dolder,

ainsi qu'à son propre désir de sortir des affaires suisses, ce qui

l'avait porté à retirer prématurément les troupes françaises. Les faire

rentrer maintenant, en présence de l'Angleterre malveillante, se

plaignant de notre action trop manifeste sur les États du continent,

était un acte extrêmement grave. Du reste, il ne savait pas encore tout

ce qui se passait en Suisse; il ne savait pas à quel point les

provocateurs du mouvement des petits cantons avaient révélé leurs

véritables desseins, pour se montrer ce qu'ils étaient, c'est-à-dire les

agents de la contre-révolution européenne, et les alliés de l'Autriche

et de l'Angleterre. Il refusa donc l'intervention, universellement

demandée, dont la conséquence inévitable aurait été le retour des

troupes françaises en Suisse, et l'occupation militaire d'un État

indépendant garanti par l'Europe.

[En marge: Le gouvernement helvétique est obligé de se retirer à

Lausanne.]

Cette réponse jeta le gouvernement helvétique dans la consternation. On

ne savait que faire à Berne, menacé qu'on était d'une rupture prochaine

de l'armistice, et d'un soulèvement des paysans de l'Oberland. Certains

membres du gouvernement imaginèrent de sacrifier le landamman Dolder,

chef des modérés, qui à ce titre était détesté également par les

patriotes unitaires et par les oligarques. Les uns et les autres

promettaient de se calmer à cette condition. On se rendit chez le

citoyen Dolder, on lui fit une sorte de violence, et on lui arracha sa

démission, qu'il eut la faiblesse de donner. Le sénat, plus ferme,

refusa d'accepter cette démission, mais le citoyen Dolder y persista.

Alors on eut recours au moyen ordinaire des assemblées, qui ne savent

plus à quelle résolution s'arrêter, on nomma une commission

extraordinaire, chargée de trouver des moyens de salut. Mais dans ce

moment l'armistice était rompu, les insurgés s'avançaient sur Berne,

obligeant le général Andermatt à se replier devant eux. Ces insurgés se

composaient de paysans, au nombre de quinze cents ou deux mille, portant

des crucifix et des carabines, et précédés par les soldats des régiments

suisses, anciennement au service de la France, vieux débris du dix août.

Ils parurent bientôt aux portes de Berne, et tirèrent quelques coups de

canon avec de mauvaises pièces qu'ils traînaient à leur suite. La

municipalité de Berne, sous prétexte de sauver la ville, intervint, et

négocia une capitulation. Il fut convenu que le gouvernement, pour ne

pas exposer Berne aux horreurs d'une attaque de vive force, se

retirerait avec les troupes du général Andermatt dans le pays de Vaud.

Cette capitulation fut immédiatement exécutée; le gouvernement se rendit

à Lausanne, où il fut suivi par le ministre de France. Ses troupes,

concentrées depuis qu'il avait cédé le pays aux insurgés, étaient à

Payern, au nombre de quatre mille hommes, assez bien disposés,

encouragés d'ailleurs par les dispositions qui éclataient dans le pays

de Vaud, mais incapables de reconquérir Berne.

[En marge: Contre-révolution complète à Berne.]

Le parti oligarchique s'établit aussitôt à Berne, et, pour faire les

choses complétement, réinstalla l'avoyer qui était en charge en 1798, à

l'époque même où la première révolution s'était faite. Cet avoyer était

M. de Mulinen. Il ne manquait donc rien à cette contre-révolution, ni le

fond, ni la forme; et, sans les folles illusions des partis, sans les

bruits ridicules, répandus en Suisse, sur la prétendue impuissance du

gouvernement français, on ne comprendrait pas une tentative aussi

extravagante.

[En marge: Les deux partis s'adressent au Premier Consul.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 04 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 15 / 42 段