Une question de territoire ajoutait à cette situation une complication

assez grave. Pendant la Révolution, la Suisse et la France, s'étant en

quelque sorte confondues, avaient passé du système de neutralité à celui

d'alliance offensive et défensive. Dans ce système, on n'avait pas

hésité à concéder à la France, par le traité de 1798, la route militaire

du Valais, aboutissant au pied du Simplon. Lors des derniers traités,

l'Europe n'avait pas osé réclamer contre cet état de choses, résultat

d'une longue guerre; elle s'était bornée à stipuler l'indépendance de la

Suisse. Le Premier Consul, préférant par système la neutralité de la

Suisse à son alliance, entendait jouir de la route du Simplon, sans être

réduit à emprunter le territoire helvétique, ce qui était incompatible

avec la neutralité; et il avait imaginé pour cela de se faire donner la

propriété du Valais. Ce n'était pas là une grande exigence, car c'était

de la France que la Suisse tenait le Valais, autrefois indépendant. Mais

le Premier Consul ne le demandait pas sans compensation: il offrait en

échange une province que l'Autriche lui avait cédée par le traité de

Lunéville, c'était le Frickthal, petit pays fort important comme

frontière, comprenant la route des villes forestières, s'étendant depuis

le confluent de l'Aar avec le Rhin jusqu'à la limite du canton de Bâle,

et liant par conséquent ce canton avec la Suisse. Ce petit pays, faisant

face à la Forêt-Noire, avait, outre sa valeur propre, une valeur de

convenance fort grande. Grâce à cet échange, la France, devenue

propriétaire du Valais, n'avait plus besoin du territoire helvétique

pour le passage de ses armées, et on pouvait revenir du système de

l'alliance au système de la neutralité. Les Suisses, tant les unitaires

que les oligarques, déclamaient sur ce sujet, à l'envi les uns des

autres. Ils ne voulaient, à aucun prix, céder le Valais pour le

Frickthal. Ils demandaient d'autres concessions de territoire le long du

Jura, notamment le pays de Bienne, l'Erguel et quelques portions

détachées du Porentruy. C'était leur livrer une partie du département du

Mont-Terrible. Même à ces conditions, ils répugnaient encore à céder le

Valais; et, comme sous les intérêts appelés généraux, se cachent souvent

des intérêts très-particuliers, les petits cantons, redoutant pour la

route du Saint-Gothard la rivalité de celle du Simplon, poussaient au

refus de l'échange proposé. Le Premier Consul avait fait occuper

provisoirement le Valais par trois bataillons, ne voulant du reste

prendre aucun parti avant l'arrangement général des affaires

helvétiques.

[En marge: Constitution du 29 mai 1801, approuvée par la France et sa

mise en vigueur.]

[En marge: La Constitution du 29 mai, par la faute des patriotes,

aboutit au triomphe du parti oligarchique.]

[En marge: Voyage de M. Reding à Paris.]

[En marge: Engagements pris par M. Reding envers le Premier Consul.]

En attendant l'organisation définitive de la Suisse, il avait été formé

un gouvernement temporaire, composé d'un conseil exécutif et d'un corps

législatif peu nombreux. Divers projets de constitution avaient été

rédigés, et secrètement soumis au Premier Consul. Celui-ci, entre ces

divers projets, en avait préféré un, qui lui semblait conçu dans des

vues plus sages, et l'avait renvoyé à Berne avec une sorte de

recommandation. Le gouvernement provisoire, composé lui-même des

patriotes les plus modérés, avait adopté cette constitution, et l'avait

présentée à l'acceptation d'une Diète générale. Le parti unitaire exalté

comptait dans cette Diète une majorité considérable, cinquante voix sur

quatre-vingts. Bientôt il déclara la Diète constituante, rédigea un

nouveau projet dans les idées de l'unité absolue, et affectant même de

braver la France, proclama le Valais partie intégrante du sol de la

Confédération helvétique. Les représentants des petits cantons se

retirèrent, en déclarant qu'ils ne se soumettraient jamais à une

pareille constitution. Maîtres du gouvernement provisoire, les patriotes

modérés, en voyant ce qui se passait, se concertèrent avec le ministre

de France Verninac, et prirent un arrêté par lequel ils cassèrent la

Diète, pour avoir excédé ses pouvoirs, et s'être faite assemblée

constituante lorsqu'elle n'était point appelée à l'être. Ils mirent

eux-mêmes en vigueur la nouvelle constitution du 29 mai 1801, et

procédèrent à l'élection des autorités qu'elle instituait. Ces autorités

étaient le sénat, le petit-conseil, et le landamman. Le sénat se

composait de vingt-cinq membres; il nommait le petit-conseil, qui se

composait de sept, et le landamman, qui était le chef de la république.

Le sénat ne nommait pas seulement ces deux autorités, il les conseillait

aussi. Comme les patriotes modérés avaient sur les bras les unitaires

exaltés, qu'on venait de disperser en cassant la Diète, ils furent

obligés de ménager le parti contraire, celui des oligarques. Ils

choisirent dans son sein les hommes les plus sages, pour se les

adjoindre, et les comprirent dans le sénat. Ils les mêlèrent avec les

révolutionnaires, de manière à conserver la majorité à ces derniers.

Mais, dans leur irritation, cinq des révolutionnaires choisis refusèrent

d'accepter. La majorité se trouvait dès lors changée d'une manière

d'autant plus fâcheuse, que le sénat, une fois formé, devait se

compléter lui-même. Il se compléta en effet, et dans le sens des

oligarques. Aussi, quand il fallut nommer le landamman, et opter entre

deux candidats, M. Reding, qui était le chef des oligarques, et M.

Dolder, qui était le chef des révolutionnaires modérés, M. Reding

l'emporta d'une voix. M. Dolder était un homme sage, capable, mais d'une

énergie médiocre. M. Reding était un ancien officier, peu éclairé, mais

énergique, ayant servi dans les troupes suisses à la solde des

puissances étrangères, et fait avec intelligence, en 1798, la guerre des

montagnes contre l'armée française. Il était du petit canton de

Schwitz, et le chef de cette famille privilégiée, qui disposait de tous

les grades dans le régiment de Reding. Les oligarques de toute la Suisse

avaient adopté cette espèce de chef de clan, et lui avaient donné leur

confiance. Tout rude qu'il était, M. Reding ne manquait pas d'une

certaine finesse; il était flatté de sa nouvelle dignité, et tenait à la

conserver. Il savait qu'il ne le pouvait pas long-temps contre la

volonté de la France. D'accord avec les siens, il imagina de se rendre

brusquement à Paris, pour essayer de persuader au Premier Consul que le

parti des oligarques était le parti des honnêtes gens, qu'il fallait le

souffrir au pouvoir, permettre qu'il y fît ses volontés, et qu'à ces

conditions on aurait une Suisse dévouée à la France. Le Premier Consul

reçut M. Reding avec égards, et l'écouta avec quelque attention. M.

Reding affecta de se montrer dépourvu de préjugés, et plutôt militaire

qu'oligarque; il parut flatté d'approcher le premier général des temps

modernes, et disposé comme lui à se mettre au-dessus des passions de

parti. Il offrit divers accommodements, qui pouvaient être acceptés,

sauf à voir si la conduite répondrait aux promesses. D'après ces

accommodements, le sénat devait être porté à trente membres, et le choix

des cinq nouveaux membres fait exclusivement parmi les patriotes. On

devait choisir également parmi eux un second landamman, alternant avec

le premier dans l'exercice du pouvoir. Des commissions cantonales,

composées de moitié par le sénat et par les cantons eux-mêmes, devaient

être chargées de donner à chacun d'eux la constitution qui lui

conviendrait. Il était, en outre, accordé que l'Argovie et le pays de

Vaud resteraient détachés de Berne; et en revanche, que les

agglomérations de territoires qui avaient défiguré certains petits

cantons, seraient révoquées. Sous toutes ces réserves, le Premier Consul

promit de reconnaître la Suisse, de la replacer en état de neutralité

perpétuelle, et d'en retirer les troupes françaises. Pour lui assurer la

route militaire qu'il demandait, on démembra le Valais, en cédant à la

France la portion qui est sur la rive droite du Rhône. La France, en

échange, s'obligeait à céder le Frickthal, plus un arrondissement de

territoire du côté du Jura. M. Reding partit rempli d'espérance, croyant

avoir acquis la faveur du Premier Consul, et pouvoir faire désormais en

Suisse tout ce qu'il voudrait.

[En marge: À peine retourné en Suisse, M. Reding se livre au parti

oligarchique, et le favorise exclusivement.]

Mais à peine ce chef des oligarques était-il arrivé à Berne, qu'entraîné

par les siens, il devint tout ce qu'il pouvait, et devait être, sous de

telles influences, et avec des idées de gouvernement aussi peu arrêtées

que les siennes. On ajouta au sénat cinq nouveaux membres pris dans le

sein du parti patriote, et on donna un collègue à M. Reding, chargé

d'alterner avec lui dans les fonctions de landamman, collègue qui ne fut

point M. Dolder lui-même, mais M. Rugger, personnage considérable parmi

les révolutionnaires modérés. Ces nouveaux choix qui, dans le petit

conseil, chargé du pouvoir exécutif, procurèrent la majorité au parti

de la révolution, la laissèrent dans le sénat au parti oligarchique. De

plus M. Reding, étant landamman pour cette année, composa les autorités

dans les intérêts de son parti. Il envoya soit à Vienne, soit dans les

autres cours, des agents dévoués à la contre-révolution, avec des

instructions hostiles à la France, et bientôt connues d'elle. M. Reding

notamment demandait qu'on accréditât auprès de lui des représentants de

toutes les puissances, pour le seconder contre l'influence du chargé

d'affaires de France, M. Verninac. Le seul agent au dehors qu'il n'osa

pas remplacer fut M. Stapfer, ministre à Paris, homme respectable,

dévoué à sa patrie, ayant su obtenir la confiance du gouvernement

français, et à ce titre difficile à révoquer. M. Reding avait promis de

laisser indépendants le pays de Vaud et l'Argovie; et cependant de toute

part couraient des pétitions pour provoquer la restitution de ces

provinces au canton de Berne. Malgré la promesse d'affranchir les

bailliages italiens, Uri demandait tout haut, et avec menace, qu'on lui

rendît la vallée Levantine. Les commissions cantonales, chargées de

rédiger les constitutions particulières de chaque canton, étaient,

excepté deux ou trois, composées dans un esprit contraire au nouvel

ordre de choses, et favorable au rétablissement de l'ancien. Il n'était

plus question du Valais ni de la route promise à la France. Enfin les

Vaudois, voyant la contre-révolution imminente, s'étaient insurgés, et,

plutôt que de se soumettre au gouvernement de M. Reding, sollicitaient

leur réunion à la France.

[En marge: Le Premier Consul n'ayant plus à ménager le gouvernement

suisse, proclame l'indépendance du Valais.]

[En marge: Le parti révolutionnaire modéré s'empare de nouveau du

pouvoir.]

Ainsi la malheureuse Helvétie, livrée un an auparavant aux extravagances

des unitaires absolus, était en proie cette année aux tentatives

contre-révolutionnaires des oligarques. Le Premier Consul prit alors son

parti quant au Valais; il déclara qu'il le détachait de la

confédération, et lui rendait son ancienne indépendance. C'était

évidemment la meilleure solution, car en partageant cette grande vallée,

pour donner une rive à la Suisse, une autre à la France, on allait

contre la nature des choses; en la laissant tout entière à la Suisse, en

y créant une route et des établissements militaires français, on rendait

la neutralité helvétique impossible. Quand il apprit cette résolution,

M. Reding éclata, soutint que le Premier Consul avait manqué à ses

promesses, ce qui était faux, et proposa au petit conseil une lettre

tellement violente, que le petit conseil recula d'effroi. La situation

n'était plus tenable entre les oligarques des grands et des petits

cantons, travaillant à reconstruire l'ancien régime, et les

révolutionnaires soulevés dans le pays de Vaud, pour obtenir la réunion

à la France. M. Dolder et ses amis du petit conseil se réunirent. Dans

ce petit conseil, chargé du pouvoir exécutif, ils étaient six contre

trois. Ils profitèrent de l'absence de M. Reding, qui s'était rendu pour

quelques jours dans les petits cantons, cassèrent tout ce qui avait été

fait par lui, annulèrent les commissions cantonales, et appelèrent à

Berne une assemblée de notables, composée de quarante-sept individus,

choisis parmi les hommes les plus respectables et les plus modérés de

toutes les opinions. On devait leur soumettre la constitution du 29 mai,

recommandée par la France, y apporter les modifications jugées

indispensables, et organiser immédiatement les autorités publiques

d'après cette même constitution.

[En marge: Déposition de M. Reding, et sa retraite dans les petits

cantons.]

[En marge: Les modérés, pour donner une satisfaction au pays, demandent

la retraite des troupes françaises.]

[En marge: Le Premier Consul y consent.]

[En marge: Les modérés restent en Suisse livrés à leurs seules forces.]

Pour ôter aux oligarques l'appui du sénat, dans lequel ils avaient la

majorité, on prononça la suspension de ce corps. À cette nouvelle, M.

Reding accourut, et protesta contre les résolutions prises. Mais privé

de l'appui du sénat, qui était suspendu, il se retira, déclarant qu'il

ne renonçait pas à sa qualité de premier magistrat, et se transporta

dans les petits cantons pour y fomenter l'insurrection. On le considéra

comme démissionnaire, et on confia au citoyen Ruttimann la charge de

premier landamman. Ainsi la Suisse, arrachée tour à tour aux mains des

unitaires absolus, et à celles des oligarques, se trouvait, par une

suite de petits coups d'État, replacée dans les mains des

révolutionnaires modérés. Malheureusement ces derniers n'avaient pas à

leur tête, comme les modérés français quand ils firent le 18 brumaire,

un chef puissant, pour donner à la sagesse l'appui de la force.

Cependant éclairés par les événements, les partisans de la révolution,

quelle que fût leur nuance, étaient disposés à s'entendre, et à prendre

pour bonne la constitution du 29 mai, en y introduisant certains

changements. Mais M. Reding travaillait à soulever les petits cantons,

et la nécessité de recourir à un bras puissant, hors de Suisse,

puisqu'on ne l'avait pas en Suisse, était à peu près inévitable.

Quelque évidente que fût cette nécessité, personne toutefois n'osait

l'avouer. Les oligarques, qui voyaient dans l'intervention de la France

leur ruine assurée, faisaient aux révolutionnaires un crime de vouloir

cette intervention. Ceux-ci, pour ne pas fournir un tel grief à leurs

adversaires, la repoussaient hautement. Enfin le Premier Consul

lui-même, désirant épargner des inquiétudes à l'Europe, était décidé, à

moins d'événements extraordinaires, à ne pas compromettre les troupes

françaises dans les troubles de la Suisse. Aussi, quoique trente mille

Français fussent répandus au milieu des Alpes, jamais nos généraux

n'avaient obtempéré aux réquisitions des divers partis, et nos soldats

assistaient l'arme au bras à tous ces désordres. Leur immobilité devint

même un sujet de reproche, et les patriotes dirent, avec une apparence

de raison, que la paix générale régnant en Europe, l'armée française

n'ayant pas à les défendre contre les Autrichiens, ne voulant pas les

défendre contre les soulèvements intérieurs, ils ne recueillaient

d'autre fruit de sa présence que la peine de la nourrir, et le

désagrément d'une occupation étrangère. La retraite de nos troupes

devint bientôt une sorte de satisfaction patriotique, que les modérés se

crurent obligés d'accorder à tous les partis; et ils la demandèrent au

Premier Consul, pendant que M. Reding excitait le feu de l'insurrection

dans les montagnes de Schwitz, d'Uri et d'Unterwalden. Il semblait

d'autant plus nécessaire d'accorder la satisfaction demandée, que la

séparation du Valais, définitivement résolue, était un sensible

déplaisir pour le coeur des patriotes suisses. Le Premier Consul

consentit à l'évacuation, voulant donner au parti modéré l'appui moral

le plus entier, mais au fond redoutant beaucoup l'expérience qu'on

allait faire. Les ordres d'évacuation furent immédiatement expédiés. Il

resta trois mille hommes de troupes suisses à la disposition du nouveau

gouvernement. On laissa, en outre, tout près de la frontière, les

demi-brigades helvétiques au service de France, et on espéra s'en tirer

ainsi sans recours ultérieur à notre armée. Un calme momentané fit place

à ces agitations. La constitution du 29 mai, adoptée avec certaines

modifications, fut partout acceptée. Les petits cantons seuls refusèrent

de la mettre en vigueur chez eux. Cependant ils paraissaient vouloir se

tenir tranquilles, du moins pour le moment.

La séparation du Valais s'accomplit sans difficulté. Ce pays fut

constitué de nouveau en petit État indépendant, sous la protection de la

France et de la République italienne. La France, pour unique marque de

suzeraineté, s'y réserva une route militaire, qu'elle devait entretenir

à ses frais, pourvoir de magasins et de casernes. La route fut déclarée

exempte de toute espèce de péage, ce qui était pour le pays un immense

bienfait. En ouvrant le Simplon, en y créant la grande chaussée qui le

traverse aujourd'hui, la France faisait au Valais un don magnifique, et

qui valait assurément le prix qu'elle en exigeait.

[En marge: Les affaires suisses demeurées en suspens, sans que l'Europe

ose s'en mêler.]

Les affaires suisses demeurèrent donc en suspens. Les oligarques,

d'abord joyeux de la retraite des troupes françaises, en furent bientôt

alarmés. Ils craignaient, en perdant des maîtres incommodes, d'avoir

perdu aussi des protecteurs utiles, dans le cas probable de nouvelles

convulsions révolutionnaires. C'étaient, il est vrai, les plus sages qui

raisonnaient ainsi. Les autres, se flattant de renverser encore une fois

le gouvernement des patriotes modérés, souhaitaient ardemment que

l'évacuation fût définitive, et par l'intermédiaire de leurs agents

secrets ils firent supplier les diverses cours de ne plus permettre que

les troupes françaises rentrassent en Suisse. On avait pu, disaient-ils,

tolérer la continuation de leur présence, comme suite de la guerre; mais

il fallait considérer leur retour, s'il avait lieu, comme la violation

d'un territoire indépendant, garanti par toute l'Europe.

Le Premier Consul connaissait leurs menées, car les correspondances du

landamman Reding venaient d'être découvertes, et envoyées à Paris. Mais

il s'en montra peu ému: il s'expliqua même sur ce sujet librement, et

sans contrainte, comme il avait coutume de faire en toute occasion. Il

dit qu'il ne voulait pas de la Suisse, qu'il préférait la paix générale

à la conquête d'un pareil territoire; mais qu'il n'y souffrirait pas un

gouvernement ennemi de la France; que sur ce point ses résolutions

étaient irrévocables.

En Angleterre les sollicitations des oligarques suisses exercèrent

quelque action, non sur le cabinet, mais sur le parti Grenville et

Wyndham, qui cherchait en toutes choses de nouveaux griefs contre la

France. En Autriche, en Prusse, on était beaucoup trop occupé des

arrangements territoriaux de l'Allemagne, pour se mêler des affaires de

l'Helvétie. On avait un trop grand besoin de la faveur du Premier

Consul, pour songer à lui donner même un déplaisir. M. de Cobentzel, à

Vienne, poussa le soin jusqu'à montrer à notre ambassadeur, M. de

Champagny, tout ce que lui écrivait le parti Reding, et les réponses

décourageantes qu'il faisait aux vives instances de ce parti. La Russie,

parfaitement éclairée sur les vues du Premier Consul, comprit que les

troubles de la Suisse étaient pour lui un embarras dont il voudrait être

sorti, bien plus qu'une occasion artificieusement préparée pour se

procurer un territoire ou une influence de plus.

[En marge: Affaires de l'Allemagne.]

Quelque graves que fussent en elles-mêmes les affaires suisses, quelque

graves surtout qu'elles pussent devenir si nos troupes étaient ramenées

sur le sol helvétique, elles ne pouvaient, dans le moment, détourner des

affaires allemandes l'attention des puissances. On a vu précédemment que

la cession de la rive gauche du Rhin à la France avait laissé sans États

une foule de princes, et qu'on était convenu à Lunéville de les

indemniser, en sécularisant les principautés ecclésiastiques, dont la

vieille Allemagne était couverte. C'était l'occasion forcée d'un

remaniement général du territoire germanique. Une telle question ne

laissait pas d'attention pour d'autres, chez la plupart des cours du

Nord.

[En marge: Usage que l'Autriche veut faire de la paix.]

[En marge: Ses prétentions dans l'affaire des indemnités germaniques.]

L'Autriche, épuisée par une longue lutte, cherchait à réparer ses

finances délabrées, et à relever le crédit de son papier-monnaie.

L'archiduc Charles avait gagné toute l'influence qu'avait perdue M. de

Thugut. Ce prince, qui avait bien fait la guerre, était partisan déclaré

de la paix. Il avait vu en un instant la gloire qu'il s'était acquise

sur les bords du Rhin, en combattant les généraux Jourdan et Moreau,

s'effacer sur les bords du Tagliamento, en combattant le général

Bonaparte, et il n'était pas tenté de l'essayer de nouveau contre ce

redoutable adversaire. Des motifs plus élevés encore influaient sur ses

dispositions politiques. Il voyait sa maison ruinée par deux guerres

longues et sanglantes, auxquelles la passion avait eu plus de part que

la raison, et il se disait que l'Autriche assez heureuse, quoique

battue, pour trouver dans l'acquisition des États Vénitiens un

dédommagement de la perte des Pays-Bas et du Milanais, perdrait

peut-être, à une troisième guerre, les États Vénitiens eux-mêmes, et ces

derniers sans compensation. Ce prince, devenu ministre, s'appliquait à

former une armée, qui fût mieux organisée et moins coûteuse que celles

qu'on avait, depuis dix ans, vainement opposées à l'armée française.

L'empereur, esprit sage, plus solide que brillant, partageait les

opinions de l'archiduc, et ne songeait qu'à tirer le meilleur parti

possible de l'affaire des indemnités. Il espérait y trouver une

conjoncture favorable pour réparer les derniers revers de sa maison.

[En marge: Vues de la Prusse au sujet de la nouvelle distribution

territoriale de l'Allemagne.]

La Prusse, qui s'était séparée, en 1795, de la coalition, pour faire à

Bâle sa paix avec la République française, qui, depuis cette époque,

avait rétabli ses finances au moyen de la neutralité, et gagné de

nouvelles provinces à la suite du dernier soulèvement de la Pologne, la

Prusse cherchait maintenant, dans le partage des biens de l'Église

germanique, une occasion de s'agrandir en Allemagne, genre

d'agrandissement qu'elle préférait à tout autre. Elle avait un roi fort

jeune, fort sage, qui mettait beaucoup de prix à passer pour honnête,

qui l'était en effet, mais qui aimait infiniment les acquisitions de

territoire, à condition toutefois de ne pas les acheter par la guerre.

Du reste, on possédait un singulier moyen pour tout expliquer en Prusse

d'une manière honorable. Les actes équivoques, d'une honnêteté

contestable, étaient attribués à M. d'Haugwitz, auquel on imputait

ordinairement tout ce qu'on ne savait comment justifier, et qui se

laissait immoler de bonne grâce à la réputation de son roi. Cette cour,

ayant des lumières et peu de préjugés, avait su vivre tolérablement avec

la Convention et le Directoire, très-bien avec le Premier Consul. À

l'avénement de ce dernier, elle avait montré un instant la volonté de

s'interposer entre les puissances belligérantes, pour les forcer à la

paix; et depuis que le Premier Consul les y avait forcées à lui seul,

elle faisait au moins valoir ses bonnes intentions; elle le caressait

sans cesse, et lui laissait entrevoir pour l'avenir un traité d'alliance

offensive et défensive, moyennant qu'on la favorisât dans le partage

des dépouilles de l'Église germanique.

[En marge: La Russie, désintéressée dans les affaires de l'Allemagne,

voudrait cependant y jouer un rôle.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 04 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 3 / 42 段