La Russie, désintéressée dans la question territoriale qui s'agitait en

Allemagne, n'était ni appelée, ni autorisée à s'en mêler par le traité

de Lunéville; mais elle y aurait volontiers joué un rôle. Être pris pour

arbitre eût flatté la vanité du jeune empereur, vanité qui commençait à

percer sous une modestie et une ingénuité apparentes. Ce prince s'était

d'abord soumis aux deux personnages qui l'avaient porté au trône, à

travers une affreuse catastrophe; c'étaient le comte Pahlen et le comte

Panin. Mais son honnêteté et son orgueil souffraient également d'un tel

joug. Il lui en coûtait d'avoir à ses côtés des hommes qui lui

rappelaient d'horribles souvenirs; il était humilié d'avoir des

ministres qui le traitaient en prince mineur. Nous avons déjà dit

qu'entouré des compagnons de son premier âge, MM. de Strogonoff,

Nowosiltzoff et Czartoryski, et d'un ami plus mûr M. de Kotschoubey, il

lui tardait de s'emparer avec eux des affaires de l'empire. Il avait

profité d'une occasion offerte par le caractère impérieux du comte

Pahlen, pour le renvoyer en Courlande. Il en avait fait autant à l'égard

du comte Panin, et il avait introduit M. de Kotschoubey dans le cabinet.

Pour vice-chancelier, il venait de prendre un personnage ancien dans le

gouvernement russe, le prince Kurakin, homme d'état d'humeur facile,

aimant l'éclat du pouvoir, et prêtant complaisamment son nom, connu de

l'Europe, aux quatre ou cinq jeunes gens qui commençaient à gouverner

secrètement l'empire. Dans cette bizarre association d'un czar de

vingt-quatre années, et de quelques seigneurs russes et polonais du même

âge, on s'était fait, ainsi que nous l'avons dit plus haut, de

singulières idées sur toutes choses. Paul Ier, Catherine elle-même, y

étaient considérés comme des princes barbares et sans lumières. Le

partage de la Pologne était regardé comme un attentat; la guerre à la

Révolution française, comme le résultat de préjugés aveugles. La Russie

devait à l'avenir se donner une tout autre mission; elle devait protéger

les faibles, contenir les forts, obliger la France et l'Angleterre à se

renfermer dans les limites de la justice, les contraindre toutes deux à

respecter dans leur lutte les intérêts des nations. Heureuses

prétentions, nobles pensées, si elles avaient été sérieuses; si elles

n'avaient pas ressemblé à ces velléités libérales de la noblesse

française, élevée à l'école de Voltaire et de Rousseau, parlant

humanité, liberté, jusqu'au jour où la Révolution française vint lui

demander de conformer ses actes à ses théories! Alors ces grands

seigneurs philosophes devinrent les émigrés de Coblentz. Toutefois, de

même qu'il y eut en France une minorité de la noblesse, fidèle jusqu'au

bout à ses premiers sentiments, de même dans ces jeunes gouvernants de

la Russie, deux se distinguaient par des vues plus arrêtées, par un

caractère plus sérieux, c'étaient M. de Strogonoff et le prince Adam de

Czartoryski. M. de Strogonoff annonçait un esprit solide et sincère. Le

prince Czartoryski, appliqué, instruit, grave à vingt-cinq ans, ayant

pris sur Alexandre une sorte d'ascendant, était plein des sentiments

héréditaires de sa famille, c'est-à-dire du désir de relever la Pologne;

et il s'efforçait, comme on le verra bientôt, de faire aboutir à ce but

les combinaisons de la politique russe. Ces jeunes gens, avec les

penchants qui les animaient, devaient être jaloux de commencer en

Allemagne cet arbitrage équitable et souverain, qui les séduisait si

fort. L'habile Autriche avait bien su démêler leurs dispositions, et

avait songé à s'en servir. Apercevant clairement la prédilection du

Premier Consul pour la Prusse, elle s'était tournée du côté de

l'empereur Alexandre; elle le flattait, et lui offrait le rôle d'arbitre

dans les affaires d'Allemagne. Ce n'était pas l'ambition qui manquait au

czar pour saisir un tel rôle; mais il n'était pas facile de s'en emparer

en présence du général Bonaparte, qu'un traité formel investissait du

droit et du devoir de se mêler de la question des indemnités

germaniques, et qui n'était pas homme à laisser faire aux autres ce

qu'il lui appartenait de faire lui-même. Aussi l'empereur Alexandre,

quoique impatient de figurer sur la scène du monde, montrait-il une

réserve méritoire à son âge, surtout avec les sentiments ambitieux qui

remplissaient son coeur.

[En marge: Ce qu'étaient les indemnités germaniques.]

Il faut pénétrer maintenant dans l'obscure et difficile affaire des

indemnités germaniques. Cette affaire entamée au congrès de Rastadt,

après la paix de Campo-Formio, abandonnée par suite de l'assassinat de

nos plénipotentiaires et de la seconde coalition, reprise depuis la paix

de Lunéville, souvent commencée, jamais terminée, était une grave

question pour l'Europe, question qu'on poussait devant soi, ne sachant

comment la résoudre. Elle ne pouvait être résolue que par la ferme

volonté du Premier Consul, car il était impossible que l'Allemagne y

suffît à elle seule.

[En marge: Pertes des princes allemands à la rive gauche du Rhin.]

Par les traités de Campo-Formio et de Lunéville, la rive gauche du Rhin

était devenue notre propriété, depuis le point où ce beau fleuve sort du

territoire suisse, entre Bâle et Huningue, jusqu'à celui où il entre sur

le territoire hollandais, entre Émerick et Nimègue. (Voir la carte nº

20.) Mais par la cession de cette rive à la France, des princes

allemands, de tout rang et de tout état, tant héréditaires

qu'ecclésiastiques, avaient fait des pertes considérables en territoire

et en revenu. La Bavière s'était vu enlever le duché de Deux-Ponts, le

Palatinat du Rhin, le duché de Juliers. Le Wurtemberg, Baden, avaient

été privés de la principauté de Montbéliard et autres domaines. Les

trois électeurs ecclésiastiques de Mayence, de Trèves, de Cologne

étaient presque restés sans États. Les deux Hesses avaient perdu

plusieurs seigneuries; l'évêque de Liége, l'évêque de Bâle, avaient été

complétement dépossédés de leurs évêchés. La Prusse avait été obligée de

renoncer, au profit de la France, au duché de Gueldre, à une partie de

celui de Clèves, et à la petite principauté de Moeurs, territoires

situés sur le cours inférieur du Rhin. Enfin une foule de princes de

second et troisième ordre avaient vu disparaître leurs principautés et

leurs fiefs impériaux. Ce n'étaient pas là toutes les dépossessions

amenées par la guerre. En Italie, deux archiducs d'Autriche avaient été

forcés de renoncer, l'un à la Toscane, l'autre au duché de Modène. En

Hollande, la maison d'Orange-Nassau, alliée de la Prusse, avait perdu le

stathoudérat, plus une assez grande quantité de biens personnels.

[En marge: L'Autriche et la Prusse veulent faire indemniser en Allemagne

les archiducs italiens et la famille de Nassau.]

D'après les règles de la stricte justice, les princes allemands auraient

dû être seuls dédommagés sur le territoire germanique. Des archiducs,

oncles ou frères de l'empereur, ayant depuis long-temps la qualité de

princes italiens, n'avaient aucun titre pour obtenir des établissements

en Allemagne, aucun, sinon d'être les parents de l'empereur. Or, c'était

l'empereur qui avait poussé la malheureuse Allemagne à la guerre, qui

l'avait exposée ainsi à des pertes considérables de territoire, et il

venait la forcer d'indemniser ses propres parents, entraînés eux aussi,

contre leur gré, à prendre part à cette guerre folle et mal conduite! On

en pouvait dire autant du stathouder. Si ce prince avait perdu ses

États, ce n'était pas à l'Allemagne à payer les fautes qu'on lui avait

fait commettre. Mais le stathouder était le beau-frère du roi de Prusse,

et ce roi, ne voulant pas faire pour sa famille, moins que l'empereur

pour la sienne, demandait que la maison d'Orange-Nassau fût indemnisée

en Allemagne. Il fallait donc, outre les princes allemands, dédommager

encore les archiducs privés de leurs États en Italie, les Orange-Nassau

dépossédés du stathoudérat. On avait demandé à la France, au traité de

Lunéville, et, antérieurement, au traité de Campo-Formio, de consentir à

ce que les archiducs reçussent un établissement en Allemagne. La Prusse

au congrès de Bâle, et l'Angleterre au congrès d'Amiens, avaient exigé

que le stathouder fût indemnisé, sans désignation de lieu, mais avec

l'intention avouée de choisir ce lieu dans l'étendue du territoire

germanique. La France, qui n'avait à considérer les indemnités que du

point de vue de l'équilibre général, la France à qui peu importait que

ce fût un évêque ou un prince de Nassau qui se trouvât établi à Fulde,

que ce fût un archevêque ou un archiduc qui se trouvât établi à

Salzbourg, avait dû y consentir.

Le traité de Lunéville ayant été ratifié par la Diète, la charge que

l'empereur voulait faire peser sur le territoire germanique était

acceptée, avec regret, mais d'une manière formelle. Les traités de Bâle

et d'Amiens, qui stipulaient une indemnité pour le stathouder, étaient,

il est vrai, étrangers à la confédération; mais l'Angleterre, avec

l'influence que lui procurait la possession du Hanovre, la Prusse, avec

sa puissance sur la Diète, assurées d'ailleurs l'une et l'autre du

concours de la France, n'avaient pas de refus à craindre, en réclamant

une indemnité territoriale pour le stathouder. Il était donc convenu,

d'un consentement à peu près unanime, que le stathouder, comme les deux

archiducs italiens, auraient leur part des évêchés sécularisés. Pour

indemniser ces princes allemands, italiens, hollandais, il ne manquait

certainement pas de beaux domaines en Allemagne. Il y en avait beaucoup,

et de très-considérables, soumis au régime ecclésiastique. En les

sécularisant, on pouvait trouver de vastes champs, couverts d'habitants,

féconds en revenus, pour fournir des États à toutes les victimes de la

guerre.

[En marge: Valeur approximative des territoires ecclésiastiques.]

Il serait difficile de dire la valeur exacte en territoire, en

habitants, en revenus, de la totalité des principautés allemandes

susceptibles de sécularisation. La paix de Westphalie en avait déjà

sécularisé un grand nombre; mais celles qui restaient formaient un

sixième environ de l'Allemagne proprement dite, tant en étendue qu'en

population. Quant au revenu, si on s'en rapporte aux estimations du

temps, fort incomplètes et fort contestées, il pouvait s'élever à 13 ou

14 millions de florins. Mais on se tromperait si on voulait considérer

cette somme comme le revenu total des principautés dont il est ici

question. C'était le revenu, déduction faite des frais de perception et

d'administration, déduction faite aussi d'une foule de bénéfices

ecclésiastiques, tels qu'abbayes, canonicats, etc., qui n'étaient pas

compris dans le produit net que nous venons d'énoncer, et qui devaient

par la sécularisation appartenir au nouveau possesseur: c'est-à-dire

que, si on calculait le produit de ces pays comme on calculait en France

en 1803, et comme on calcule bien plus rigoureusement aujourd'hui, on

serait conduit à une estimation trois ou quatre fois plus considérable,

par conséquent à 40 ou 50 millions de florins (100 ou 120 millions de

francs).

[En marge: Énumération des principautés ecclésiastiques, propres à être

sécularisées.]

Il est donc impossible de préciser au juste la valeur de ces États,

autrement qu'en affirmant qu'ils comprenaient le sixième environ de

l'Allemagne proprement dite. Il suffit d'ailleurs de les citer pour

montrer que plusieurs d'entre eux composent aujourd'hui des provinces

florissantes, et quelques-unes des plus belles de la confédération.

(Voir la carte nº 20.) En commençant par l'orient et le midi de

l'Allemagne, on trouvait dans le Tyrol les évêchés de Trente et de

Brixen, que l'Autriche considérait comme lui appartenant, et que par ce

motif elle n'aurait pas voulu laisser figurer dans la masse des

indemnités germaniques, mais qui avaient été rangés malgré elle au

nombre des biens disponibles. On variait dans l'évaluation de leur

produit depuis 200,000 florins jusqu'à 900,000. En passant du Tyrol en

Bavière, se présentait le superbe évêché de Salzbourg, aujourd'hui l'une

des plus importantes provinces de la monarchie autrichienne, comprenant

la vallée de la Salza, produisant, selon les uns, 1,200,000 florins,

selon les autres, 2,700,000, et donnant une race de soldats excellents,

tirailleurs aussi habiles que les Tyroliens. Dans l'évêché de Salzbourg

était comprise la prévôté de Berchtolsgaden, précieuse par le produit du

sel. En entrant tout à fait en Bavière, on rencontrait sur le Lech

l'évêché d'Augsbourg, sur l'Isar celui de Freisingen, enfin, au

confluent de l'Inn et du Danube, celui de Passau, tous trois fort

enviés par la Bavière, dont ils auraient avantageusement complété le

territoire, produisant ensemble 800,000 florins, et comme d'usage

très-diversement évalués par les prétendants qui se les disputaient. De

l'autre côté du Danube, c'est-à-dire en Franconie, se trouvait le riche

évêché de Wurtzbourg, dont les évêques avaient autrefois ambitionné le

titre de ducs de Franconie, et étaient assez opulents pour bâtir à

Wurtzbourg un palais presque aussi beau que celui de Versailles. On

estimait ce bénéfice à 1,400,000 florins de revenu, et avec l'évêché de

Bamberg, qui était contigu, à plus de 2 millions. C'était le lot qui

pouvait le mieux arrondir le territoire de la Bavière en Franconie, et

la dédommager de ses immenses pertes. La Prusse enviait ce lot, à cause

de sa valeur et de sa contiguïté avec les marquisats d'Anspach et de

Bareuth. On peut citer encore l'évêché d'Aichstedt, dans la même

province, très-inférieur aux deux précédents, mais néanmoins fort

considérable.

Il restait la partie des archevêchés de Mayence, de Trèves, de Cologne,

située à la droite du Rhin, archevêchés et électorats à la fois, formant

un revenu difficile à évaluer. Il restait les portions de l'électorat de

Mayence, enclavées en Thuringe, telles qu'Erfurth, et le territoire de

l'Eischsfeld, puis en descendant vers la Westphalie, le duché même de

Westphalie, dont le revenu était estimé à 4 ou 500,000 florins, les

évêchés de Paderborn, d'Osnabruck, d'Hildesheim, qu'on supposait pouvoir

produire 400,000 florins chacun, et enfin le vaste évêché de Munster,

le troisième de l'Allemagne en revenu, le plus étendu en territoire,

rapportant, disait-on, alors 1,200,000 florins.

Si l'on joint à ces archevêchés, évêchés et duchés, au nombre de

quatorze, à ces restes d'anciens électorats ecclésiastiques, les débris

des évêchés de Spire, Worms, Strasbourg, Bâle, Constance, quantité de

riches abbayes, enfin quarante-neuf villes libres, qu'on voulait, non

pas séculariser, mais incorporer aux États voisins (ce qui s'appelait

alors _médiatiser_), on aura une idée à peu près exacte de tous les

biens dont on pouvait disposer pour faire oublier aux princes séculiers

les malheurs de la guerre. Il faut ajouter que si on n'avait pas

prétendu indemniser les archiducs et le stathouder, qui à eux trois

demandaient le quart au moins des domaines disponibles, il n'eût pas été

nécessaire de supprimer toutes les principautés ecclésiastiques, et

qu'on aurait pu épargner à la Constitution germanique le coup

destructeur dont elle fut bientôt frappée.

C'était, en effet, porter à cette constitution une atteinte profonde que

de séculariser tous les États ecclésiastiques à la fois, car ils y

jouaient un rôle considérable. Quelques détails sont ici nécessaires

pour faire connaître cette vieille constitution, la plus ancienne de

l'Europe, la plus respectable après la constitution anglaise, et qui

allait périr par l'avidité des princes allemands eux-mêmes.

[En marge: Ancienne constitution germanique.]

[En marge: La couronne impériale était élective.]

[En marge: Cinq électeurs laïques, et trois électeurs ecclésiastiques.]

L'empire germanique était électif. Quoique depuis long-temps la

couronne impériale ne fût pas sortie de la maison d'Autriche, il fallait

qu'une élection formelle, à chaque changement de règne, la déférât à

l'héritier de cette maison, qui de son plein droit était roi de Bohème

et de Hongrie, archiduc d'Autriche, duc de Milan, de Carinthie, de

Styrie, etc..., mais non chef de l'empire. L'élection se faisait

autrefois par sept, et à l'époque dont nous parlons, par huit princes

électeurs. Sur les huit, il y en avait cinq laïques et trois

ecclésiastiques. Les cinq laïques étaient: la maison d'Autriche, pour la

Bohême; l'électeur palatin, pour la Bavière et le Palatinat; le duc de

Saxe, pour la Saxe; le roi de Prusse, pour le Brandebourg; le roi

d'Angleterre, pour le Hanovre. Les trois électeurs ecclésiastiques

étaient: l'archevêque de Mayence, possédant une partie des deux rives du

Rhin aux environs de Mayence, la ville de Mayence elle-même, et les

rives du Mein jusqu'au-dessus d'Aschaffenbourg; l'archevêque de Trèves,

possédant le pays de Trèves, c'est-à-dire la vallée de la Moselle,

depuis les frontières de l'ancienne France jusqu'à la jonction de cette

rivière avec le Rhin, vers Coblentz; enfin l'archevêque de Cologne,

possédant le bord gauche du Rhin, depuis Bonn jusqu'aux approches de la

Hollande. Ces trois archevêques, suivant l'usage général de l'Église,

partout où la royauté n'avait pas envahi les nominations

ecclésiastiques, étaient élus par leurs chapitres, sauf l'institution

canonique, réservée au Pape. Les chanoines, membres de ces chapitres et

électeurs de leurs archevêques, étaient choisis dans la plus haute

noblesse allemande. Ainsi, pour Mayence, ils devaient être membres de la

noblesse immédiate, c'est-à-dire de la noblesse relevant directement de

l'empire, et ne relevant pas des princes territoriaux chez lesquels ses

domaines étaient situés. De la sorte, ni l'archevêque, ni les chanoines

chargés de l'élire, ne pouvaient être des sujets dépendants d'un prince

quelconque, l'empereur excepté. Il fallait cette précaution pour un

aussi grand personnage que l'archevêque électeur de Mayence, qui était

chancelier de la confédération. C'était lui qui présidait la Diète

germanique. Les archevêques électeurs de Trèves et de Cologne n'avaient

plus que le titre d'une ancienne fonction, évanouie avec les siècles.

L'archevêque de Cologne était jadis chancelier du royaume d'Italie;

l'archevêque de Trèves, chancelier du royaume des Gaules.

[En marge: Le pouvoir de l'empereur limité par une diète.]

Ces huit princes électeurs décernaient la couronne impériale. Dans la

première moitié du siècle dernier, lors de la guerre de la succession

d'Autriche, on avait voulu les obliger à choisir pour empereur un prince

de Bavière; mais ils étaient revenus bientôt, par une vieille habitude

et un respect traditionnel, à la descendance de Rodolphe de Habsbourg.

D'ailleurs les électeurs catholiques se trouvaient là en majorité,

c'est-à-dire cinq contre trois, et la préférence des catholiques pour

l'Autriche était naturelle et séculaire. L'empire n'était pas seulement

électif, il était, si on peut s'exprimer ainsi pour un temps sans

analogie avec le nôtre, il était représentatif. On y délibérait sur les

affaires de la confédération, dans une diète générale, qui se réunissait

à Ratisbonne, sous la direction du chancelier, archevêque de Mayence.

[En marge: Les trois colléges composant la Diète germanique.]

[En marge: Collége des électeurs.]

[En marge: Collége des princes.]

[En marge: Collége des villes.]

Cette diète était composée de trois colléges: le Collége électoral, où

siégeaient les huit électeurs que nous venons de citer; le Collége des

princes, où siégeaient tous les princes laïques ou ecclésiastiques,

chacun d'eux pour le territoire dont il était souverain direct

(certaines maisons ayant plusieurs voix, suivant l'importance des

principautés qu'elles représentaient à la Diète, quelques-autres au

contraire n'ayant qu'une part de voix, comme les comtes de Westphalie);

enfin le Collége des villes, où siégeaient, au nombre de quarante-neuf,

les représentants des villes libres, presque toutes ruinées, et n'ayant

plus que fort peu d'influence dans ce gouvernement délibérant de

l'antique Allemagne.

[En marge: Manière de délibérer dans les trois Colléges.]

Les formes pour recueillir les voix étaient extrêmement compliquées.

Quand le protocole était ouvert, chacun des trois Colléges votait

séparément. Les électeurs, outre leur représentant dans le Collége des

électeurs, avaient des représentants dans celui des princes, et ils

siégeaient ainsi dans deux colléges à la fois. L'Autriche siégeait dans

le Collége électoral pour la Bohême, dans le Collége des princes pour

l'archiduché d'Autriche. La Prusse siégeait au Collége des électeurs

pour le Brandebourg, au Collége des princes pour Anspach, Bareuth, etc.

La Bavière siégeait au Collége des électeurs pour la Bavière, au

Collége des princes pour Deux-Ponts, Juliers, etc., et ainsi des autres.

On ne discutait pas précisément; mais chaque État, appelé dans un ordre

hiérarchique, émettait verbalement son avis par l'intermédiaire d'un

ministre. On recueillait les opinions plusieurs fois, et chacun avait

ainsi le temps de modifier la sienne. Quand les Colléges étaient d'un

sentiment différent, ils entraient en conférence, et cherchaient à

s'entendre. On appelait cela _relation_ et _corrélation_ entre les

Colléges. Ils se faisaient des concessions les uns aux autres, et

finissaient par un avis commun qu'on appelait _conclusum_.

L'importance de ces trois colléges n'était pas égale. Celui des villes

était à peine compté. Autrefois, dans le moyen âge, quand toute la

richesse était concentrée dans les villes libres, elles avaient, en

donnant ou refusant leur argent, le moyen de se faire écouter. Il n'en

était plus ainsi depuis que Nuremberg, Augsbourg, Cologne, avaient cessé

d'être les centres de la puissance commerciale et financière. Outre les

formes employées à leur égard, formes qui étaient blessantes, on tenait

peu de compte de leur avis. Les électeurs, c'est-à-dire les grandes

maisons, avec leurs voix dans le Collége des électeurs, avec leurs voix

et leur clientèle dans le Collége des princes, emportaient presque

toutes les délibérations.

[En marge: Division de l'Allemagne en dix cercles.]

On ne ferait pas connaître cette constitution tout entière, si on ne

disait pas qu'indépendamment de ce gouvernement général, il y avait un

gouvernement local, pour la protection des intérêts particuliers, et la

répartition commune des charges de la confédération. Ce gouvernement

local était celui des cercles. Toute l'Allemagne était divisée en dix

cercles, dont le dernier, celui de Bourgogne, n'était guère plus qu'un

vain titre, car il comprenait des provinces échappées depuis long-temps

à l'empire. Le prince le plus puissant du cercle en était le directeur.

Il appelait à délibérer les États qui le composaient; il exécutait leurs

résolutions, et venait au secours des États menacés de violence. Deux

tribunaux d'empire, l'un à Wetzlar, l'autre à Vienne, rendaient la

justice entre ces confédérés si divers, rois, princes, évêques, abbés,

républiques.

[En marge: Caractère politique et moral de la Constitution germanique.]

Telle quelle, cette constitution était un vénérable monument des

siècles. Elle offrait quelques-uns des caractères de la liberté, non de

celle qui protége les individus dans les sociétés modernes, mais de

celle qui protége les États faibles contre les États puissants, en les

admettant à défendre, au sein d'une confédération, leur existence, leurs

propriétés, leurs droits particuliers, et à en appeler de la tyrannie du

plus fort à la justice de tous. Il en naissait un certain développement

d'esprit, une profonde étude du droit des gens, un assez grand art de

manier les hommes dans les assemblées, fort semblable, quoique avec des

apparences différentes, à celui qui se pratique dans les gouvernements

représentatifs existant de nos jours.

[En marge: Changements qui devaient résulter des sécularisations dans la

Constitution germanique.]

[En marge: Transformation du parti protestant et du parti catholique en

parti prussien et en parti autrichien.]

Les sécularisations devaient produire dans cette constitution un

changement considérable. D'abord elles faisaient disparaître du Collége

électoral les trois électeurs ecclésiastiques, et du Collége des princes

un grand nombre de membres catholiques. La majorité catholique, qui

avait été dans ce second Collége de 54 voix contre 43, allait se changer

en minorité, car les princes appelés à hériter des voix ecclésiastiques

étaient presque tous protestants. C'était un trouble profond apporté à

la constitution et à l'équilibre des forces. Sans doute la tolérance

résultant de l'esprit du siècle, avait enlevé aux mots de parti

protestant et de parti catholique leur ancienne signification

religieuse; mais ces mots avaient acquis une signification politique

extrêmement sérieuse. Le parti protestant signifiait le parti prussien,

le parti catholique signifiait le parti autrichien. Or, ces deux

influences se partageaient depuis long-temps l'Allemagne. On peut dire

que la Prusse était dans l'empire le chef de l'opposition, l'Autriche le

chef du parti du gouvernement. Frédéric-le-Grand, en faisant de la

Prusse une puissance de premier ordre au moyen des dépouilles

autrichiennes, avait allumé entre les deux grandes maisons allemandes

une haine violente. Cette haine, un moment assoupie en présence de la

Révolution française, s'était rallumée bientôt, depuis que la Prusse, se

séparant de la coalition, avait fait sa paix avec la France, et s'était

enrichie par sa neutralité, pendant que l'Autriche s'épuisait pour

soutenir seule la guerre entreprise en commun. Maintenant surtout que,

la guerre finie, il fallait partager le patrimoine de l'Église,

l'avidité des deux cours avait ajouté de nouveaux ferments à la passion

qui les divisait.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 04 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 4 / 42 段