Le jour suivant, 6 février, tandis que le capitaine général Leclerc

marchait en toute hâte sur le Cap, en tournant les hauteurs, l'amiral

fit voile vers le port, et vint y jeter l'ancre. La résistance avait

cessé par la retraite des nègres. Il débarqua sur-le-champ douze cents

matelots, sous le commandement du général Humbert, pour courir au

secours de la ville, en arracher les débris à la fureur des nègres, et

donner la main au capitaine général. Ce dernier arrivait de son côté,

sans pouvoir atteindre Christophe qui avait déjà pris la fuite. On

trouva la portion des habitants qui avait suivi la municipalité, errante

et désolée, mais rendue bientôt à la joie, en se voyant si promptement

secourue, et définitivement arrachée au péril. Elle courut à ses maisons

incendiées. Les troupes de marine l'aidèrent à éteindre le feu; les

troupes de terre se mirent à poursuivre Christophe dans la campagne.

Cette poursuite, dirigée avec activité, empêcha les noirs de détruire

les riches habitations de la plaine du Cap, et servit à leur arracher

une quantité de blancs qu'ils n'eurent pas le temps d'emmener avec eux.

[En marge: Occupation du Fort-Dauphin par le capitaine Magon et la

division Rochambeau.]

Pendant que ces événements se passaient au Cap, le brave capitaine Magon

avait débarqué la division Rochambeau à l'entrée de la baie de

Mancenille, puis avait pénétré avec ses vaisseaux dans la baie même,

pour seconder le mouvement des troupes. Sa conduite vigoureuse, qui

présageait déjà ce qu'il devait faire à Trafalgar, concourut si bien

avec l'attaque de la division Rochambeau, qu'on s'empara soudainement du

Fort-Dauphin, et qu'on en devint maître avant que les nègres pussent

commettre aucun ravage. Ce second débarquement acheva de dégager la

campagne aux environs du Cap, et obligea Christophe à se retirer tout à

fait dans les mornes.

Le capitaine général Leclerc, établi dans la ville du Cap, en avait fait

éteindre l'incendie. Heureusement le désastre ne répondait pas aux

affreuses menaces du lieutenant de Toussaint. Le faîte seul des maisons

avait brûlé. Le nombre des blancs égorgés n'était pas aussi grand qu'on

l'avait craint d'abord. Beaucoup d'entre eux revenaient successivement

accompagnés de leurs serviteurs demeurés fidèles. La rage des hordes

noires s'était surtout assouvie sur les riches magasins du Cap. Les

troupes et la population s'employèrent de leur mieux à effacer les

traces de l'incendie. On fit un appel aux nègres cultivateurs qui

étaient fatigués de cette vie de ravage et de sang, à laquelle on

voulait de nouveau les entraîner, et on en vit beaucoup revenir à leurs

maîtres et à leurs travaux. En peu de jours la ville reprit un certain

aspect d'ordre et d'activité. Le capitaine général envoya une partie de

ses bâtiments vers le continent d'Amérique, pour y chercher des vivres,

et remplacer les ressources qui venaient d'être détruites.

[En marge: Occupation du Port-au-Prince par l'amiral Latouche-Tréville

et le général Boudet.]

[En marge: La ville du Port-au-Prince sauvée par la rapidité des

opérations de l'amiral et des généraux.]

Dans cet intervalle, l'escadre de l'amiral Latouche-Tréville, se portant

à l'ouest, avait doublé la pointe de l'île, et s'était rendue devant la

baie du Port-au-Prince, pour y opérer son débarquement. (Voir la carte

nº 22.) Un blanc, engagé au service des noirs, nommé Agé, officier plein

de bons sentiments, y commandait en l'absence de Dessalines, résidant à

Saint-Marc. Sa répugnance à exécuter les ordres qu'il avait reçus, la

vigueur de l'amiral Latouche-Tréville, la promptitude du général Boudet,

la fortune enfin qui favorisa cette partie des opérations, sauvèrent la

ville du Port-au-Prince des malheurs qui avaient frappé celle du Cap.

L'amiral Latouche fit construire des radeaux armés d'artillerie, parvint

ainsi à débarquer soudainement les troupes à la pointe du Lamentin, puis

fit voile en toute hâte vers le Port-au-Prince. Pendant ce rapide

mouvement des vaisseaux, les troupes s'avançaient de leur côté sur la

ville. Le fort Bizoton se trouvait sur la route. On s'en approcha sans

tirer.--Laissons-nous tuer sans faire feu, s'écria le général Boudet,

afin de prévenir une collision, et de sauver, si nous pouvons, nos

malheureux compatriotes de la fureur des noirs.--C'était en effet le

seul moyen d'éviter le massacre dont les blancs étaient menacés. La

garnison noire du fort Bizoton, en voyant l'attitude amicale et résolue

des troupes françaises, se rendit, et vint prendre place dans les rangs

de la division Boudet. On arriva sur le Port-au-Prince, au moment même

où l'amiral Latouche-Tréville y touchait avec ses vaisseaux. Quatre

mille noirs en formaient la garnison. Des hauteurs sur lesquelles

cheminait l'armée, on voyait ces noirs répandus au milieu des

principales places, ou postés en avant des murs. Le général Boudet fit

tourner la ville par deux bataillons, et avec le gros de la division

marcha sur les redoutes qui la couvraient.--Nous sommes amis,

s'écrièrent les premières troupes noires, ne tirez pas.--Confiant en ces

paroles, nos soldats s'avancèrent l'arme au bras. Mais une décharge de

mousqueterie et de mitraille, exécutée presque à bout portant, abattit

deux cents d'entre eux, les uns tués, les autres blessés. Le brave

général Pamphile-Lacroix était du nombre de ces derniers. On fondit

alors à la baïonnette sur ces misérables noirs, et on immola ceux qui

n'eurent pas le temps de s'enfuir. L'amiral Latouche, qui pendant la

traversée, disait sans cesse aux généraux de l'armée, qu'une escadre

était par ses feux supérieure à toute position de terre, et qu'il le

ferait bientôt voir, l'amiral Latouche vint se placer sous les batteries

des noirs, et en peu d'instants réussit à les éteindre. Les noirs

canonnés de si près, assaillis dans les rues par les troupes de la

division Boudet, s'enfuirent en désordre, sans mettre le feu, laissant

les caisses publiques pleines d'argent, et les magasins remplis d'une

immense quantité de denrées coloniales. Malheureusement ils emmenaient

avec eux des troupes de blancs, les traitant sans pitié dans leur fuite

précipitée, et marquant leurs traces par l'incendie et le ravage des

habitations. Des colonnes de fumée signalaient au loin leur retraite.

[En marge: Le noir Laplume rend intact à nos troupes le département du

sud.]

[En marge: Occupation par le général Kerversau de la partie espagnole de

Saint-Domingue.]

Le féroce Dessalines, en apprenant le débarquement des Français, avait

quitté Saint-Marc, passé derrière le Port-au-Prince, et par une marche

rapide occupé Léogane, pour disputer aux Français le département du sud.

Le général Boudet y envoya un détachement qui chassa Dessalines de

Léogane. On était informé que le général Laplume, moins barbare que ses

pareils, se défiant d'ailleurs d'une contrée toute pleine de mulâtres

ennemis implacables des noirs, était disposé à se soumettre. Le général

Boudet lui dépêcha aussitôt des émissaires. Laplume se rendit, et remit

intact à nos troupes ce riche département, comprenant Léogane, le grand

et le petit Goave, Tiburon, les Cayes et Jacmel. C'était un heureux

événement que cette soumission du noir Laplume, car le tiers de la

colonie se trouvait ainsi arraché aux ravages de la barbarie. Pendant ce

temps la partie espagnole tombait sous la domination de nos troupes. Le

général Kerversau, envoyé à Santo-Domingo avec quelques frégates et deux

mille hommes de débarquement, secondé par les habitants et par

l'influence de l'évêque français Mauvielle, prenait possession d'une

moitié de la partie espagnole, celle où dominait Paul Louverture, frère

de Toussaint. De son côté le capitaine Magon, établi au Fort-Dauphin,

réussissait par d'adroites négociations, et l'influence du même évêque

Mauvielle, à gagner le général mulâtre Clervaux, et à lui arracher la

riche plaine de Saint-Yago. Ainsi, dans les dix premiers jours de

février, les troupes françaises occupaient le littoral, les ports, les

chefs-lieux de l'île, la plus grande partie des terrains cultivés. Il ne

restait à Toussaint que trois ou quatre demi-brigades noires, avec les

généraux Maurepas, Christophe, Dessalines, avec ses trésors et ses amas

d'armes, enfouis dans les mornes du Chaos. Il lui restait

malheureusement aussi une quantité de blancs, emmenés en otages, et

cruellement traités, en attendant qu'on les rendît ou qu'on les

égorgeât. Il fallait profiter de la saison, qui était favorable, pour

achever de réduire l'île.

[En marge: Projets du général Leclerc pour la soumission totale de

l'île.]

La région montagneuse et tourmentée dans laquelle Toussaint s'était

renfermé, se trouvait placée à l'ouest, entre la mer et le mont Cibao,

qui est le noeud central auquel viennent se rattacher toutes les chaînes

de l'île. Cette région verse ses rares eaux par plusieurs affluents dans

la rivière de l'Artibonite, laquelle se jette à la mer, entre les

Gonaïves et le Port-au-Prince, tout près de Saint-Marc. (Voir la carte

nº 22.) Il fallait y marcher de tous les points à la fois, du Cap, du

Port-au-Prince, et de Saint-Marc, de manière à mettre les noirs entre

deux feux, et à les repousser sur les Gonaïves pour les y envelopper.

Mais pour pénétrer dans ces mornes, on avait à franchir des gorges

étroites, rendues presque impénétrables par la végétation des tropiques,

et dans le fond desquelles les noirs, blottis en tirailleurs,

présentaient une résistance difficile à surmonter. Toutefois les vieux

soldats du Rhin, transportés au delà de l'Atlantique, n'avaient à

craindre que le climat. Lui seul pouvait les vaincre; lui seul en effet

les a vaincus dans ce siècle héroïque, car ils n'ont succombé que sous

le soleil de Saint-Domingue, ou sous les glaces de Moscou!

Le capitaine général Leclerc était résolu à profiter des mois de

février, mars et avril, pour achever cette occupation, parce que plus

tard les chaleurs et les pluies rendaient les opérations militaires

impossibles. Grâce à l'arrivée des divisions navales de la Méditerranée,

commandées par les amiraux Ganteaume et Linois, l'armée de débarquement

se trouvait portée à 17 ou 18 mille hommes. Quelques soldats, il est

vrai, étaient malades; mais il en restait 15 mille en état d'agir. Le

capitaine général avait donc tous les moyens d'accomplir sa tâche.

[En marge: Les enfants de Toussaint envoyés à leur père, pour essayer de

le ramener à l'obéissance.]

Avant d'en poursuivre l'exécution, il voulut adresser une sommation à

Toussaint. Ce noir, capable des plus grandes atrocités pour faire

réussir ses desseins, était sensible néanmoins aux affections de la

nature. Le capitaine général, par ordre du Premier Consul, avait amené,

comme nous l'avons dit, les deux fils de Toussaint, élevés en France,

afin d'essayer sur son coeur l'influence des sollicitations filiales. Le

précepteur qui avait été chargé de leur éducation devait les conduire à

leur père, lui remettre la lettre du Premier Consul, et chercher à le

rattacher à la France, en lui promettant la seconde autorité de l'île.

[En marge: Entrevue de Toussaint avec ses fils. Son émotion et ses

doutes.]

[En marge: Il se décide pour la guerre.]

Toussaint reçut ses deux fils et leur précepteur dans son habitation

d'Ennery, sa retraite ordinaire. Il les serra long-temps dans ses bras,

et parut un instant subjugué par son émotion. Ce vieux coeur, dévoré

d'ambition, fut ébranlé. Les fils de Toussaint et l'homme respectable

qui les avait élevés, lui peignirent alors la puissance et l'humanité de

la nation française, les avantages attachés à une soumission qui

laisserait bien grande encore sa situation à Saint-Domingue, qui

assurerait à ses enfants un avenir brillant; le danger, au contraire,

d'une ruine presque certaine en s'obstinant à combattre. La mère de l'un

de ces deux jeunes gens se joignit à eux pour essayer de vaincre

Toussaint. Touché de ces instances, il voulut prendre quelques jours

pour réfléchir, et, pendant ces quelques jours, parut fort combattu,

tantôt effrayé par le danger d'une lutte inégale, tantôt dominé par

l'ambition d'être le maître unique du bel empire d'Haïti, tantôt enfin

révolté par l'idée que les blancs allaient peut-être replonger les noirs

dans l'esclavage. L'ambition et l'amour de la liberté l'emportèrent sur

la tendresse paternelle. Il fit appeler ses deux fils, les serra de

nouveau dans ses bras, leur laissa le choix entre la France, qui en

avait fait des hommes civilisés, et lui, qui leur avait donné le jour,

et déclara qu'il continuerait à les chérir, fussent-ils dans les rangs

de ses ennemis. Ces malheureux enfants, agités comme leur père,

hésitèrent comme lui. L'un d'eux néanmoins, se jetant à son cou, déclara

qu'il mourrait, en noir libre, à ses côtés. L'autre, incertain, suivit

sa mère dans l'une des terres du dictateur.

[En marge: Reprise des opérations militaires.]

La réponse de Toussaint ne laissa plus de doute sur la nécessité de

reprendre immédiatement les hostilités. Le capitaine général Leclerc fit

ses préparatifs, et commença ses opérations le 17 février.

Son plan était d'attaquer à la fois, par le nord et par l'ouest, la

région fourrée et presque inaccessible dans laquelle Toussaint s'était

retiré avec ses généraux noirs. (Voir la carte nº 22.) Maurepas occupait

la gorge étroite dite des Trois-Rivières, qui débouche vers la mer au

Port-de-Paix. Christophe était établi sur les versants des mornes vers

la plaine du Cap. Dessalines se trouvait à Saint-Marc, près de

l'embouchure de l'Artibonite, avec ordre de brûler Saint-Marc, et de

défendre les mornes du Chaos par l'ouest et par le sud. Il avait pour

appui un fort bien construit et bien défendu, plein de munitions

amassées par la prévoyance de Toussaint. Ce fort, appelé la

Crête-à-Pierrot, était placé dans le pays plat que l'Artibonite traverse

et inonde, en formant mille détours sinueux, avant de se jeter à la mer.

Au centre de cette région, entre Christophe, Maurepas et Dessalines,

Toussaint se tenait en réserve avec une troupe d'élite.

[En marge: Commencement des opérations le 17 février.]

Le 17 février le capitaine-général Leclerc se mit en marche avec son

armée, formée en trois divisions. À sa gauche, la division Rochambeau,

partant du Fort-Dauphin, devait se porter sur Saint-Raphaël et

Saint-Michel; la division Hardy devait, par la plaine du nord, marcher

sur la Marmelade; la division Desfourneaux devait, par le Limbé, se

rendre à Plaisance. Ces trois divisions avaient des gorges étroites à

franchir, des hauteurs escarpées à escalader, pour pénétrer dans la

région des mornes, et s'y emparer des affluents qui forment le cours

supérieur de l'Artibonite. Le général Humbert, avec un détachement,

était chargé de débarquer au Port-de-Paix, de remonter la gorge des

Trois-Rivières, et de refouler le noir Maurepas sur le Gros-Morne. Le

général Boudet avait ordre, pendant que ces quatre corps marcheraient du

nord au sud, de remonter du sud au nord, en partant du Port-au-Prince,

pour occuper le Mirebalais, les Verrettes et Saint-Marc. Assaillis ainsi

de tous côtés, les noirs n'avaient d'asile que vers les Gonaïves, où

l'on avait l'espoir de les enfermer. Ces dispositions étaient sages

contre un ennemi qu'il fallait envelopper, et chasser devant soi, plutôt

que combattre en règle. Chacun des corps français avait en effet assez

de force pour n'éprouver nulle part un échec sérieux. Contre un chef

expérimenté, ayant des troupes européennes, pouvant se concentrer

soudainement sur un seul des corps assaillants, ce plan eût été

défectueux.

[En marge: Occupation de Plaisance, du Dondon et de Saint-Raphaël.]

Parties le 17, les trois divisions Rochambeau, Hardy et Desfourneaux

remplirent valeureusement leur tâche, escaladèrent des hauteurs

effrayantes, traversèrent des broussailles affreuses, et surprirent les

noirs par leur audace à marcher, presque sans tirer, sur un ennemi

faisant feu de toutes parts. Le 18 la division Desfourneaux était aux

environs de Plaisance, la division Hardy au Dondon, la division

Rochambeau à Saint-Raphaël.

Le 19 la division Desfourneaux occupa Plaisance, qui lui fut remis par

Jean-Pierre Dumesnil, noir assez humain, qui se rendit aux Français avec

sa troupe. La division Hardy pénétra de vive force dans la Marmelade, en

culbutant Christophe, qui s'y trouvait à la tête de deux mille quatre

cents nègres, moitié troupes de ligne, moitié cultivateurs soulevés. La

division Rochambeau s'empara de Saint-Michel. Les noirs étaient surpris

d'une si rude attaque, et n'avaient pas encore vu de pareilles troupes

parmi les blancs. Un seul d'entre eux résista vigoureusement, c'était

Maurepas, qui défendait la gorge des Trois-Rivières contre le général

Humbert. Ce dernier n'ayant pas assez de forces, le général Debelle

avait été envoyé par mer à son secours, avec un renfort de douze à

quinze cents hommes. Le général Debelle ne put débarquer qu'un peu tard

au Port-de-Paix, et, contrarié dans ses attaques par une pluie affreuse,

gagna peu de terrain.

[Illustration: Saint-Domingue, prise de la Ravine-aux-Couleuvres.]

[En marge: Prise de la Ravine-aux-Couleuvres.]

Le capitaine général, après avoir séjourné deux jours dans les mêmes

lieux, afin de laisser passer le mauvais temps, poussa la division

Desfourneaux sur les Gonaïves, la division Hardy sur Ennery, et la

division Rochambeau sur une redoutable position dite la

Ravine-aux-Couleuvres. Le 23 février la division Desfourneaux entra

dans les Gonaïves, qu'elle trouva en flammes; la division Hardy s'empara

d'Ennery, principale habitation de Toussaint; et la brave division

Rochambeau enleva la Ravine-aux-Couleuvres. Pour forcer cette dernière

position, il fallait pénétrer dans une gorge resserrée, bordée de

hauteurs taillées à pic, hérissée d'arbres gigantesques, de buissons

épineux, et défendue par des noirs bons tireurs. Il fallait déboucher

ensuite sur un plateau, que Toussaint occupait avec trois mille

grenadiers de sa couleur, et toute son artillerie. L'intrépide

Rochambeau pénétra hardiment dans la gorge, malgré un feu de tirailleurs

fort incommode, en escalada les deux berges, tuant à coups de baïonnette

les noirs trop lents à se retirer, et déboucha sur le plateau. Arrivés

là, les vieux soldats du Rhin en finirent avec une seule charge. Huit

cents noirs restèrent sur le carreau. Toute l'artillerie de Toussaint

fut prise.

[En marge: Saint-Marc livré aux flammes par Dessalines.]

Pendant ce temps le général Boudet, exécutant les ordres du capitaine

général, avait laissé dans le Port-au-Prince le général Pamphile-Lacroix

avec six ou huit cents hommes de garnison, et s'était porté avec le

reste de ses forces sur Saint-Marc. Dessalines y était, attendant les

Français, et prêt à commettre les plus grandes atrocités. Lui-même, armé

d'une torche, mit le feu à une riche habitation qu'il possédait à

Saint-Marc, fut imité par les siens, puis se retira en égorgeant une

partie des blancs, et en traînant le reste à sa suite dans l'horrible

asile des mornes. Le général Boudet n'occupa donc que des ruines

inondées de sang humain. Pendant qu'il poursuivait Dessalines, celui-ci,

par une marche rapide, s'était porté sur le Port-au-Prince, qu'il

supposait faiblement défendu, et qui l'était effectivement par une bien

petite garnison. Mais le brave général Pamphile-Lacroix avait réuni sa

troupe peu nombreuse, et l'avait chaudement haranguée. L'amiral

Latouche, apprenant le danger, était descendu à terre avec ses matelots,

disant au général Lacroix: Sur mer vous étiez sous mes ordres, sur terre

je serai sous les vôtres, et nous défendrons en commun la vie et la

propriété de nos compatriotes.--Dessalines, repoussé, ne put pas

assouvir sa barbarie, et se rejeta dans les mornes du Chaos. Le général

Boudet, retourné en toute hâte au Port-au-Prince, le trouva sauvé par

l'union des troupes de terre et de mer; mais, au milieu de ces marches

et contre-marches, il lui avait été impossible de seconder les

mouvements du général en chef. Les noirs n'avaient pu être enveloppés,

et poussés sur les Gonaïves.

[En marge: Mars 1802.]

[En marge: Soumission du général noir Maurepas.]

Néanmoins ils étaient battus partout. La prise de la

Ravine-aux-Couleuvres sur Toussaint lui-même, les avait complétement

découragés. Le capitaine général Leclerc voulut mettre le comble à leur

découragement en détruisant le noir Maurepas, qui se soutenait, contre

les généraux Humbert et Debelle, au fond de la gorge des Trois-Rivières.

Dans ce but il détacha la division Desfourneaux, qui dut se rabattre sur

le Gros-Morne, au pied duquel aboutit la gorge des Trois-Rivières.

Assailli de tous les côtés, le noir Maurepas n'eut d'autre ressource

que de se rendre. Il fit sa soumission avec deux mille noirs des plus

braves. Ce fut là le coup le plus rude porté à la puissance morale de

Toussaint.

[En marge: Avril 1802.]

[En marge: Prise du fort de la Crête-à-Pierrot.]

Il restait à enlever le fort de la Crête-à-Pierrot, et les mornes du

Chaos, pour avoir forcé Toussaint dans son dernier asile, à moins qu'il

n'allât se retirer dans les montagnes de l'intérieur de l'île, y vivre

en partisan, privé de tout moyen d'agir, et dépouillé de tout prestige.

Le capitaine général fit marcher sur le fort et sur les mornes les

divisions Hardy et Rochambeau d'un côté, la division Boudet de l'autre.

On perdit quelques centaines d'hommes en abordant avec trop de confiance

les ouvrages de la Crête-à-Pierrot, qui étaient mieux défendus qu'on ne

le supposait. Il fallut entreprendre une espèce de siége en règle,

exécuter des travaux d'approche, établir des batteries, etc. Deux mille

noirs, bons soldats, conduits par quelques officiers moins ignorants que

les autres, gardaient ce dépôt des ressources de Toussaint. Celui-ci

chercha, secondé par Dessalines, à troubler le siége par des attaques de

nuit; mais il n'y réussit pas, et, en peu de temps, le fort fut serré

d'assez près pour que l'assaut devînt possible. La garnison, désespérée,

prit alors le parti de faire une sortie nocturne pour percer les lignes

des assiégeants, et s'enfuir. Dans le premier instant, elle parvint à

tromper la vigilance de nos troupes, et à traverser leurs campements;

mais, bientôt reconnue, assaillie de tous côtés, elle fut en partie

rejetée dans le fort, en partie détruite par nos soldats. On s'empara

de cette espèce d'arsenal, où l'on trouva des amas considérables d'armes

et de munitions, et beaucoup de blancs cruellement assassinés.

[En marge: Massacre des blancs aux Verrettes.]

Le capitaine général fit ensuite parcourir dans tous les sens les mornes

environnants, pour ne laisser aucun asile aux bandes fugitives de

Toussaint, et les réduire avant la saison des grandes chaleurs. Aux

Verrettes l'armée fut témoin d'un spectacle horrible. Les noirs avaient

long-temps conduit à leur suite des troupes de blancs, qu'ils forçaient,

en les battant, à marcher aussi vite qu'eux. N'espérant plus les

soustraire à l'armée qui les suivait de très-près, ils en égorgèrent

huit cents, hommes, femmes, enfants, vieillards. On trouva la terre

couverte de cette affreuse hécatombe; et nos soldats, si généreux, qui

avaient tant combattu dans toutes les parties du monde, qui avaient

assisté à tant de scènes de carnage, mais qui n'avaient jamais vu

égorger les femmes et les enfants, furent saisis d'une horreur profonde,

et d'une colère d'humanité qui devint fatale aux noirs qu'ils purent

saisir. Ils les poursuivirent à outrance, ne faisant de quartier à aucun

de ceux qu'ils rencontraient.

[En marge: Avril 1802.]

[En marge: Soumission des généraux noirs Christophe et Dessalines.]

[En marge: Toussaint lui-même songe à se rendre.]

[En marge: Mai 1802.]

[En marge: Toussaint obtient sa terre d'Ennery pour retraite.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 04 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 13 / 42 段