Quant au premier, c'était convenu, puisque l'empereur était roi de
Bohême. Quant au second, c'était tout aussi évident, puisque l'archiduc
Charles, frère de l'empereur, son généralissime, son ministre de la
guerre, était grand-maître de l'Ordre Teutonique. On affectait à Vienne
et à Ratisbonne de mettre une différence entre le ministre de Bohême,
par exemple, et le ministre impérial. Le ministre de Bohême,
représentant spécialement la maison d'Autriche, pouvait se livrer à
l'expression des passions de famille: aussi lui faisait-on dire les
choses les plus acerbes. Le ministre impérial parlant au nom de
l'empereur, affectait de s'exprimer plus gravement, et du point de vue
des intérêts généraux de l'empire. Il était moins vrai et plus
pédantesque. M. de Schraut était ministre pour Bohême, M. de Hugel pour
l'empereur. Ce dernier, formaliste des plus consommés, était d'ailleurs
fort délié, comme beaucoup de ces Allemands qui avaient vieilli en
Diète, et qui, sous la pédanterie des formes, cachaient toute l'astuce
des gens de palais. Quant au ministre du grand-maître teutonique,
c'était M. de Rabenau, soumis en entier à la députation autrichienne,
qui lui rédigeait jusqu'à ses notes, au vu et au su de la Diète; rôle
dont ce ministre estimable souffrait beaucoup, et se plaignait lui-même.
M. de Hugel, ministre pour l'empereur, dirigeait les voix autrichiennes,
et il était chargé de lutter d'artifices et de lenteurs contre le parti
prussien, et contre les puissances médiatrices.
[En marge: Paroles amères du représentant de Bohême.]
Dès la première séance, M. de Schraut pour Bohême, se plaignit
hautement de la conduite tenue envers l'Autriche, et répondit avec
amertume au reproche qui était adressé à cette cour, de n'avoir jamais
abouti à une conclusion, reproche sur lequel se fondaient principalement
les puissances médiatrices pour intervenir. Ce ministre déclara que
depuis neuf mois, le cabinet impérial n'avait pas pu obtenir une seule
réponse à ses ouvertures de la part du gouvernement français; qu'on
l'avait laissé dans l'ignorance la plus complète de ce qui s'était
traité à Paris; que jamais son ambassadeur n'avait pu être initié au
secret de la médiation, et que le plan de cette médiation ne lui avait
été connu qu'au moment même de la communication qui en avait été faite à
Ratisbonne. M. de Schraut se plaignit ensuite du lot assigné à
l'archiduc Ferdinand, prétendit que le traité de Lunéville était violé,
car ce traité assurait à l'archiduc une indemnité entière de ses pertes,
et on lui donnait comme équivalent de 4 millions de florins perdus,
1,350,000 au plus. Salzbourg, suivant M. de Schraut, ne produisait que
900 mille florins, Berchtolsgaden 200 mille, Passau 250 mille. C'était
là un pur mensonge. Du reste, Bohême ne concluait pas.
Ordre Teutonique, plus modéré de langage, ne voulut admettre le plan que
comme document à consulter.
Il y avait donc quatre voix approbatives, Brandebourg, Bavière,
Hesse-Cassel, Wurtemberg; une voix, Mayence, qui, au fond, était
approbative, mais qu'il fallait amener à l'être complétement; une voix,
Saxe, qui suivrait la majorité, quand cette majorité serait prononcée;
deux voix enfin, Bohême et Ordre Teutonique, tout à fait contraires,
jusqu'à une satisfaction donnée à l'Autriche.
[En marge: Réplique du Premier Consul au langage du représentant de
Bohême.]
Ce résultat fut immédiatement communiqué au Premier Consul. Quand il eut
connaissance du premier avis de Bohême, lequel imputait au silence
obstiné de la France l'impossibilité de mener à fin la négociation des
affaires germaniques, il ne voulut pas rester sous le coup de cette
imputation. Il répliqua sur-le-champ par une note que M. de Laforest fut
chargé de communiquer à la Diète. Dans cette note il exprimait le regret
d'être réduit à publier des négociations qui, de leur nature, auraient
dû rester secrètes; mais il ajoutait que, puisqu'on l'y obligeait en
calomniant publiquement ses intentions, il déclarait que ces prétendues
ouvertures de l'Autriche au cabinet français avaient pour but, non
l'arrangement général de l'affaire des indemnités, mais l'extension de
la frontière autrichienne jusqu'à l'Isar et jusqu'au Lech, c'est-à-dire
la suppression de la Bavière du nombre des puissances allemandes; que
les prétentions de l'Autriche, portées de Paris, où elles n'avaient pas
réussi, à Pétersbourg, où elles n'avaient pas réussi davantage, enfin à
Munich, où elles étaient devenues menaçantes, avaient obligé les
puissances médiatrices à intervenir pour assurer le repos de
l'Allemagne, et, avec le repos de l'Allemagne, celui du continent.
Cette réplique, fort méritée, mais exagérée en un point, l'imputation à
l'Autriche d'avoir cherché à s'étendre jusqu'au Lech (elle n'avait, en
effet, parlé que de l'Isar), cette réplique affligea vivement le cabinet
impérial, qui vit bien qu'il avait affaire à un adversaire aussi résolu
en politique qu'il l'était en guerre.
[En marge: Moyens employés pour décider le vote de Mayence.]
[En marge: Octob. 1802.]
[En marge: Adoption d'un _conclusum_ préalable dans les délais indiqués
par les puissances médiatrices.]
Cependant il fallait faire marcher la négociation. M. de Laforest, avec
l'autorisation de son cabinet, employa les moyens nécessaires pour
décider le vote de Mayence. On promit à M. d'Albini, représentant de
l'électeur de Mayence, d'assurer le revenu de l'archichancelier, non en
rentes, mais en territoires immédiats, ne relevant d'aucun prince. À
cette promesse, qu'on lui fit d'une manière formelle, on ajouta quelques
menaces très-claires pour le cas où le plan viendrait à échouer. On
décida ainsi le vote de M. d'Albini. Mais il n'était pas possible
d'obtenir l'admission pure et simple du plan. L'honneur du Corps
germanique exigeait que la députation extraordinaire, en l'accueillant
comme base de son travail, y apportât au moins quelques légers
changements. L'intérêt de quelques-uns des petits princes réclamait
plusieurs modifications de détail; et la Prusse, d'ailleurs, par des
motifs peu avouables, était d'accord avec Mayence pour séparer les
considérations générales du plan lui-même, et les rédiger sous une forme
nouvelle. Dans ces considérations, en effet, s'en trouvait une relative
aux biens d'Église médiats, lesquels avaient été réservés, pour servir
soit à quelques compléments d'indemnité, soit aux pensions
ecclésiastiques. Beaucoup de ces biens étaient enclavés dans le
territoire de la Prusse, et cette puissance, déjà si favorablement
traitée, nourrissait l'espoir de les sauver de toute nouvelle
assignation, pour se les approprier exclusivement. Elle entra donc dans
les idées de Mayence, et convint avec cet État de remanier la partie du
plan qui renfermait les considérations générales; mais elle convint en
même temps d'adopter les bases principales du partage territorial, dans
un _conclusum_ préalable, en arrêtant que les changements qui devaient y
être faits, le seraient d'un commun accord avec les ministres des
puissances médiatrices. Il était entendu, de plus, que tout ce travail
serait terminé au 24 octobre 1802 (2 brumaire an XI), ce qui faisait
deux mois, à partir non du jour de la déclaration des puissances, mais
du jour où leur note avait été _dictée_ à la députation, c'est-à-dire
lue et transcrite dans les procès-verbaux de la Diète.
Le 8 septembre (21 fructidor), ce _conclusum_ préalable fut adopté,
malgré tous les efforts du ministre impérial, M. de Hugel. Brandebourg,
Bavière, Wurtemberg, Hesse-Cassel, Mayence, c'est-à-dire cinq États sur
huit, admirent le _conclusum_ préalable, comprenant l'ensemble du plan,
sauf quelques modifications accessoires, qu'on devait y apporter
d'accord avec les ministres médiateurs. Dans cette séance, Saxe fit un
pas, en émettant un avis moyen. Cet État voulait qu'on reçût le plan
comme un _fil de direction_, dans le labyrinthe des indemnités.
[En marge: Tactique des agents autrichiens pour retarder la négociation,
et persévérance des agents médiateurs à déjouer cette tactique.]
Bohême, Ordre Teutonique, s'opposèrent à l'adoption. D'après les formes
constitutionnelles le ministre impérial aurait dû communiquer le
_conclusum_ voté aux ministres médiateurs. M. de Hugel s'obstina à n'en
rien faire. Du reste, il était sans cesse à s'excuser des obstacles
qu'il apportait à la négociation, et faisait tous ses efforts pour
provoquer une ouverture amicale de la part des ministres de France et de
Russie, leur répétant chaque jour que le moindre avantage concédé à la
maison d'Autriche, pour sauver au moins son honneur, la déciderait à
laisser passer le travail. Toute sa politique consistait maintenant à
fatiguer les deux légations française et russe, afin d'amener le Premier
Consul, soit à une concession de territoire sur l'Inn, soit à une
combinaison des voix dans les trois colléges, qui assurât la
conservation de l'influence autrichienne dans l'empire. La conduite que
M. de Laforest, consommé dans cette espèce de tactique, adopta et fit
adopter par son cabinet, fut de marcher obstinément au but, malgré la
légation autrichienne, de ne rien accorder à Ratisbonne, et de renvoyer
les ministres autrichiens à Paris, disant que là peut être ils
obtiendraient quelque chose, non pas avant, mais après les facilités
qu'on aurait obtenues de leur part dans le cours de la négociation.
La légation impériale, pour gagner le temps de négocier à Paris,
s'efforça de faire passer un nouveau _conclusum_ modifié, lequel devait
être renvoyé aux ministres médiateurs, pour s'entendre avec eux sur les
changements qu'il paraîtrait convenable d'adopter. Cette tentative
n'aboutit à rien, qu'à donner une sorte d'humeur à la légation de Saxe,
et à rattacher ce membre de la grande députation à la majorité de cinq
voix qui s'était déjà prononcée.
Bien que la _plénipotence impériale_ s'interposât comme un mur, ainsi
que l'écrivait M. de Laforest, entre la députation extraordinaire et les
ministres médiateurs, car elle s'obstinait à ne pas communiquer à
ceux-ci les actes de cette députation extraordinaire, il fut convenu
néanmoins que les réclamations adressées à la Diète par les petits
princes seraient officieusement communiquées à ces deux ministres, que
tout cela aurait lieu par simples notes, et que les modifications
admises en conséquence de ces réclamations seraient renfermées dans des
arrêtés, dont l'ensemble formerait le _conclusum définitif_.
[En marge: Réclamations des petits princes.]
Dès que la voie fut ouverte aux réclamations, elles ne se firent pas
attendre, comme on le pense bien; mais elles venaient des petits
princes, car la part des grandes maisons avait été faite à Paris, lors
de la négociation générale. Ces petits princes s'agitaient en tout sens
pour se faire protéger. Malheureusement, et ce fut là le seul détail
regrettable dans cette mémorable négociation, des employés français,
gens nourris dans les désordres du Directoire, se laissèrent souiller
les mains par des dons pécuniaires, que les princes allemands,
impatients d'améliorer leur sort, prodiguaient sans discernement. Le
plus souvent les misérables agents qui recevaient ces dons, vendaient un
crédit qu'ils n'avaient pas. M. de Laforest, homme d'une parfaite
intégrité, et représentant principal de la France à Ratisbonne, écoutait
peu les recommandations qu'on lui adressait en faveur de telle ou telle
maison; il les dénonçait même à son gouvernement. Le Premier Consul,
averti, écrivit plusieurs lettres au ministre de la police, pour faire
cesser ce trafic odieux, qui ne faisait que des dupes, car ces
prétendues recommandations, payées à prix d'argent, n'exerçaient aucune
influence sur les arrangements conclus à Ratisbonne.
[En marge: Difficultés que fait naître la Prusse au sujet des
assignations sur les biens réservés.]
La plus grande difficulté ne consistait pas à régler les suppléments
d'indemnités, mais à les imputer sur les biens réservés, qui devaient
supporter en outre les pensions du clergé aboli. Les efforts de la
Prusse pour sauver de cette double charge les biens situés dans ses
États, provoquèrent de grandes contestations, et nuisirent fort à la
dignité de cette cour. Il fallait d'abord trouver le complément de
revenu promis au prince archichancelier, électeur de Mayence. On imagina
un premier moyen de le satisfaire. Au nombre des villes libres
conservées se trouvaient Ratisbonne et Wetzlar, la dernière maintenue
dans sa qualité de ville libre à cause de la chambre impériale qui
résidait chez elle. Mal administrées l'une et l'autre, comme la plupart
des villes libres, elles n'avaient pas une existence dont la
continuation fût fort désirable. On les assigna au prince
archichancelier. Il y avait à cela une véritable convenance, car
Ratisbonne était la ville où siégeait la Diète, et Wetzlar celle où
siégeait la suprême cour d'empire. Il était naturel de les donner au
prince directeur des affaires germaniques. Ces deux cités, celle de
Ratisbonne surtout, furent fort joyeuses de leur nouvelle destination.
Le prince archichancelier possédant Aschaffenbourg, Ratisbonne et
Wetzlar, avait 650 mille florins de revenus assurés en territoire. Il
fallait lui en trouver encore 350 mille. Il en fallait de plus 53 mille
pour la maison de Stolberg et Isembourg, 10 mille pour le duc
d'Oldembourg, oncle et protégé de l'empereur Alexandre. C'était en tout
413 mille florins à faire peser sur les biens d'Église réservés,
indépendamment des pensions ecclésiastiques. Baden, Wurtemberg avaient
déjà accepté la part imputable sur les biens réservés situés dans leurs
États. La Prusse et la Bavière avaient à supporter chacune la moitié des
413 mille florins restant à trouver. La Bavière était financièrement
très-chargée, et par la quantité des pensions qui lui étaient échues, et
par les dettes qui avaient été transportées de ses anciens États sur les
nouveaux. La Prusse ne voulait pas même supporter 200 mille florins sur
les 413 mille qui manquaient encore. Elle avait imaginé un moyen de se
les procurer, c'était de faire payer ces 413 mille florins aux villes
libres de Hambourg, Brême, Lubeck, qu'elle jalousait vivement. Cette
âpreté faisait scandale à Ratisbonne, et le ministre de Prusse, M. de
Goertz, en était si confus qu'il avait été prêt un moment à donner sa
démission. M. de Laforest l'en avait empêché dans l'intérêt même de la
négociation.
La faculté de réclamer accordée aux petits princes avait fait renaître
une quantité de prétentions éteintes. Une autre cause avait contribué à
les réveiller, c'était le bruit déjà fort répandu à Ratisbonne, que
l'Autriche était près d'obtenir à Paris un supplément d'indemnité en
faveur de l'archiduc Ferdinand. Hesse-Cassel, jaloux de ce qu'on avait
fait pour Baden, Hesse-Darmstadt de ce qu'on avait fait pour
Hesse-Cassel, Orange-Nassau de ce qu'on annonçait pour le ci-devant duc
de Toscane, demandaient des suppléments que du reste on ne pouvait
trouver nulle part. Les occupations de vive force, continuées sans
interruption, ajoutaient à la confusion générale. Le corps germanique se
trouvait exactement dans l'état où avait été la France, sous l'Assemblée
constituante, au moment de l'abolition du régime féodal. Le margrave de
Baden, qui héritait de Manheim, autrefois propriété de la maison de
Bavière, était en conflit avec cette dernière maison pour une collection
de tableaux. Des détachements de troupes appartenant aux deux princes
avaient failli en venir aux mains. Pour compléter ce triste spectacle,
l'Autriche, ayant sur une foule de terres en Souabe des prétentions
d'origine féodale, faisait arracher les poteaux aux armes de Baden, de
Wurtemberg, de Bavière, dans les diverses villes ou abbayes assignées à
ces États par le plan des indemnités. Enfin la Prusse, saisie de
l'évêché de Munster, ne voulait pas mettre en possession les comtes
d'empire, co-partageants avec elle de cet évêché.
[En marge: Offre d'une transaction de la part de l'Autriche.]
Au milieu de ces désordres, l'Autriche, sentant qu'il fallait transiger,
offrit d'adhérer immédiatement au plan des puissances médiatrices, si on
lui concédait la rive de l'Inn, moyennant l'abandon qu'elle ferait à la
Bavière de quelques-unes de ses possessions en Souabe. Elle proposa de
nouveau à cette maison la ville d'Augsbourg, pour en faire sa capitale.
Elle demanda, en outre, la création de deux électeurs de plus, dont l'un
serait l'archiduc de Toscane, appelé à devenir souverain de Salzbourg,
dont l'autre serait l'archiduc Charles, actuellement grand-maître de
l'Ordre Teutonique. À ces conditions, l'Autriche était prête à regarder
ses archiducs comme suffisamment indemnisés, et à se rendre au voeu des
puissances médiatrices.
Le Premier Consul ne pouvait plus, après tout ce qui s'était passé à
l'égard de Passau, amener la Bavière à céder la frontière de l'Inn; et
surtout il lui était difficile de faire accepter à l'Allemagne trois
électeurs à la fois, pris dans la seule maison d'Autriche, Bohême,
Salzbourg, Ordre Teutonique. Il ne voulait pas enfin sacrifier la ville
libre d'Augsbourg. Il répondit que, disposé à demander quelques
sacrifices à la Bavière, il lui était impossible d'exiger la concession
de la frontière de l'Inn. Il insinua qu'il irait peut-être jusqu'à
proposer à la Bavière l'abandon d'un évêché, comme celui d'Aichstedt,
mais qu'il lui était impossible d'aller au delà.
Le temps s'écoulait; on était en vendémiaire (octobre), et le terme
final, fixé au 2 brumaire (24 octobre), approchait. Les médiateurs
avaient hâte d'en finir. Ils avaient entendu toutes les petites
réclamations, accueilli celles qui méritaient d'être écoutées, et rédigé
les règlements qui devaient accompagner la distribution des territoires.
La dignité électorale réclamée pour le Mecklembourg par l'empereur
Alexandre, n'avait paru à personne pouvoir être accordée, car c'était un
nouvel électeur protestant, ajouté aux six qui existaient déjà dans un
Collége de neuf. La disproportion était trop grande pour l'accroître
encore. Cette réclamation avait été écartée. On avait fait une nouvelle
distribution des _votes virils_ (c'est ainsi que s'appelaient les votes
dans le Collége des princes); et on avait transféré sur leurs nouveaux
États les voix des princes dépossédés à la rive gauche. Il en résultait,
dans le Collége des princes comme dans le Collége des électeurs, un
changement considérable au profit des protestants, car on remplaçait des
prélats ou des abbés par des princes séculiers de religion réformée.
Afin d'établir une sorte de contre-poids, on avait attribué de nouvelles
voix à l'Autriche pour Salzbourg, pour la Styrie, pour la Carniole et la
Carinthie. Mais les princes catholiques manquaient de principautés qui
pussent servir de prétexte à la création de nouvelles voix dans la
Diète. Malgré tout ce qu'on avait fait, la proportion, qui était
autrefois, comme nous l'avons dit, de 54 voix catholiques contre 43
protestantes, était actuellement de 31 voix catholiques contre 62
protestantes. Cependant il n'en fallait pas conclure que le parti de
l'Autriche fût dans une infériorité proportionnée à ces nombres. Tous
les suffrages protestants, comme nous l'avons dit ailleurs, n'étaient
pas des suffrages assurés à la Prusse, et avec les prérogatives
impériales, avec le respect dont la maison d'Autriche était encore
l'objet, avec les craintes que la maison de Brandebourg commençait à
inspirer, la balance pouvait être maintenue entre les deux maisons
rivales.
Quant au Collége des villes, on l'avait organisé d'une manière
indépendante, et on avait tâché de le rendre moins inférieur aux deux
autres. Les huit villes libres étaient réduites à six, puisque Wetzlar
et Ratisbonne avaient été accordées à l'archichancelier. La Prusse
voulait faire supprimer ce troisième collége, et attribuer à chacune des
six villes une voix dans le Collége princier. C'eût été un moyen d'en
supprimer encore une ou deux, notamment Nuremberg, dont elle
ambitionnait la possession. La légation française s'y refusa
obstinément.
Il ne fut rien dit sur l'état de la noblesse _immédiate_, qui était dans
la plus cruelle anxiété, car la Prusse et la Bavière la menaçaient
ouvertement.
[En marge: Adoption définitive du _conclusum_ par la députation
extraordinaire.]
Enfin, le terme du 2 brumaire approchant, le nouveau projet fut mis en
délibération dans la députation extraordinaire. Brandebourg, Bavière,
Hesse-Cassel, Wurtemberg, Mayence, l'approuvèrent. Saxe, Bohême, Ordre
Teutonique, déclarèrent qu'ils le prenaient en considération, mais,
qu'avant de se prononcer définitivement, ils voulaient attendre la fin
de la négociation entamée à Paris avec l'Autriche; car autrement,
disaient-ils, on s'exposerait à voter un plan qu'il faudrait modifier
ensuite.
La députation extraordinaire avait à émettre son vote définitif, et il
ne restait que trois ou quatre jours pour atteindre le délai de deux
mois. Il y allait de l'honneur des grandes puissances médiatrices
d'obtenir l'adoption de leur plan dans le délai fixé. M. de Laforest et
M. de Buhler, qui marchaient franchement d'accord, faisaient les plus
grands efforts pour que, le 29 vendémiaire (21 octobre), le _conclusum_
fût définitivement adopté. Ils rencontraient des difficultés infinies,
car M. de Hugel répandait partout qu'un courrier de Paris, apportant de
graves changements, était attendu à chaque instant; qu'à Paris même on
désirait un retard. Il était allé jusqu'à menacer M. d'Albini, lui
disant que, d'après un avis certain, des ordres devaient lui arriver de
l'électeur de Mayence, pour désavouer sa conduite, et lui enjoindre de
ne pas voter. C'était ébranler l'une des cinq voix favorables, et
jusqu'ici l'une des plus fidèles. Ces menaces avaient été poussées si
loin, que M. d'Albini s'en était offensé, et en était devenu plus ferme
dans sa résolution. Par surcroît d'embarras, la Prusse venait, au
dernier moment, de créer de nouveaux obstacles: elle voulait une
rédaction qui la dispensât de fournir sur les biens réservés, sa part
des 413 mille florins qui restaient à trouver. Elle aspirait même à
s'approprier certaines dépendances des biens ecclésiastiques enclavés
dans ses États, et attribués à divers princes par le plan d'indemnités.
Elle avait, en un mot, mille prétentions plus vexatoires, plus déplacées
les unes que les autres, qui, surgissant d'une manière imprévue à la fin
de la négociation, étaient de nature à la faire échouer. Ce n'était pas
le ministre de Prusse, M. de Goertz, personnage fort digne, rougissant
du rôle qu'on lui faisait jouer, c'était un financier qu'on lui avait
adjoint, qui provoquait ces difficultés. Enfin MM. de Laforest et de
Buhler donnèrent une dernière impulsion, et le 29 vendémiaire (21
octobre) le _conclusum_ définitif fut adopté par la députation
extraordinaire des huit États, et la médiation se trouva en quelque
sorte accomplie, dans le terme assigné par les puissances médiatrices.
Le dernier jour Saxe vota comme les cinq États formant la majorité
ordinaire, par respect pour cette majorité.
Il restait cependant encore bien des détails à régler. Le partage des
territoires et les règlements organiques ne formaient pas un même acte.
On avait demandé qu'ils fussent réunis dans une seule résolution, qui
prendrait un titre déjà connu dans le protocole germanique, celui de
_Recès_. Ensuite, l'oeuvre de la députation extraordinaire étant
terminée, il fallait la porter à la Diète germanique, dont la députation
extraordinaire n'était qu'une commission. On avait pris une précaution
dans le libellé du _conclusum_ définitif, c'était de dire que le _recès_
serait directement communiqué aux ministres médiateurs. On voulait
prévenir ainsi les refus de communications de la part des ministres
impériaux aux ministres médiateurs, refus qui avaient entraîné déjà de
fâcheuses lenteurs.
[En marge: La légation autrichienne s'appuie sur les dernières questions
restées sans solution, pour retarder la rédaction définitive.]
On se mit sur-le-champ à l'oeuvre pour fondre dans une seule rédaction
l'acte principal et les règlements. C'était une nouvelle occasion pour
M. de Hugel de soulever des questions embarrassantes. Ainsi, à propos de
cette rédaction définitive, il demandait obstinément, si on ne
comprendrait pas, dans le _recès_, l'imputation sur un gage quelconque
des 413 mille florins dus à l'archichancelier, au duc d'Oldembourg, aux
maisons d'Isembourg et de Stolberg; il demandait si ce n'était pas le
moment de pourvoir aux pensions de l'archevêque de Trèves, des évêques
de Liége, de Spire, de Strasbourg, dont les États avaient passé avec la
rive gauche du Rhin à la France, et qui ne savaient à qui s'adresser
pour obtenir des pensions alimentaires; si on n'accorderait pas une
indemnité à la noblesse immédiate, pour la perte de ses droits féodaux,
perte dont on avait promis antérieurement de la dédommager.
[En marge: La mauvaise volonté de la Prusse fournit un prétexte légitime
aux lenteurs de l'Autriche.]