On était en avril. Les noirs n'avaient plus de ressources, du moins pour

le présent. Le découragement était profond parmi eux. Les chefs, frappés

des bons procédés du capitaine général Leclerc envers ceux qui s'étaient

rendus, et auxquels il avait laissé leurs grades et leurs terres,

songèrent à poser les armes. Christophe s'adressa, par l'intermédiaire

des noirs déjà soumis, au capitaine général, et offrit de faire sa

soumission, si on lui promettait les mêmes traitements qu'aux généraux

Laplume, Maurepas et Clervaux. Le capitaine général, qui avait autant

d'humanité que de bon sens, consentit de grand coeur aux propositions de

Christophe, et accepta ses offres. La reddition de Christophe amena

bientôt celle du féroce Dessalines, et enfin celle de Toussaint

lui-même. Celui-ci était presque seul, suivi à peine de quelques noirs

attachés à sa personne. Continuer ses courses dans l'intérieur de l'île,

sans rien essayer d'important qui pût relever son crédit auprès des

nègres, lui semblait peu utile, et propre tout au plus à épuiser le zèle

de ses derniers partisans. Il était abattu d'ailleurs, et ne conservait

d'autre espérance que celle que pouvait encore lui inspirer le climat.

Il était en effet habitué depuis long-temps à voir les Européens,

surtout les gens de guerre, disparaître sous l'action de ce climat

dévorant, et il se flattait de trouver bientôt dans la fièvre jaune un

affreux auxiliaire. Il se disait donc qu'il fallait attendre en paix le

moment propice, et qu'alors peut-être une nouvelle prise d'armes

pourrait lui réussir. En conséquence, il offrit de traiter. Le capitaine

général, qui n'espérait guère pouvoir l'atteindre, même en le

pourchassant à outrance dans les nombreuses et lointaines retraites de

l'île, consentit à lui accorder une capitulation, semblable à celle qui

avait été accordée à ses lieutenants. On lui restitua ses grades, ses

propriétés, à condition qu'il vivrait dans un lieu désigné, et ne

changerait de séjour que sur la permission du capitaine général. Son

habitation d'Ennery fut le lieu qu'on lui fixa pour retraite. Le

capitaine général Leclerc se doutait bien que la soumission de Toussaint

ne serait pas définitive; mais il le tenait sous bonne garde, prêt à le

faire arrêter au premier acte qui prouverait sa mauvaise foi.

[En marge: Soumission générale de la colonie.]

À partir de cette époque, fin d'avril et commencement de mai, l'ordre se

rétablit dans la colonie, et on vit renaître la prospérité dont elle

avait joui sous son dictateur. Les règlements, imaginés par lui, furent

remis en vigueur. Les cultivateurs étaient presque tous rentrés sur les

plantations. Une gendarmerie noire poursuivait les vagabonds, et les

ramenait sur les terres auxquelles, en vertu des recensements

antérieurs, ils étaient attachés. Les troupes de Toussaint, fort

réduites, soumises à l'autorité française, étaient tranquilles, et ne

semblaient pas disposées à se soulever, si on leur conservait leur état

présent. Christophe, Maurepas, Dessalines, Clervaux, maintenus dans

leurs grades et leurs biens, étaient prêts à s'accommoder de ce régime

aussi bien que de celui de Toussaint-Louverture. Il suffisait pour cela

qu'ils fussent rassurés sur la conservation de leurs richesses, et de

leur liberté.

Le capitaine général Leclerc, qui était un brave militaire, doux et

sage, s'appliquait à rétablir l'ordre et la sécurité dans la colonie. Il

avait continué d'admettre les pavillons étrangers, pour favoriser

l'introduction des vivres. Il leur avait assigné quatre ports

principaux, le Cap, le Port-au-Prince, les Cayes, Santo-Domingo, avec

défense de toucher ailleurs, afin d'empêcher l'introduction clandestine

des armes le long des côtes. Il n'avait restreint l'importation que

relativement aux produits d'Europe, dont il avait réservé la fourniture

exclusive aux négociants français de la métropole. Il était en effet

arrivé une grande quantité de vaisseaux marchands du Havre, de Nantes,

de Bordeaux, et on pouvait espérer que bientôt la prospérité de

Saint-Domingue se rétablirait, non pas au profit des Anglais et des

Américains, comme sous le gouvernement de Toussaint, mais au profit de

la France, sans que la colonie y perdît aucun de ses avantages.

[En marge: État de l'armée de Saint-Domingue au moment où l'expédition

paraît terminée.]

Cependant un double danger était à craindre; d'une part, le climat

toujours funeste aux troupes européennes; de l'autre, l'incurable

défiance des nègres, qui ne pouvaient pas, quoi qu'on fît, s'empêcher

d'appréhender le retour de l'esclavage. Aux dix-sept ou dix-huit mille

hommes, déjà transportés dans la colonie, de nouvelles divisions

navales, parties de Hollande et de France, en avaient ajouté trois à

quatre mille, ce qui portait à vingt et un, ou vingt-deux mille, le

nombre des soldats de l'expédition. Mais quatre à cinq mille étaient

déjà hors de combat, pareil nombre dans les hôpitaux, et douze mille au

plus restaient pour suffire à une nouvelle lutte, si les nègres avaient

encore recours aux armes. Le capitaine général apportait un grand soin à

leur procurer du repos, des rafraîchissements, des cantonnements

salubres, et ne négligeait rien pour rendre complet et définitif le

succès de l'expédition qui lui avait été confiée.

[En marge: Soumission de la Guadeloupe par les armes du général

Richepanse.]

À la Guadeloupe le brave Richepanse, débarqué avec une force de trois ou

quatre mille hommes, avait dompté les nègres révoltés, et les avait

remis dans l'esclavage après avoir détruit les chefs de la révolte.

Cette espèce de contre-révolution était possible et sans danger dans une

île de peu d'étendue comme la Guadeloupe; mais elle offrait un grave

inconvénient, celui d'effrayer les noirs de Saint-Domingue sur le sort

qui leur était réservé. Du reste, les affaires de nos Antilles étaient

aussi prospères qu'on pouvait l'espérer en aussi peu de temps. De toutes

parts des armements se préparaient dans nos ports de commerce, pour

recommencer le riche négoce que la France faisait autrefois avec elles.

[En marge: Efforts du Premier Consul pour rétablir la marine française.]

[En marge: Extension des crédits attribués au budget de la marine.]

Le Premier Consul, poursuivant sa tâche avec persévérance, avait

transporté sur le littoral les dépôts des demi-brigades servant aux

colonies. Il y versait constamment des recrues, et profitait de toutes

les expéditions du commerce ou de la marine militaire, pour faire partir

de nouveaux détachements. Il avait augmenté les crédits accordés à la

marine, et porté à 130 millions le budget spécial de ce département,

somme considérable dans un budget total de 589 millions (720 si l'on

compte comme aujourd'hui). Il avait ordonné que 20 millions par an

fussent consacrés en achats de matières navales dans tous les pays. Il

avait prescrit, en outre, la construction et la mise à l'eau de douze

vaisseaux de ligne par an. Il disait sans cesse que c'était pendant la

paix qu'il fallait créer la marine, parce que pendant la paix le champ

des manoeuvres, c'est-à-dire la mer, était libre, et la voie des

approvisionnements ouverte. «La première année d'un ministère,

écrivait-il à l'amiral Decrès, est une année d'apprentissage. La seconde

de votre ministère commence. Vous avez la marine française à rétablir:

quelle belle carrière pour un homme dans la force de l'âge, et d'autant

plus belle que nos malheurs passés ont été plus en évidence!

Remplissez-la sans relâche. TOUTES LES HEURES PERDUES DANS L'ÉPOQUE OÙ

NOUS VIVONS, SONT UNE PERTE IRRÉPARABLE.» (14 février 1803).

[En marge: Mission du colonel Sébastiani dans la Méditerranée.]

Des Indes et de l'Amérique l'active pensée du Premier Consul s'était

reportée sur l'empire ottoman, dont la chute lui semblait prochaine, et

dont il ne voulait pas que les débris servissent à étendre les

possessions russes ou anglaises. Il avait renoncé à l'Égypte tant que

les Anglais respecteraient la paix; mais si la paix était rompue par

leur fait, il se tenait pour libre de revenir à ses premières idées, sur

une contrée qu'il regardait toujours comme la route de l'Inde. Au

surplus, il ne projetait rien dans le moment; son intention était

seulement d'empêcher que les Anglais profitassent de la paix pour

s'établir aux bouches du Nil. Un engagement formel les obligeait à

sortir de l'Égypte sous trois mois; or il y en avait douze ou treize de

la signature des préliminaires de Londres, sept ou huit de la signature

du traité d'Amiens, et ils ne semblaient pas disposés encore à quitter

Alexandrie. Le Premier Consul fit donc appeler le colonel Sébastiani,

officier doué d'une rare intelligence, lui ordonna de s'embarquer sur

une frégate, de parcourir les bords de la Méditerranée, d'aller à Tunis,

à Tripoli, pour y faire reconnaître le pavillon de la République

italienne, de se rendre ensuite en Égypte, d'y examiner la situation des

Anglais, et la nature de leur établissement; de chercher à savoir

combien cet établissement devait durer; d'observer ce qui se passait

entre les Turcs et les Mamelucks; de visiter les scheiks arabes, de les

complimenter en son nom; d'aller en Syrie pour voir les chrétiens, et

les remettre sous la protection française; d'entretenir Djezzar-Pacha,

celui qui avait défendu Saint-Jean-d'Acre contre nous, et de lui

promettre le retour des bonnes grâces de la France, s'il ménageait les

chrétiens, et favorisait notre commerce. Le colonel Sébastiani avait

ordre enfin de revenir par Constantinople pour renouveler au général

Brune, notre ambassadeur, les instructions du cabinet. Ces instructions

enjoignaient au général Brune de déployer une grande magnificence, de

caresser le sultan, de lui faire espérer notre appui contre ses ennemis

quels qu'ils fussent, de ne rien négliger en un mot pour rendre la

France imposante en Orient.

[En marge: Juin 1802.]

[En marge: Travaux intérieurs du Premier Consul.]

[En marge: Routes et places fortes.]

Quoique fort occupé de ces lointaines entreprises, le Premier Consul ne

cessait pas de donner tous ses soins à la prospérité intérieure de la

France. Il avait fait reprendre la rédaction du Code civil. Une section

du Conseil d'État et une section du Tribunat se réunissaient

journellement chez le consul Cambacérès, pour résoudre les difficultés

naturelles à cette grande oeuvre. La réparation des routes avait été

poursuivie avec la même activité. Le Premier Consul les avait

distribuées, comme nous avons dit, en séries, de vingt chacune,

reportant successivement des unes aux autres les allocations

extraordinaires qui leur étaient consacrées. L'exécution des canaux de

l'Ourcq et de Saint-Quentin n'avait pas été interrompue un instant. Les

travaux ordonnés en Italie, tant ceux des routes que ceux des

fortifications, continuaient d'attirer l'attention du Premier Consul. Il

voulait que si la guerre maritime recommençait et ramenait la guerre

continentale, l'Italie fût définitivement liée à la France par de

grandes communications et de puissants ouvrages défensifs. La possession

du Valais ayant facilité l'exécution du grand chemin du Simplon, cette

étonnante création se trouvait presque achevée. Les travaux de la route

du mont Cenis avaient été ralentis pour porter toutes les ressources

disponibles sur celle du mont Genèvre, afin d'en avoir une au moins

terminée en 1803. Quant à la place d'Alexandrie, elle était devenue

l'objet d'une correspondance journalière avec l'habile ingénieur

Chasseloup. On y préparait des casernes pour une garnison permanente de

six mille hommes, des hôpitaux pour trois mille blessés, des magasins

pour une grande armée. La refonte de toute l'artillerie italienne

venait d'être commencée, dans le but de la ramener aux calibres de 6, de

8 et de 12. Le Premier Consul recommandait une grande fabrication de

fusils au vice-président Melzi.--Vous n'avez que cinquante mille fusils,

lui écrivait-il, ce n'est rien. J'en ai cinq cent mille en France,

indépendamment de ceux qui sont aux mains de l'armée. Je n'aurai pas de

repos, tant que je n'en posséderai pas un million.--

[En marge: Colonies de vétérans en Italie et dans les départements du

Rhin.]

Le Premier Consul venait d'imaginer des colonies militaires, dont l'idée

première était empruntée aux Romains. Il avait prescrit de choisir dans

l'armée des soldats et des officiers, comptant de longs services et

d'honorables blessures, de les conduire en Piémont, de leur distribuer

là des biens nationaux, situés autour d'Alexandrie, et d'une valeur

proportionnée à leur situation, depuis le soldat jusqu'à l'officier. Ces

vétérans ainsi dotés devaient se marier avec des femmes piémontaises, se

réunir deux fois par an pour manoeuvrer, et au premier danger se jeter

dans la place d'Alexandrie avec ce qu'ils auraient de plus précieux.

C'était une manière de verser à la fois du sang et des sentiments

français en Italie. La même institution devait être établie dans les

nouveaux départements du Rhin, autour de Mayence.

[En marge: Projet de fonder de nouvelles villes en Bretagne et en

Vendée.]

[En marge: Canal de Nantes à Brest.]

[En marge: Commencement du fort Boyard.]

[En marge: Digue de Cherbourg.]

L'auteur de ces belles conceptions méditait quelque chose de

semblable pour les provinces de la République encore infectées d'un

mauvais esprit, telles que la Vendée et la Bretagne. Il voulait y

fonder à la fois de grands établissements et des villes. Les agents

de Georges venant d'Angleterre descendaient dans les îles de Jersey

et de Guernesey, abordaient sur les côtes du Nord, traversaient la

péninsule bretonne par Loudéac et Pontivy, se répandaient soit dans

le Morbihan, soit dans la Loire-Inférieure, pour y entretenir la

défiance, et au besoin y préparer la révolte. Le Premier Consul,

correspondant avec la gendarmerie, en dirigeait lui-même les

mouvements et les recherches, et, prévoyant la possibilité de

nouveaux troubles, avait imaginé de construire dans les principaux

passages des montagnes ou des forêts, des tours surmontées d'une

pièce d'artillerie tournant sur pivot, capables de contenir

cinquante hommes de garnison, quelques vivres, quelques munitions,

et de servir d'appui aux colonnes mobiles. Plein de la pensée qu'on

devait songer à civiliser le pays autant qu'à le contenir, il avait

ordonné le perfectionnement de la navigation du Blavet pour rendre

ce cours d'eau navigable jusqu'à Pontivy. C'est ainsi que fut formé

le premier projet de cette belle navigation, qui longe les côtes de

la Bretagne depuis Nantes jusqu'à Brest, pénétrant par plusieurs

voies navigables dans l'intérieur de la contrée, et assurant

l'approvisionnement en tout temps du grand arsenal de Brest. Le

premier Consul avait résolu de faire construire à Pontivy de grands

bâtiments pour y recevoir des troupes, un nombreux état-major, des

tribunaux, une administration militaire, des manufactures enfin

qu'il voulait créer aux frais de l'État. Il avait prescrit la

recherche des lieux les plus propres à fonder des villes nouvelles,

soit dans la Bretagne, soit dans la Vendée. Il faisait travailler

en même temps aux fortifications de Quiberon, de Belle-Isle, de

l'Île-Dieu. Le fort Boyard était commencé, d'après ses propres

plans, dans le but de faire du bassin compris entre La Rochelle,

Rochefort, les îles de Ré et d'Oleron, une rade, vaste, sûre et

inaccessible aux Anglais. Cherbourg devait naturellement appeler

toute son attention. N'espérant pas achever la digue assez tôt, il

avait ordonné d'en presser l'exécution particulièrement sur trois

points, afin de les faire sortir de l'eau le plus prochainement

possible, et d'y établir trois batteries capables de tenir l'ennemi

en respect.

Au milieu de ces travaux entrepris pour la grandeur maritime,

commerciale et militaire de la France, le Premier Consul savait trouver

du temps pour s'occuper des Écoles, de l'Institut, de la marche des

sciences, de l'administration du clergé.

[En marge: Août 1802.]

[En marge: Réorganisation de l'Institut.]

Sa soeur Élisa, son frère Lucien, formaient avec MM. Suard, Morellet,

Fontanes, ce que dans notre histoire littéraire on a nommé un bureau

d'esprit. On y affectait beaucoup de goût pour les souvenirs du passé,

surtout en fait de littérature; et il faut avouer que, si le goût du

passé est justifié, c'est en ce genre. Mais à ce goût fort légitime, on

mêlait d'autres goûts fort puérils. On affectait de préférer les

anciennes compagnies littéraires à l'Institut, et on y parlait tout haut

du projet de reconstituer l'Académie française, avec les gens de lettres

qui avaient survécu à la Révolution, et qui ne l'aimaient guère, tels

que MM. Suard, La Harpe, Morellet, etc. Les bruits répandus à ce sujet

produisaient un effet fâcheux. Le consul Cambacérès, attentif à toutes

les circonstances qui pouvaient nuire au gouvernement, avertit à propos

le Premier Consul de ce qui se passait, et à son tour le Premier Consul

avertit rudement son frère et sa soeur du déplaisir que lui causait ce

genre d'affectation.

[En marge: Sept. 1802.]

À cette occasion, il s'occupa de l'Institut; il déclara que toute

société littéraire qui prendrait un autre titre que celui d'Institut,

qui voudrait, par exemple, s'appeler Académie française, serait

dissoute, si elle affectait de se donner un caractère public. La seconde

classe, celle qui répondait alors à l'ancienne Académie française, resta

consacrée aux belles-lettres. Mais il supprima la classe des sciences

morales et politiques, par une aversion déjà fort prononcée, non pas

précisément contre la philosophie (on verra plus tard sa façon de penser

sur cette matière), mais contre certains hommes, qui affectaient de

professer la philosophie du dix-huitième siècle, dans ce qu'elle avait

de plus contraire aux idées religieuses. Il fit rentrer cette classe

dans celle qui était vouée aux belles-lettres, disant que leur objet

était commun, que la philosophie, la politique, la morale, l'observation

de la nature humaine, étaient le fond de toute littérature, que l'art

d'écrire n'en était que la forme; qu'il ne fallait pas séparer ce qui

devait rester uni; que la classe consacrée aux belles-lettres serait

bien futile, la classe consacrée aux sciences morales et politiques,

bien pédantesque, si elles étaient à bon droit séparées; que des

écrivains qui ne seraient pas des penseurs, et des penseurs qui ne

seraient pas des écrivains, ne seraient ni l'un ni l'autre; et qu'enfin

un siècle, même riche en talents, pourrait à peine fournir à une seule

de ces compagnies des membres dignes d'elle, si on ne voulait descendre

à la médiocrité. Ces idées, vraies ou fausses, étaient, chez le Premier

Consul, plutôt un prétexte qu'une raison, pour se défaire d'une société

littéraire, qui contrariait ses vues politiques à l'égard du

rétablissement des cultes. Des deux classes il ne fit donc qu'une seule,

en y ajoutant MM. Suard, Morellet, Fontanes, et la déclara seconde

classe de l'Institut, répondant à l'Académie française. Tandis qu'il

opérait cette réunion, il demandait au savant Haüy un ouvrage

élémentaire sur la physique, lequel manquait encore dans l'enseignement,

et répondait à Laplace, qui venait de lui adresser la dédicace de son

grand ouvrage sur la mécanique céleste, ces paroles si noblement

orgueilleuses: «Je vous remercie de votre dédicace, et je désire que les

générations futures, en lisant votre ouvrage, n'oublient pas l'estime et

l'amitié que j'ai portées à son auteur.» (26 novembre 1802.)

[En marge: Administration du clergé.]

Le Premier Consul observait avec attention la conduite du clergé depuis

la restauration des cultes. Les évêques nommés étaient presque tous

établis dans leurs diocèses. La plupart s'y conduisaient bien;

quelques-uns cependant, pleins encore de l'esprit de secte, avaient le

tort de ne pas apporter dans leurs nouvelles fonctions la douceur,

l'indulgence évangéliques, qui pouvaient seules mettre fin au schisme.

Si MM. de Belloy à Paris, de Boisgelin à Tours, Bernier à Orléans,

Cambacérès à Rouen, de Pancemont à Vannes, se montraient de vrais

pasteurs, pieux et sages, d'autres avaient laissé paraître de fâcheuses

tendances dans l'exercice de leur ministère. L'évêque de Besançon, par

exemple, janséniste et ancien constitutionnel, voulait prouver à ses

prêtres, que la constitution civile du clergé était une institution

vraiment évangélique et orthodoxe, conforme à l'esprit de la primitive

Église. Aussi le trouble régnait-il dans son diocèse. Il faut

reconnaître néanmoins qu'il était le seul constitutionnel dont on eût à

se plaindre. Les fautes qu'on avait à relever dans le clergé, venaient

surtout de l'intolérance des évêques orthodoxes. Plusieurs d'entre eux

affectaient l'orgueil d'un parti victorieux, et repoussaient durement

les prêtres assermentés. Les évêques de Bordeaux, d'Avignon, de Rennes,

écartaient ces prêtres du service des paroisses, cherchaient à les

humilier, et froissaient ainsi la partie de la population qui leur était

attachée.

Rien n'était plus énergique à ce sujet que le langage du Premier Consul.

Il écrivait lui-même à certains évêques, ou obligeait le cardinal-légat

à leur écrire, et menaçait d'enlever à leur siége, d'appeler devant le

Conseil d'État, les prélats qui troubleraient la nouvelle Église.--J'ai

voulu, disait-il, relever les autels abattus, mettre un terme aux

querelles religieuses, mais non faire triompher un parti sur un autre,

surtout un parti ennemi de la Révolution. Quand les prêtres

constitutionnels ont été fidèles aux règles de leur état et observateurs

des bonnes moeurs, quand ils n'ont point causé de scandale, je les

préfère à leurs adversaires; car, après tout, ils ne sont décriés que

pour avoir embrassé la cause de la Révolution, qui est la nôtre,

écrivait-il aux préfets.--Le cardinal Fesch, son oncle, semblant, dans

le diocèse de Lyon, oublier les instructions du gouvernement, le Premier

Consul lui écrivait les paroles suivantes: «Blesser les prêtres

constitutionnels, les écarter, c'est manquer à la justice, à l'intérêt

de l'État, à mon intérêt, au vôtre, monsieur le cardinal; c'est manquer

à mes volontés expresses, et me déplaire sensiblement.»

[En marge: Octob. 1802.]

[En marge: Largesses à l'égard du clergé.]

Il n'y avait pas de mesure à ses largesses envers les évêques qui se

conformaient à sa politique, ferme et conciliatrice. Aux uns il donnait

des ornements d'église, aux autres un mobilier pour leurs hôtels, à tous

des sommes considérables pour leurs pauvres. Il accordait jusqu'à deux

et trois fois, dans un seul hiver, cinquante mille francs à M. de

Belloy, pour les distribuer lui-même aux indigents de son diocèse. Il

envoyait à l'évêque de Vannes, qui était le modèle accompli du prélat,

doux, pieux, bienfaisant, dix mille francs pour meubler son hôtel

épiscopal, dix mille pour rémunérer les prêtres dont il approuvait la

conduite, soixante-dix mille pour donner à ses pauvres. Dans l'année

courante, celle de l'an XI, il adressait deux cent mille francs à

l'évêque Bernier, pour secourir secrètement les victimes de la guerre

civile dans la Vendée, somme dont ce prélat faisait un emploi humain et

habile. Il puisait, pour ces largesses, dans la caisse du ministère de

l'intérieur, alimentée par divers produits qui alors ne rentraient pas

au trésor, et dont il purifiait la source en les consacrant aux plus

nobles usages.

On était dans l'automne de 1802; le temps était superbe, la nature

semblait vouloir dispenser à cette heureuse année un second printemps.

Grâce à une température d'une douceur extrême, les arbustes

fleurissaient une seconde fois. Le désir vint au Premier Consul d'aller

visiter une province dont on lui parlait d'une manière très-diverse,

c'était la Normandie. Alors comme aujourd'hui, cette belle contrée

offrait l'intéressant spectacle de riches manufactures, s'élevant au

milieu des campagnes les plus vertes et les mieux cultivées. Participant

à l'activité générale qui se réveillait dans toute la France à la fois,

elle présentait l'aspect le plus animé. Cependant quelques personnes, et

notamment le consul Lebrun, avaient cherché à persuader au Premier

Consul qu'elle était royaliste. On aurait pu le craindre, en se

rappelant avec quelle force elle s'était prononcée en quatre-vingt-douze

contre les excès de la Révolution. Le Premier Consul voulut s'y

transporter, la voir de ses propres yeux, et essayer sur ses habitants

l'effet ordinaire de sa présence. Madame Bonaparte dut l'accompagner.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 04 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 14 / 42 段