Grâce au régime établi par Toussaint, la plupart des habitations

abandonnées avaient été remises en culture. Aussi en 1801, après dix

années de troubles, la terre de Saint-Domingue, arrosée de tant de sang,

offrait un aspect de fertilité presque égal à celui qu'elle présentait

en 1789. Toussaint, indépendant de la France, avait donné à la colonie

une liberté de commerce à peu près absolue. Un tel régime de liberté,

dangereux pour des colonies d'une fertilité médiocre, qui produisant peu

et chèrement, ont intérêt à prendre les produits de la métropole afin

qu'elle prenne les leurs, un tel régime est excellent au contraire pour

une colonie riche et féconde, n'ayant besoin d'aucune faveur pour le

débit de ses denrées, intéressée dès lors à traiter librement avec

toutes les nations, et à chercher ses objets de nécessité ou de luxe, là

où ils sont meilleurs et à plus bas prix. C'était le cas de

Saint-Domingue. L'île avait ressenti de la libre présence des pavillons

étrangers, surtout du pavillon américain, un avantage infini. Les vivres

y abondaient; les marchandises d'Europe s'y vendaient à bon marché; ses

denrées étaient enlevées dès qu'elles paraissaient sur le marché.

Ajoutez que les nouveaux colons, les uns noirs parvenus par la révolte,

les autres blancs réintégrés, tous affranchis d'engagements envers les

capitalistes de la métropole, n'étaient pas, comme les anciens colons en

1789, accablés de dettes, et obligés de déduire de leurs profits

l'intérêt d'énormes capitaux empruntés. Ils étaient plus opulents avec

de moindres bénéfices. Les villes du Cap, du Port-au-Prince, de

Saint-Marc, des Cayes, avaient recouvré une sorte de splendeur. Les

traces de la guerre y étaient presque effacées: on voyait dans la

plupart d'entre elles des demeures élégantes, construites pour les

officiers noirs, habitées par eux, et rivalisant avec les plus belles

maisons de ces anciens propriétaires blancs, jadis si orgueilleux, si

renommés par leur luxe et leur dissolution.

[En marge: Réunion de la partie espagnole à la partie française de

Saint-Domingue.]

Le chef noir de la colonie avait mis le comble à sa prospérité récente,

par l'occupation hardie de la partie espagnole de Saint-Domingue. Cette

île, dans sa longueur, se trouvait jadis partagée en deux portions, dont

l'une, placée à l'est, se présentant la première en venant d'Europe,

appartenait aux Espagnols; dont l'autre, placée à l'ouest, tournée vers

Cuba et l'intérieur du golfe de Mexique, appartenait aux Français (voir

la carte nº 22). Cette partie ouest, composée de deux promontoires

avancés, qui forment, outre un vaste golfe intérieur, une multitude de

rades et de petits ports, était plus propre que l'autre aux plantations,

lesquelles ont besoin d'être situées près des points d'embarquement.

Aussi était-elle couverte de riches établissements. La partie espagnole,

au contraire, peu montagneuse, présentant peu de golfes, contenait moins

de sucreries et de caféteries; mais en revanche elle nourrissait

beaucoup de bétail, de chevaux, de mulets. Réunies, ces deux portions

pouvaient se rendre de grands services, tandis que séparées par un

régime colonial exclusif, elles étaient comme deux îles éloignées, ayant

l'une ce qui manque à l'autre, et ne pouvant se le donner à cause de la

distance. Toussaint, après avoir chassé les Anglais, avait tourné toutes

ses idées vers l'occupation de la partie espagnole. Affectant une

soumission scrupuleuse envers la métropole, tout en se conduisant

d'après sa seule volonté, il s'était armé du traité de Bâle, par lequel

l'Espagne cédait à la France la possession entière de Saint-Domingue, et

il avait sommé les autorités espagnoles de lui livrer la province

qu'elles détenaient encore. Il se trouvait dans le moment un commissaire

français à Saint-Domingue, car depuis la Révolution la métropole n'était

plus représentée dans l'île que par des commissaires à peine écoutés.

Cet agent, craignant les complications qui pouvaient résulter en Europe

de cette opération, n'ayant d'ailleurs reçu aucun ordre de France, avait

inutilement combattu la résolution de Toussaint. Celui-ci, ne tenant

aucun compte des objections qu'on lui adressait, avait mis en mouvement

toutes les divisions de son armée, et avait exigé des autorités

espagnoles, incapables de résister, les clefs de Santo-Domingo. Ces

clefs lui avaient été remises, et il s'était rendu ensuite dans toutes

les villes, ne prenant d'autre titre que celui de représentant de la

France, mais se comportant en réalité comme un souverain, et se faisant

recevoir dans les églises avec l'eau bénite et le dais.

La réunion des deux parties de l'île sous une même domination, avait

produit pour le commerce et l'ordre intérieur des résultats excellents

et instantanés. La partie française, abondamment pourvue de tous les

produits des deux mondes, en avait donné une quantité considérable aux

colons espagnols, en échange des bestiaux, des mulets, des chevaux dont

elle avait grand besoin. En même temps les nègres qui voulaient se

soustraire au travail par le vagabondage, ne trouvaient plus dans la

partie espagnole un asile contre les recherches incessantes de la police

noire.

[En marge: Politique de Toussaint Louverture à l'égard de la France et

de l'Angleterre.]

C'est par tous ces moyens réunis que Toussaint avait fait refleurir en

deux ans la colonie. On n'aurait pas une idée exacte de sa politique, si

on ne savait en même temps comment il se conduisait entre la France et

l'Angleterre. Cet esclave, devenu libre et souverain, conservait au

fond du coeur une involontaire sympathie pour la nation dont il avait

porté les chaînes, et répugnait à voir les Anglais à Saint-Domingue.

Aussi avait-il fait de nobles efforts pour les en expulser, et il y

avait réussi. Son intelligence politique, profonde quoique inculte, le

confirmait dans ses sentiments naturels, et lui faisait comprendre que

les Anglais étaient les maîtres les plus dangereux, car ils possédaient

une puissance maritime qui rendrait leur autorité sur l'île effective et

absolue. Il ne voulait donc à aucun prix de leur domination. Les

Anglais, en évacuant le Port-au-Prince, lui avaient offert la royauté de

Saint-Domingue, et la reconnaissance immédiate de cette royauté, s'il

consentait à leur assurer le commerce de la colonie. Il s'y était

refusé, soit qu'il tînt encore à la métropole, soit qu'effrayé par la

nouvelle de la paix, il craignît une expédition française, capable de

réduire sa royauté au néant. D'ailleurs la vanité d'appartenir à la

première nation militaire du monde, le secret plaisir d'être général au

service de France, de la main même du Premier Consul, l'avaient emporté

chez Toussaint sur toutes les offres de l'Angleterre. Il avait donc

voulu rester Français. Tenir les Anglais à distance, en vivant

pacifiquement avec eux; reconnaître l'autorité nominale de la France, et

lui obéir tout juste assez pour ne pas provoquer le déploiement de ses

forces, telle était la politique de cet homme singulier. Il avait reçu

les commissaires du Directoire, et puis les avait successivement

renvoyés, notamment le général Hédouville, en prétendant qu'ils

méconnaissaient les intérêts de la mère-patrie, et lui demandaient des

choses inexécutables ou funestes pour elle.

[En marge: Politique intérieure de Toussaint Louverture.]

[En marge: Penchant de Toussaint Louverture à imiter le Premier Consul.]

[En marge: Constitution de Saint-Domingue préparée par Toussaint, et

dans laquelle il est nommé gouverneur à vie, avec faculté de désigner

son successeur.]

Sa politique au dedans n'est pas moins digne d'attention que sa

politique au dehors. Sa manière d'être envers toutes les classes

d'habitants, noirs, blancs ou mulâtres, répondait à ce que nous venons

de dire de lui. Il détestait les mulâtres comme plus voisins de sa race,

et caressait au contraire les blancs avec un soin extrême, moyennant

qu'il en obtînt quelques témoignages d'estime, qui lui prouvassent que

son génie faisait oublier sa couleur. Il montrait à cet égard une vanité

de noir parvenu, dont toute la vanité des blancs parvenus dans l'ancien

monde, ne saurait donner une idée. Quant aux noirs, il les traitait avec

une incroyable sévérité, mais pourtant avec justice; il se servait

auprès d'eux de la religion, qu'il professait avec emphase, et surtout

de la liberté, qu'il promettait de défendre jusqu'à la mort, et dont il

était pour les hommes de sa couleur le glorieux emblème, car on voyait

en lui ce que, par elle, un nègre pouvait devenir. Son éloquence sauvage

les charmait. Du haut de la chaire, où il montait souvent, il leur

parlait de Dieu, de l'égalité des races humaines, et leur en parlait

avec les plus étranges et les plus heureuses paraboles. Un jour, par

exemple, voulant leur donner confiance en eux-mêmes, il remplissait un

verre avec des grains de maïs noir, y mêlait quelques grains de maïs

blanc, puis, agitant ce verre, et leur faisant remarquer combien les

grains blancs disparaissaient promptement dans les noirs, il disait:

Voilà ce que sont les blancs au milieu de vous. Travaillez, assurez

votre bien-être par votre travail; et si les blancs de la métropole

veulent nous ravir notre liberté, nous reprendrions nos fusils, et nous

les vaincrions encore.--Adoré par ces motifs, il était redouté en même

temps pour sa rare vigilance. Doué d'une activité surprenante à son âge,

il avait placé dans l'intérieur de l'île des relais de chevaux d'une

extrême vitesse, et se transportait, suivi de quelques gardes, avec une

rapidité prodigieuse, d'un point de l'île à l'autre, faisant quelquefois

quarante lieues à cheval dans le même jour, et venant punir comme la

foudre le délit dont il avait eu connaissance. Prévoyant et avare, il

faisait des amas d'argent et d'armes dans les montagnes de l'intérieur,

et les enterrait, dit-on, dans un lieu appelé les Mornes du Chaos, près

d'une habitation qui était devenue son séjour ordinaire. C'étaient des

ressources pour un avenir de combats, qu'il ne cessait de regarder comme

probable et prochain. S'attachant sans cesse à imiter le Premier Consul,

il s'était donné une garde, un entourage, une sorte de demeure

princière. Il recevait dans cette demeure les propriétaires de toutes

couleurs, surtout les blancs, et rudoyait les noirs, qui n'avaient pas

un assez bon maintien. Affreux à voir, même sous son habit de

lieutenant-général, il avait des flatteurs, des complaisants; et chose

triste à dire, il obtint plus d'une fois que des blanches, appartenant

à d'anciennes et riches familles de l'île, se prostituassent à lui, pour

obtenir sa protection. Ses courtisans lui persuadèrent qu'il était en

Amérique l'égal du général Bonaparte en Europe, et qu'il devait s'y

donner la même situation. Lors donc qu'il apprit la signature de la

paix, et qu'il put prévoir le rétablissement de l'autorité de la

métropole, il se hâta de convoquer le conseil de la colonie pour rédiger

une constitution. Ce conseil s'assembla, et rédigea en effet une

constitution assez ridicule. D'après les dispositions de cette oeuvre

informe, le conseil de la colonie décrétait les lois, le gouverneur

général les sanctionnait, et exerçait le pouvoir exécutif dans toute sa

plénitude. Toussaint naturellement fut nommé gouverneur, et de plus

gouverneur à vie, avec faculté de désigner son successeur. L'imitation

de ce qui se faisait en France ne pouvait être plus complète et plus

puérile. Quant à l'autorité de la métropole, il n'en fut pas même

question. Seulement la constitution devait lui être soumise, pour être

approuvée; mais cette approbation une fois accordée, la métropole

n'avait plus aucun pouvoir sur sa colonie, car le conseil faisait les

lois, Toussaint gouvernait, et pouvait, s'il le voulait, priver le

commerce français de tous ses avantages; ce qui existait dans le moment,

ce que la guerre avait rendu excusable, mais ce qui ne devait pas être

toléré plus long-temps. Quand on demandait à Toussaint quelles seraient

les relations de Saint-Domingue avec la France, il répondait: Le

Premier Consul m'enverra des commissaires _pour parler avec

moi_.--Quelques-uns de ses amis qui étaient plus sages, notamment le

colonel français Vincent, chargé de la direction des fortifications,

l'avertirent du danger de cette conduite, lui dirent qu'il devait se

défendre de ses flatteurs de toutes couleurs, qu'il provoquerait une

expédition française, et qu'il y périrait. L'amour-propre de cet esclave

devenu dictateur, l'emporta. Il voulut, comme il le disait, que le

premier des noirs fût de fait et de droit à Saint-Domingue, ce que le

premier des blancs était en France, c'est-à-dire chef à vie, avec

faculté de désigner son successeur. Il dépêcha en Europe le colonel

Vincent, avec mission d'expliquer et de faire agréer au Premier Consul

son nouvel établissement constitutionnel. Il demandait en outre la

confirmation de tous les grades militaires conférés aux officiers noirs.

[En marge: Accueil fait par le Premier Consul aux propositions de

Toussaint Louverture.]

[En marge: Il confirme tous les grades militaires pris par les noirs.]

[En marge: Il veut que Toussaint soit placé sous les ordres de la France

et, pour l'y contraindre, ordonne une grande expédition.]

[En marge: Instruction données au général Leclerc.]

Cette imitation de sa grandeur, cette prétention de s'assimiler à lui,

fit sourire le Premier Consul, et ne fut, bien entendu, d'aucun effet

sur ses résolutions. Il était prêt à se laisser appeler le premier des

blancs, par celui qui s'intitulait le premier des noirs, à condition que

le lien de la colonie avec la métropole serait celui de l'obéissance, et

que la propriété de cette terre, française depuis des siècles, serait

réelle, et non point nominale. Confirmer les grades militaires que ces

noirs s'étaient attribués, n'était pas à ses yeux une difficulté. Il les

confirma tous, et fit de Toussaint un lieutenant-général commandant à

Saint-Domingue pour la France. Mais il y voulut un capitaine général

français, dont Toussaint serait le premier lieutenant. Sans cette

condition Saint-Domingue n'était plus à la France. Il résolut donc d'y

envoyer un général et une armée. La colonie avait refleuri; elle valait

tout ce qu'elle avait valu autrefois; les colons restés à Paris

réclamaient leurs biens à grands cris; on jouissait de la paix,

peut-être pour peu de temps; on avait des troupes oisives, des officiers

pleins d'ardeur, demandant une occasion de servir, n'importe dans quelle

partie de la terre: on ne pouvait donc pas se résigner à voir une telle

possession échapper à la France, sans employer à la retenir les forces

dont on disposait. Tels furent les motifs de l'expédition dont nous

avons déjà raconté le départ. Le général Leclerc, beau-frère du Premier

Consul, avait pour instructions de ménager Toussaint, de lui offrir le

rôle de lieutenant de la France, la confirmation des grades et des biens

acquis par ses officiers, la garantie de la liberté des noirs, mais avec

l'autorité positive de la métropole, représentée par le capitaine

général. Afin de prouver à Toussaint la bienveillance du gouvernement,

on lui renvoyait ses deux fils élevés en France, et accompagnés de leur

précepteur, M. Coisnon. À cela le Premier Consul ajoutait une lettre

noble et flatteuse, dans laquelle, traitant Toussaint comme le premier

homme de sa race, il semblait se prêter gracieusement à une sorte de

comparaison entre le pacificateur de la France et le pacificateur de

Saint-Domingue.

[En marge: Marche générale des escadres parties de Brest, Rochefort,

Cadix et Toulon.]

[En marge: Plan d'un débarquement simultané à Santo-Domingo, au

Port-au-Prince, et au Cap.]

Mais il avait prévu aussi la résistance, et toutes les mesures étaient

prises pour la vaincre de vive force. Si on avait été moins impatient de

profiter de la signature des préliminaires de paix, pour traverser la

mer devenue libre, on aurait obligé les escadres à s'attendre les unes

les autres dans un lieu convenu, afin de les faire arriver toutes

ensemble à Saint-Domingue, et de surprendre Toussaint, avant qu'il fût

en mesure de se défendre. Malheureusement, dans l'incertitude où l'on

était au moment de l'expédition, sur la signature de la paix définitive,

il fallut les faire partir des ports de Brest, Rochefort, Cadix et

Toulon, sans obligation de s'attendre, et avec ordre d'arriver le plus

tôt possible à leur destination. L'amiral Villaret-Joyeuse, appareillant

de Brest et de Lorient avec seize vaisseaux, et une force d'environ sept

à huit mille hommes, avait ordre de croiser quelque temps dans le golfe

de Gascogne, pour essayer d'y rencontrer l'amiral Latouche-Tréville, qui

devait sortir de Rochefort avec six vaisseaux, six frégates et trois ou

quatre mille hommes. L'amiral Villaret, s'il n'avait pu rallier l'amiral

Latouche, devait passer aux Canaries, pour voir s'il n'y trouverait pas

la division Linois venant de Cadix, la division Ganteaume venant de

Toulon, l'une et l'autre avec un convoi de troupes. Il devait enfin se

rendre dans la baie de Samana, la première qui se présente à une escadre

arrivant d'Europe. Se conformant aux ordres qu'elles avaient reçus, ces

diverses escadres se cherchant, sans perdre de temps à se réunir,

parvinrent à des époques différentes au rendez-vous commun de Samana.

(Voir la carte nº 22.) L'amiral Villaret y parut le 29 janvier 1802 (9

pluviôse an X). L'amiral Latouche le suivit de près. Les divisions de

Cadix et de Toulon ne touchèrent à Saint-Domingue que beaucoup plus

tard. Mais l'amiral Villaret, avec l'escadre de Brest et de Lorient,

l'amiral Latouche-Tréville avec l'escadre de Rochefort, ne portaient pas

moins de 11 à 12 mille hommes. Après en avoir conféré avec les chefs de

la flotte, le capitaine général Leclerc pensa qu'il importait de ne pas

perdre de temps, et qu'il fallait se présenter devant tous les ports à

la fois, pour se saisir de la colonie, avant d'avoir donné à Toussaint

le loisir de se reconnaître. D'ailleurs beaucoup d'avis, venus des

Antilles, faisaient craindre un accueil peu amical. En conséquence, le

général Kerversau, avec deux mille hommes embarqués sur des frégates,

devait se rendre à Santo-Domingo, capitale de la partie espagnole;

l'amiral Latouche-Tréville, avec son escadre portant la division Boudet,

devait aborder au Port-au-Prince; enfin, le capitaine général lui-même,

avec l'escadre de l'amiral Villaret, avait le projet de faire voile vers

le Cap, et de s'en emparer. La partie française, comprenant avec une

notable portion de l'île les deux promontoires qui s'avancent à l'ouest,

se divisait en départements du nord, de l'ouest et du sud. Dans le

département du nord, c'était le Cap qui était le port principal, et le

chef-lieu; dans le département de l'ouest, c'était le Port-au-Prince.

Les Cayes, Jacmel, rivalisaient de richesse et d'influence dans le sud.

En occupant Santo-Domingo pour la partie espagnole, le Cap et le

Port-au-Prince pour la partie française, on tenait l'île presque

entière, moins, il est vrai, les montagnes de l'intérieur, conquête que

le temps seul pouvait permettre d'achever.

[En marge: Résolutions de Toussaint en voyant arriver l'expédition

française.]

Ces divisions navales quittèrent la baie où elles étaient mouillées pour

se rendre à leurs destinations respectives, dans les premiers jours de

février. Toussaint, averti de la présence d'un grand nombre de voiles à

Samana, y était accouru de sa personne, pour juger de ses propres yeux

du danger dont il était menacé. Ne doutant plus, à la vue de l'escadre

française, du sort qui l'attendait, il prit le parti de recourir aux

dernières extrémités, plutôt que de subir l'autorité de la métropole. Il

n'était pas bien certain qu'on voulût remettre les nègres en esclavage;

il ne pouvait même pas le croire; mais il pensa qu'on voulait le ranger

sous l'obéissance de la France, et cela lui suffisait pour le décider à

la résistance. Il résolut de persuader aux noirs que leur liberté était

en péril, de les ramener ainsi de la culture à la guerre, de ravager les

villes maritimes, de brûler les habitations, de massacrer les blancs, de

se retirer ensuite dans les mornes (c'est de ce nom qu'on appelle les

montagnes de forme particulière, dont la partie française est partout

hérissée), et d'attendre dans ces retraites, que, le climat dévorant les

blancs, on pût se jeter sur eux pour achever leur extermination.

Toutefois, espérant arrêter l'armée française par de simples menaces,

peut-être aussi craignant, s'il ordonnait trop tôt des actes atroces, de

n'être pas ponctuellement obéi par les chefs noirs, qui, à son exemple,

avaient pris le goût des relations avec les blancs, il prescrivit à ses

officiers de répondre aux premières sommations de l'escadre qu'ils

n'avaient pas ordre de la recevoir; puis si elle insistait, de la

menacer en cas de débarquement d'une destruction totale des villes, et

enfin, si le débarquement s'exécutait, de tout détruire et tout

massacrer, en se retirant dans l'intérieur de l'île. Tels furent les

ordres donnés à Christophe, qui gouvernait le nord, au féroce

Dessalines, chef de l'ouest, à Laplume, noir plus humain, commandant

dans le sud.

[En marge: Réponse ordonnée par Toussaint aux sommations de l'escadre.]

[En marge: Plan du général Leclerc pour débarquer au Cap.]

L'escadre de Villaret, s'étant portée jusqu'à Monte-Christ, demanda des

pilotes pour la diriger dans les rades du Fort-Dauphin et du Cap, eut

beaucoup de peine à s'en procurer, détacha en passant la division Magon

sur le Fort-Dauphin, et arriva le 3 février (14 pluviôse) devant le Cap.

Toutes les balises étaient enlevées, les forts armés, et la disposition

à la résistance évidente. Une frégate, envoyée pour communiquer avec la

terre, reçut la réponse dictée par Toussaint. On n'avait pas

d'instructions, disait Christophe; il fallait attendre une réponse du

commandant en chef, absent dans le moment; on résisterait par l'incendie

et le massacre à toute tentative de débarquement exécutée de vive

force. La municipalité du Cap, composée de notables, blancs et gens de

couleur, vint exprimer ses angoisses au capitaine général Leclerc. Elle

était à la fois joyeuse de voir arriver les soldats de la mère-patrie,

et remplie d'épouvante en songeant aux menaces affreuses de Christophe.

Ses agitations passèrent bientôt dans l'âme du capitaine général, qui se

trouvait placé entre l'obligation de remplir sa mission, et la crainte

d'exposer aux fureurs des noirs une population blanche et française. Il

fallait cependant qu'il descendît à terre. Il promit donc aux habitants

du Cap d'agir avec promptitude et vigueur, de manière à surprendre

Christophe, et à ne pas lui laisser le temps d'accomplir ses horribles

instructions. Il les exhorta vivement à s'armer pour défendre leurs

personnes et leurs biens, et leur remit une proclamation du Premier

Consul, destinée à rassurer les noirs sur le but de l'expédition. Il

fallut ensuite regagner le large pour obéir à une condition des vents,

régulière dans ces parages. Le capitaine général, une fois en pleine

mer, arrêta, de concert avec l'amiral Villaret-Joyeuse, un plan de

débarquement. Ce plan consistait à placer les troupes sur les frégates,

à les débarquer dans les environs du Cap, au delà des hauteurs qui

dominent la ville, près d'un lieu qu'on appelle l'embarcadère du Limbé;

puis, tandis qu'elles essayeraient de tourner le Cap, à pénétrer avec

l'escadre dans les passes, et à faire ainsi une double attaque par terre

et par mer. On espérait, en agissant avec une grande célérité, enlever

la ville avant que Christophe eût le temps de réaliser ses sinistres

menaces. Le capitaine Magon et le général Rochambeau, s'ils avaient

réussi au Fort-Dauphin qu'ils étaient chargés d'occuper, devaient

seconder le mouvement du capitaine général.

[En marge: Incendie du Cap.]

Le lendemain on transféra les troupes sur des frégates et des bâtiments

légers, puis on les mit à terre près de l'embarcadère du Limbé. Cette

opération prit toute une journée. Le jour suivant, les troupes se mirent

en marche pour tourner la ville, et l'escadre s'engagea dans les passes.

Deux vaisseaux, le _Patriote_ et le _Scipion_, s'embossèrent devant le

fort Picolet, qui tirait à boulet rouge, et l'eurent bientôt réduit au

silence. La journée était avancée; la brise de terre, qui le soir

succède à la brise du large, obligeait de nouveau l'escadre à

s'éloigner, pour n'aborder que le lendemain. Tandis qu'on gagnait la

pleine mer, on eut la douleur de voir une lueur rougeâtre s'élever sur

les flots, et bientôt les flammes dévorer la ville du Cap. Christophe,

quoique moins féroce que son chef, avait cependant obéi à ses ordres; il

avait mis le feu aux principaux quartiers, et, se bornant au meurtre de

quelques blancs, avait obligé les autres à le suivre dans les mornes.

Pendant qu'une partie de ces malheureux blancs expirait sous le fer des

nègres, ou était emmenée par eux, le reste, suivant en troupe la

municipalité, avait échappé à Christophe, et cherchait à se sauver en

venant se jeter dans les bras de l'armée française. L'anxiété fut

grande pendant cette horrible nuit, et parmi ces infortunés exposés à

tant de dangers, et parmi nos troupes de terre et de mer, qui voyaient

l'incendie de la ville et l'affreuse situation de leurs compatriotes,

sans pouvoir leur porter secours.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 04 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 12 / 42 段