marchait en toute hâte sur le Cap, en tournant les hauteurs, l'amiral
fit voile vers le port, et vint y jeter l'ancre. La résistance avait
cessé par la retraite des nègres. Il débarqua sur-le-champ douze cents
matelots, sous le commandement du général Humbert, pour courir au
secours de la ville, en arracher les débris à la fureur des nègres, et
donner la main au capitaine général. Ce dernier arrivait de son côté,
sans pouvoir atteindre Christophe qui avait déjà pris la fuite. On
trouva la portion des habitants qui avait suivi la municipalité, errante
et désolée, mais rendue bientôt à la joie, en se voyant si promptement
secourue, et définitivement arrachée au péril. Elle courut à ses maisons
incendiées. Les troupes de marine l'aidèrent à éteindre le feu; les
troupes de terre se mirent à poursuivre Christophe dans la campagne.
Cette poursuite, dirigée avec activité, empêcha les noirs de détruire
les riches habitations de la plaine du Cap, et servit à leur arracher
une quantité de blancs qu'ils n'eurent pas le temps d'emmener avec eux.
[En marge: Occupation du Fort-Dauphin par le capitaine Magon et la
division Rochambeau.]
Pendant que ces événements se passaient au Cap, le brave capitaine Magon
avait débarqué la division Rochambeau à l'entrée de la baie de
Mancenille, puis avait pénétré avec ses vaisseaux dans la baie même,
pour seconder le mouvement des troupes. Sa conduite vigoureuse, qui
présageait déjà ce qu'il devait faire à Trafalgar, concourut si bien
avec l'attaque de la division Rochambeau, qu'on s'empara soudainement du
Fort-Dauphin, et qu'on en devint maître avant que les nègres pussent
commettre aucun ravage. Ce second débarquement acheva de dégager la
campagne aux environs du Cap, et obligea Christophe à se retirer tout à
fait dans les mornes.
Le capitaine général Leclerc, établi dans la ville du Cap, en avait fait
éteindre l'incendie. Heureusement le désastre ne répondait pas aux
affreuses menaces du lieutenant de Toussaint. Le faîte seul des maisons
avait brûlé. Le nombre des blancs égorgés n'était pas aussi grand qu'on
l'avait craint d'abord. Beaucoup d'entre eux revenaient successivement
accompagnés de leurs serviteurs demeurés fidèles. La rage des hordes
noires s'était surtout assouvie sur les riches magasins du Cap. Les
troupes et la population s'employèrent de leur mieux à effacer les
traces de l'incendie. On fit un appel aux nègres cultivateurs qui
étaient fatigués de cette vie de ravage et de sang, à laquelle on
voulait de nouveau les entraîner, et on en vit beaucoup revenir à leurs
maîtres et à leurs travaux. En peu de jours la ville reprit un certain
aspect d'ordre et d'activité. Le capitaine général envoya une partie de
ses bâtiments vers le continent d'Amérique, pour y chercher des vivres,
et remplacer les ressources qui venaient d'être détruites.
[En marge: Occupation du Port-au-Prince par l'amiral Latouche-Tréville
et le général Boudet.]
[En marge: La ville du Port-au-Prince sauvée par la rapidité des
opérations de l'amiral et des généraux.]
Dans cet intervalle, l'escadre de l'amiral Latouche-Tréville, se portant
à l'ouest, avait doublé la pointe de l'île, et s'était rendue devant la
baie du Port-au-Prince, pour y opérer son débarquement. (Voir la carte
nº 22.) Un blanc, engagé au service des noirs, nommé Agé, officier plein
de bons sentiments, y commandait en l'absence de Dessalines, résidant à
Saint-Marc. Sa répugnance à exécuter les ordres qu'il avait reçus, la
vigueur de l'amiral Latouche-Tréville, la promptitude du général Boudet,
la fortune enfin qui favorisa cette partie des opérations, sauvèrent la
ville du Port-au-Prince des malheurs qui avaient frappé celle du Cap.
L'amiral Latouche fit construire des radeaux armés d'artillerie, parvint
ainsi à débarquer soudainement les troupes à la pointe du Lamentin, puis
fit voile en toute hâte vers le Port-au-Prince. Pendant ce rapide
mouvement des vaisseaux, les troupes s'avançaient de leur côté sur la
ville. Le fort Bizoton se trouvait sur la route. On s'en approcha sans
tirer.--Laissons-nous tuer sans faire feu, s'écria le général Boudet,
afin de prévenir une collision, et de sauver, si nous pouvons, nos
malheureux compatriotes de la fureur des noirs.--C'était en effet le
seul moyen d'éviter le massacre dont les blancs étaient menacés. La
garnison noire du fort Bizoton, en voyant l'attitude amicale et résolue
des troupes françaises, se rendit, et vint prendre place dans les rangs
de la division Boudet. On arriva sur le Port-au-Prince, au moment même
où l'amiral Latouche-Tréville y touchait avec ses vaisseaux. Quatre
mille noirs en formaient la garnison. Des hauteurs sur lesquelles
cheminait l'armée, on voyait ces noirs répandus au milieu des
principales places, ou postés en avant des murs. Le général Boudet fit
tourner la ville par deux bataillons, et avec le gros de la division
marcha sur les redoutes qui la couvraient.--Nous sommes amis,
s'écrièrent les premières troupes noires, ne tirez pas.--Confiant en ces
paroles, nos soldats s'avancèrent l'arme au bras. Mais une décharge de
mousqueterie et de mitraille, exécutée presque à bout portant, abattit
deux cents d'entre eux, les uns tués, les autres blessés. Le brave
général Pamphile-Lacroix était du nombre de ces derniers. On fondit
alors à la baïonnette sur ces misérables noirs, et on immola ceux qui
n'eurent pas le temps de s'enfuir. L'amiral Latouche, qui pendant la
traversée, disait sans cesse aux généraux de l'armée, qu'une escadre
était par ses feux supérieure à toute position de terre, et qu'il le
ferait bientôt voir, l'amiral Latouche vint se placer sous les batteries
des noirs, et en peu d'instants réussit à les éteindre. Les noirs
canonnés de si près, assaillis dans les rues par les troupes de la
division Boudet, s'enfuirent en désordre, sans mettre le feu, laissant
les caisses publiques pleines d'argent, et les magasins remplis d'une
immense quantité de denrées coloniales. Malheureusement ils emmenaient
avec eux des troupes de blancs, les traitant sans pitié dans leur fuite
précipitée, et marquant leurs traces par l'incendie et le ravage des
habitations. Des colonnes de fumée signalaient au loin leur retraite.
[En marge: Le noir Laplume rend intact à nos troupes le département du
sud.]
[En marge: Occupation par le général Kerversau de la partie espagnole de
Saint-Domingue.]
Le féroce Dessalines, en apprenant le débarquement des Français, avait
quitté Saint-Marc, passé derrière le Port-au-Prince, et par une marche
rapide occupé Léogane, pour disputer aux Français le département du sud.
Le général Boudet y envoya un détachement qui chassa Dessalines de
Léogane. On était informé que le général Laplume, moins barbare que ses
pareils, se défiant d'ailleurs d'une contrée toute pleine de mulâtres
ennemis implacables des noirs, était disposé à se soumettre. Le général
Boudet lui dépêcha aussitôt des émissaires. Laplume se rendit, et remit
intact à nos troupes ce riche département, comprenant Léogane, le grand
et le petit Goave, Tiburon, les Cayes et Jacmel. C'était un heureux
événement que cette soumission du noir Laplume, car le tiers de la
colonie se trouvait ainsi arraché aux ravages de la barbarie. Pendant ce
temps la partie espagnole tombait sous la domination de nos troupes. Le
général Kerversau, envoyé à Santo-Domingo avec quelques frégates et deux
mille hommes de débarquement, secondé par les habitants et par
l'influence de l'évêque français Mauvielle, prenait possession d'une
moitié de la partie espagnole, celle où dominait Paul Louverture, frère
de Toussaint. De son côté le capitaine Magon, établi au Fort-Dauphin,
réussissait par d'adroites négociations, et l'influence du même évêque
Mauvielle, à gagner le général mulâtre Clervaux, et à lui arracher la
riche plaine de Saint-Yago. Ainsi, dans les dix premiers jours de
février, les troupes françaises occupaient le littoral, les ports, les
chefs-lieux de l'île, la plus grande partie des terrains cultivés. Il ne
restait à Toussaint que trois ou quatre demi-brigades noires, avec les
généraux Maurepas, Christophe, Dessalines, avec ses trésors et ses amas
d'armes, enfouis dans les mornes du Chaos. Il lui restait
malheureusement aussi une quantité de blancs, emmenés en otages, et
cruellement traités, en attendant qu'on les rendît ou qu'on les
égorgeât. Il fallait profiter de la saison, qui était favorable, pour
achever de réduire l'île.
[En marge: Projets du général Leclerc pour la soumission totale de
l'île.]
La région montagneuse et tourmentée dans laquelle Toussaint s'était
renfermé, se trouvait placée à l'ouest, entre la mer et le mont Cibao,
qui est le noeud central auquel viennent se rattacher toutes les chaînes
de l'île. Cette région verse ses rares eaux par plusieurs affluents dans
la rivière de l'Artibonite, laquelle se jette à la mer, entre les
Gonaïves et le Port-au-Prince, tout près de Saint-Marc. (Voir la carte
nº 22.) Il fallait y marcher de tous les points à la fois, du Cap, du
Port-au-Prince, et de Saint-Marc, de manière à mettre les noirs entre
deux feux, et à les repousser sur les Gonaïves pour les y envelopper.
Mais pour pénétrer dans ces mornes, on avait à franchir des gorges
étroites, rendues presque impénétrables par la végétation des tropiques,
et dans le fond desquelles les noirs, blottis en tirailleurs,
présentaient une résistance difficile à surmonter. Toutefois les vieux
soldats du Rhin, transportés au delà de l'Atlantique, n'avaient à
craindre que le climat. Lui seul pouvait les vaincre; lui seul en effet
les a vaincus dans ce siècle héroïque, car ils n'ont succombé que sous
le soleil de Saint-Domingue, ou sous les glaces de Moscou!
Le capitaine général Leclerc était résolu à profiter des mois de
février, mars et avril, pour achever cette occupation, parce que plus
tard les chaleurs et les pluies rendaient les opérations militaires
impossibles. Grâce à l'arrivée des divisions navales de la Méditerranée,
commandées par les amiraux Ganteaume et Linois, l'armée de débarquement
se trouvait portée à 17 ou 18 mille hommes. Quelques soldats, il est
vrai, étaient malades; mais il en restait 15 mille en état d'agir. Le
capitaine général avait donc tous les moyens d'accomplir sa tâche.
[En marge: Les enfants de Toussaint envoyés à leur père, pour essayer de
le ramener à l'obéissance.]
Avant d'en poursuivre l'exécution, il voulut adresser une sommation à
Toussaint. Ce noir, capable des plus grandes atrocités pour faire
réussir ses desseins, était sensible néanmoins aux affections de la
nature. Le capitaine général, par ordre du Premier Consul, avait amené,
comme nous l'avons dit, les deux fils de Toussaint, élevés en France,
afin d'essayer sur son coeur l'influence des sollicitations filiales. Le
précepteur qui avait été chargé de leur éducation devait les conduire à
leur père, lui remettre la lettre du Premier Consul, et chercher à le
rattacher à la France, en lui promettant la seconde autorité de l'île.
[En marge: Entrevue de Toussaint avec ses fils. Son émotion et ses
doutes.]
[En marge: Il se décide pour la guerre.]
Toussaint reçut ses deux fils et leur précepteur dans son habitation
d'Ennery, sa retraite ordinaire. Il les serra long-temps dans ses bras,
et parut un instant subjugué par son émotion. Ce vieux coeur, dévoré
d'ambition, fut ébranlé. Les fils de Toussaint et l'homme respectable
qui les avait élevés, lui peignirent alors la puissance et l'humanité de
la nation française, les avantages attachés à une soumission qui
laisserait bien grande encore sa situation à Saint-Domingue, qui
assurerait à ses enfants un avenir brillant; le danger, au contraire,
d'une ruine presque certaine en s'obstinant à combattre. La mère de l'un
de ces deux jeunes gens se joignit à eux pour essayer de vaincre
Toussaint. Touché de ces instances, il voulut prendre quelques jours
pour réfléchir, et, pendant ces quelques jours, parut fort combattu,
tantôt effrayé par le danger d'une lutte inégale, tantôt dominé par
l'ambition d'être le maître unique du bel empire d'Haïti, tantôt enfin
révolté par l'idée que les blancs allaient peut-être replonger les noirs
dans l'esclavage. L'ambition et l'amour de la liberté l'emportèrent sur
la tendresse paternelle. Il fit appeler ses deux fils, les serra de
nouveau dans ses bras, leur laissa le choix entre la France, qui en
avait fait des hommes civilisés, et lui, qui leur avait donné le jour,
et déclara qu'il continuerait à les chérir, fussent-ils dans les rangs
de ses ennemis. Ces malheureux enfants, agités comme leur père,
hésitèrent comme lui. L'un d'eux néanmoins, se jetant à son cou, déclara
qu'il mourrait, en noir libre, à ses côtés. L'autre, incertain, suivit
sa mère dans l'une des terres du dictateur.
[En marge: Reprise des opérations militaires.]
La réponse de Toussaint ne laissa plus de doute sur la nécessité de
reprendre immédiatement les hostilités. Le capitaine général Leclerc fit
ses préparatifs, et commença ses opérations le 17 février.
Son plan était d'attaquer à la fois, par le nord et par l'ouest, la
région fourrée et presque inaccessible dans laquelle Toussaint s'était
retiré avec ses généraux noirs. (Voir la carte nº 22.) Maurepas occupait
la gorge étroite dite des Trois-Rivières, qui débouche vers la mer au
Port-de-Paix. Christophe était établi sur les versants des mornes vers
la plaine du Cap. Dessalines se trouvait à Saint-Marc, près de
l'embouchure de l'Artibonite, avec ordre de brûler Saint-Marc, et de
défendre les mornes du Chaos par l'ouest et par le sud. Il avait pour
appui un fort bien construit et bien défendu, plein de munitions
amassées par la prévoyance de Toussaint. Ce fort, appelé la
Crête-à-Pierrot, était placé dans le pays plat que l'Artibonite traverse
et inonde, en formant mille détours sinueux, avant de se jeter à la mer.
Au centre de cette région, entre Christophe, Maurepas et Dessalines,
Toussaint se tenait en réserve avec une troupe d'élite.
[En marge: Commencement des opérations le 17 février.]
Le 17 février le capitaine-général Leclerc se mit en marche avec son
armée, formée en trois divisions. À sa gauche, la division Rochambeau,
partant du Fort-Dauphin, devait se porter sur Saint-Raphaël et
Saint-Michel; la division Hardy devait, par la plaine du nord, marcher
sur la Marmelade; la division Desfourneaux devait, par le Limbé, se
rendre à Plaisance. Ces trois divisions avaient des gorges étroites à
franchir, des hauteurs escarpées à escalader, pour pénétrer dans la
région des mornes, et s'y emparer des affluents qui forment le cours
supérieur de l'Artibonite. Le général Humbert, avec un détachement,
était chargé de débarquer au Port-de-Paix, de remonter la gorge des
Trois-Rivières, et de refouler le noir Maurepas sur le Gros-Morne. Le
général Boudet avait ordre, pendant que ces quatre corps marcheraient du
nord au sud, de remonter du sud au nord, en partant du Port-au-Prince,
pour occuper le Mirebalais, les Verrettes et Saint-Marc. Assaillis ainsi
de tous côtés, les noirs n'avaient d'asile que vers les Gonaïves, où
l'on avait l'espoir de les enfermer. Ces dispositions étaient sages
contre un ennemi qu'il fallait envelopper, et chasser devant soi, plutôt
que combattre en règle. Chacun des corps français avait en effet assez
de force pour n'éprouver nulle part un échec sérieux. Contre un chef
expérimenté, ayant des troupes européennes, pouvant se concentrer
soudainement sur un seul des corps assaillants, ce plan eût été
défectueux.
[En marge: Occupation de Plaisance, du Dondon et de Saint-Raphaël.]
Parties le 17, les trois divisions Rochambeau, Hardy et Desfourneaux
remplirent valeureusement leur tâche, escaladèrent des hauteurs
effrayantes, traversèrent des broussailles affreuses, et surprirent les
noirs par leur audace à marcher, presque sans tirer, sur un ennemi
faisant feu de toutes parts. Le 18 la division Desfourneaux était aux
environs de Plaisance, la division Hardy au Dondon, la division
Rochambeau à Saint-Raphaël.
Le 19 la division Desfourneaux occupa Plaisance, qui lui fut remis par
Jean-Pierre Dumesnil, noir assez humain, qui se rendit aux Français avec
sa troupe. La division Hardy pénétra de vive force dans la Marmelade, en
culbutant Christophe, qui s'y trouvait à la tête de deux mille quatre
cents nègres, moitié troupes de ligne, moitié cultivateurs soulevés. La
division Rochambeau s'empara de Saint-Michel. Les noirs étaient surpris
d'une si rude attaque, et n'avaient pas encore vu de pareilles troupes
parmi les blancs. Un seul d'entre eux résista vigoureusement, c'était
Maurepas, qui défendait la gorge des Trois-Rivières contre le général
Humbert. Ce dernier n'ayant pas assez de forces, le général Debelle
avait été envoyé par mer à son secours, avec un renfort de douze à
quinze cents hommes. Le général Debelle ne put débarquer qu'un peu tard
au Port-de-Paix, et, contrarié dans ses attaques par une pluie affreuse,
gagna peu de terrain.
[Illustration: Saint-Domingue, prise de la Ravine-aux-Couleuvres.]
[En marge: Prise de la Ravine-aux-Couleuvres.]
Le capitaine général, après avoir séjourné deux jours dans les mêmes
lieux, afin de laisser passer le mauvais temps, poussa la division
Desfourneaux sur les Gonaïves, la division Hardy sur Ennery, et la
division Rochambeau sur une redoutable position dite la
Ravine-aux-Couleuvres. Le 23 février la division Desfourneaux entra
dans les Gonaïves, qu'elle trouva en flammes; la division Hardy s'empara
d'Ennery, principale habitation de Toussaint; et la brave division
Rochambeau enleva la Ravine-aux-Couleuvres. Pour forcer cette dernière
position, il fallait pénétrer dans une gorge resserrée, bordée de
hauteurs taillées à pic, hérissée d'arbres gigantesques, de buissons
épineux, et défendue par des noirs bons tireurs. Il fallait déboucher
ensuite sur un plateau, que Toussaint occupait avec trois mille
grenadiers de sa couleur, et toute son artillerie. L'intrépide
Rochambeau pénétra hardiment dans la gorge, malgré un feu de tirailleurs
fort incommode, en escalada les deux berges, tuant à coups de baïonnette
les noirs trop lents à se retirer, et déboucha sur le plateau. Arrivés
là, les vieux soldats du Rhin en finirent avec une seule charge. Huit
cents noirs restèrent sur le carreau. Toute l'artillerie de Toussaint
fut prise.
[En marge: Saint-Marc livré aux flammes par Dessalines.]
Pendant ce temps le général Boudet, exécutant les ordres du capitaine
général, avait laissé dans le Port-au-Prince le général Pamphile-Lacroix
avec six ou huit cents hommes de garnison, et s'était porté avec le
reste de ses forces sur Saint-Marc. Dessalines y était, attendant les
Français, et prêt à commettre les plus grandes atrocités. Lui-même, armé
d'une torche, mit le feu à une riche habitation qu'il possédait à
Saint-Marc, fut imité par les siens, puis se retira en égorgeant une
partie des blancs, et en traînant le reste à sa suite dans l'horrible
asile des mornes. Le général Boudet n'occupa donc que des ruines
inondées de sang humain. Pendant qu'il poursuivait Dessalines, celui-ci,
par une marche rapide, s'était porté sur le Port-au-Prince, qu'il
supposait faiblement défendu, et qui l'était effectivement par une bien
petite garnison. Mais le brave général Pamphile-Lacroix avait réuni sa
troupe peu nombreuse, et l'avait chaudement haranguée. L'amiral
Latouche, apprenant le danger, était descendu à terre avec ses matelots,
disant au général Lacroix: Sur mer vous étiez sous mes ordres, sur terre
je serai sous les vôtres, et nous défendrons en commun la vie et la
propriété de nos compatriotes.--Dessalines, repoussé, ne put pas
assouvir sa barbarie, et se rejeta dans les mornes du Chaos. Le général
Boudet, retourné en toute hâte au Port-au-Prince, le trouva sauvé par
l'union des troupes de terre et de mer; mais, au milieu de ces marches
et contre-marches, il lui avait été impossible de seconder les
mouvements du général en chef. Les noirs n'avaient pu être enveloppés,
et poussés sur les Gonaïves.
[En marge: Mars 1802.]
[En marge: Soumission du général noir Maurepas.]
Néanmoins ils étaient battus partout. La prise de la
Ravine-aux-Couleuvres sur Toussaint lui-même, les avait complétement
découragés. Le capitaine général Leclerc voulut mettre le comble à leur
découragement en détruisant le noir Maurepas, qui se soutenait, contre
les généraux Humbert et Debelle, au fond de la gorge des Trois-Rivières.
Dans ce but il détacha la division Desfourneaux, qui dut se rabattre sur
le Gros-Morne, au pied duquel aboutit la gorge des Trois-Rivières.
Assailli de tous les côtés, le noir Maurepas n'eut d'autre ressource
que de se rendre. Il fit sa soumission avec deux mille noirs des plus
braves. Ce fut là le coup le plus rude porté à la puissance morale de
Toussaint.
[En marge: Avril 1802.]
[En marge: Prise du fort de la Crête-à-Pierrot.]
Il restait à enlever le fort de la Crête-à-Pierrot, et les mornes du
Chaos, pour avoir forcé Toussaint dans son dernier asile, à moins qu'il
n'allât se retirer dans les montagnes de l'intérieur de l'île, y vivre
en partisan, privé de tout moyen d'agir, et dépouillé de tout prestige.
Le capitaine général fit marcher sur le fort et sur les mornes les
divisions Hardy et Rochambeau d'un côté, la division Boudet de l'autre.
On perdit quelques centaines d'hommes en abordant avec trop de confiance
les ouvrages de la Crête-à-Pierrot, qui étaient mieux défendus qu'on ne
le supposait. Il fallut entreprendre une espèce de siége en règle,
exécuter des travaux d'approche, établir des batteries, etc. Deux mille
noirs, bons soldats, conduits par quelques officiers moins ignorants que
les autres, gardaient ce dépôt des ressources de Toussaint. Celui-ci
chercha, secondé par Dessalines, à troubler le siége par des attaques de
nuit; mais il n'y réussit pas, et, en peu de temps, le fort fut serré
d'assez près pour que l'assaut devînt possible. La garnison, désespérée,
prit alors le parti de faire une sortie nocturne pour percer les lignes
des assiégeants, et s'enfuir. Dans le premier instant, elle parvint à
tromper la vigilance de nos troupes, et à traverser leurs campements;
mais, bientôt reconnue, assaillie de tous côtés, elle fut en partie
rejetée dans le fort, en partie détruite par nos soldats. On s'empara
de cette espèce d'arsenal, où l'on trouva des amas considérables d'armes
et de munitions, et beaucoup de blancs cruellement assassinés.
[En marge: Massacre des blancs aux Verrettes.]
Le capitaine général fit ensuite parcourir dans tous les sens les mornes
environnants, pour ne laisser aucun asile aux bandes fugitives de
Toussaint, et les réduire avant la saison des grandes chaleurs. Aux
Verrettes l'armée fut témoin d'un spectacle horrible. Les noirs avaient
long-temps conduit à leur suite des troupes de blancs, qu'ils forçaient,
en les battant, à marcher aussi vite qu'eux. N'espérant plus les
soustraire à l'armée qui les suivait de très-près, ils en égorgèrent
huit cents, hommes, femmes, enfants, vieillards. On trouva la terre
couverte de cette affreuse hécatombe; et nos soldats, si généreux, qui
avaient tant combattu dans toutes les parties du monde, qui avaient
assisté à tant de scènes de carnage, mais qui n'avaient jamais vu
égorger les femmes et les enfants, furent saisis d'une horreur profonde,
et d'une colère d'humanité qui devint fatale aux noirs qu'ils purent
saisir. Ils les poursuivirent à outrance, ne faisant de quartier à aucun
de ceux qu'ils rencontraient.
[En marge: Avril 1802.]
[En marge: Soumission des généraux noirs Christophe et Dessalines.]
[En marge: Toussaint lui-même songe à se rendre.]
[En marge: Mai 1802.]
[En marge: Toussaint obtient sa terre d'Ennery pour retraite.]