[En marge: Relations intimes de l'Autriche avec le parti catholique.]

La Prusse voulait naturellement profiter de l'occasion des

sécularisations pour affaiblir à jamais l'Autriche. Celle-ci était à la

fin du dix-huitième siècle, comme dans la guerre de Trente-Ans, comme

dans les guerres de Charles-Quint, l'appui du parti catholique: non pas

que, dans tous les cas, les protestants fussent portés pour la Prusse,

et les catholiques pour l'Autriche; les jalousies de voisinage au

contraire altéraient souvent ces relations. Ainsi, la Bavière,

catholique fervente, mais sans cesse alarmée des vues de l'Autriche sur

son territoire, votait ordinairement avec la Prusse. La Saxe[2], quoique

protestante, était souvent opposée à la Prusse par défiance de

voisinage, et votait avec l'Autriche. Mais, en général, l'Autriche avait

pour clients les princes catholiques, et particulièrement les États

ecclésiastiques. Ceux-ci opinaient en sa faveur quand il fallait déférer

l'empire; ils se conformaient à son avis dans les assemblées où se

débattaient les affaires générales. Ne levant pas d'armées, ils

laissaient les recruteurs autrichiens prendre des soldats chez eux; de

plus, ils fournissaient des apanages aux cadets de la maison impériale.

L'archiduc Charles, par exemple, venait de recevoir un riche bénéfice

dans la grande maîtrise de l'Ordre Teutonique, qui lui avait été

récemment déférée. L'évêque de Munster et l'archevêque de Cologne étant

morts, les chapitres de ces deux siéges avaient nommé l'archiduc Antoine

pour remplacer les prélats défunts. Comme dans tous les pays

aristocratiques, l'Église fournissait ainsi des dotations aux puînés des

grandes familles. La Prusse naturellement savait mauvais gré aux États

ecclésiastiques de donner à l'Autriche des soldats, des apanages et des

voix à la Diète.

[Note 2: Il faut toutefois remarquer qu'à cette époque

l'électeur de Saxe était catholique, tandis que son pays

était protestant, et comptait pour tel.]

Une fois engagés dans les réformes constitutionnelles, les princes

allemands allaient être amenés à d'autres changements encore, notamment

à la suppression des villes libres et de la noblesse immédiate.

[En marge: Les villes libres, leur origine, leur suppression

inévitable.]

Les villes libres devaient leur origine aux empereurs. De même que les

rois de France avaient jadis affranchi les communes de la tyrannie des

seigneurs, de même les empereurs avaient donné aux villes d'Allemagne,

formées par l'industrie et le commerce, une existence indépendante, des

droits reconnus, souvent aussi des priviléges. C'était là ce qui avait

introduit dans cette vaste féodalité allemande, à côté des seigneurs

féodaux, à côté des prêtres souverains portant des couronnes de comtes

ou de ducs, des républiques démocratiques, célèbres par leur richesse et

leur génie. Augsbourg, Nuremberg, Cologne, sous le rapport des arts, de

l'industrie et du commerce, avaient autrefois bien mérité de

l'Allemagne et de l'humanité entière. Toutes ces villes étaient tombées

sous le joug de petites aristocraties locales, et la plupart se

trouvaient déplorablement administrées. Celles dont le commerce s'était

maintenu échappaient à la ruine commune, et présentaient même des

républiques assez prospères. Mais elles étaient jalousées par les

princes voisins, qui cherchaient à les adjoindre à leur territoire. La

Prusse, en particulier, aurait voulu incorporer dans ses États

Nuremberg, et la Bavière Augsbourg, bien que ces villes fussent toutes

deux fort déchues de leur ancienne splendeur.

[En marge: La noblesse immédiate, son origine, son existence

actuellement menacée.]

La noblesse immédiate avait une origine assez semblable à celle des

villes libres, car son titre provenait de la protection impériale

accordée aux seigneurs, trop faibles pour se défendre eux-mêmes. Aussi

était-elle surtout répandue en Franconie et en Souabe, parce qu'à

l'époque de la destruction de la maison de Souabe, les seigneurs de

cette contrée, se trouvant sans suzerain, s'étaient donnés à l'empereur.

On l'appelait _immédiate_, parce qu'elle relevait directement de

l'empereur, et non des princes chez lesquels ses domaines étaient

situés. On donnait le même titre d'_immédiat_ à tout État, ville, fief,

abbaye, relevant directement de l'empire. On appelait _médiat_, tout

État dépendant directement du prince dans le territoire duquel il se

trouvait enclavé. Cette noblesse immédiate, dont l'obéissance était

partagée entre le seigneur local et l'empereur qu'elle reconnaissait

comme son unique suzerain, était fière de cette vassalité plus relevée,

servait dans les armées et dans les chancelleries impériales, et livrait

aux recruteurs autrichiens la population des bourgs et villages qui lui

appartenaient.

Les princes territoriaux, de quelque parti qu'ils fussent, souhaitaient

la double incorporation à leurs États de la noblesse immédiate et des

villes libres. L'Autriche, assez froide pour le maintien des villes

libres, dont elle convoitait un certain nombre pour elle-même, était

ardente au contraire pour le maintien de la noblesse immédiate, qu'elle

affectionnait d'une manière particulière. Cependant elle voulait en

général la conservation de tout ce qui pouvait être conservé.

[En marge: Caractère de la révolution qui s'opérait en ce moment en

Allemagne.]

De notre point de vue moderne, rien ne doit paraître plus naturel, plus

légitime, que la réunion de toutes ces parcelles de territoire, villes

ou seigneuries immédiates, au corps de chaque État. Cela sans doute eût

mieux valu, si, comme en France, en 1789, on avait remplacé en Allemagne

ces libertés locales par une liberté générale, garantissant à la fois

toutes les existences et tous les droits. Mais ces incorporations

allaient accroître le pouvoir absolu des rois de Prusse, des électeurs

de Bavière, des ducs de Wurtemberg. À cette condition, il était permis

de les voir avec quelque regret.

Il y a, dans l'histoire des monarchies européennes, deux révolutions

fort différentes par leur objet et par leur date: la première, au moyen

de laquelle la royauté conquiert sur la féodalité les petites

souverainetés locales, absorbant ainsi beaucoup d'existences

particulières, pour former un seul État; la seconde, au moyen de

laquelle la royauté, après avoir formé cet État unique, est obligée de

compter avec la nation, et d'accorder une liberté générale, uniforme,

régulière, bien préférable assurément aux libertés particulières de la

féodalité. La France, en 1789, après avoir achevé cette première

révolution, entreprenait la seconde. L'Allemagne, en 1803, en était

encore à la première, et elle ne l'a pas même achevée aujourd'hui.

L'Autriche, sans aucune autre vue que de conserver son influence dans

l'empire, défendait la vieille constitution germanique, et avec elle les

libertés féodales de l'Allemagne. La Prusse, au contraire, avide

d'incorporations, voulant absorber les villes libres et la noblesse

immédiate, devenait novatrice par ambition, et tendait à donner à

l'Allemagne les formes de la société moderne, c'est-à-dire à commencer,

sans le vouloir, sans le savoir, l'oeuvre de la Révolution française

dans le vieil empire germanique.

Si les vues constitutionnelles de ces deux puissances étaient diverses,

leurs prétentions territoriales ne l'étaient pas moins.

[En marge: Demandes de l'Autriche.]

L'Autriche voulait faire indemniser largement ses deux archiducs, et

sous ce prétexte étendre et améliorer la frontière de ses propres États.

Elle s'occupait peu du duc de Modène, doté depuis long-temps, par les

traités de Campo-Formio et de Lunéville, du Brisgau (petite province du

pays de Baden) dont il se souciait médiocrement, aimant mieux jouir

tranquillement à Venise de ses immenses richesses, accumulées à force

d'avarice. Mais elle s'occupait sérieusement de l'archiduc Ferdinand,

ancien souverain de la Toscane. Elle convoitait pour lui le bel

archevêché de Salzbourg, qui aurait rattaché le Tyrol au corps de la

monarchie autrichienne, plus la prévôté de Berchtolsgaden, enclavée dans

l'archevêché de Salzbourg. (Voir la carte nº 20.) Ces deux principautés

lui étaient formellement promises, mais elle souhaitait obtenir

davantage. Elle voulait pour ce même archiduc l'évêché de Passau, qui

assurait à sa maison l'importante place de Passau, située au confluent

de l'Inn et du Danube, le superbe évêché d'Augsbourg, s'étendant

longitudinalement sur le Lech, au milieu même de la Bavière, enfin le

comté de Werdenfels[3], et l'abbaye de Kempten, deux possessions placées

sur le penchant des Alpes du Tyrol, dominant l'une et l'autre les

sources des fleuves qui traversent la Bavière, tels que l'Inn, l'Isar,

la Loisach, le Lech. Si on ajoute à cela dix-neuf villes libres en

Souabe, plus douze grandes abbayes immédiates, et si on songe que

l'Autriche, indépendamment de ce qu'elle demandait pour l'archiduc en

Souabe, avait une foule d'anciennes possessions dans cette contrée, on

comprendra facilement ses desseins en cette circonstance. Elle voulait,

au moyen de la prétendue indemnité de l'archiduc Ferdinand, prendre

position au milieu de la Bavière par Augsbourg, au-dessus par

Werdenfels et Kempten, au delà par ses possessions de Souabe, et, en la

pressant ainsi dans les serres de l'aigle impérial, l'amener à lui céder

la partie de ses États qu'elle convoitait depuis long-temps,

c'est-à-dire le cours de l'Inn, peut-être même celui de l'Isar.

[Note 3: Ce comté dépendait de l'évêché de Freisingen.]

C'était l'une des plus anciennes prétentions de l'Autriche que de

s'étendre en Bavière pour s'y faire une meilleure frontière, et de

prolonger en même temps ses postes dans les Alpes tyroliennes, jusqu'aux

limites de la Suisse. La possession de la ligne de l'Isar était le plus

cher de ses voeux, et n'aurait pas été le dernier, si on l'avait

satisfait. Pour avoir jusqu'à l'Isar, elle aurait abandonné à la maison

de Bavière Augsbourg (l'évêché et la ville), plus toutes les possessions

autrichiennes en Souabe. Dans ce plan, la ville de Munich, située sur

l'Isar, se trouvant sur la frontière, et ne pouvant demeurer siége du

gouvernement bavarois, Augsbourg aurait été la nouvelle capitale offerte

à l'électeur palatin. Mais c'était absorber presque la moitié de cet

électorat, et refouler entièrement la maison palatine en Souabe. À

défaut de ce rêve beaucoup trop beau, le cours de l'Inn eût consolé

l'Autriche de ses malheurs. Elle ne possédait que la partie inférieure

de l'Inn, depuis Braunau jusqu'à Passau. Mais, au-dessus, entre Braunau

et les Alpes tyroliennes, c'était la Bavière qui avait les deux rives de

ce fleuve. L'Autriche aurait souhaité l'Inn dans tout son cours, depuis

son entrée en Bavière, à Kufstein, jusqu'à sa réunion au Danube. Cette

ligne aurait embrassé moins de pays que celle de l'Isar, mais elle était

fort belle encore, et militairement plus solide. C'était toujours par

voie d'échange que l'Autriche se proposait d'acquérir l'une ou l'autre

de ces frontières. Aussi ne cessait-elle, depuis que la question des

indemnités s'agitait entre les cabinets, d'obséder de ses offres, et,

quand elle n'était pas écoutée, de ses menaces, le malheureux électeur

de Bavière, lequel communiquait sur-le-champ ses anxiétés à ses deux

protecteurs naturels, la Prusse et la France.

[En marge: Manière dont l'Autriche veut faire la part des autres maisons

allemandes.]

Voilà comment l'Autriche entendait faire sa part dans la distribution

des indemnités. Voici comment elle faisait celle des autres.

Pour les pertes essuyées par la Bavière à la gauche du Rhin, pertes qui

surpassaient celles de tous les autres princes allemands, car cette

maison avait perdu le duché de Deux-Ponts, le Palatinat du Rhin, le

duché de Juliers, le marquisat de Berg-op-Zoom, et une foule de terres

en Alsace, l'Autriche lui assignait deux évêchés en Franconie, ceux de

Wurtzbourg et de Bamberg, fort bien placés pour la Bavière, puisqu'ils

étaient voisins du Haut-Palatinat, mais égalant à peine les deux tiers

de ce qui lui était dû. Peut-être l'Autriche aurait-elle ajouté à ce lot

l'évêché de Freisingen, situé sur l'Isar, tout près de Munich. À la

Prusse, l'Autriche entendait donner un gros évêché au nord, Paderborn

par exemple, peut-être deux ou trois abbayes, comme Essen et Werden;

enfin au stathouder un territoire quelconque en Westphalie, c'est-à-dire

le quart au plus de ce qu'ambitionnait la maison de Brandebourg, pour

elle-même et pour sa parenté. Après avoir concédé aux deux Hesses, à

Baden et au Wurtemberg, quelques dépouilles du bas clergé, et un certain

nombre d'abbayes à la foule des petits princes héréditaires, lesquels,

disait-elle, seraient bien heureux de prendre ce qu'on leur donnerait,

l'Autriche voulait avec les gros territoires du nord et du centre de

l'Allemagne, tels que Munster, Osnabruck, Hildesheim, Fulde, avec les

débris des électorats de Cologne, Mayence et Trèves, conserver les trois

électeurs ecclésiastiques, et sauver par là son influence en empire.

Sur les trois électorats ecclésiastiques, le premier, celui de Mayence,

venait de passer au coadjuteur du dernier archevêque. Ce nouveau

titulaire, membre de la maison de Dalberg, était un prélat instruit,

spirituel, homme du monde. L'électorat de Trèves appartenait à un prince

saxon, encore vivant, retiré dans l'évêché d'Augsbourg dont il cumulait

le titre avec celui de Trèves, oubliant dans l'observation assidue des

pratiques religieuses, dans l'opulence que lui procuraient les pensions

de sa famille, sa grandeur électorale perdue. L'électorat de Cologne

était devenu vacant par la mort du titulaire. Les évêchés de Munster, de

Freisingen, de Ratisbonne, la prévôté de Berchtolsgaden, venaient de

vaquer aussi. Soit que l'Autriche fût ou ne fût pas complice des

chapitres, elle avait laissé nommer, en présence d'un commissaire

impérial, l'archiduc Antoine pour évêque de Munster et pour archevêque

de Cologne. La Prusse irritée avait réclamé vivement, disant qu'on

voulait par la nomination de nouveaux titulaires créer des obstacles aux

sécularisations, et empêcher la libre exécution du traité de Lunéville.

Ses réclamations avaient pour but d'empêcher qu'on ne remplît de la même

manière les bénéfices encore vacants de Freisingen, Ratisbonne et

Berchtolsgaden.

[En marge: Prétentions contraires de la Prusse.]

On pourrait se faire une idée assez juste des projets de la Prusse, en

prenant exactement le contre-pied des projets de l'Autriche. D'abord

elle jugeait, et avec raison, les pertes du grand-duc de Toscane

exagérées du double au moins. On prétendait à Vienne qu'il avait perdu 4

millions de florins en revenu. Cette assertion était fort exagérée; elle

reposait sur la confusion des revenus nets et des revenus bruts. Le

revenu net perdu par le grand duc était de 2,500,000 florins au plus. La

Prusse soutenait que Salzbourg, Passau et Berchtolsgaden égalaient,

s'ils ne surpassaient, le revenu de la Toscane; sans ajouter que la

Toscane, détachée de la monarchie autrichienne, n'avait pour celle-ci

aucune valeur de position, tandis que Salzbourg, Berchtolsgaden, Passau,

liés au corps même de cette monarchie, lui donnaient une frontière

excellente, et dans les montagnards de Salzbourg une nombreuse

population militaire. On croyait que l'Autriche y pourrait lever

vingt-cinq mille hommes. Il n'y avait donc pas de motif fondé pour

ajouter au lot de l'archiduc les évêchés d'Augsbourg, d'Aichstedt,

l'abbaye de Kempten, le comté de Werdenfels, ainsi que toutes les villes

libres et les abbayes demandées en Souabe. Cependant la Prusse insistait

moins sur l'exagération des prétentions de l'Autriche, qu'elle

n'insistait sur la légitimité des siennes. Elle estimait au double de

leur valeur véritable les pertes qu'elle disait avoir faites, et

diminuait de moitié le prix des territoires qu'elle réclamait en

dédommagement. D'abord elle partageait l'un des désirs de l'Autriche,

celui de se porter vers le centre et le midi de l'Allemagne. Elle

voulait faire en Franconie ce que l'Autriche cherchait à faire en

Souabe; elle y voulait doubler au moins son territoire. C'était une

ambition constante de ces deux grandes cours de prendre, dans le milieu

de l'Allemagne, des positions avancées, soit l'une contre l'autre, soit

contre la France, soit aussi pour y tenir sous leur influence les États

du centre de la confédération. Dans ses premiers élans d'ambition, la

Prusse n'avait pas demandé moins que les évêchés de Wurtzbourg et de

Bamberg, contigus aux marquisats d'Anspach et de Bareuth, et destinés

dans la pensée de tout le monde à indemniser la Bavière. Cette

prétention avait rencontré de telles objections, surtout à Paris, qu'il

avait fallu y renoncer.

À défaut de Wurtzbourg et de Bamberg, la Prusse, qui avait perdu

seulement le duché de Gueldre, une portion du duché de Clèves, la petite

principauté de Moeurs, quelques péages supprimés sur le Rhin, et les

enclaves de Savenaer, Huissen, Marbourg, cédés à la Hollande, ce qui

représentait 700 mille florins de revenu suivant la Russie, 1,200 mille

suivant la France, la Prusse ne voulait pas moins qu'une partie du nord

de l'Allemagne, c'est-à-dire les évêchés de Munster, de Paderborn,

d'Osnabruck, d'Hildesheim, plus les restes de l'électorat de Mayence en

Thuringe, tels que l'Eichsfeld et Erfurth, puis enfin en Franconie, où

elle n'abdiquait pas ses prétentions, l'évêché d'Aichstedt et la célèbre

ville de Nuremberg.

Faisant, à l'égard de l'indemnité du stathouder, les mêmes calculs que

l'Autriche à l'égard de l'indemnité du duc de Toscane, elle demandait

pour la maison d'Orange-Nassau un établissement contigu au territoire

prussien, et comprenant les pays qui suivent: le duché de Westphalie, le

pays de Recklinghausen, les restes des deux électorats de Cologne et de

Trèves, à la droite du Rhin. Il en résultait pour le stathouder, outre

l'avantage d'être adossé à la Prusse, avantage fort grand pour elle et

pour lui, celui d'être placé près de la Hollande, et de pouvoir y

profiter des retours de la fortune. Maintenant, si on songe à la

fausseté des évaluations de la Prusse, si on songe qu'après avoir

exagéré jusqu'au double, même au triple, le chiffre de ses pertes, elle

dissimulait dans la même proportion la valeur des objets demandés en

compensation, que, par exemple, elle évaluait à 350 mille florins

l'évêché de Munster, qui, à Paris, d'après les calculs les plus

impartiaux, était évalué à 1,200 mille, qu'elle estimait à 150 mille

florins l'évêché d'Osnabruck, qui, à Paris, était estimé 369 mille, et

ainsi du reste, on se fera une idée de la folle exagération de ses

prétentions.

[En marge: La Prusse se jette dans les bras de la France.]

Elle se montrait un peu plus généreuse que l'Autriche envers les princes

de second et de troisième ordre, car c'étaient tout autant de voix

protestantes à introduire dans la Diète. Elle était d'avis de supprimer

les électeurs ecclésiastiques de Cologne et de Trèves, de laisser

exister tout au plus celui de Mayence, avec les débris de son électorat

situés à la rive droite du Rhin; de remplacer les deux électeurs

ecclésiastiques supprimés par des électeurs protestants, pris parmi les

princes de Hesse, de Wurtemberg, de Bade, même d'Orange-Nassau, s'il

était possible. L'appui que l'Autriche cherchait auprès de la Russie, la

Prusse le cherchait auprès de la France. Elle offrait, si on la

secondait dans ses réclamations, de lier sa politique à celle du Premier

Consul, de s'engager à lui par une alliance formelle, de garantir tous

les arrangements faits en Italie, tels que la création du royaume

d'Étrurie, la nouvelle constitution donnée à la République italienne, et

la réunion du Piémont à la France. Elle faisait en même temps les plus

grands efforts pour amener à Paris la négociation, que l'Autriche

tâchait d'amener à Saint-Pétersbourg. Elle savait que, hors de Paris,

elle n'était pas très-favorablement jugée; que, dans les cours, on lui

reprochait amèrement d'avoir abandonné la cause de l'Europe pour celle

de la Révolution française; que, si on critiquait les prétentions de

l'empereur, les siennes étaient jugées bien plus sévèrement, car il leur

manquait l'excuse des grandes pertes essuyées par la maison d'Autriche

dans la dernière guerre; elle savait enfin qu'il n'y avait d'appui à

espérer que du côté de la France; que se prêter au déplacement de la

négociation, ce serait désobliger le Premier Consul, et accepter des

arbitres mal disposés à son égard. Aussi refusa-t-elle nettement toutes

les ouvertures de l'Autriche, qui, en désespoir de cause, lui offrait de

s'entendre à elles deux, de s'accorder l'une à l'autre la part du lion,

en sacrifiant tous les princes de second et de troisième ordre, et de

s'adresser ensuite à Pétersbourg pour obtenir la consécration du partage

qu'elles auraient fait, dans le but surtout de soustraire l'Allemagne au

joug des Français.

[En marge: Les princes allemands imitent la Prusse, et ont tous recours

à la France.]

Les princes allemands, suivant l'exemple de la Prusse, avaient tous

recours à la France. Au lieu de solliciter à Londres, à Pétersbourg, à

Vienne, à Berlin, ils sollicitaient à Paris. La Bavière, tourmentée par

l'Autriche; les ducs de Baden, de Wurtemberg, de Hesse, jaloux les uns

des autres; les petites familles effrayées de l'avidité des grandes; les

villes libres, menacées d'incorporation; la noblesse immédiate, exposée

au même danger que les villes libres; tous, grands et petits,

républiques ou souverains héréditaires, plaidaient leur cause à Paris,

les uns par l'intermédiaire de leurs ministres, les autres directement

et en personne. Le ci-devant stathouder y avait envoyé son fils, le

prince d'Orange, depuis roi des Pays-Bas, prince distingué, que le

Premier Consul avait accueilli avec beaucoup de faveur. Plusieurs autres

princes y étaient venus également. Tous fréquentaient avec empressement

ce palais de Saint-Cloud, où un général de la République était courtisé

à l'égal des rois.

[En marge: Singularité du spectacle que les puissances allemandes

présentent au moment des sécularisations.]

Singulier spectacle que l'Europe donnait alors, et qui prouve bien

l'inconséquence des passions humaines, et la profondeur des desseins de

la Providence!

La Prusse et l'Autriche avaient entraîné l'Allemagne à une guerre

injuste contre la Révolution française, et elles avaient été vaincues.

La France, par le droit de la victoire, droit incontestable quand la

puissance victorieuse a été provoquée, avait conquis la rive gauche du

Rhin. Une partie des princes allemands se trouvaient dès lors sans

États. Il était naturel de les indemniser en Allemagne, et de

n'indemniser qu'eux. Cependant la Prusse et l'Autriche, qui les avaient

compromis, voulaient indemniser aux dépens de cette malheureuse

Allemagne leurs propres parents, italiens comme les archiducs, ou

hollandais comme le stathouder; et, ce qui est plus étrange encore,

elles voulaient, sous le nom de leurs proches, s'indemniser elles-mêmes,

toujours aux dépens de cette Allemagne, victime de leurs fautes. Et ces

dédommagements, où les cherchaient-elles? dans les biens mêmes de

l'Église; c'est-à-dire que les défenseurs du trône et de l'autel,

rentrés chez eux après s'être fait battre, entendaient se dédommager

d'une guerre malheureuse en dépouillant l'autel qu'ils étaient allés

défendre, et en imitant la Révolution française qu'ils étaient venus

attaquer! Et, chose plus extraordinaire encore, s'il est possible, ils

demandaient au représentant victorieux de cette Révolution, de leur

partager ces dépouilles de l'autel, qu'ils ne savaient pas se partager

eux-mêmes!

[En marge: Politique du Premier Consul dans les affaires d'Allemagne.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 04 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 5 / 42 段