La proposition du Premier Consul à l'empereur Alexandre étant acceptée,

on convint de présenter à la Diète germanique une note, signée des deux

cabinets, et contenant l'offre spontanée de leur médiation. Restait à

s'entendre sur les arrangements à consigner dans cette note. Le Premier

Consul eut beaucoup de peine à faire accepter à M. de Markoff les

stipulations déjà convenues avec les principales puissances allemandes,

et contraires aux vues de l'Autriche, sans lui être sérieusement

dommageables. Tandis que le jeune Alexandre affectait de ne partager

aucune des passions de l'aristocratie européenne, M. de Markoff à

Paris, M. de Woronzoff à Londres, affichaient sans aucune retenue les

passions qu'un émigré français, un tory anglais, ou un grand seigneur

autrichien, auraient pu ressentir. M. de Markoff notamment était un

Russe plein de morgue, dépourvu de cette attrayante flexibilité qu'on

rencontre souvent chez les hommes distingués de sa nation, ayant de

l'esprit, encore plus d'orgueil, et se faisant de la puissance de son

cabinet une idée alors tout à fait exagérée. Le Premier Consul n'était

pas homme à tolérer la ridicule hauteur de M. de Markoff, et savait

remettre à sa place l'ambassadeur, en observant pour le souverain les

égards convenables. Il lui offrit pour le Wurtemberg, pour Baden, pour

la Bavière, des avantages supérieurs certainement aux pertes que ces

trois maisons avaient éprouvées. Mais M. de Markoff, indifférent à la

parenté impériale, même à la politique russe, qui commençait depuis la

paix de Teschen à favoriser les petites puissances allemandes, M. de

Markoff, dans son zèle pour la cause de la vieille Europe, se montrait

non pas Russe, mais Autrichien. C'était l'Autriche qui semblait

l'intéresser exclusivement. La Prusse lui était odieuse, il contestait

toutes ses assertions, admettait au contraire toutes celles de

l'Autriche, et demandait pour celle-ci autant qu'on aurait pu demander à

Vienne. L'évêché de Salzbourg, la prévôté de Berchtolsgaden, accordés

d'un consentement général à l'archiduc Ferdinand, produisaient à peu

près autant que la Toscane, c'est-à-dire 2,500,000 florins. On ajoutait

cependant à ces deux principautés les évêchés de Trente et de Brixen.

Mais M. de Markoff, porte-parole de l'Autriche, ne voulait pas qu'on

tînt compte de cette addition. Ces évêchés étaient dans le Tyrol, et dès

lors, suivant lui, tellement à l'Autriche, que c'était ôter à l'empereur

pour donner à un archiduc. On répondait à cela que Trente et Brixen

étaient des principautés ecclésiastiques, tout à fait indépendantes,

quoique enclavées dans le territoire autrichien, et qu'elles ne seraient

à l'Autriche que lorsqu'on les lui aurait attribuées formellement.

[En marge: Difficulté relativement à la ville de Passau.]

L'Autriche voulait en outre l'évêché de Passau, qui lui assurait

l'importante place de Passau, située au confluent de l'Inn et du Danube,

et formant une tête de pont sur la Bavière. On consentait bien à donner

à l'Autriche l'évêché de Passau sans la place, ce qui était possible et

convenable, car le territoire de cet évêché se trouvait compris tout

entier en Autriche, et la place de Passau en Bavière. Accorder cette

place à l'Autriche, c'eût été lui accorder, à l'égard de la Bavière, une

position offensive et menaçante. Rien n'était donc plus naturel que de

concéder l'évêché à l'archiduc Ferdinand, et Passau à l'électeur

palatin. Mais l'Autriche tenait à Passau comme à une position capitale,

et M. de Markoff la défendait pour l'Autriche avec la plus extrême

chaleur. Pourtant on voulait terminer cette longue négociation, et M. de

Markoff, sentant qu'on finirait par se passer de la Russie, consentit

enfin à transiger, et tomba d'accord avec M. de Talleyrand du plan

définitif.

[En marge: Plan définitif adopté par la Russie et la France.]

[En marge: Lot de la Prusse et de la maison d'Orange.]

[En marge: Lot de la Bavière.]

Les avantages déjà concédés par le Premier Consul à la Prusse et à la

maison d'Orange, quoique vivement contestés par M. de Markoff, furent

insérés tout entiers dans le plan définitif. (Voir la carte nº 21.)

C'étaient, ainsi qu'on l'a vu, pour la Prusse les évêchés d'Hildesheim,

de Paderborn, de Munster (ce dernier en partie seulement), l'Eichsfeld,

Erfurth, plus quelques abbayes et villes libres; et pour la maison

d'Orange-Nassau, Fulde et Corvey. On inséra dans le même plan les

conditions déjà stipulées pour la Bavière, c'est-à-dire les évêchés de

Freisingen et d'Augsbourg, le comté de Werdenfels, l'abbaye de Kempten,

la ville de Passau sans l'évêché, les évêchés d'Aichstedt, de Wurtzbourg

et de Bamberg, plus diverses villes libres et abbayes de Souabe.

[En marge: Lot de l'archiduc Ferdinand, représentant l'Autriche.]

L'Autriche dut recevoir pour l'archiduc de Toscane les évêchés de

Brixen, de Trente, de Salzbourg, de Passau (ce dernier sans la place de

Passau), la prévôté de Berchtolsgaden. C'était un revenu de 3,500,000

florins, en dédommagement d'un revenu net de 2,500,000, avec l'avantage

d'une contiguïté de territoire, que ne présentait pas la Toscane.

L'Autriche ne gagnait rien en Souabe, elle y gardait ses anciennes

possessions. C'était à elle, si elle le voulait, à les échanger pour la

frontière de l'Inn. Le Brisgau était, comme dans les traités antérieurs,

assuré au duc de Modène.

[En marge: Lot de la maison de Baden.]

On traita fort bien la maison de Baden, ce qui paraissait intéresser

médiocrement M. de Markoff. Elle avait perdu diverses seigneuries et

terres dans l'Alsace et le Luxembourg, représentant au plus 315 mille

florins de revenu. On lui assura en territoires à sa portée, tels que

l'évêché de Constance, les restes des évêchés de Spire, Strasbourg et

Bâle, les bailliages de Ladenbourg, Bretten et Heidelberg, on lui assura

450 mille florins, sans compter la dignité électorale qui lui était

destinée.

[En marge: Lot de la maison de Wurtemberg.]

La maison de Wurtemberg ne fut pas moins favorablement traitée. On lui

concéda la prévôté d'Ellwangen, et diverses abbayes formant un revenu de

380 mille florins, en compensation de 250 mille qu'elle avait perdus.

[En marge: Lot des maisons de Hesse, de Nassau, et des petits princes

allemands.]

[En marge: Lot de la maison de Hanovre.]

Les maisons de Hesse et de Nassau, furent également indemnisées en

territoires situés à leur portée, et proportionnés à leurs pertes. Les

princes inférieurs furent soigneusement défendus par la France, et

conservèrent des revenus à peu près équivalents à ceux dont ils avaient

été dépouillés. Les maisons d'Aremberg, de Solms, furent placées en

Westphalie. Les comtes de Westphalie obtinrent le bas évêché de Munster.

On s'était peu occupé de l'Angleterre, qui ne semblait pas mettre grand

intérêt à la question des indemnités germaniques. Cependant on n'avait

pas oublié que le roi Georges III était électeur de Hanovre, et qu'il

attachait beaucoup de prix à cette ancienne couronne de sa famille. Il

la regardait même comme sa dernière ressource, dans ces moments de

sombre tristesse, où il croyait voir l'Angleterre bouleversée par une

révolution. On voulait le disposer favorablement, et, comme on lui

demandait d'ailleurs l'abandon de quelques droits en faveur des villes

de Brême et de Hambourg, et divers petits sacrifices en faveur de la

Prusse, on lui concéda en dédommagement l'évêché d'Osnabruck, contigu au

Hanovre; indemnité fort supérieure à ce qu'il perdait, et qui avait pour

but de l'intéresser vivement au succès de la médiation.

[En marge: Territoires réservés pour fournir des aliments au clergé

dépossédé.]

On réserva une certaine quantité d'abbayes médiates, pour compléter

l'indemnité des princes qui auraient pu être maltraités dans cette

première répartition, et pour fournir des pensions aux membres du clergé

supprimé. En général, les princes qui recevaient des territoires

ecclésiastiques étaient chargés de payer des pensions à tous les

titulaires vivants, tant évêques, abbés, que membres des chapitres, et

officiers attachés à leur service. C'était le plus simple devoir

d'humanité envers les bénéficiaires, dont ils prenaient les biens et

détruisaient l'existence princière. Mais si on avait pourvu ainsi aux

besoins du clergé supprimé à la rive droite du Rhin, il restait le

clergé dépossédé à la rive gauche, et celui-là, étant par suite des

traités sans recours contre la France, n'aurait trouvé nulle part des

moyens de vivre. C'est à le sustenter qu'étaient destinées en grande

partie les abbayes médiates réservées.

Telles furent les dispositions territoriales convenues avec M. de

Markoff. On avait distribué à peu près 14 millions de florins de

dédommagement, pour 13 millions de perte; et ce qui prouvera l'avidité

des grandes cours, l'Autriche en prenait quatre millions environ pour

ses archiducs, la Prusse deux pour elle, un demi pour le stathouder; la

Bavière en prenait trois, ce qui était l'équivalent exact de ses pertes;

Wurtemberg, Baden, les deux Hesses, Nassau, environ deux; tous les

petits princes réunis, deux et demi. L'Autriche et la Prusse obtenaient

donc la meilleure part pour elles-mêmes, ou pour des princes qui ne

faisaient pas partie de la Confédération germanique.

[En marge: Changements à la Constitution germanique.]

[En marge: Conservation d'un seul électeur ecclésiastique, celui de

Mayence, et translation de son siége à Ratisbonne.]

Restaient les dispositions constitutionnelles dont il fallait bien

convenir aussi. Le Premier Consul, inclinant d'abord à conserver deux

électeurs ecclésiastiques, contrarié depuis par l'entêtement de

l'Autriche, privé de ressources par l'avidité des grandes cours, se

réduisit à la conservation d'un seul. L'électeur de Cologne était mort,

et remplacé seulement pour la forme par l'archiduc Antoine, mais sans

prétention de la part de l'Autriche de faire valider l'élection.

L'électeur-archevêque de Trèves, prince saxon, retiré dans son second

bénéfice, l'évêché d'Augsbourg, n'était ni à plaindre ni à regretter. On

devait lui donner une pension de 100 mille florins. L'électeur de

Mayence actuel était un prince de la maison de Dalberg, duquel nous

avons déjà parlé. Il avait, indépendamment de ses qualités personnelles,

un titre à être maintenu, c'était l'importance de son siége, auquel

était attachée la chancellerie de l'empire d'Allemagne, et la présidence

de la Diète. On lui conserva donc la qualité d'archichancelier de

l'Empire, président de la Diète, et on lui donna l'évêché de Ratisbonne,

lieu où siégeait la Diète. On lui laissa en outre le bailliage

d'Aschaffenbourg, reste de l'ancien électorat de Mayence, et on convint

de lui composer, au moyen des propriétés réservées, un revenu d'un

million de florins.

Il devait subsister par conséquent un seul des trois électeurs

ecclésiastiques, ce qui, avec les cinq électeurs laïques, faisait six en

tout. Le Premier Consul voulut en augmenter le nombre, et rendre ce

nombre impair. Il proposa d'en créer neuf. Ce titre fut conféré au

margrave de Baden, pour la bonne conduite de ce prince envers la France,

et pour sa parenté avec la Russie, au duc de Wurtemberg et au landgrave

de Hesse, pour leur importance dans la Confédération. C'étaient trois

électeurs protestants de plus, ce qui faisait six protestants contre

trois catholiques. La majorité se trouvait ainsi changée dans le collége

électoral au profit du parti protestant, mais elle ne l'était pas au

point d'enlever son influence légitime à l'Autriche, car celle-ci était

assurée en tout temps des votes de Bohême, Saxe et Mayence, le plus

souvent de celui de Hanovre, et dans certains cas de celui de Baden et

Wurtemberg.

[En marge: Conséquences des nouveaux arrangements adoptés, relativement

à la distribution des voix dans la Diète.]

Il fut convenu que les princes indemnisés avec des terres

ecclésiastiques siégeraient au Collége des princes pour les seigneuries

dont ils acquéraient le titre. Cela changeait encore dans le Collége des

princes la majorité au profit du parti protestant. Mais, grâce au

respect qu'inspirait la maison depuis si long-temps impériale, grâce à

l'intérêt que les petits princes avaient à conserver la Constitution

germanique, les voix protestantes nouvellement créées n'étaient pas

toutes des voix hostiles à l'Autriche. On supposait que le parti

protestant ou prussien, comme ou voudra l'appeler, ayant, par suite des

nouveaux arrangements, acquis la majorité numérique aux colléges des

électeurs et des princes, l'Autriche avec le vieux prestige dont elle

était entourée, avec les prérogatives attachées à la couronne impériale,

avec son influence directe sur l'électeur de Ratisbonne, avec le pouvoir

de ratification qu'elle possédait à l'égard de toutes les résolutions de

la Diète, aurait encore le moyen de contre-balancer l'opposition de la

Prusse, et de rester assez puissante pour que l'anarchie ne

s'introduisît pas dans le corps germanique. On estimait qu'en lui ôtant

la majorité numérique, on lui avait tout au plus enlevé le pouvoir de

dominer l'Allemagne à volonté, et de l'entraîner à la guerre, au gré de

son orgueil ou de son ambition. C'était l'avis du nouvel

archichancelier, fort versé dans la connaissance pratique de la

Constitution germanique.

[En marge: Ce que devient le Collége des villes.]

[En marge: Nouvelle situation des villes libres.]

Il fallait organiser enfin le Collége des villes, peu influent de tout

temps, et destiné à ne pas l'être davantage dans l'avenir. Bien que le

traité de Lunéville n'eût point parlé de la suppression des villes

libres, et seulement de la suppression des principautés ecclésiastiques,

cependant l'existence de beaucoup de ces villes était tellement

illusoire, leur administration tellement onéreuse pour elles-mêmes,

l'exception qu'elles formaient au milieu du territoire germanique si

gênante et si répétée, qu'il fallut en supprimer le plus grand nombre.

La protection qu'elles avaient cherchée jadis dans leur qualité de

villes immédiates, c'est-à-dire dépendant de l'empereur seul, elles la

trouvaient dans la justice du temps, et dans une observation des lois

beaucoup plus exacte qu'autrefois. Cependant les supprimer toutes eût

été trop rigoureux; et on peut affirmer que, sans le Premier Consul, les

plus célèbres eussent succombé sous l'ambition des gouvernements

voisins. Mais il tenait à honneur de conserver les principales d'entre

elles. Il voulut maintenir Augsbourg et Nuremberg, à cause de leur

célébrité historique; Ratisbonne, à cause de la présence de la Diète;

Wetzlar, à cause de la chambre impériale; Francfort, Lubeck, à cause de

leur importance commerciale. Il imagina d'en adjoindre deux, qui, bien

que considérables, même les plus considérables de toutes, Hambourg et

Brême, n'avaient pas la qualité de villes impériales. Brême dépendait du

Hanovre. Elle en fut détachée au prix d'une partie de l'évêché

d'Osnabruck. Hambourg jouissait d'une véritable indépendance, mais elle

n'avait pas voix au Collége des villes. Elle y fut comprise. Le Premier

Consul fit ajouter d'utiles priviléges à l'existence exceptionnelle des

villes libres. Elles étaient déclarées neutres à l'avenir dans les

guerres de l'empire, exemptes de toutes charges militaires, telles que

le recrutement, le contingent financier, le logement des troupes.

C'était un moyen de légitimer et de faire respecter la neutralité qui

leur était accordée. Un autre bienfait dont elles devaient jouir plus

qu'aucune autre partie des États germaniques, c'était la suppression des

péages, vexatoires et onéreux, établis sur les grands fleuves

d'Allemagne. Les péages féodaux sur le Rhin, sur le Weser, sur l'Elbe,

furent supprimés. Les pertes résultant de cette suppression pour les

États riverains avaient été d'avance calculées et compensées. On avait

même obligé certains princes qui avaient des propriétés dans quelques

villes libres, telles qu'Augsbourg, Francfort, Brême, à y renoncer, au

prix d'une augmentation d'indemnité. C'est à la France seule, à ses

efforts opiniâtres, que ces bienfaits étaient dus. Ainsi le nombre de

ces villes était réduit de toutes celles qui avaient perdu leur

importance, mais accru des deux plus riches, jusque-là restées en

dehors. Leur existence était agrandie et améliorée; elles étaient mises

en position de rendre à la liberté du commerce de grands services, et

d'en recueillir le bénéfice.

Ce travail une fois achevé fut renfermé dans une convention, signée le 4

juin par M. de Markoff et par le plénipotentiaire français. Avertie,

jour par jour, des démarches de M. de Markoff, l'Autriche s'était tenue

en arrière. De son côté, le Premier Consul l'avait peu recherchée,

voulant, comme il avait fait dès le commencement, obtenir la plupart des

consentements individuels, pour vaincre ensuite les récalcitrants par

l'ensemble des consentements obtenus. Dans cette vue, des conventions

directes avec le Wurtemberg et les autres États, firent des détails du

plan autant de traités particuliers de la France avec les pays

indemnisés.

[En marge: Dix jours donnés à la Russie pour se prononcer.]

M. de Markoff, au reste, ne voulut prendre qu'un engagement

conditionnel, et en référer à sa cour. Il fut convenu que si sa cour

acceptait le plan proposé, la note qui devait le contenir serait portée

immédiatement à Ratisbonne, et présentée à la Diète au nom de la France

et de la Russie, se constituant médiatrices auprès du corps germanique.

Le Premier Consul, en liant ainsi la Russie à son projet, d'accord en

outre sur ce même projet avec la Prusse, la Bavière, les principaux

États de second et troisième ordre, ne pouvait manquer de vaincre la

résistance de l'Autriche. Mais il craignait les efforts qu'elle allait

faire à Pétersbourg pour ébranler le jeune empereur, pour éveiller ses

scrupules, et intéresser sa justice contre sa vanité très-flattée du

rôle qui lui était offert. Aussi chargea-t-il le général Hédouville,

notre ambassadeur à Pétersbourg, de déclarer qu'on n'attendrait que dix

jours le consentement du cabinet russe, et la ratification de la

convention du 4 juin. Il fit faire cette déclaration en termes mesurés,

mais positifs. Elle signifiait clairement que, si la Russie n'appréciait

point assez l'honneur de régler en commun avec la France le nouvel état

de l'Allemagne, le Premier Consul passerait outre, et se constituerait

seul médiateur. Il y avait eu de l'habileté et de l'à-propos dans la

condescendance témoignée à la cour de Russie; il n'y en avait pas moins

dans la fermeté qu'on montrait à la fin de la négociation entamée avec

elle.

[En marge: Entrevue du roi de Prusse et de l'empereur de Russie à

Mémel.]

Dans ce moment, l'empereur Alexandre se trouvait hors de

Saint-Pétersbourg; il avait une entrevue à Mémel avec le roi de Prusse.

Quoique la diplomatie russe fût toute favorable à l'Autriche, et

défavorable à la Prusse, dont elle critiquait amèrement l'ambition et la

condescendance envers la France, l'empereur Alexandre ne partageait pas

ces dispositions. Il s'était persuadé, sans savoir trop pourquoi, que la

Prusse était une puissance beaucoup plus redoutable que l'Autriche; il

croyait que le secret du grand art de la guerre était resté, depuis la

mort de Frédéric II, dans les rangs de l'armée prussienne, et il demeura

même jusqu'à Iéna dans cette persuasion. Il avait entendu parler du roi

qui gouvernait la Prusse, de sa jeunesse, de ses vertus, de ses

lumières, de sa résistance à ses ministres; et, croyant voir entre la

position de ce roi et la sienne plus d'une analogie, il avait conçu le

désir de le connaître personnellement. En conséquence, il lui avait fait

proposer une entrevue à Mémel. Le roi de Prusse avait saisi cette

proposition avec empressement, car il était toujours plein du projet de

s'entremettre entre la Russie et la France, toujours persuadé qu'il

exercerait sur leurs rapports une utile influence, qu'il les ferait

vivre en bonne harmonie, que, tenant la balance entre elles, il la

tiendrait en Europe, et qu'à l'importance du rôle se joindrait la

certitude de conserver la paix, dont le maintien était devenu la plus

constante de ses préoccupations. Ce rôle, qu'il avait rêvé un instant

sous l'empereur Paul, devenait bien plus facile sous l'empereur

Alexandre, que l'âge et les penchants semblaient rapprocher de lui.

Confirmé dans cette pensée par M. d'Haugwitz, il s'était rendu à Mémel,

la tête remplie des plus honorables illusions. Frédéric-Guillaume et

Alexandre, actuellement réunis, paraissaient se convenir beaucoup, et se

juraient l'un à l'autre une éternelle amitié. Le roi de Prusse était

simple et un peu gauche; l'empereur Alexandre n'était ni simple ni

gauche; il était, au contraire, aimable, empressé, prodigue de

démonstrations. Il ne craignit point de faire les premiers pas envers le

descendant du grand Frédéric, et lui exprima une affection des plus

vives. La belle reine de Prusse était présente à cette entrevue;

l'empereur Alexandre lui voua dès cette époque un culte respectueux et

chevaleresque. Ils se séparèrent fort enchantés les uns des autres, et

convaincus qu'ils s'aimaient, non comme des rois, mais comme des hommes.

C'était, en effet, la prétention de l'empereur Alexandre, de rester

homme sur le trône. Il revint, répétant à tous ceux qui l'approchaient

qu'il avait enfin trouvé un ami digne de lui. À tout ce qu'on lui

racontait du cabinet prussien, de son ambition, de son avidité, il

répondait par l'explication constamment employée quand il s'agissait de

la Prusse, que ce qu'on disait était vrai de M. d'Haugwitz, mais faux du

jeune et vertueux roi. Il n'eût pas demandé mieux que de voir expliquer

ainsi tous les actes de la cour de Russie. À l'instant où les deux

monarques allaient se quitter, un courrier arrivé à Mémel remit au roi

Frédéric-Guillaume une lettre du Premier Consul. Cette lettre lui

faisait part des avantages accordés à la Prusse, et du plan définitif

convenu avec M. de Markoff. Tout dépendait maintenant, ajoutait le

Premier Consul, du consentement de l'empereur de Russie. Le roi

Frédéric-Guillaume, enchanté de ce résultat, voulut profiter de

l'occasion, et parler des affaires allemandes au jeune ami qu'il croyait

avoir conquis pour la vie. Mais cet ami glissant refusa de l'écouter, et

promit de répondre dès qu'il aurait reçu de ses ministres la

communication du plan arrêté à Paris.

[En marge: Alexandre ratifie le plan proposé.]

On était à la mi-juin 1802 (fin de prairial an X). Des courriers

attendaient l'empereur Alexandre à Saint-Pétersbourg; et le général

Hédouville, très-ponctuel dans son obéissance, avait déjà présenté une

note pour annoncer que, si, dans le délai fixé, on ne s'était pas

expliqué par oui ou par non, il considérerait la réponse comme négative,

et le manderait à Paris. Le vice-chancelier Kurakin, qui était mieux

disposé pour la France que ses collègues, engagea le général Hédouville

à reprendre sa note, afin de ne pas blesser l'empereur Alexandre,

promettant qu'à l'arrivée de ce monarque l'affaire lui serait

immédiatement soumise, et la réponse donnée sans aucun retard.

L'empereur, de retour dans sa capitale, entendit ses ministres, et fut

fort pressé par plusieurs d'entre eux de refuser le plan proposé. Le

cabinet paraissait partagé, mais plus disposé cependant pour l'Autriche

que pour la Prusse. Alexandre, bien qu'il vît, avec sa finesse précoce,

que le maître des affaires d'Occident lui abandonnait l'apparence d'un

rôle dont il gardait la réalité pour lui-même; bien qu'il comprît que

ces conditions, qu'on devait dicter en commun à Ratisbonne, arrivaient

toutes faites de Paris, Alexandre était cependant touché des égards

extérieurs observés envers son empire, et satisfait d'un précédent qui,

ajouté à celui de Teschen, établissait dans l'avenir le droit de la

Russie de se mêler aux affaires germaniques.

Il était convaincu que le Premier Consul passerait outre si le cabinet

russe hésitait plus long-temps; de plus, les prétentions de l'Autriche,

qui faisait en ce moment les derniers efforts à Pétersbourg, lui

semblaient entièrement déraisonnables; et enfin les lettres du roi de

Prusse étaient chaque jour plus instantes: par tous ces motifs, il se

décida en faveur du plan proposé, et ratifia la convention du 4 juin

pour ainsi dire malgré ses ministres. Tandis qu'il donnait son

consentement, le prince Louis de Baden arrivait à Pétersbourg, pour

invoquer les droits de la parenté, et faire approuver un plan qui

augmentait la fortune et les titres de sa maison; mais il trouvait ses

voeux exaucés. Quelques jours après, ce prince infortuné mourait en

Finlande, par un accident de voiture, en allant de chez sa soeur

l'impératrice de Russie, chez sa soeur la reine de Suède.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 04 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 7 / 42 段