le présent. Le découragement était profond parmi eux. Les chefs, frappés
des bons procédés du capitaine général Leclerc envers ceux qui s'étaient
rendus, et auxquels il avait laissé leurs grades et leurs terres,
songèrent à poser les armes. Christophe s'adressa, par l'intermédiaire
des noirs déjà soumis, au capitaine général, et offrit de faire sa
soumission, si on lui promettait les mêmes traitements qu'aux généraux
Laplume, Maurepas et Clervaux. Le capitaine général, qui avait autant
d'humanité que de bon sens, consentit de grand coeur aux propositions de
Christophe, et accepta ses offres. La reddition de Christophe amena
bientôt celle du féroce Dessalines, et enfin celle de Toussaint
lui-même. Celui-ci était presque seul, suivi à peine de quelques noirs
attachés à sa personne. Continuer ses courses dans l'intérieur de l'île,
sans rien essayer d'important qui pût relever son crédit auprès des
nègres, lui semblait peu utile, et propre tout au plus à épuiser le zèle
de ses derniers partisans. Il était abattu d'ailleurs, et ne conservait
d'autre espérance que celle que pouvait encore lui inspirer le climat.
Il était en effet habitué depuis long-temps à voir les Européens,
surtout les gens de guerre, disparaître sous l'action de ce climat
dévorant, et il se flattait de trouver bientôt dans la fièvre jaune un
affreux auxiliaire. Il se disait donc qu'il fallait attendre en paix le
moment propice, et qu'alors peut-être une nouvelle prise d'armes
pourrait lui réussir. En conséquence, il offrit de traiter. Le capitaine
général, qui n'espérait guère pouvoir l'atteindre, même en le
pourchassant à outrance dans les nombreuses et lointaines retraites de
l'île, consentit à lui accorder une capitulation, semblable à celle qui
avait été accordée à ses lieutenants. On lui restitua ses grades, ses
propriétés, à condition qu'il vivrait dans un lieu désigné, et ne
changerait de séjour que sur la permission du capitaine général. Son
habitation d'Ennery fut le lieu qu'on lui fixa pour retraite. Le
capitaine général Leclerc se doutait bien que la soumission de Toussaint
ne serait pas définitive; mais il le tenait sous bonne garde, prêt à le
faire arrêter au premier acte qui prouverait sa mauvaise foi.
[En marge: Soumission générale de la colonie.]
À partir de cette époque, fin d'avril et commencement de mai, l'ordre se
rétablit dans la colonie, et on vit renaître la prospérité dont elle
avait joui sous son dictateur. Les règlements, imaginés par lui, furent
remis en vigueur. Les cultivateurs étaient presque tous rentrés sur les
plantations. Une gendarmerie noire poursuivait les vagabonds, et les
ramenait sur les terres auxquelles, en vertu des recensements
antérieurs, ils étaient attachés. Les troupes de Toussaint, fort
réduites, soumises à l'autorité française, étaient tranquilles, et ne
semblaient pas disposées à se soulever, si on leur conservait leur état
présent. Christophe, Maurepas, Dessalines, Clervaux, maintenus dans
leurs grades et leurs biens, étaient prêts à s'accommoder de ce régime
aussi bien que de celui de Toussaint-Louverture. Il suffisait pour cela
qu'ils fussent rassurés sur la conservation de leurs richesses, et de
leur liberté.
Le capitaine général Leclerc, qui était un brave militaire, doux et
sage, s'appliquait à rétablir l'ordre et la sécurité dans la colonie. Il
avait continué d'admettre les pavillons étrangers, pour favoriser
l'introduction des vivres. Il leur avait assigné quatre ports
principaux, le Cap, le Port-au-Prince, les Cayes, Santo-Domingo, avec
défense de toucher ailleurs, afin d'empêcher l'introduction clandestine
des armes le long des côtes. Il n'avait restreint l'importation que
relativement aux produits d'Europe, dont il avait réservé la fourniture
exclusive aux négociants français de la métropole. Il était en effet
arrivé une grande quantité de vaisseaux marchands du Havre, de Nantes,
de Bordeaux, et on pouvait espérer que bientôt la prospérité de
Saint-Domingue se rétablirait, non pas au profit des Anglais et des
Américains, comme sous le gouvernement de Toussaint, mais au profit de
la France, sans que la colonie y perdît aucun de ses avantages.
[En marge: État de l'armée de Saint-Domingue au moment où l'expédition
paraît terminée.]
Cependant un double danger était à craindre; d'une part, le climat
toujours funeste aux troupes européennes; de l'autre, l'incurable
défiance des nègres, qui ne pouvaient pas, quoi qu'on fît, s'empêcher
d'appréhender le retour de l'esclavage. Aux dix-sept ou dix-huit mille
hommes, déjà transportés dans la colonie, de nouvelles divisions
navales, parties de Hollande et de France, en avaient ajouté trois à
quatre mille, ce qui portait à vingt et un, ou vingt-deux mille, le
nombre des soldats de l'expédition. Mais quatre à cinq mille étaient
déjà hors de combat, pareil nombre dans les hôpitaux, et douze mille au
plus restaient pour suffire à une nouvelle lutte, si les nègres avaient
encore recours aux armes. Le capitaine général apportait un grand soin à
leur procurer du repos, des rafraîchissements, des cantonnements
salubres, et ne négligeait rien pour rendre complet et définitif le
succès de l'expédition qui lui avait été confiée.
[En marge: Soumission de la Guadeloupe par les armes du général
Richepanse.]
À la Guadeloupe le brave Richepanse, débarqué avec une force de trois ou
quatre mille hommes, avait dompté les nègres révoltés, et les avait
remis dans l'esclavage après avoir détruit les chefs de la révolte.
Cette espèce de contre-révolution était possible et sans danger dans une
île de peu d'étendue comme la Guadeloupe; mais elle offrait un grave
inconvénient, celui d'effrayer les noirs de Saint-Domingue sur le sort
qui leur était réservé. Du reste, les affaires de nos Antilles étaient
aussi prospères qu'on pouvait l'espérer en aussi peu de temps. De toutes
parts des armements se préparaient dans nos ports de commerce, pour
recommencer le riche négoce que la France faisait autrefois avec elles.
[En marge: Efforts du Premier Consul pour rétablir la marine française.]
[En marge: Extension des crédits attribués au budget de la marine.]
Le Premier Consul, poursuivant sa tâche avec persévérance, avait
transporté sur le littoral les dépôts des demi-brigades servant aux
colonies. Il y versait constamment des recrues, et profitait de toutes
les expéditions du commerce ou de la marine militaire, pour faire partir
de nouveaux détachements. Il avait augmenté les crédits accordés à la
marine, et porté à 130 millions le budget spécial de ce département,
somme considérable dans un budget total de 589 millions (720 si l'on
compte comme aujourd'hui). Il avait ordonné que 20 millions par an
fussent consacrés en achats de matières navales dans tous les pays. Il
avait prescrit, en outre, la construction et la mise à l'eau de douze
vaisseaux de ligne par an. Il disait sans cesse que c'était pendant la
paix qu'il fallait créer la marine, parce que pendant la paix le champ
des manoeuvres, c'est-à-dire la mer, était libre, et la voie des
approvisionnements ouverte. «La première année d'un ministère,
écrivait-il à l'amiral Decrès, est une année d'apprentissage. La seconde
de votre ministère commence. Vous avez la marine française à rétablir:
quelle belle carrière pour un homme dans la force de l'âge, et d'autant
plus belle que nos malheurs passés ont été plus en évidence!
Remplissez-la sans relâche. TOUTES LES HEURES PERDUES DANS L'ÉPOQUE OÙ
NOUS VIVONS, SONT UNE PERTE IRRÉPARABLE.» (14 février 1803).
[En marge: Mission du colonel Sébastiani dans la Méditerranée.]
Des Indes et de l'Amérique l'active pensée du Premier Consul s'était
reportée sur l'empire ottoman, dont la chute lui semblait prochaine, et
dont il ne voulait pas que les débris servissent à étendre les
possessions russes ou anglaises. Il avait renoncé à l'Égypte tant que
les Anglais respecteraient la paix; mais si la paix était rompue par
leur fait, il se tenait pour libre de revenir à ses premières idées, sur
une contrée qu'il regardait toujours comme la route de l'Inde. Au
surplus, il ne projetait rien dans le moment; son intention était
seulement d'empêcher que les Anglais profitassent de la paix pour
s'établir aux bouches du Nil. Un engagement formel les obligeait à
sortir de l'Égypte sous trois mois; or il y en avait douze ou treize de
la signature des préliminaires de Londres, sept ou huit de la signature
du traité d'Amiens, et ils ne semblaient pas disposés encore à quitter
Alexandrie. Le Premier Consul fit donc appeler le colonel Sébastiani,
officier doué d'une rare intelligence, lui ordonna de s'embarquer sur
une frégate, de parcourir les bords de la Méditerranée, d'aller à Tunis,
à Tripoli, pour y faire reconnaître le pavillon de la République
italienne, de se rendre ensuite en Égypte, d'y examiner la situation des
Anglais, et la nature de leur établissement; de chercher à savoir
combien cet établissement devait durer; d'observer ce qui se passait
entre les Turcs et les Mamelucks; de visiter les scheiks arabes, de les
complimenter en son nom; d'aller en Syrie pour voir les chrétiens, et
les remettre sous la protection française; d'entretenir Djezzar-Pacha,
celui qui avait défendu Saint-Jean-d'Acre contre nous, et de lui
promettre le retour des bonnes grâces de la France, s'il ménageait les
chrétiens, et favorisait notre commerce. Le colonel Sébastiani avait
ordre enfin de revenir par Constantinople pour renouveler au général
Brune, notre ambassadeur, les instructions du cabinet. Ces instructions
enjoignaient au général Brune de déployer une grande magnificence, de
caresser le sultan, de lui faire espérer notre appui contre ses ennemis
quels qu'ils fussent, de ne rien négliger en un mot pour rendre la
France imposante en Orient.
[En marge: Juin 1802.]
[En marge: Travaux intérieurs du Premier Consul.]
[En marge: Routes et places fortes.]
Quoique fort occupé de ces lointaines entreprises, le Premier Consul ne
cessait pas de donner tous ses soins à la prospérité intérieure de la
France. Il avait fait reprendre la rédaction du Code civil. Une section
du Conseil d'État et une section du Tribunat se réunissaient
journellement chez le consul Cambacérès, pour résoudre les difficultés
naturelles à cette grande oeuvre. La réparation des routes avait été
poursuivie avec la même activité. Le Premier Consul les avait
distribuées, comme nous avons dit, en séries, de vingt chacune,
reportant successivement des unes aux autres les allocations
extraordinaires qui leur étaient consacrées. L'exécution des canaux de
l'Ourcq et de Saint-Quentin n'avait pas été interrompue un instant. Les
travaux ordonnés en Italie, tant ceux des routes que ceux des
fortifications, continuaient d'attirer l'attention du Premier Consul. Il
voulait que si la guerre maritime recommençait et ramenait la guerre
continentale, l'Italie fût définitivement liée à la France par de
grandes communications et de puissants ouvrages défensifs. La possession
du Valais ayant facilité l'exécution du grand chemin du Simplon, cette
étonnante création se trouvait presque achevée. Les travaux de la route
du mont Cenis avaient été ralentis pour porter toutes les ressources
disponibles sur celle du mont Genèvre, afin d'en avoir une au moins
terminée en 1803. Quant à la place d'Alexandrie, elle était devenue
l'objet d'une correspondance journalière avec l'habile ingénieur
Chasseloup. On y préparait des casernes pour une garnison permanente de
six mille hommes, des hôpitaux pour trois mille blessés, des magasins
pour une grande armée. La refonte de toute l'artillerie italienne
venait d'être commencée, dans le but de la ramener aux calibres de 6, de
8 et de 12. Le Premier Consul recommandait une grande fabrication de
fusils au vice-président Melzi.--Vous n'avez que cinquante mille fusils,
lui écrivait-il, ce n'est rien. J'en ai cinq cent mille en France,
indépendamment de ceux qui sont aux mains de l'armée. Je n'aurai pas de
repos, tant que je n'en posséderai pas un million.--
[En marge: Colonies de vétérans en Italie et dans les départements du
Rhin.]
Le Premier Consul venait d'imaginer des colonies militaires, dont l'idée
première était empruntée aux Romains. Il avait prescrit de choisir dans
l'armée des soldats et des officiers, comptant de longs services et
d'honorables blessures, de les conduire en Piémont, de leur distribuer
là des biens nationaux, situés autour d'Alexandrie, et d'une valeur
proportionnée à leur situation, depuis le soldat jusqu'à l'officier. Ces
vétérans ainsi dotés devaient se marier avec des femmes piémontaises, se
réunir deux fois par an pour manoeuvrer, et au premier danger se jeter
dans la place d'Alexandrie avec ce qu'ils auraient de plus précieux.
C'était une manière de verser à la fois du sang et des sentiments
français en Italie. La même institution devait être établie dans les
nouveaux départements du Rhin, autour de Mayence.
[En marge: Projet de fonder de nouvelles villes en Bretagne et en
Vendée.]
[En marge: Canal de Nantes à Brest.]
[En marge: Commencement du fort Boyard.]
[En marge: Digue de Cherbourg.]
L'auteur de ces belles conceptions méditait quelque chose de
semblable pour les provinces de la République encore infectées d'un
mauvais esprit, telles que la Vendée et la Bretagne. Il voulait y
fonder à la fois de grands établissements et des villes. Les agents
de Georges venant d'Angleterre descendaient dans les îles de Jersey
et de Guernesey, abordaient sur les côtes du Nord, traversaient la
péninsule bretonne par Loudéac et Pontivy, se répandaient soit dans
le Morbihan, soit dans la Loire-Inférieure, pour y entretenir la
défiance, et au besoin y préparer la révolte. Le Premier Consul,
correspondant avec la gendarmerie, en dirigeait lui-même les
mouvements et les recherches, et, prévoyant la possibilité de
nouveaux troubles, avait imaginé de construire dans les principaux
passages des montagnes ou des forêts, des tours surmontées d'une
pièce d'artillerie tournant sur pivot, capables de contenir
cinquante hommes de garnison, quelques vivres, quelques munitions,
et de servir d'appui aux colonnes mobiles. Plein de la pensée qu'on
devait songer à civiliser le pays autant qu'à le contenir, il avait
ordonné le perfectionnement de la navigation du Blavet pour rendre
ce cours d'eau navigable jusqu'à Pontivy. C'est ainsi que fut formé
le premier projet de cette belle navigation, qui longe les côtes de
la Bretagne depuis Nantes jusqu'à Brest, pénétrant par plusieurs
voies navigables dans l'intérieur de la contrée, et assurant
l'approvisionnement en tout temps du grand arsenal de Brest. Le
premier Consul avait résolu de faire construire à Pontivy de grands
bâtiments pour y recevoir des troupes, un nombreux état-major, des
tribunaux, une administration militaire, des manufactures enfin
qu'il voulait créer aux frais de l'État. Il avait prescrit la
recherche des lieux les plus propres à fonder des villes nouvelles,
soit dans la Bretagne, soit dans la Vendée. Il faisait travailler
en même temps aux fortifications de Quiberon, de Belle-Isle, de
l'Île-Dieu. Le fort Boyard était commencé, d'après ses propres
plans, dans le but de faire du bassin compris entre La Rochelle,
Rochefort, les îles de Ré et d'Oleron, une rade, vaste, sûre et
inaccessible aux Anglais. Cherbourg devait naturellement appeler
toute son attention. N'espérant pas achever la digue assez tôt, il
avait ordonné d'en presser l'exécution particulièrement sur trois
points, afin de les faire sortir de l'eau le plus prochainement
possible, et d'y établir trois batteries capables de tenir l'ennemi
en respect.
Au milieu de ces travaux entrepris pour la grandeur maritime,
commerciale et militaire de la France, le Premier Consul savait trouver
du temps pour s'occuper des Écoles, de l'Institut, de la marche des
sciences, de l'administration du clergé.
[En marge: Août 1802.]
[En marge: Réorganisation de l'Institut.]
Sa soeur Élisa, son frère Lucien, formaient avec MM. Suard, Morellet,
Fontanes, ce que dans notre histoire littéraire on a nommé un bureau
d'esprit. On y affectait beaucoup de goût pour les souvenirs du passé,
surtout en fait de littérature; et il faut avouer que, si le goût du
passé est justifié, c'est en ce genre. Mais à ce goût fort légitime, on
mêlait d'autres goûts fort puérils. On affectait de préférer les
anciennes compagnies littéraires à l'Institut, et on y parlait tout haut
du projet de reconstituer l'Académie française, avec les gens de lettres
qui avaient survécu à la Révolution, et qui ne l'aimaient guère, tels
que MM. Suard, La Harpe, Morellet, etc. Les bruits répandus à ce sujet
produisaient un effet fâcheux. Le consul Cambacérès, attentif à toutes
les circonstances qui pouvaient nuire au gouvernement, avertit à propos
le Premier Consul de ce qui se passait, et à son tour le Premier Consul
avertit rudement son frère et sa soeur du déplaisir que lui causait ce
genre d'affectation.
[En marge: Sept. 1802.]
À cette occasion, il s'occupa de l'Institut; il déclara que toute
société littéraire qui prendrait un autre titre que celui d'Institut,
qui voudrait, par exemple, s'appeler Académie française, serait
dissoute, si elle affectait de se donner un caractère public. La seconde
classe, celle qui répondait alors à l'ancienne Académie française, resta
consacrée aux belles-lettres. Mais il supprima la classe des sciences
morales et politiques, par une aversion déjà fort prononcée, non pas
précisément contre la philosophie (on verra plus tard sa façon de penser
sur cette matière), mais contre certains hommes, qui affectaient de
professer la philosophie du dix-huitième siècle, dans ce qu'elle avait
de plus contraire aux idées religieuses. Il fit rentrer cette classe
dans celle qui était vouée aux belles-lettres, disant que leur objet
était commun, que la philosophie, la politique, la morale, l'observation
de la nature humaine, étaient le fond de toute littérature, que l'art
d'écrire n'en était que la forme; qu'il ne fallait pas séparer ce qui
devait rester uni; que la classe consacrée aux belles-lettres serait
bien futile, la classe consacrée aux sciences morales et politiques,
bien pédantesque, si elles étaient à bon droit séparées; que des
écrivains qui ne seraient pas des penseurs, et des penseurs qui ne
seraient pas des écrivains, ne seraient ni l'un ni l'autre; et qu'enfin
un siècle, même riche en talents, pourrait à peine fournir à une seule
de ces compagnies des membres dignes d'elle, si on ne voulait descendre
à la médiocrité. Ces idées, vraies ou fausses, étaient, chez le Premier
Consul, plutôt un prétexte qu'une raison, pour se défaire d'une société
littéraire, qui contrariait ses vues politiques à l'égard du
rétablissement des cultes. Des deux classes il ne fit donc qu'une seule,
en y ajoutant MM. Suard, Morellet, Fontanes, et la déclara seconde
classe de l'Institut, répondant à l'Académie française. Tandis qu'il
opérait cette réunion, il demandait au savant Haüy un ouvrage
élémentaire sur la physique, lequel manquait encore dans l'enseignement,
et répondait à Laplace, qui venait de lui adresser la dédicace de son
grand ouvrage sur la mécanique céleste, ces paroles si noblement
orgueilleuses: «Je vous remercie de votre dédicace, et je désire que les
générations futures, en lisant votre ouvrage, n'oublient pas l'estime et
l'amitié que j'ai portées à son auteur.» (26 novembre 1802.)
[En marge: Administration du clergé.]
Le Premier Consul observait avec attention la conduite du clergé depuis
la restauration des cultes. Les évêques nommés étaient presque tous
établis dans leurs diocèses. La plupart s'y conduisaient bien;
quelques-uns cependant, pleins encore de l'esprit de secte, avaient le
tort de ne pas apporter dans leurs nouvelles fonctions la douceur,
l'indulgence évangéliques, qui pouvaient seules mettre fin au schisme.
Si MM. de Belloy à Paris, de Boisgelin à Tours, Bernier à Orléans,
Cambacérès à Rouen, de Pancemont à Vannes, se montraient de vrais
pasteurs, pieux et sages, d'autres avaient laissé paraître de fâcheuses
tendances dans l'exercice de leur ministère. L'évêque de Besançon, par
exemple, janséniste et ancien constitutionnel, voulait prouver à ses
prêtres, que la constitution civile du clergé était une institution
vraiment évangélique et orthodoxe, conforme à l'esprit de la primitive
Église. Aussi le trouble régnait-il dans son diocèse. Il faut
reconnaître néanmoins qu'il était le seul constitutionnel dont on eût à
se plaindre. Les fautes qu'on avait à relever dans le clergé, venaient
surtout de l'intolérance des évêques orthodoxes. Plusieurs d'entre eux
affectaient l'orgueil d'un parti victorieux, et repoussaient durement
les prêtres assermentés. Les évêques de Bordeaux, d'Avignon, de Rennes,
écartaient ces prêtres du service des paroisses, cherchaient à les
humilier, et froissaient ainsi la partie de la population qui leur était
attachée.
Rien n'était plus énergique à ce sujet que le langage du Premier Consul.
Il écrivait lui-même à certains évêques, ou obligeait le cardinal-légat
à leur écrire, et menaçait d'enlever à leur siége, d'appeler devant le
Conseil d'État, les prélats qui troubleraient la nouvelle Église.--J'ai
voulu, disait-il, relever les autels abattus, mettre un terme aux
querelles religieuses, mais non faire triompher un parti sur un autre,
surtout un parti ennemi de la Révolution. Quand les prêtres
constitutionnels ont été fidèles aux règles de leur état et observateurs
des bonnes moeurs, quand ils n'ont point causé de scandale, je les
préfère à leurs adversaires; car, après tout, ils ne sont décriés que
pour avoir embrassé la cause de la Révolution, qui est la nôtre,
écrivait-il aux préfets.--Le cardinal Fesch, son oncle, semblant, dans
le diocèse de Lyon, oublier les instructions du gouvernement, le Premier
Consul lui écrivait les paroles suivantes: «Blesser les prêtres
constitutionnels, les écarter, c'est manquer à la justice, à l'intérêt
de l'État, à mon intérêt, au vôtre, monsieur le cardinal; c'est manquer
à mes volontés expresses, et me déplaire sensiblement.»
[En marge: Octob. 1802.]
[En marge: Largesses à l'égard du clergé.]
Il n'y avait pas de mesure à ses largesses envers les évêques qui se
conformaient à sa politique, ferme et conciliatrice. Aux uns il donnait
des ornements d'église, aux autres un mobilier pour leurs hôtels, à tous
des sommes considérables pour leurs pauvres. Il accordait jusqu'à deux
et trois fois, dans un seul hiver, cinquante mille francs à M. de
Belloy, pour les distribuer lui-même aux indigents de son diocèse. Il
envoyait à l'évêque de Vannes, qui était le modèle accompli du prélat,
doux, pieux, bienfaisant, dix mille francs pour meubler son hôtel
épiscopal, dix mille pour rémunérer les prêtres dont il approuvait la
conduite, soixante-dix mille pour donner à ses pauvres. Dans l'année
courante, celle de l'an XI, il adressait deux cent mille francs à
l'évêque Bernier, pour secourir secrètement les victimes de la guerre
civile dans la Vendée, somme dont ce prélat faisait un emploi humain et
habile. Il puisait, pour ces largesses, dans la caisse du ministère de
l'intérieur, alimentée par divers produits qui alors ne rentraient pas
au trésor, et dont il purifiait la source en les consacrant aux plus
nobles usages.
On était dans l'automne de 1802; le temps était superbe, la nature
semblait vouloir dispenser à cette heureuse année un second printemps.
Grâce à une température d'une douceur extrême, les arbustes
fleurissaient une seconde fois. Le désir vint au Premier Consul d'aller
visiter une province dont on lui parlait d'une manière très-diverse,
c'était la Normandie. Alors comme aujourd'hui, cette belle contrée
offrait l'intéressant spectacle de riches manufactures, s'élevant au
milieu des campagnes les plus vertes et les mieux cultivées. Participant
à l'activité générale qui se réveillait dans toute la France à la fois,
elle présentait l'aspect le plus animé. Cependant quelques personnes, et
notamment le consul Lebrun, avaient cherché à persuader au Premier
Consul qu'elle était royaliste. On aurait pu le craindre, en se
rappelant avec quelle force elle s'était prononcée en quatre-vingt-douze
contre les excès de la Révolution. Le Premier Consul voulut s'y
transporter, la voir de ses propres yeux, et essayer sur ses habitants
l'effet ordinaire de sa présence. Madame Bonaparte dut l'accompagner.