de lui pour attirer la négociation tantôt ici, tantôt là. Il savait
qu'elle n'aurait lieu qu'à Paris, parce qu'il le voulait ainsi, et que
c'était mieux de tout point. Libre de ses mouvements depuis la signature
de la paix générale, il écouta successivement les parties intéressées:
la Prusse, qui ne désirait agir qu'avec lui et par lui; l'Autriche, qui,
tout en cherchant à porter l'arbitrage à Pétersbourg, ne négligeait rien
cependant pour le disposer en sa faveur; la Bavière, qui lui demandait
conseil et appui contre les offres menaçantes de l'Autriche; la maison
d'Orange, qui avait envoyé son fils à Paris; les maisons de Baden, de
Wurtemberg, de Hesse, qui promettaient le plus entier dévouement si on
voulait les avantager; enfin, la masse des petits princes qui se
réclamaient de leur ancienne alliance avec la France. Après avoir
entendu ces divers prétendants, le Premier Consul reconnut bientôt que,
sans l'intervention d'une volonté puissante, le repos de l'Allemagne,
et, par suite, celui du continent, resterait indéfiniment en péril. Il
se décida donc à offrir, et en réalité, à imposer sa médiation, mais en
présentant des arrangements qui pussent honorer la justice de la France
et la sagesse de sa politique.
Rien n'était plus sensé, plus admirable, que les vues du Premier Consul,
à cette époque heureuse de sa vie, où, couvert d'autant de gloire qu'il
en eut jamais, il n'avait pas cependant assez de force matérielle pour
mépriser l'Europe, et se dispenser de recourir à une politique
profondément calculée. Il voyait bien qu'avec les dispositions peu sûres
de l'Angleterre, il fallait songer à prévenir le danger d'une nouvelle
guerre générale; que, dans ce but, il était urgent de se ménager une
alliance solide sur le continent; que celle de la Prusse était la plus
convenable; que cette cour, novatrice par nature, par origine, par
intérêt, avait avec la Révolution française des affinités, que ne
pouvait avoir aucune autre cour; qu'en se l'attachant sérieusement, on
rendait les coalitions impossibles; car, au degré de force auquel la
France était parvenue, c'était tout au plus si on oserait l'attaquer,
lorsque toutes les puissances seraient réunies contre elle; mais que,
s'il en manquait une seule à la coalition, et, si la puissance qui
manquait, avait passé du côté de la France, jamais on ne tenterait les
chances d'une nouvelle guerre. Cependant, tout en songeant à s'allier à
la Prusse, le Premier Consul comprenait avec une rare justesse d'esprit,
qu'il ne fallait pas la faire tellement forte qu'elle écrasât
l'Autriche, car alors elle deviendrait à son tour la puissance
dangereuse, au lieu d'être l'alliée utile; qu'il ne fallait lui
sacrifier ni les petits princes, anciens amis de la France, ni les États
ecclésiastiques sans exception, États peu consistants, peu militaires,
et préférables comme voisins à des princes laïques et guerriers; ni
enfin les villes libres, respectables par les souvenirs qu'elles
rappelaient, respectables surtout à titre de Républiques pour la
République française; que sacrifier en même temps à la Prusse tous ces
petits États, héréditaires, ecclésiastiques, républicains, c'était
favoriser la réalisation de cette unité allemande, plus dangereuse pour
l'équilibre européen, si elle se constituait jamais, que toute la
puissance autrichienne ne l'avait été jadis; qu'en faisant pencher, en
un mot, la balance vers le parti protestant et novateur, il fallait la
faire pencher et non verser, car ce serait pousser l'Autriche au
désespoir, peut-être la précipiter vers sa chute, remplacer alors un
ennemi par un autre, et dans l'avenir préparer à la France une rivalité
avec la maison de Brandebourg tout aussi redoutable que celle qui
l'avait mise en guerre avec la maison d'Autriche pendant plusieurs
siècles.
[En marge: Le Premier Consul songe à s'adresser à l'intérêt de la Prusse
et à l'orgueil de la Russie, pour faire réussir la négociation.]
Plein de ces sages pensées, le Premier Consul entreprit d'abord d'amener
la Prusse à des vues modérées. Parvenu à s'entendre avec elle, il
voulait négocier avec les intéressés de second ordre, et les contenter
au moyen d'une juste part d'indemnité; il projetait ensuite d'ouvrir à
Pétersbourg une négociation toute de courtoisie, pour flatter l'orgueil
du jeune empereur qu'il découvrait parfaitement sous une feinte
modestie, et pour le lier par de bons procédés aux arrangements
territoriaux qui seraient arrêtés. Avec le concours de la Prusse
satisfaite, de la Russie flattée, il espérait rendre inévitable la
résignation de l'Autriche, si toutefois on avait eu soin de ne pas trop
l'exaspérer par les arrangements adoptés.
[En marge: Premier plan du Premier Consul, et mérite de ce plan.]
Dans des combinaisons aussi compliquées, il fallait s'attendre à passer
par plusieurs projets avant d'arriver au projet définitif. L'idée du
Premier Consul, relativement à la distribution territoriale de
l'Allemagne, avait été d'abord d'éloigner les unes des autres les trois
grandes puissances centrales du continent, l'Autriche, la Prusse, la
France, et de placer entre elles la masse entière de la Confédération
germanique. Dans ce but, le Premier Consul aurait concédé à l'Autriche,
non pas la totalité de ses prétentions, c'est-à-dire le cours de l'Isar,
car il aurait fallu dans ce cas transporter la maison palatine en Souabe
et en Franconie; mais il lui aurait concédé l'Inn dans tout son cours,
c'est-à-dire l'évêché de Salzbourg, la prévôté de Berchtolsgaden, le
pays compris entre la Salza et l'Inn, plus les évêchés de Brixen et
Trente, situés en Tyrol. L'Autriche, ainsi dédommagée pour son compte et
celui des deux archiducs, aurait dû renoncer à toute possession en
Souabe; elle aurait été placée en entier derrière l'Inn; elle y aurait
été compacte, et couverte par une frontière excellente; elle eût enfin
trouvé le repos, et l'aurait donné à la Bavière, par la solution de la
vieille question de l'Inn.
De même qu'on aurait fait renoncer l'Autriche à son établissement en
Souabe, on aurait fait renoncer la Prusse à son établissement en
Franconie, en demandant à celle-ci l'abandon des margraviats d'Anspach
et de Bareuth. Avec ces margraviats et les évêchés contigus de
Wurtzbourg et de Bamberg, avec les possessions dont l'Autriche aurait dû
faire le sacrifice en Souabe, avec les évêchés de Freisingen,
d'Aichstedt, enclavés dans les possessions bavaroises, on eût composé à
la maison palatine un territoire bien arrondi, s'étendant à la fois en
Bavière, en Souabe, en Franconie, et capable de servir de barrière entre
la France et l'Autriche. À ce prix la maison Palatine aurait pu
abandonner les restes du Palatinat du Rhin, et le beau duché de Berg,
placé à l'autre extrémité de l'Allemagne, c'est-à-dire vers la
Westphalie. La Prusse, éloignée de la Franconie comme l'Autriche de la
Souabe, aurait été reportée tout à fait au nord. Pour l'y reporter
entièrement, on aurait supprimé l'obstacle qui l'en séparait,
c'est-à-dire les deux branches de la maison de Mecklembourg; on aurait
établi ces deux familles dans les territoires devenus vacants au centre
de l'Allemagne. La Prusse se serait trouvée de la sorte sur les bords de
la Baltique; on lui aurait donné en outre les évêchés de Munster,
d'Osnabruck et d'Hildesheim. Dédommagée ainsi de ses pertes anciennes et
nouvelles, elle aurait pu abandonner tout le duché de Clèves, dont la
partie située à la gauche du Rhin avait passé à la France, dont la
partie située à la rive droite aurait grossi la masse des indemnités.
Alors, déjà séparée de l'Autriche par l'abandon de la Franconie, elle
l'eût été encore de la France par son éloignement des bords du Rhin.
Il serait resté dans les duchés vacants de Clèves, de Berg, de
Westphalie, dans les débris des électorats de Cologne, Trèves et
Mayence, dans les enclaves mayençaises d'Erfurth et d'Eichsfeld, dans
l'évêché de Fulde, et autres propriétés ecclésiastiques, dans les débris
du Palatinat du Rhin, dans le grand nombre d'abbayes médiates ou
immédiates répandues par toute l'Allemagne, il serait resté de quoi
composer un État à la maison de Mecklembourg et à celle d'Orange; de
quoi indemniser les maisons de Hesse, de Bade, de Wurtemberg, et la
foule des princes inférieurs. Enfin, dans les siéges d'Aichstedt,
d'Augsbourg, de Ratisbonne, de Passau, il y aurait eu de quoi conserver
deux électeurs ecclésiastiques sur trois, ce qui entrait dans la pensée
du Premier Consul, car il ne voulait pas trop altérer la constitution
germanique, et il lui plaisait d'ailleurs de protéger l'Église en tout
pays.
Dans ce plan, si profondément conçu, l'Autriche, la Prusse, la France,
étaient établies, les unes fort loin des autres; la Confédération
germanique était réunie en un seul corps, et placée au milieu des
grandes puissances du continent, avec le rôle utile, important,
honorable, de les séparer, et d'empêcher les collisions entre elles; les
États allemands acquéraient une délimitation parfaite; la constitution
germanique était utilement réformée, et point détruite.
Le plan du Premier Consul, proposé d'abord à la Prusse, ne fut pas
refusé tout de suite. Il convenait à cette puissance de devenir
compacte, de border la Baltique, d'occuper tout le nord de l'Allemagne.
Son consentement définitif dépendait des quantités qui lui seraient
offertes, lorsqu'on en arriverait à régler les détails du partage. Mais
si les princes du centre de l'Allemagne, dont les États ne reposaient
dans le moment que sur la volonté mobile des négociateurs, pouvaient
être facilement transportés au nord ou au midi, au couchant ou au
levant, il devait en être autrement pour deux princes, confinés à
l'extrémité septentrionale de la Confédération, comme les princes de
Mecklembourg, solidement établis au milieu de sujets dont ils avaient
l'affection depuis des siècles, étrangers à toutes les vicissitudes
territoriales amenées par la guerre, et difficiles à persuader quand on
leur proposerait un déplacement aussi considérable. D'ailleurs, s'ils
disaient un mot à l'Angleterre, elle ne manquerait pas de faire échouer
un projet qui livrait les rivages de la Baltique à la Prusse.
[En marge: Le refus des princes de Mecklembourg rend impossible le plan
primitif du Premier Consul.]
Spontanément ou non, ils refusèrent d'une manière péremptoire ce qu'on
leur offrait. Cependant la Prusse, qui avait été chargée de l'ouverture,
leur avait clairement insinué que la France, en voulant faire d'eux des
voisins, en voulait faire aussi des amis, et se montrerait libérale à
leur égard dans la distribution des indemnités.
Quelque importante que fût la partie du plan qui venait d'être refusée,
il valait encore la peine de poursuivre la réalisation du reste. Il
était toujours bon en effet de reporter l'Autriche derrière l'Inn, et de
lui concéder une fois pour toutes cet éternel objet de ses voeux; il
était toujours bon de concentrer la Prusse vers le nord de l'Allemagne,
et de l'exclure de la Franconie, où sa présence n'était utile à
personne, pouvait même devenir dangereuse pour elle, en cas de guerre,
car les provinces d'Anspach et de Bareuth se trouvant sur la route des
armées française et autrichienne, sa neutralité devenait fort difficile
à respecter. La suite de cette histoire révélera le grave inconvénient
d'une pareille situation.
[En marge: Les prétentions obstinées de la Prusse et de l'Autriche
ajoutent de nouvelles difficultés à la belle conception du Premier
Consul.]
[En marge: Le Premier Consul renonce à ses premières idées pour arriver
à un arrangement possible.]
Mais la Prusse et l'Autriche étaient fort exigeantes pour ce qui les
concernait. Bien que l'Autriche trouvât la frontière de l'Inn infiniment
séduisante, elle ne voulait rien céder en Souabe; elle prétendait
toujours y avoir des possessions, même après l'acquisition de l'Inn.
Elle demandait, outre Salzbourg et Berchtolsgaden, outre le pays entre
la Salza et l'Inn, l'évêché de Passau. Les évêchés de Brixen et de
Trente, qu'on lui abandonnait, ne lui semblaient pas un don, car ils
étaient en Tyrol, et tout ce qui était en Tyrol paraissait tellement lui
appartenir, qu'elle croyait en le recevant ne rien recevoir de nouveau.
La Prusse, de son côté, ne voulait se départir d'aucune de ses
prétentions en Franconie. Dans cette situation le Premier Consul prit le
parti d'abandonner le bien pour le possible, nécessité pénible mais
fréquente dans les grandes affaires. Il tâcha de s'entendre
définitivement avec la Prusse, pour se concerter ensuite avec la Russie,
réservant pour la fin de la négociation, l'accord avec l'Autriche, qui
montrait un entêtement désespérant, et qu'on ne pouvait réussir à
vaincre que par l'ensemble des adhésions obtenues.
Il annonça d'abord la ferme résolution de ne laisser immoler aucun
intérêt, de ne pas tout donner aux grandes maisons aux dépens des
petites, de ne pas supprimer toutes les villes libres, de ne pas
détruire complétement le parti catholique. Le général Beurnonville,
ambassadeur de France à Berlin, était en ce moment en congé à Paris. Il
fut chargé, dans le courant de mai 1802 (floréal an X), de s'aboucher
avec M. de Lucchesini, ministre de Prusse, et de signer une convention,
dans laquelle seraient stipulés les arrangements particuliers aux
maisons de Brandebourg et d'Orange.
La Prusse reproduisit toutes ses prétentions, mais elle n'avait avec
personne autant qu'avec la France la chance de traiter avantageusement.
Elle fut donc obligée de se résigner à un arrangement qui, bien
qu'inférieur à ce qu'elle désirait, devait paraître à toute l'Allemagne
un acte de grande partialité pour elle. (Voir la carte nº 21.)
[En marge: Arrangement particulier avec la Prusse pour ce qui la
concerne.]
Cette puissance perdait, comme nous l'avons dit, à la rive gauche du
Rhin, le duché de Gueldre, une partie du duché de Clèves, la petite
principauté de Moeurs; elle cédait à la Hollande quelques enclaves;
enfin elle allait être privée du revenu des péages du Rhin, en
conséquence d'une disposition générale, relative à la navigation. Ces
pertes réunies entraînaient une diminution de revenu qu'elle évaluait à
2 millions de florins, que l'Autriche évaluait à 750 mille, la Russie à
un million, la France par faveur, à 12 ou 1,300 mille. Par une
convention, signée le 23 mai 1802 (3 prairial an X), la France promit de
faire obtenir à la Prusse les évêchés de Hildesheim et de Paderborn, une
partie de l'évêché de Munster, les territoires d'Erfurth et de
l'Eichsfeld, restes de l'ancien électorat de Mayence, enfin quelques
abbayes et villes libres, le tout représentant environ 1,800 mille
florins de revenus, 500 mille de plus que le chiffre supposé des pertes
qu'il fallait compenser. La Prusse n'obtenait rien en Franconie, ce qui
était pour elle un vif sujet de regrets, car son ambition était
persévérante de ce côté; mais l'Eichsfeld et Erfurth étaient des points
intermédiaires, qui lui ménageaient des relais pour arriver dans ses
provinces de Franconie. Tout en feignant de se résigner à de grands
sacrifices, elle signa, satisfaite au fond, des acquisitions qu'elle
venait d'obtenir. Le lendemain on conclut avec elle une convention
particulière pour l'indemnité de la maison d'Orange-Nassau. On ne plaça
point cette maison en Westphalie comme elle aurait voulu, mais dans la
Haute-Hesse. On lui donna l'évêché et l'abbaye de Fulde, l'abbaye de
Corvey, peu distante de Fulde, celle de Weingarten, et quelques autres.
Par cet arrangement, sans être placée trop près de la Hollande et des
souvenirs du stathoudérat, elle se trouvait néanmoins assez près du pays
de Nassau, où toutes les branches de cette famille devaient être
indemnisées.
Ces avantages étaient accordés à la Prusse et à sa parenté, dans le
but de s'assurer son alliance. Aussi le Premier Consul voulut-il
profiter de l'occasion pour lui arracher une adhésion formelle à
tout ce qu'il avait fait en Europe. Il exigea et obtint du chef de
la maison d'Orange-Nassau la reconnaissance de la République batave,
et la renonciation au stathoudérat; il exigea de la Prusse la
reconnaissance de la République italienne, la reconnaissance du
royaume d'Étrurie, et une approbation implicite de la réunion du
Piémont à la France. Le roi Frédéric-Guillaume se trouvait ainsi
enchaîné à la politique du Premier Consul, dans ce qu'elle avait de
plus désagréable pour l'Europe. Il n'hésita cependant point, et
donna l'adhésion demandée dans l'acte même qui lui assignait sa part
des indemnités germaniques.
[En marge: Après s'être entendu avec la Prusse, le Premier Consul se met
d'accord avec la Bavière.]
Après en avoir fini des prétentions de la Prusse, le Premier Consul,
fidèle à son plan de s'entendre successivement et individuellement avec
les principaux intéressés, signa le même jour une convention avec la
Bavière. Il la traitait dans cette convention en vieille alliée de la
France. (Voir la carte nº 21.) Il lui assurait toutes les principautés
ecclésiastiques enclavées dans son territoire, l'évêché d'Augsbourg
(moins la ville, qui devait être conservée comme ville libre), l'évêché
de Freisingen; les versants du Tyrol, ambitionnés par l'Autriche, tels
que l'abbaye de Kempten et le comté de Werdenfels; la place de Passau,
sans l'évêché de Passau, enclavé dans le territoire autrichien, et
destiné à l'archiduc Ferdinand; l'évêché d'Aichstedt, placé sur les
bords du Danube; les deux grands évêchés de Wurtzbourg et de Bamberg,
formant une notable partie de la Franconie; enfin plusieurs villes
libres et abbayes de la Souabe, que l'Autriche, dans ses rêves
ambitieux, avait demandées pour elle-même, notamment Ulm, Memmingen,
Buchorn, etc. La question de l'Inn, entre l'Autriche et la Bavière,
n'était pas résolue: on laissait aux deux puissances intéressées le soin
de la vider par voie d'échange. La maison palatine, concentrée en Souabe
et en Franconie, acquérait ainsi un territoire assez compact. Il n'y
avait plus que le duché de Berg, placé aux confins de la Westphalie, qui
fût éloigné du corps de ses États. C'est dans le but d'agglomérer son
territoire qu'on lui avait fait abandonner tout le Palatinat du Rhin;
mais elle était complétement dédommagée de ce qu'on lui enlevait, car si
elle avait perdu 3 millions de florins de revenu, elle recevait 3
millions et quelques mille florins en compensation.
[En marge: Arrangements avec Baden, Wurtemberg, les deux Hesses.]
[En marge: Concert avec la Russie.]
L'indemnité de la Prusse et de la Bavière étant fixée, le plus difficile
était fait. On avait contenté deux amis de la France, et les deux États
les plus considérables de l'Allemagne, après l'Autriche. Aucune
opposition insurmontable n'était désormais à craindre. Il restait
cependant à se mettre d'accord avec Baden, Wurtemberg, les deux Hesses.
Baden et Wurtemberg étaient clients et parents de la Russie. C'est avec
la Russie que leur part devait être réglée. Il entrait, comme nous
l'avons dit, dans le plan du Premier Consul, de faire participer
l'empereur Alexandre aux arrangements de l'Allemagne, de l'y intéresser,
en traitant bien ses protégés, en flattant son orgueil, en paraissant
tenir grand compte de son influence. D'abord on y était obligé par les
articles secrets annexés au dernier traité de paix, articles par
lesquels on s'était engagé à se concerter avec le cabinet russe pour
l'affaire des indemnités germaniques. Le Premier Consul avait pensé
qu'il ne fallait pas lui laisser le temps de réclamer son droit
d'intervenir, et, dans sa correspondance personnelle avec le jeune
empereur, l'entretenant avec confiance de toutes les grandes affaires de
l'Europe, il lui avait demandé ses intentions à l'égard des maisons de
Wurtemberg et de Baden, qui avaient l'honneur d'être alliées à la
famille impériale. En effet, l'impératrice douairière, veuve de Paul
Ier, mère d'Alexandre, était une princesse de Wurtemberg; l'impératrice
régnante, épouse d'Alexandre, était une princesse de Baden. Celle-ci
était l'une de ces trois brillantes soeurs, nées dans la petite cour de
Carlsruhe, et assises à cette époque sur les trônes de Bavière, de
Suède, de Russie.
Le czar, flatté de ces avances, accepta volontiers les ouvertures du
Premier Consul, et ne songea pas un instant à entrer dans la pensée de
l'Autriche, qui voulait attirer la négociation à Pétersbourg. Quelque
satisfait qu'il eût été de voir la plus grande affaire du continent
traitée chez lui, il eut le bon esprit de n'y pas prétendre un moment.
Il autorisa donc M. de Markoff à négocier sur ce sujet à Paris.
Wurtemberg, Baden, étaient pour lui les moindres intérêts de cette
négociation. Son intérêt essentiel c'était de participer ostensiblement
à la négociation tout entière. Le Premier Consul ne laissa rien à
désirer à l'empereur Alexandre, quant à l'extérieur du rôle à jouer, et
lui offrit une manière de figurer égale à celle du cabinet français, en
lui proposant de constituer la France et la Russie médiatrices entre les
divers États de la Confédération germanique.
[En marge: Le Premier Consul imagine de constituer la France et la
Russie médiatrices, et de proposer en leur nom, à la Diète germanique,
les arrangements par lui résolus.]
Cette idée était des plus heureuses. Il fallait bien, en effet après
avoir arrêté avec les principaux intéressés la part qui leur serait
faite, se mettre enfin en communication avec le corps germanique
assemblé à Ratisbonne, et l'amener à ratifier les arrangements
individuellement souscrits. Le Premier Consul imagina de réunir ces
arrangements en un plan général, et de le présenter à la diète de
Ratisbonne au nom de la France et de la Russie, se constituant
spontanément puissances médiatrices. Cette forme sauvait la dignité du
corps germanique, qui ne paraissait plus dictatorialement organisé par
la France, mais qui, dans l'embarras où le jetaient les ambitions
rivales soulevées dans son sein, acceptait comme arbitres les deux plus
grandes puissances du continent, et les plus désintéressées. On ne
pouvait pas cacher sous une forme plus convenable pour l'Allemagne, plus
flatteuse pour un jeune souverain entrant à peine sur la scène du monde,
la volonté réelle de la France. Le Premier Consul, en acceptant ainsi
l'égalité de rôle avec un prince qui n'avait rien fait encore, lui
couvert de gloire, consommé dans les armes et la politique, tenait une
conduite des plus habiles, car, grâce à quelques ménagements, il amenait
l'Europe à ses vues. Le caractère de la vraie politique, c'est de placer
toujours le résultat réel avant l'effet extérieur. D'ailleurs l'effet se
produit inévitablement quand le résultat réel est obtenu.
[En marge: Difficultés qu'on rencontre auprès de M. de Markoff pour
s'entendre sur le plan des indemnités.]
[En marge: Zèle de M. de Markoff pour l'Autriche.]