Efforts du Premier Consul pour rétablir la grandeur coloniale de

la France. -- Esprit de l'ancien commerce. -- Ambition de toutes

les puissances de posséder des colonies. -- L'Amérique, les

Antilles et les Indes orientales. -- Mission du général Decaen

dans l'Inde. -- Efforts pour recouvrer Saint-Domingue. --

Description de cette île. -- Révolution des noirs. -- Caractère,

puissance, politique de Toussaint Louverture. -- Il aspire à se

rendre indépendant. -- Le Premier Consul fait partir une

expédition pour assurer l'autorité de la métropole. --

Débarquement des troupes françaises à Santo-Domingo, au Cap et au

Port-au-Prince. -- Incendie du Cap. -- Soumission des noirs. --

Prospérité momentanée de la colonie. -- Application du Premier

Consul à restaurer la marine. -- Mission du colonel Sébastiani en

Orient. -- Soins donnés à la prospérité intérieure. -- Le

Simplon, le mont Genèvre, la place d'Alexandrie. -- Camp de

vétérans dans les provinces conquises. -- Villes nouvelles

fondées en Vendée. -- La Rochelle et Cherbourg. -- Le Code civil,

l'Institut, l'administration du clergé. -- Voyage en Normandie.

-- La jalousie de l'Angleterre excitée par la grandeur de la

France. -- Le haut commerce anglais plus hostile à la France que

l'aristocratie anglaise. -- Déchaînement des gazettes écrites par

les émigrés. -- Pensions accordées à Georges et aux chouans. --

Réclamations du Premier Consul. -- Faux-fuyants du cabinet

britannique. -- Articles de représailles insérés au _Moniteur_.

-- Continuation de l'affaire suisse. -- Les petits cantons

s'insurgent sous la conduite du landamman Reding, et marchent sur

Berne. -- Le gouvernement des modérés obligé de fuir à Lausanne.

-- Demande d'intervention refusée d'abord, puis accordée par le

Premier Consul. -- Il fait marcher le général Ney avec trente

mille hommes, et appelle à Paris des députés choisis dans tous

les partis, pour donner une constitution à la Suisse. --

Agitation en Angleterre; cris du parti de la guerre contre

l'intervention française. -- Le cabinet anglais, effrayé par ces

cris, commet la faute de contremander l'évacuation de Malte, et

d'envoyer un agent en Suisse pour soudoyer l'insurrection. --

Promptitude de l'intervention française. -- Le général Ney soumet

l'Helvétie en quelques jours. -- Les députés suisses réunis à

Paris sont présentés au Premier Consul. -- Discours qu'il leur

adresse. -- Acte de médiation. -- Admiration de l'Europe pour la

sagesse de cet acte. -- Le cabinet anglais est embarrassé de la

promptitude et de l'excellence du résultat. -- Vive discussion

dans le Parlement britannique. -- Violences du parti Grenville,

Windham, etc. -- Nobles paroles de M. Fox en faveur de la paix.

-- L'opinion publique un moment calmée. -- Arrivée de lord

Withworth à Paris, du général Andréossy à Londres. -- Bon accueil

fait de part et d'autre aux deux ambassadeurs. -- Le cabinet

britannique, regrettant d'avoir retenu Malte, voudrait l'évacuer,

mais ne l'ose pas. -- Publication intempestive du rapport du

colonel Sébastiani sur l'état de l'Orient. -- Fâcheux effet de ce

rapport en Angleterre. -- Le Premier Consul veut avoir une

explication personnelle avec lord Withworth. -- Long et mémorable

entretien. -- La franchise du Premier Consul mal comprise et mal

interprétée. -- Exposé de l'état de la République, contenant une

phrase blessante pour l'orgueil britannique. -- Message royal en

réponse. -- Les deux nations s'adressent une sorte de défi. --

Irritation du Premier Consul, et scène publique faite à lord

Withworth, en présence du corps diplomatique. -- Le Premier

Consul passe subitement des idées de paix aux idées de guerre. --

Ses premiers préparatifs. -- Cession de la Louisiane aux

États-Unis, moyennant quatre-vingts millions. -- M. de Talleyrand

s'efforce de calmer le Premier Consul, et oppose une inertie

calculée à l'irritation croissante des deux gouvernements. --

Lord Withworth le seconde. -- Prolongation de cette situation. --

Nécessité d'en sortir. -- Le cabinet britannique finit par avouer

qu'il veut garder Malte. -- Le Premier Consul répond par la

sommation d'exécuter les traités. -- Le ministère Addington, de

peur de succomber dans le Parlement, persiste à demander Malte.

-- On imagine plusieurs termes moyens qui n'ont aucun succès. --

Offre de la France de mettre Malte en dépôt dans les mains de

l'empereur Alexandre. -- Refus de cette offre. -- Départ des deux

ambassadeurs. -- Rupture de la paix d'Amiens. -- Anxiété publique

tant à Londres qu'à Paris. -- Causes de la brièveté de cette

paix. -- À qui appartiennent les torts de la rupture? --

[En marge: Fév. 1802.]

[En marge: Efforts du Premier Consul pour rétablir l'ancien commerce de

la France.]

Tandis que le Premier Consul réglait en arbitre suprême les affaires du

continent européen, son ardente activité, embrassant les deux mondes,

s'étendait jusque dans l'Amérique et les Indes, pour y rétablir

l'ancienne grandeur coloniale de la France.

[En marge: Quel était autrefois l'esprit des puissances commerçantes.]

Aujourd'hui que les nations européennes sont devenues manufacturières

bien plus que commerçantes; aujourd'hui qu'elles sont parvenues à

imiter, à surpasser ce qu'elles allaient chercher au delà des mers;

aujourd'hui enfin que les grandes colonies, affranchies de leurs

métropoles, sont montées au rang d'États indépendants, le tableau du

monde est changé au point de ne pas le reconnaître. De nouvelles

ambitions ont succédé à celles qui le divisaient alors, et on a peine à

comprendre les motifs pour lesquels coulait il y a un siècle le sang des

hommes. L'Angleterre possédait, à titre de colonie, l'Amérique du nord;

l'Espagne, au même titre, possédait l'Amérique du sud; la France

possédait les principales Antilles, et la plus belle de toutes,

Saint-Domingue. L'Angleterre et la France se disputaient l'Inde. Chacune

de ces puissances imposait à ses colonies l'obligation de ne donner qu'à

elle-même les denrées tropicales, de ne recevoir que d'elle seule les

produits d'Europe, de n'admettre que ses vaisseaux, de n'élever de

matelots que pour sa marine. Chaque colonie était ainsi une plantation,

un marché et un port fermés. L'Angleterre voulait tirer exclusivement de

ses provinces d'Amérique les sucres, les bois de construction, les

cotons bruts; l'Espagne voulait être la seule à extraire du Mexique et

du Pérou les métaux si enviés de toutes les nations; l'Angleterre et la

France voulaient dominer l'Inde, pour en exporter les fils de coton, les

_mousselines_, les _indiennes_, objets d'une convoitise universelle;

elles voulaient fournir leurs produits en échange, et ne faire tout ce

trafic que sous leur pavillon. Aujourd'hui ces ardents désirs des

nations ont fait place à d'autres. Le sucre, qu'il fallait extraire

d'une plante née et cultivée sous le soleil le plus chaud, se tire d'une

plante cultivée sur l'Elbe et sur l'Escaut. Les cotons, filés avec tant

de finesse et de patience par des mains indiennes, sont filés en Europe

par des machines, que met en mouvement la combustion du charbon fossile.

La mousseline est tissée dans les montagnes de la Suisse et du Forez.

Les _indiennes_, tissues en Écosse, en Irlande, en Normandie, en

Flandre, peintes en Alsace, remplissent l'Amérique, et se répandent

jusque dans les Indes. Excepté le café, le thé, produits que l'art ne

saurait imiter, on a tout égalé, ou surpassé. La chimie européenne a

déjà remplacé la plupart des matières colorantes qu'on allait chercher

entre les tropiques. Les métaux sortent des flancs des montagnes

européennes. On retire l'or de l'Oural; l'Espagne commence à trouver

l'argent dans son propre sein. Une grande révolution politique s'est

jointe à ces révolutions industrielles. La France a favorisé

l'insurrection des colonies anglaises de l'Amérique du nord;

l'Angleterre a contribué, en revanche, à l'insurrection des colonies de

l'Amérique du sud. Les unes et les autres sont aujourd'hui des nations,

ou déjà grandes, ou destinées à le devenir. Sous l'influence des mêmes

causes, une société africaine, dont l'avenir est inconnu, s'est

développée à Saint-Domingue. L'Inde enfin, sous le sceptre de

l'Angleterre, n'est plus qu'une conquête, ruinée par les progrès de

l'industrie européenne, et employée à nourrir quelques officiers,

quelques commis, quelques magistrats de la métropole. De nos jours, les

nations veulent tout produire elles-mêmes, faire accepter à leurs

voisins moins habiles l'excédant de leurs produits, et ne consentent à

s'emprunter que les matières premières, cherchent même à faire naître

ces matières le plus près possible de leur sol: témoin les essais

réitérés pour naturaliser le coton en Égypte et en Algérie. Au grand

spectacle de l'ambition coloniale a succédé de la sorte le spectacle de

l'ambition manufacturière. Ainsi le monde change sans cesse, et chaque

siècle a besoin de quelques efforts de mémoire et d'intelligence pour

comprendre le siècle précédent.

[En marge: Ancien commerce de la France avec ses colonies.]

Cette immense révolution industrielle et commerciale, commencée sous

Louis XVI avec la guerre d'Amérique, s'est achevée sous Napoléon avec le

blocus continental. La longue lutte de l'Angleterre et de la France en a

été la principale cause; car, tandis que la première voulait s'attribuer

le monopole des produits exotiques, la seconde se vengeait en les

imitant. L'inspirateur de cette imitation, c'est Napoléon, dont la

destinée était ainsi de renouveler, sous tous les rapports, la face du

monde. Mais, avant de jeter la France dans le système continental et

manufacturier, comme il le fit plus tard, Napoléon consul, tout plein

des idées du siècle qui venait de finir, plus confiant dans la marine

française qu'il ne le fut depuis, tenta de vastes entreprises pour

restaurer notre prospérité coloniale.

Cette prospérité avait été assez grande autrefois pour justifier les

regrets et les tentatives dont elle était alors l'objet. En 1789, la

France tirait de ses colonies une valeur de 250 millions par an, en

sucre, café, coton, indigo, etc.; elle en consommait de 80 à 100

millions, et en réexportait 150, qu'elle versait dans toute l'Europe,

principalement sous forme de sucre raffiné. Il faudrait doubler au moins

ces valeurs pour trouver celles qui leur correspondent aujourd'hui; et

assurément nous estimerions fort, nous placerions au rang de nos

premiers intérêts, des colonies qui nous fourniraient la matière d'un

commerce de 500 millions. La France trouvait dans ce commerce un moyen

d'attirer chez elle une partie du numéraire de l'Espagne, qui nous

donnait ses piastres pour nos produits coloniaux et manufacturés. À

l'époque dont nous parlons, c'est-à-dire en 1802, la France, privée de

denrées coloniales, principalement de sucre et de café, n'en ayant pas

même pour son usage, les demandait aux Américains, aux villes

hanséatiques, à la Hollande, à Gênes, et, depuis la paix, aux Anglais.

Elle les payait en métaux, n'ayant pas encore, dans son industrie à

peine renaissante, les moyens de les payer en produits de ses

manufactures. Le numéraire n'ayant jamais, depuis les assignats, reparu

avec son ancienne abondance, elle en manquait souvent; ce qui se

révélait par les efforts continuels de la nouvelle banque pour acquérir

des piastres, sorties d'Espagne par la contrebande. Aussi n'y avait-il

rien de plus ordinaire dans la classe commerçante que d'entendre des

plaintes sur la rareté du numéraire, sur l'inconvénient d'être obligé

d'acheter à prix d'argent, le sucre et le café que nous tirions

autrefois des possessions françaises. Il faut sans doute attribuer ce

langage à quelques idées fausses sur la manière dont s'établit la

balance du commerce; mais il faut l'attribuer aussi à un fait vrai, la

difficulté de se procurer des denrées coloniales, et la difficulté plus

grande encore de les payer, ou en argent resté rare depuis les

assignats, ou en produits encore peu abondants de notre industrie.

[En marge: Motifs qui portaient le Premier Consul aux grandes

entreprises coloniales.]

[En marge: Expédition pour occuper la Louisiane.]

[En marge: Négociation pour obtenir les Florides.]

[En marge: Mission du général Decaen aux Indes.]

Si l'on ajoute que de nombreux colons, autrefois riches, maintenant

ruinés, encombraient Paris, et joignaient leurs plaintes à celles des

émigrés, on se fera une idée complète des motifs qui agissaient sur

l'esprit du Premier Consul, et le portaient vers les grandes entreprises

coloniales. C'est sous ces influences puissantes, qu'il avait donné à

Charles IV l'Étrurie pour avoir la Louisiane. Les conditions du contrat

étant accomplies de son côté, puisque les infants étaient placés sur le

trône d'Étrurie, et reconnus de toutes les puissances continentales, il

voulait que ces conditions fussent accomplies du côté de Charles IV, et

il venait d'exiger que la Louisiane nous fût immédiatement livrée. Une

expédition de deux vaisseaux et de quelques frégates était réunie dans

les eaux de la Hollande, à Helvoetsluis, pour porter des troupes à

l'embouchure du Mississipi, et faire passer cette belle contrée sous la

domination française. Le Premier Consul, ayant à disposer du duché de

Parme, était prêt à le céder à l'Espagne, moyennant les Florides et

l'abandon d'une petite partie de la Toscane, le Siennois, dont il

voulait faire l'indemnité du roi de Piémont. L'indiscrétion du

gouvernement espagnol ayant laissé connaître les détails de cette

négociation à l'ambassadeur d'Angleterre, la jalousie anglaise suscitait

mille obstacles à la conclusion de ce nouveau contrat. Le Premier Consul

s'occupait en même temps des Indes, et avait confié le gouvernement de

nos comptoirs de Pondichéri et de Chandernagor à l'un des plus vaillants

officiers de l'armée du Rhin, au général Decaen. Cet officier, chez

lequel l'intelligence égalait le courage, et qui était propre aux plus

grandes entreprises, avait été choisi et envoyé aux Indes, dans des vues

éloignées mais profondes. Les Anglais, avait dit le Premier Consul au

général Decaen, en lui adressant des instructions admirables, les

Anglais sont les maîtres du continent de l'Inde; ils y sont inquiets,

jaloux; il faut ne leur donner aucun ombrage, se conduire avec douceur

et simplicité, supporter dans ces régions tout ce que l'honneur

permettra de supporter, n'avoir avec les princes voisins que les

relations indispensables à l'entretien des troupes françaises et des

comptoirs. Mais, ajoutait le Premier Consul, il faut observer ces

princes et ces peuples, qui se résignent avec douleur au joug

britannique; étudier leurs moeurs, leurs ressources, les moyens de

communiquer avec eux, en cas de guerre; rechercher quelle armée

européenne serait nécessaire pour les aider à secouer la domination

anglaise, de quel matériel cette armée devrait être pourvue, quels

seraient surtout les moyens de la nourrir; découvrir un port qui pût

servir de point de débarquement à une flotte chargée de troupes;

calculer le temps et les moyens nécessaires pour enlever ce port d'un

coup de main; rédiger, après six mois de séjour, un premier mémoire sur

ces diverses questions; l'envoyer par un officier intelligent et sûr,

ayant tout vu, capable d'ajouter des explications verbales aux

explications écrites dont il serait porteur; six mois après, traiter

encore ces mêmes questions, d'après les connaissances nouvellement

acquises, et envoyer cet autre mémoire par un second officier, également

sûr et intelligent; recommencer le même travail et le même envoi tous

les six mois; bien peser, dans la rédaction de ces mémoires, la valeur

de chaque expression, car un mot pourrait influer sur les plus graves

résolutions; enfin, en cas de guerre, se conduire suivant les

circonstances, ou rester dans l'Indostan, ou se retirer à l'île de

France, en envoyant beaucoup de bâtiments légers à la métropole, pour

l'instruire des déterminations prises par le capitaine général.--Telles

étaient les instructions données au général Decaen, dans la vue, non de

rallumer la guerre, mais d'en profiter habilement si elle venait à

éclater de nouveau.

[En marge: Expédition de Saint-Domingue.]

Les plus grands efforts du Premier Consul étaient dirigés vers les

Antilles, siége principal de la puissance coloniale de la France. C'est

avec la Martinique, la Guadeloupe, Saint-Domingue, que le commerce

français entretenait jadis ses plus avantageuses relations.

Saint-Domingue surtout figurait pour les trois cinquièmes au moins, dans

les 250 millions de denrées que la France retirait autrefois de ses

colonies. Saint-Domingue était alors la plus belle, la plus enviée des

possessions d'outre-mer. La Martinique avait été assez heureuse pour

échapper aux conséquences de la révolte des noirs; mais la Guadeloupe et

Saint-Domingue avaient été bouleversées de fond en comble, et il ne

fallait pas moins qu'une armée entière pour y rétablir, non pas

l'esclavage, qui était devenu impossible, du moins à Saint-Domingue,

mais la légitime domination de la métropole.

[En marge: Description de Saint-Domingue.]

[En marge: Toussaint Louverture; son origine, son caractère et son

génie.]

Sur cette île longue de cent lieues, large de trente, heureusement

située à l'entrée du golfe du Mexique, resplendissante de fertilité,

propre à la culture du sucre, du café, de l'indigo; sur cette île

magnifique, vingt et quelques mille blancs propriétaires, vingt et

quelques mille affranchis de différentes couleurs, quatre cent mille

esclaves noirs, cultivaient la terre, et en tiraient une immense

abondance de denrées coloniales, valant environ 150 millions de francs,

que trente mille matelots français étaient employés à transporter en

Europe, pour les échanger contre une égale valeur de produits nationaux.

Que penserions nous aujourd'hui d'une colonie qui nous donnerait 300

millions de produits, et nous procurerait pour 300 millions de

débouchés, car 150 millions en 1789, répondent au moins à 300 millions

en 1845? Malheureusement chez ces hommes blancs, mulâtres, noirs,

fermentaient des passions violentes, dues au climat, et à un état de

société dans lequel se trouvaient les deux extrêmes sociaux: la richesse

orgueilleuse et l'esclavage frémissant. On ne voyait dans aucune colonie

des blancs aussi opulents et aussi entêtés, des mulâtres aussi jaloux de

la supériorité de la race blanche, des noirs aussi enclins à secouer le

joug des uns et des autres. Les opinions professées à Paris dans

l'Assemblée Constituante, venant retentir au milieu des passions

naturelles à un tel pays, devaient y provoquer une affreuse tempête,

comme les ouragans que produit dans ces mers la rencontre subite de deux

vents contraires. Les blancs et les mulâtres, à peine suffisants pour se

défendre s'ils avaient été unis, s'étaient divisés, et après avoir

communiqué aux noirs la contagion de leurs passions, les avaient amenés

à se soulever contre eux. Ils avaient subi leur cruauté d'abord, puis

leur triomphe et leur domination. Il était arrivé là ce qui arrive dans

toute société, où éclate la guerre des classes: la première avait été

vaincue par la seconde, la première et la seconde par la troisième. Mais

à la différence de ce qui se voit ailleurs, elles portaient sur leur

visage les marques de leurs diverses origines; leur haine tenait de la

violence des instincts physiques, et leur rage était brutale comme celle

des animaux sauvages. Aussi les horreurs de cette révolution

avaient-elles dépassé tout ce qu'on avait vu en France en

quatre-vingt-treize, et malgré l'éloignement qui atténue toujours les

sensations, l'Europe, déjà si touchée des spectacles du continent, avait

été profondément émue des atrocités inouïes, auxquelles des maîtres

imprudents, quelquefois cruels, avaient poussé des esclaves féroces. Les

lois de la société humaine, partout semblables, avaient fait naître là

comme ailleurs, après de longs orages, la fatigue qui sollicite un

maître, et un être supérieur, propre à le devenir. Ce maître était de la

couleur de la race triomphante, c'est-à-dire, noir. Il s'appelait

Toussaint Louverture. C'était un vieil esclave, n'ayant pas l'audace

généreuse de Spartacus, mais une dissimulation profonde, et un génie de

gouvernement tout à fait extraordinaire. Militaire médiocre, connaissant

tout au plus l'art des embuscades dans un pays d'un accès difficile,

inférieur même sous ce rapport à quelques-uns de ses lieutenants, il

avait, par son intelligence à diriger l'ensemble des choses, acquis un

ascendant prodigieux. Cette race barbare, qui en voulait aux Européens

de la mépriser, était fière d'avoir dans ses rangs un être, dont les

blancs eux-mêmes reconnaissaient les hautes facultés. Elle voyait en lui

un titre vivant à la liberté, à la considération des autres hommes.

Aussi avait-elle accepté son joug de fer, cent fois plus pesant que

celui des anciens colons, et subi la dure obligation du travail,

obligation qui était, dans l'esclavage, ce qu'elle détestait le plus.

Cet esclave noir, devenu dictateur, avait rétabli à Saint-Domingue un

état de société tolérable, et accompli des choses qu'on oserait presque

appeler grandes, si le théâtre avait été différent, et si elles avaient

été moins éphémères.

[En marge: Gouvernement de Toussaint Louverture.]

Sur cette terre de Saint-Domingue, comme dans tout pays en proie à une

longue guerre civile, il s'était fait un partage entre la race

guerrière, propre aux armes, en ayant le goût, et la race ouvrière,

moins portée aux combats, facile à ramener au travail, prête toutefois à

se jeter de nouveau dans les dangers, si sa liberté était menacée.

Naturellement la première était dix fois moins nombreuse que la seconde.

[En marge: Armée noire formée sur le modèle des armées françaises.]

[En marge: Les noirs cultivateurs ramenés au travail.]

Toussaint Louverture avait composé, avec la première, une armée

permanente d'environ vingt mille soldats, organisée en demi-brigades,

sur le modèle des armées françaises, ayant des officiers noirs,

quelques-uns mulâtres ou blancs. Cette troupe bien payée, bien nourrie,

assez redoutable sous un climat qu'elle seule pouvait supporter, et sur

un sol abrupte, couvert de broussailles dures et épineuses, était formée

en plusieurs divisions, et commandée par des généraux de sa couleur, la

plupart assez intelligents, mais plus féroces qu'intelligents, tels que

Christophe, Dessalines, Moïse, Maurepas, Laplume. Tous dévoués à

Toussaint, ils reconnaissaient son génie, et subissaient son autorité.

Le reste de la population, sous le nom de cultivateurs, avait été ramené

au travail. On leur avait laissé des fusils, pour qu'ils s'en servissent

au besoin, dans le cas où la métropole attenterait à leur liberté; mais

on les avait contraints à retourner sur les plantations abandonnées des

colons. Toussaint avait proclamé qu'ils étaient libres, mais obligés à

travailler cinq ans encore sur les terres de leurs anciens maîtres, avec

droit au quart du produit brut. Les propriétaires blancs avaient été

encouragés à revenir, même ceux qui, dans un moment de désespoir,

s'étaient associés à la tentative des Anglais sur Saint-Domingue. Ils

avaient été bien accueillis, et avaient reçu leurs habitations couvertes

de nègres soi-disant libres, auxquels ils abandonnaient, suivant le

règlement de Toussaint, le quart du produit brut, évalué dans la

pratique de la manière la plus arbitraire. Un assez grand nombre de

riches propriétaires d'autrefois, soit qu'ils eussent succombé dans les

troubles de la colonie, soit qu'ils eussent émigré avec l'ancienne

noblesse française, dont ils faisaient partie, n'avaient ni reparu, ni

envoyé des délégués. Leurs biens, séquestrés comme les domaines

nationaux en France, avaient été affermés à des officiers noirs, et à un

prix qui permettait à ceux-ci de s'enrichir. Certains généraux, tels que

Christophe et Dessalines, s'étaient acquis de la sorte plus d'un million

de revenu annuel. Ces officiers noirs avaient la qualité d'inspecteurs

de la culture, dans l'arrondissement où ils étaient commandants

militaires. Ils y faisaient des tournées continuelles, et y traitaient

les nègres avec la dureté particulière aux nouveaux maîtres. Quelquefois

ils veillaient à ce que justice leur fût rendue par les colons; mais

plus habituellement ils les condamnaient aux verges, pour paresse ou

insubordination, et faisaient une sorte de chasse incessante dans le but

de faire revenir à la culture ceux qui avaient contracté le goût du

vagabondage. Des revues fréquentes dans les paroisses procuraient la

connaissance des cultivateurs sortis de leurs habitations originaires,

et fournissaient le moyen de les y ramener. Souvent même, Dessalines et

Christophe les faisaient pendre sous leurs yeux. Aussi le travail

avait-il recommencé avec une incroyable activité, sous ces nouveaux

chefs, qui exploitaient à leur profit la soumission des noirs prétendus

libres. Et nous sommes loin de mépriser un tel spectacle! car ces chefs

sachant imposer le travail à leurs semblables, même pour leur avantage

exclusif; ces nègres sachant le subir, sans grand bénéfice pour eux,

dédommagés uniquement par l'idée qu'ils étaient libres, nous inspirent

plus d'estime que le spectacle d'une paresse ignoble et barbare, donné

par les nègres livrés à eux-mêmes, dans les colonies récemment

affranchies.

[En marge: Toussaint donne à Saint-Domingue la liberté du commerce.]

[En marge: Prospérité présente de l'île.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 04 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 11 / 42 段