la France. -- Esprit de l'ancien commerce. -- Ambition de toutes
les puissances de posséder des colonies. -- L'Amérique, les
Antilles et les Indes orientales. -- Mission du général Decaen
dans l'Inde. -- Efforts pour recouvrer Saint-Domingue. --
Description de cette île. -- Révolution des noirs. -- Caractère,
puissance, politique de Toussaint Louverture. -- Il aspire à se
rendre indépendant. -- Le Premier Consul fait partir une
expédition pour assurer l'autorité de la métropole. --
Débarquement des troupes françaises à Santo-Domingo, au Cap et au
Port-au-Prince. -- Incendie du Cap. -- Soumission des noirs. --
Prospérité momentanée de la colonie. -- Application du Premier
Consul à restaurer la marine. -- Mission du colonel Sébastiani en
Orient. -- Soins donnés à la prospérité intérieure. -- Le
Simplon, le mont Genèvre, la place d'Alexandrie. -- Camp de
vétérans dans les provinces conquises. -- Villes nouvelles
fondées en Vendée. -- La Rochelle et Cherbourg. -- Le Code civil,
l'Institut, l'administration du clergé. -- Voyage en Normandie.
-- La jalousie de l'Angleterre excitée par la grandeur de la
France. -- Le haut commerce anglais plus hostile à la France que
l'aristocratie anglaise. -- Déchaînement des gazettes écrites par
les émigrés. -- Pensions accordées à Georges et aux chouans. --
Réclamations du Premier Consul. -- Faux-fuyants du cabinet
britannique. -- Articles de représailles insérés au _Moniteur_.
-- Continuation de l'affaire suisse. -- Les petits cantons
s'insurgent sous la conduite du landamman Reding, et marchent sur
Berne. -- Le gouvernement des modérés obligé de fuir à Lausanne.
-- Demande d'intervention refusée d'abord, puis accordée par le
Premier Consul. -- Il fait marcher le général Ney avec trente
mille hommes, et appelle à Paris des députés choisis dans tous
les partis, pour donner une constitution à la Suisse. --
Agitation en Angleterre; cris du parti de la guerre contre
l'intervention française. -- Le cabinet anglais, effrayé par ces
cris, commet la faute de contremander l'évacuation de Malte, et
d'envoyer un agent en Suisse pour soudoyer l'insurrection. --
Promptitude de l'intervention française. -- Le général Ney soumet
l'Helvétie en quelques jours. -- Les députés suisses réunis à
Paris sont présentés au Premier Consul. -- Discours qu'il leur
adresse. -- Acte de médiation. -- Admiration de l'Europe pour la
sagesse de cet acte. -- Le cabinet anglais est embarrassé de la
promptitude et de l'excellence du résultat. -- Vive discussion
dans le Parlement britannique. -- Violences du parti Grenville,
Windham, etc. -- Nobles paroles de M. Fox en faveur de la paix.
-- L'opinion publique un moment calmée. -- Arrivée de lord
Withworth à Paris, du général Andréossy à Londres. -- Bon accueil
fait de part et d'autre aux deux ambassadeurs. -- Le cabinet
britannique, regrettant d'avoir retenu Malte, voudrait l'évacuer,
mais ne l'ose pas. -- Publication intempestive du rapport du
colonel Sébastiani sur l'état de l'Orient. -- Fâcheux effet de ce
rapport en Angleterre. -- Le Premier Consul veut avoir une
explication personnelle avec lord Withworth. -- Long et mémorable
entretien. -- La franchise du Premier Consul mal comprise et mal
interprétée. -- Exposé de l'état de la République, contenant une
phrase blessante pour l'orgueil britannique. -- Message royal en
réponse. -- Les deux nations s'adressent une sorte de défi. --
Irritation du Premier Consul, et scène publique faite à lord
Withworth, en présence du corps diplomatique. -- Le Premier
Consul passe subitement des idées de paix aux idées de guerre. --
Ses premiers préparatifs. -- Cession de la Louisiane aux
États-Unis, moyennant quatre-vingts millions. -- M. de Talleyrand
s'efforce de calmer le Premier Consul, et oppose une inertie
calculée à l'irritation croissante des deux gouvernements. --
Lord Withworth le seconde. -- Prolongation de cette situation. --
Nécessité d'en sortir. -- Le cabinet britannique finit par avouer
qu'il veut garder Malte. -- Le Premier Consul répond par la
sommation d'exécuter les traités. -- Le ministère Addington, de
peur de succomber dans le Parlement, persiste à demander Malte.
-- On imagine plusieurs termes moyens qui n'ont aucun succès. --
Offre de la France de mettre Malte en dépôt dans les mains de
l'empereur Alexandre. -- Refus de cette offre. -- Départ des deux
ambassadeurs. -- Rupture de la paix d'Amiens. -- Anxiété publique
tant à Londres qu'à Paris. -- Causes de la brièveté de cette
paix. -- À qui appartiennent les torts de la rupture? --
[En marge: Fév. 1802.]
[En marge: Efforts du Premier Consul pour rétablir l'ancien commerce de
la France.]
Tandis que le Premier Consul réglait en arbitre suprême les affaires du
continent européen, son ardente activité, embrassant les deux mondes,
s'étendait jusque dans l'Amérique et les Indes, pour y rétablir
l'ancienne grandeur coloniale de la France.
[En marge: Quel était autrefois l'esprit des puissances commerçantes.]
Aujourd'hui que les nations européennes sont devenues manufacturières
bien plus que commerçantes; aujourd'hui qu'elles sont parvenues à
imiter, à surpasser ce qu'elles allaient chercher au delà des mers;
aujourd'hui enfin que les grandes colonies, affranchies de leurs
métropoles, sont montées au rang d'États indépendants, le tableau du
monde est changé au point de ne pas le reconnaître. De nouvelles
ambitions ont succédé à celles qui le divisaient alors, et on a peine à
comprendre les motifs pour lesquels coulait il y a un siècle le sang des
hommes. L'Angleterre possédait, à titre de colonie, l'Amérique du nord;
l'Espagne, au même titre, possédait l'Amérique du sud; la France
possédait les principales Antilles, et la plus belle de toutes,
Saint-Domingue. L'Angleterre et la France se disputaient l'Inde. Chacune
de ces puissances imposait à ses colonies l'obligation de ne donner qu'à
elle-même les denrées tropicales, de ne recevoir que d'elle seule les
produits d'Europe, de n'admettre que ses vaisseaux, de n'élever de
matelots que pour sa marine. Chaque colonie était ainsi une plantation,
un marché et un port fermés. L'Angleterre voulait tirer exclusivement de
ses provinces d'Amérique les sucres, les bois de construction, les
cotons bruts; l'Espagne voulait être la seule à extraire du Mexique et
du Pérou les métaux si enviés de toutes les nations; l'Angleterre et la
France voulaient dominer l'Inde, pour en exporter les fils de coton, les
_mousselines_, les _indiennes_, objets d'une convoitise universelle;
elles voulaient fournir leurs produits en échange, et ne faire tout ce
trafic que sous leur pavillon. Aujourd'hui ces ardents désirs des
nations ont fait place à d'autres. Le sucre, qu'il fallait extraire
d'une plante née et cultivée sous le soleil le plus chaud, se tire d'une
plante cultivée sur l'Elbe et sur l'Escaut. Les cotons, filés avec tant
de finesse et de patience par des mains indiennes, sont filés en Europe
par des machines, que met en mouvement la combustion du charbon fossile.
La mousseline est tissée dans les montagnes de la Suisse et du Forez.
Les _indiennes_, tissues en Écosse, en Irlande, en Normandie, en
Flandre, peintes en Alsace, remplissent l'Amérique, et se répandent
jusque dans les Indes. Excepté le café, le thé, produits que l'art ne
saurait imiter, on a tout égalé, ou surpassé. La chimie européenne a
déjà remplacé la plupart des matières colorantes qu'on allait chercher
entre les tropiques. Les métaux sortent des flancs des montagnes
européennes. On retire l'or de l'Oural; l'Espagne commence à trouver
l'argent dans son propre sein. Une grande révolution politique s'est
jointe à ces révolutions industrielles. La France a favorisé
l'insurrection des colonies anglaises de l'Amérique du nord;
l'Angleterre a contribué, en revanche, à l'insurrection des colonies de
l'Amérique du sud. Les unes et les autres sont aujourd'hui des nations,
ou déjà grandes, ou destinées à le devenir. Sous l'influence des mêmes
causes, une société africaine, dont l'avenir est inconnu, s'est
développée à Saint-Domingue. L'Inde enfin, sous le sceptre de
l'Angleterre, n'est plus qu'une conquête, ruinée par les progrès de
l'industrie européenne, et employée à nourrir quelques officiers,
quelques commis, quelques magistrats de la métropole. De nos jours, les
nations veulent tout produire elles-mêmes, faire accepter à leurs
voisins moins habiles l'excédant de leurs produits, et ne consentent à
s'emprunter que les matières premières, cherchent même à faire naître
ces matières le plus près possible de leur sol: témoin les essais
réitérés pour naturaliser le coton en Égypte et en Algérie. Au grand
spectacle de l'ambition coloniale a succédé de la sorte le spectacle de
l'ambition manufacturière. Ainsi le monde change sans cesse, et chaque
siècle a besoin de quelques efforts de mémoire et d'intelligence pour
comprendre le siècle précédent.
[En marge: Ancien commerce de la France avec ses colonies.]
Cette immense révolution industrielle et commerciale, commencée sous
Louis XVI avec la guerre d'Amérique, s'est achevée sous Napoléon avec le
blocus continental. La longue lutte de l'Angleterre et de la France en a
été la principale cause; car, tandis que la première voulait s'attribuer
le monopole des produits exotiques, la seconde se vengeait en les
imitant. L'inspirateur de cette imitation, c'est Napoléon, dont la
destinée était ainsi de renouveler, sous tous les rapports, la face du
monde. Mais, avant de jeter la France dans le système continental et
manufacturier, comme il le fit plus tard, Napoléon consul, tout plein
des idées du siècle qui venait de finir, plus confiant dans la marine
française qu'il ne le fut depuis, tenta de vastes entreprises pour
restaurer notre prospérité coloniale.
Cette prospérité avait été assez grande autrefois pour justifier les
regrets et les tentatives dont elle était alors l'objet. En 1789, la
France tirait de ses colonies une valeur de 250 millions par an, en
sucre, café, coton, indigo, etc.; elle en consommait de 80 à 100
millions, et en réexportait 150, qu'elle versait dans toute l'Europe,
principalement sous forme de sucre raffiné. Il faudrait doubler au moins
ces valeurs pour trouver celles qui leur correspondent aujourd'hui; et
assurément nous estimerions fort, nous placerions au rang de nos
premiers intérêts, des colonies qui nous fourniraient la matière d'un
commerce de 500 millions. La France trouvait dans ce commerce un moyen
d'attirer chez elle une partie du numéraire de l'Espagne, qui nous
donnait ses piastres pour nos produits coloniaux et manufacturés. À
l'époque dont nous parlons, c'est-à-dire en 1802, la France, privée de
denrées coloniales, principalement de sucre et de café, n'en ayant pas
même pour son usage, les demandait aux Américains, aux villes
hanséatiques, à la Hollande, à Gênes, et, depuis la paix, aux Anglais.
Elle les payait en métaux, n'ayant pas encore, dans son industrie à
peine renaissante, les moyens de les payer en produits de ses
manufactures. Le numéraire n'ayant jamais, depuis les assignats, reparu
avec son ancienne abondance, elle en manquait souvent; ce qui se
révélait par les efforts continuels de la nouvelle banque pour acquérir
des piastres, sorties d'Espagne par la contrebande. Aussi n'y avait-il
rien de plus ordinaire dans la classe commerçante que d'entendre des
plaintes sur la rareté du numéraire, sur l'inconvénient d'être obligé
d'acheter à prix d'argent, le sucre et le café que nous tirions
autrefois des possessions françaises. Il faut sans doute attribuer ce
langage à quelques idées fausses sur la manière dont s'établit la
balance du commerce; mais il faut l'attribuer aussi à un fait vrai, la
difficulté de se procurer des denrées coloniales, et la difficulté plus
grande encore de les payer, ou en argent resté rare depuis les
assignats, ou en produits encore peu abondants de notre industrie.
[En marge: Motifs qui portaient le Premier Consul aux grandes
entreprises coloniales.]
[En marge: Expédition pour occuper la Louisiane.]
[En marge: Négociation pour obtenir les Florides.]
[En marge: Mission du général Decaen aux Indes.]
Si l'on ajoute que de nombreux colons, autrefois riches, maintenant
ruinés, encombraient Paris, et joignaient leurs plaintes à celles des
émigrés, on se fera une idée complète des motifs qui agissaient sur
l'esprit du Premier Consul, et le portaient vers les grandes entreprises
coloniales. C'est sous ces influences puissantes, qu'il avait donné à
Charles IV l'Étrurie pour avoir la Louisiane. Les conditions du contrat
étant accomplies de son côté, puisque les infants étaient placés sur le
trône d'Étrurie, et reconnus de toutes les puissances continentales, il
voulait que ces conditions fussent accomplies du côté de Charles IV, et
il venait d'exiger que la Louisiane nous fût immédiatement livrée. Une
expédition de deux vaisseaux et de quelques frégates était réunie dans
les eaux de la Hollande, à Helvoetsluis, pour porter des troupes à
l'embouchure du Mississipi, et faire passer cette belle contrée sous la
domination française. Le Premier Consul, ayant à disposer du duché de
Parme, était prêt à le céder à l'Espagne, moyennant les Florides et
l'abandon d'une petite partie de la Toscane, le Siennois, dont il
voulait faire l'indemnité du roi de Piémont. L'indiscrétion du
gouvernement espagnol ayant laissé connaître les détails de cette
négociation à l'ambassadeur d'Angleterre, la jalousie anglaise suscitait
mille obstacles à la conclusion de ce nouveau contrat. Le Premier Consul
s'occupait en même temps des Indes, et avait confié le gouvernement de
nos comptoirs de Pondichéri et de Chandernagor à l'un des plus vaillants
officiers de l'armée du Rhin, au général Decaen. Cet officier, chez
lequel l'intelligence égalait le courage, et qui était propre aux plus
grandes entreprises, avait été choisi et envoyé aux Indes, dans des vues
éloignées mais profondes. Les Anglais, avait dit le Premier Consul au
général Decaen, en lui adressant des instructions admirables, les
Anglais sont les maîtres du continent de l'Inde; ils y sont inquiets,
jaloux; il faut ne leur donner aucun ombrage, se conduire avec douceur
et simplicité, supporter dans ces régions tout ce que l'honneur
permettra de supporter, n'avoir avec les princes voisins que les
relations indispensables à l'entretien des troupes françaises et des
comptoirs. Mais, ajoutait le Premier Consul, il faut observer ces
princes et ces peuples, qui se résignent avec douleur au joug
britannique; étudier leurs moeurs, leurs ressources, les moyens de
communiquer avec eux, en cas de guerre; rechercher quelle armée
européenne serait nécessaire pour les aider à secouer la domination
anglaise, de quel matériel cette armée devrait être pourvue, quels
seraient surtout les moyens de la nourrir; découvrir un port qui pût
servir de point de débarquement à une flotte chargée de troupes;
calculer le temps et les moyens nécessaires pour enlever ce port d'un
coup de main; rédiger, après six mois de séjour, un premier mémoire sur
ces diverses questions; l'envoyer par un officier intelligent et sûr,
ayant tout vu, capable d'ajouter des explications verbales aux
explications écrites dont il serait porteur; six mois après, traiter
encore ces mêmes questions, d'après les connaissances nouvellement
acquises, et envoyer cet autre mémoire par un second officier, également
sûr et intelligent; recommencer le même travail et le même envoi tous
les six mois; bien peser, dans la rédaction de ces mémoires, la valeur
de chaque expression, car un mot pourrait influer sur les plus graves
résolutions; enfin, en cas de guerre, se conduire suivant les
circonstances, ou rester dans l'Indostan, ou se retirer à l'île de
France, en envoyant beaucoup de bâtiments légers à la métropole, pour
l'instruire des déterminations prises par le capitaine général.--Telles
étaient les instructions données au général Decaen, dans la vue, non de
rallumer la guerre, mais d'en profiter habilement si elle venait à
éclater de nouveau.
[En marge: Expédition de Saint-Domingue.]
Les plus grands efforts du Premier Consul étaient dirigés vers les
Antilles, siége principal de la puissance coloniale de la France. C'est
avec la Martinique, la Guadeloupe, Saint-Domingue, que le commerce
français entretenait jadis ses plus avantageuses relations.
Saint-Domingue surtout figurait pour les trois cinquièmes au moins, dans
les 250 millions de denrées que la France retirait autrefois de ses
colonies. Saint-Domingue était alors la plus belle, la plus enviée des
possessions d'outre-mer. La Martinique avait été assez heureuse pour
échapper aux conséquences de la révolte des noirs; mais la Guadeloupe et
Saint-Domingue avaient été bouleversées de fond en comble, et il ne
fallait pas moins qu'une armée entière pour y rétablir, non pas
l'esclavage, qui était devenu impossible, du moins à Saint-Domingue,
mais la légitime domination de la métropole.
[En marge: Description de Saint-Domingue.]
[En marge: Toussaint Louverture; son origine, son caractère et son
génie.]
Sur cette île longue de cent lieues, large de trente, heureusement
située à l'entrée du golfe du Mexique, resplendissante de fertilité,
propre à la culture du sucre, du café, de l'indigo; sur cette île
magnifique, vingt et quelques mille blancs propriétaires, vingt et
quelques mille affranchis de différentes couleurs, quatre cent mille
esclaves noirs, cultivaient la terre, et en tiraient une immense
abondance de denrées coloniales, valant environ 150 millions de francs,
que trente mille matelots français étaient employés à transporter en
Europe, pour les échanger contre une égale valeur de produits nationaux.
Que penserions nous aujourd'hui d'une colonie qui nous donnerait 300
millions de produits, et nous procurerait pour 300 millions de
débouchés, car 150 millions en 1789, répondent au moins à 300 millions
en 1845? Malheureusement chez ces hommes blancs, mulâtres, noirs,
fermentaient des passions violentes, dues au climat, et à un état de
société dans lequel se trouvaient les deux extrêmes sociaux: la richesse
orgueilleuse et l'esclavage frémissant. On ne voyait dans aucune colonie
des blancs aussi opulents et aussi entêtés, des mulâtres aussi jaloux de
la supériorité de la race blanche, des noirs aussi enclins à secouer le
joug des uns et des autres. Les opinions professées à Paris dans
l'Assemblée Constituante, venant retentir au milieu des passions
naturelles à un tel pays, devaient y provoquer une affreuse tempête,
comme les ouragans que produit dans ces mers la rencontre subite de deux
vents contraires. Les blancs et les mulâtres, à peine suffisants pour se
défendre s'ils avaient été unis, s'étaient divisés, et après avoir
communiqué aux noirs la contagion de leurs passions, les avaient amenés
à se soulever contre eux. Ils avaient subi leur cruauté d'abord, puis
leur triomphe et leur domination. Il était arrivé là ce qui arrive dans
toute société, où éclate la guerre des classes: la première avait été
vaincue par la seconde, la première et la seconde par la troisième. Mais
à la différence de ce qui se voit ailleurs, elles portaient sur leur
visage les marques de leurs diverses origines; leur haine tenait de la
violence des instincts physiques, et leur rage était brutale comme celle
des animaux sauvages. Aussi les horreurs de cette révolution
avaient-elles dépassé tout ce qu'on avait vu en France en
quatre-vingt-treize, et malgré l'éloignement qui atténue toujours les
sensations, l'Europe, déjà si touchée des spectacles du continent, avait
été profondément émue des atrocités inouïes, auxquelles des maîtres
imprudents, quelquefois cruels, avaient poussé des esclaves féroces. Les
lois de la société humaine, partout semblables, avaient fait naître là
comme ailleurs, après de longs orages, la fatigue qui sollicite un
maître, et un être supérieur, propre à le devenir. Ce maître était de la
couleur de la race triomphante, c'est-à-dire, noir. Il s'appelait
Toussaint Louverture. C'était un vieil esclave, n'ayant pas l'audace
généreuse de Spartacus, mais une dissimulation profonde, et un génie de
gouvernement tout à fait extraordinaire. Militaire médiocre, connaissant
tout au plus l'art des embuscades dans un pays d'un accès difficile,
inférieur même sous ce rapport à quelques-uns de ses lieutenants, il
avait, par son intelligence à diriger l'ensemble des choses, acquis un
ascendant prodigieux. Cette race barbare, qui en voulait aux Européens
de la mépriser, était fière d'avoir dans ses rangs un être, dont les
blancs eux-mêmes reconnaissaient les hautes facultés. Elle voyait en lui
un titre vivant à la liberté, à la considération des autres hommes.
Aussi avait-elle accepté son joug de fer, cent fois plus pesant que
celui des anciens colons, et subi la dure obligation du travail,
obligation qui était, dans l'esclavage, ce qu'elle détestait le plus.
Cet esclave noir, devenu dictateur, avait rétabli à Saint-Domingue un
état de société tolérable, et accompli des choses qu'on oserait presque
appeler grandes, si le théâtre avait été différent, et si elles avaient
été moins éphémères.
[En marge: Gouvernement de Toussaint Louverture.]
Sur cette terre de Saint-Domingue, comme dans tout pays en proie à une
longue guerre civile, il s'était fait un partage entre la race
guerrière, propre aux armes, en ayant le goût, et la race ouvrière,
moins portée aux combats, facile à ramener au travail, prête toutefois à
se jeter de nouveau dans les dangers, si sa liberté était menacée.
Naturellement la première était dix fois moins nombreuse que la seconde.
[En marge: Armée noire formée sur le modèle des armées françaises.]
[En marge: Les noirs cultivateurs ramenés au travail.]
Toussaint Louverture avait composé, avec la première, une armée
permanente d'environ vingt mille soldats, organisée en demi-brigades,
sur le modèle des armées françaises, ayant des officiers noirs,
quelques-uns mulâtres ou blancs. Cette troupe bien payée, bien nourrie,
assez redoutable sous un climat qu'elle seule pouvait supporter, et sur
un sol abrupte, couvert de broussailles dures et épineuses, était formée
en plusieurs divisions, et commandée par des généraux de sa couleur, la
plupart assez intelligents, mais plus féroces qu'intelligents, tels que
Christophe, Dessalines, Moïse, Maurepas, Laplume. Tous dévoués à
Toussaint, ils reconnaissaient son génie, et subissaient son autorité.
Le reste de la population, sous le nom de cultivateurs, avait été ramené
au travail. On leur avait laissé des fusils, pour qu'ils s'en servissent
au besoin, dans le cas où la métropole attenterait à leur liberté; mais
on les avait contraints à retourner sur les plantations abandonnées des
colons. Toussaint avait proclamé qu'ils étaient libres, mais obligés à
travailler cinq ans encore sur les terres de leurs anciens maîtres, avec
droit au quart du produit brut. Les propriétaires blancs avaient été
encouragés à revenir, même ceux qui, dans un moment de désespoir,
s'étaient associés à la tentative des Anglais sur Saint-Domingue. Ils
avaient été bien accueillis, et avaient reçu leurs habitations couvertes
de nègres soi-disant libres, auxquels ils abandonnaient, suivant le
règlement de Toussaint, le quart du produit brut, évalué dans la
pratique de la manière la plus arbitraire. Un assez grand nombre de
riches propriétaires d'autrefois, soit qu'ils eussent succombé dans les
troubles de la colonie, soit qu'ils eussent émigré avec l'ancienne
noblesse française, dont ils faisaient partie, n'avaient ni reparu, ni
envoyé des délégués. Leurs biens, séquestrés comme les domaines
nationaux en France, avaient été affermés à des officiers noirs, et à un
prix qui permettait à ceux-ci de s'enrichir. Certains généraux, tels que
Christophe et Dessalines, s'étaient acquis de la sorte plus d'un million
de revenu annuel. Ces officiers noirs avaient la qualité d'inspecteurs
de la culture, dans l'arrondissement où ils étaient commandants
militaires. Ils y faisaient des tournées continuelles, et y traitaient
les nègres avec la dureté particulière aux nouveaux maîtres. Quelquefois
ils veillaient à ce que justice leur fût rendue par les colons; mais
plus habituellement ils les condamnaient aux verges, pour paresse ou
insubordination, et faisaient une sorte de chasse incessante dans le but
de faire revenir à la culture ceux qui avaient contracté le goût du
vagabondage. Des revues fréquentes dans les paroisses procuraient la
connaissance des cultivateurs sortis de leurs habitations originaires,
et fournissaient le moyen de les y ramener. Souvent même, Dessalines et
Christophe les faisaient pendre sous leurs yeux. Aussi le travail
avait-il recommencé avec une incroyable activité, sous ces nouveaux
chefs, qui exploitaient à leur profit la soumission des noirs prétendus
libres. Et nous sommes loin de mépriser un tel spectacle! car ces chefs
sachant imposer le travail à leurs semblables, même pour leur avantage
exclusif; ces nègres sachant le subir, sans grand bénéfice pour eux,
dédommagés uniquement par l'idée qu'ils étaient libres, nous inspirent
plus d'estime que le spectacle d'une paresse ignoble et barbare, donné
par les nègres livrés à eux-mêmes, dans les colonies récemment
affranchies.
[En marge: Toussaint donne à Saint-Domingue la liberté du commerce.]
[En marge: Prospérité présente de l'île.]