Saint-Siége, il y pensait souvent, et nourrissait le vague projet
d'accroître le domaine de saint Pierre; mais il ne savait comment s'y
prendre, placé qu'il était entre la République italienne, qui, loin
d'être disposée à rendre les Légations, demandait au contraire le duché
de Parme, entre l'Espagne qui convoitait ce même duché, entre les hauts
protecteurs de la maison de Sardaigne qui voulaient en faire l'indemnité
de cette maison. Aussi offrait-il de l'argent au Pape, en attendant
qu'il pût améliorer son état territorial, offre que celui-ci eût
acceptée si la dignité de l'Église l'avait permis. À défaut d'un tel
genre de secours, il avait mis un grand soin à payer l'entretien des
troupes françaises pendant leur passage à travers les États romains. Il
venait de faire évacuer Ancône en même temps qu'Otrante, et tout le midi
de l'Italie; il avait exigé que le gouvernement napolitain évacuât
Ponte-Corvo et Bénevent. Enfin, sur les affaires d'Allemagne, il se
montrait disposé à défendre dans une certaine mesure le parti
ecclésiastique, que le parti protestant, c'est-à-dire la Prusse,
voulait affaiblir jusqu'à le détruire.
[En marge: Don fait au Pape, de deux bâtiments de guerre, le
_Saint-Pierre_ et le _Saint-Paul_.]
À ces efforts pour contenter le Saint-Siége, il joignait des actes de la
plus gracieuse courtoisie. Il avait fait délivrer tous les sujets des
États romains détenus à Alger, et les avait renvoyés au Pape. Comme ce
prince souverain ne possédait pas même un bâtiment pour écarter de ses
côtes les pirates africains, le Premier Consul avait choisi dans
l'arsenal maritime de Toulon deux beaux bricks, les avait fait armer
complétement, décorer avec luxe, et, après leur avoir donné les noms de
_Saint-Pierre_ et _Saint-Paul_, les avait envoyés en cadeau à Pie VII.
Par surcroît d'attention, une corvette les avait suivis à
Civita-Vecchia, pour ramener les équipages à Toulon, et épargner au
trésor pontifical toute espèce de dépense. Le vénérable pontife voulut
recevoir les marins français à Rome, leur montra les pompes du culte
catholique dans la grande basilique de Saint-Pierre, et les renvoya
comblés des modestes dons que l'état de sa fortune lui permettait de
faire.
[En marge: Promotion de cinq cardinaux français à la fois.]
Un désir du Premier Consul, ardent et prompt comme tous ceux qu'il
concevait, venait de susciter avec le Saint-Siége une difficulté,
heureusement passagère et bientôt évanouie. Il désirait que la nouvelle
Église de France eût ses cardinaux comme l'ancienne. La France en avait
compté autrefois jusqu'à huit, neuf et même dix. Le Premier Consul
aurait désiré avoir à sa disposition, autant de chapeaux, et même plus,
s'il eût été possible de les obtenir, car il y voyait un précieux moyen
d'influence sur le clergé français, avide de ces hautes dignités, et un
moyen d'influence plus désirable encore dans le sacré collége, qui élit
les Papes, et règle les grandes affaires de l'Église. En 1789, la France
comptait cinq cardinaux: MM. de Bernis, de La Rochefoucauld, de Loménie,
de Rohan, de Montmorency. Les trois premiers, MM. de Bernis, de La
Rochefoucauld, de Loménie, étaient morts. M. de Rohan avait cessé d'être
Français, car son archevêché était devenu allemand. M. de Montmorency
était l'un des refusants qui avaient résisté au Saint-Siége, lors de la
demande des démissions. Le cardinal Maury, nommé depuis 1789, était
émigré, et considéré alors comme ennemi. La Belgique et la Savoie en
comprenaient deux: le cardinal de Frankemberg, autrefois archevêque de
Malines, et le savant Gerdil. Le ci-devant archevêque de Malines était
séparé de son siége, et ne songeait point à y reparaître. Le cardinal
Gerdil avait toujours vécu à Rome, plongé dans les études théologiques,
et n'appartenait à aucun pays. Ni l'un ni l'autre ne pouvaient être
considérés comme Français. Le Premier Consul voulait qu'on accordât tout
de suite sept cardinaux à la France. C'était beaucoup plus qu'il n'était
possible au Pape d'accorder dans le moment. Il y avait, il est vrai,
plusieurs chapeaux vacants, mais la promotion des couronnes approchait,
et il fallait y pourvoir. La promotion des couronnes était une coutume,
devenue presque une loi, en vertu de laquelle le Pape autorisait six
puissances catholiques à lui désigner chacune un sujet, qu'il gratifiait
du chapeau sur leur présentation. Ces puissances étaient l'Autriche, la
Pologne, la République de Venise, la France, l'Espagne, le Portugal.
Deux n'existaient plus: la Pologne et Venise; mais il en restait quatre,
la France comprise, et il n'y avait pas assez de chapeaux vacants, soit
pour les satisfaire, soit pour suffire aux demandes du Premier Consul.
Le Pape fit valoir cette raison pour résister à ce qu'on exigeait de
lui. Mais le Premier Consul, imaginant qu'il y avait dans cette
résistance à ses désirs, outre la difficulté du nombre, qui était
réelle, la crainte de montrer trop de condescendance envers la France,
s'emporta vivement, et déclara que, si on lui refusait les chapeaux
demandés, il s'en passerait, mais n'en voudrait pas même un, car il ne
souffrirait pas que l'Église française, si elle avait des cardinaux, en
eût moins que les autres Églises de la chrétienté. Le Pape, qui n'aimait
pas à mécontenter le Premier Consul, transigea, et consentit à lui
accorder cinq cardinaux. Mais comme on manquait de chapeaux pour suffire
à cette promotion extraordinaire, et à celle des couronnes, on pria les
cours d'Autriche, d'Espagne et de Portugal de consentir à un ajournement
de leurs justes prétentions, ce qu'elles firent toutes trois avec
beaucoup de grâce et d'empressement. On se plaisait alors à satisfaire
spontanément à des désirs, que bientôt il fallut exécuter comme des
ordres.
Le Premier Consul consentit à donner le chapeau à M. de Bayanne, depuis
long-temps auditeur de rote pour la France, et doyen de ce tribunal. Il
proposa ensuite au Pape M. de Belloy, archevêque de Paris; l'abbé
Fesch, archevêque de Lyon, et son oncle; M. Cambacérès, frère du second
Consul, et archevêque de Rouen; enfin, M. de Boisgelin, archevêque de
Tours. À ces cinq choix, il aurait voulu en joindre un sixième, c'était
celui de l'abbé Bernier, évêque d'Orléans, pacificateur de la Vendée,
principal négociateur du Concordat. Mais l'idée de comprendre, dans une
promotion aussi éclatante, un homme qui avait tant marqué dans la guerre
civile, embarrassait fort le Premier Consul. Il s'en ouvrit au
Saint-Père, et le pria de décider tout de suite que le premier chapeau
vacant serait donné à l'abbé Bernier, mais en gardant cette résolution,
comme dit la cour de Rome, _in petto_, et en écrivant à l'abbé Bernier
le motif de cet ajournement. C'est ce qui fut fait, et ce qui devint un
sujet de chagrin pour ce prélat, encore peu récompensé des services
qu'il avait rendus. L'abbé Bernier connaissait la bonne volonté du
Premier Consul à son égard, mais il souffrait cruellement de l'embarras
qu'on éprouvait à l'avouer publiquement: juste punition de la guerre
civile, tombant du reste sur un homme qui, par ses services, méritait
plus qu'aucun autre l'indulgence du gouvernement et du pays.
Le Pape envoya en France un prince Doria pour porter la barrette aux
cardinaux récemment élus. Dès ce moment, l'Église française, revêtue
d'une si large part de la pourpre romaine, était l'une des plus
favorisées et des plus éclatantes de la chrétienté.
L'Église d'Italie restait à organiser d'accord avec le Pape. Le Premier
Consul demandait un Concordat pour la République italienne. Mais, en
cette occasion, le Pape ne voulut pas se laisser vaincre. La République
italienne comprenait les Légations, et c'eût été, suivant lui,
reconnaître l'abandon de ces provinces que de traiter avec la République
dont elles relevaient. Il fut convenu qu'on y suppléerait au moyen d'une
suite de brefs destinés à régler chaque affaire d'une manière spéciale.
Enfin, Pie VII s'en rapporta entièrement aux conseils du Premier Consul,
pour la constitution définitive de l'ordre de Malte. Les prieurés
s'étaient assemblés dans les diverses parties de l'Europe, afin de
pourvoir à l'élection d'un nouveau grand-maître, et cette fois, afin de
faciliter l'élection, ils étaient convenus de s'en remettre au Pape du
soin de la faire. Sur l'avis du Premier Consul, qui tenait à organiser
l'ordre le plus tôt possible, afin de lui transférer prochainement l'île
de Malte, le Pape choisit un Italien; ce fut le bailli Ruspoli, prince
romain d'une grande famille. Le Premier Consul aimait mieux un Romain
qu'un Allemand ou un Napolitain. Le personnage choisi était d'ailleurs
un homme sage, éclairé, digne de l'honneur qu'on lui décernait.
Seulement, son acceptation paraissait peu probable. On se hâta de la lui
demander en écrivant en Angleterre, où il vivait retiré.
Les troupes françaises avaient évacué Ancône et le golfe de Tarente.
Elles étaient rentrées dans la République italienne, qu'elles devaient
occuper jusqu'à ce que cette république eût formé une armée. Elles
travaillaient aux routes des Alpes et aux fortifications d'Alexandrie,
de Mantoue, de Legnago, de Vérone, de Peschiera. Six mille hommes
gardaient l'Étrurie, en attendant un corps espagnol. Toutes les
conditions du traité d'Amiens, relativement à l'Italie, étaient donc
exécutées de la part de la France.
[En marge: Agitations de la Suisse.]
Tandis que les esprits commençaient à s'apaiser dans la plupart des
États de l'Europe sous l'influence bienfaisante de la paix, ils étaient
loin de se calmer en Suisse. Le peuple de ces montagnes était le dernier
qui s'agitât encore, mais il s'agitait avec violence. On eût dit que la
discorde, chassée de France et d'Italie par le général Bonaparte,
s'était réfugiée dans les retraites inaccessibles des Alpes. Sous les
noms d'_unitaires_ et d'_oligarques_, deux partis s'y trouvaient aux
prises, celui de la révolution, et celui de l'ancien régime. Ces deux
partis, se balançant presque à force égale, ne produisaient pas
l'équilibre, mais de continuelles et fâcheuses oscillations. En dix-huit
mois, ils s'étaient tour à tour emparés du pouvoir, et l'avaient exercé
sans raison, sans justice, sans humanité. Il convient d'exposer en peu
de mots l'origine de ces partis, et leur conduite depuis le commencement
de la révolution helvétique.
[En marge: La Suisse avant quatre-vingt-neuf.]
La Suisse se composait, avant quatre-vingt-neuf, de treize cantons; six
démocratiques: Schwitz, Uri, Unterwalden, Zug, Glaris, Appenzell; sept
oligarchiques: Berne, Soleure, Zurich, Lucerne, Fribourg, Bâle,
Schaffouse. Le canton de Neufchâtel était une principauté dépendante de
la Prusse. Les Grisons, le Valais, Genève, formaient trois républiques à
part, alliées de la Suisse, vivant chacune sous un régime particulier et
indépendant; mais la première, celle des Grisons, par sa situation
géographique, plus attirée vers l'Autriche; les deux autres, le Valais
et Genève, par la même raison, plus attirées vers la France.
La République française apporta un premier changement à cet état de
choses. Pour s'indemniser de la guerre, elle s'empara du pays de Bienne,
de l'ancienne principauté de Porentruy, et elle en fit le département du
Mont-Terrible, en y ajoutant une partie de l'ancien évêché de Bâle. Elle
prit aussi Genève, dont elle forma le département du Léman. Elle
dédommagea la Suisse en lui adjoignant les Grisons et le Valais.
Toutefois elle se réserva dans le Valais une route militaire, qui devait
partir de l'extrémité du lac de Genève vers Villeneuve, remonter la
vallée du Rhône, par Martigny et Sion, jusqu'à Brigg, point où
commençait la célèbre route du Simplon, pour déboucher sur le lac
Majeur. Après ces changements territoriaux qui étaient du fait de la
République française, vinrent ceux qui étaient la conséquence des idées
de justice et d'égalité, que le parti révolutionnaire voulait faire
prévaloir en Suisse, à l'imitation de ce qui s'était accompli en France
en quatre-vingt-neuf.
[En marge: Caractère de la révolution suisse, et imitation de l'unité
française.]
Le parti révolutionnaire se composait en Suisse de tous les hommes
auxquels déplaisait le régime oligarchique, et ils étaient répandus
aussi bien dans les cantons démocratiques que dans les cantons
aristocratiques, car ils avaient autant à souffrir dans les uns que dans
les autres. Ainsi, dans les petits cantons d'Uri, d'Unterwalden, de
Schwitz, où le peuple tout entier, assemblé une fois chaque année,
choisissait ses magistrats, et vérifiait leur gestion en quelques
heures, ce suffrage universel, destiné à flatter un instant la multitude
ignorante et corrompue, n'était qu'une dérision. Un petit nombre de
familles puissantes, devenues maîtresses de toutes choses par le temps
et par la corruption, disposaient souverainement des affaires et des
emplois. À Schwitz, par exemple, la famille Reding distribuait les
grades à sa volonté dans un régiment suisse au service d'Espagne, ce qui
faisait l'unique objet de la sollicitude du pays, car ces grades étaient
la seule ambition de tout ce qui ne voulait pas rester pâtre ou
laboureur. Les petits cantons avaient en outre dans leur dépendance les
bailliages italiens, et les gouvernaient, à titre de pays sujets, de la
manière la plus arbitraire. Ces démocraties n'étaient donc, comme toute
démocratie pure arrive à l'être avec le temps, que des oligarchies
déguisées sous des formes populaires. C'est ce qui explique comment il y
avait, même dans les cantons démocratiques, des esprits profondément
blessés par l'ancien état de choses. Les provinces sujettes, à la façon
des bailliages italiens, se retrouvaient dans plus d'un canton. Ainsi
Berne gouvernait durement le pays de Vaud et l'Argovie. Enfin, dans les
cantons aristocratiques, la bourgeoisie inférieure était exclue des
emplois. Aussi, dès que le signal fut donné par l'entrée des armées
françaises en 1798, le soulèvement fut prompt et général. Dans les
cantons à provinces sujettes, les bailliages opprimés s'insurgèrent
contre les chefs-lieux oppresseurs; dans le sein des villes souveraines,
la classe moyenne s'insurgea contre l'oligarchie. Des treize cantons on
voulut en former dix-neuf, tous égaux, tous uniformément administrés,
placés sous une autorité centrale et unique, rappelant l'unité du
gouvernement français. On était dominé en agissant ainsi par le besoin
de justice distributive, et surtout par l'ambition de sortir de l'état
de nullité particulier aux gouvernements fédératifs. L'espérance de
figurer un peu plus activement sur la scène du monde remuait alors
très-vivement le coeur des Suisses, fiers de leur antique bravoure, et
du rôle qu'elle leur avait valu autrefois en Europe, ennuyés de cette
neutralité perpétuelle qui les réduisait à vendre leur sang aux
puissances étrangères.
Dans cette application à la Suisse des idées de la Révolution française,
amenée autant par la conformité des besoins que par l'esprit
d'imitation, on disloqua certains cantons pour en faire plusieurs, comme
on aggloméra plusieurs districts séparés pour en composer un seul
canton. On divisa le territoire de Berne, qui avec l'Argovie et le pays
de Vaud formait le quart de la Suisse, et on fit de l'Argovie et du pays
de Vaud deux cantons séparés. On détacha d'Uri les bailliages italiens,
pour créer avec ceux-ci le canton du Tessin. On grossit le canton
d'Appenzell en lui adjoignant Saint-Gall, le Tokenbourg, le Rheinthal;
on ajouta au canton de Glaris les bailliages de Sargans, Werdenberg,
Gaster, Uznach et Raperschwill. Ces additions accordées aux cantons
d'Appenzell et de Glaris, avaient pour but d'y détruire à jamais
l'ancien régime démocratique, en leur imposant une étendue qui rendait
ce régime impossible. On constitua ces dix-neuf cantons dépendants d'un
corps législatif, qui leur donnait des lois uniformes, et d'un pouvoir
exécutif, qui exécutait ces lois, pour tous et chez tous. Il y eut en
Suisse des ministres, des préfets et des sous-préfets.
Le parti opposé, contre lequel toute cette uniformité était dirigée,
adopta le thème contraire, et voulut le régime fédératif, dans sa plus
grande exagération, avec ses irrégularités les plus bizarres, avec
l'isolement complet des États fédérés les uns à l'égard des autres. Il
le voulait ainsi, parce qu'à la faveur de ces irrégularités, de cet
isolement, chaque petite oligarchie pouvait reprendre son empire. Les
aristocraties de Berne, Zurich, Bâle, firent alliance avec les
démocraties de Schwitz, Uri, Unterwalden, et s'entendirent parfaitement
entre elles, car au fond elles voulaient toutes la même chose,
c'est-à-dire la domination de quelques familles puissantes, aussi bien
dans les petits cantons montagneux que dans les cités les plus
opulentes. Les uns reçurent le nom d'_oligarques_; les autres, qui
cherchaient dans l'uniformité de gouvernement la justice et l'égalité,
reçurent le nom d'_unitaires_. Les uns et les autres étaient aux prises
depuis plusieurs années, sans avoir jamais pu gouverner la malheureuse
Suisse, avec quelque modération et quelque durée. Les constitutions s'y
étaient succédé aussi vite qu'en France, et dans le moment on s'agitait
pour en faire une nouvelle.
[En marge: Relations du parti oligarchique avec les puissances
étrangères.]
Une circonstance rendait plus graves encore les troubles de la Suisse,
c'était la disposition des partis à chercher leur appui à l'étranger, ce
qui arrive toujours dans un pays trop faible pour ne relever que de
lui-même, et trop important par sa position géographique pour être
considéré d'un oeil indifférent par ses voisins. Le parti oligarchique
ayant beaucoup de relations à Vienne, à Londres, à Pétersbourg même, où
un Suisse, le colonel Laharpe, avait formé le coeur et l'esprit du jeune
Empereur, assiégeait toutes ces cours des plus vives instances: il les
suppliait de ne pas souffrir que la France, en consolidant en Suisse le
régime révolutionnaire, soumît à son influence une contrée qui était
militairement la plus importante du continent. Il avait aussi de grandes
relations avec l'Angleterre. Les bourgeois de Berne et de plusieurs
cités souveraines avaient confié le capital de leurs économies
municipales à la banque de Londres, conduite qui du reste leur faisait
honneur, car, tandis que les villes libres, dans toute l'Europe,
notamment en Allemagne, étaient perdues de dettes, les villes de la
Suisse avaient amassé des sommes considérables. Le gouvernement anglais,
sous le prétexte de l'occupation française, s'était sans scrupule
emparé des fonds déposés. Depuis la paix, il ne les avait pas encore
restitués. Les oligarques de Berne le suppliaient, s'il ne venait pas à
leur secours, de retenir du moins les capitaux qu'ils avaient remis à la
banque de Londres. Ils avaient confié environ dix millions à cette
banque, et deux à celle de Vienne.
[En marge: Le parti révolutionnaire cherche à s'appuyer sur la France.]
[En marge: Conseils du Premier Consul à la Suisse.]
Le parti révolutionnaire cherchait naturellement son appui auprès de la
France, et il lui était facile de le trouver auprès d'elle, puisque les
armées françaises n'avaient pas cessé d'occuper le territoire
helvétique. Mais une pareille occupation ne pouvait pas durer
long-temps. Il fallait prochainement évacuer la Suisse, comme on avait
évacué l'Italie. Bien que l'obligation d'évacuer l'une ne fût pas aussi
formellement stipulée que l'obligation d'évacuer l'autre, cependant, le
traité de Lunéville garantissant l'indépendance de la Suisse, on pouvait
regarder l'exécution des traités comme imparfaite, et la paix comme
incertaine, tant que nos troupes ne s'étaient pas retirées. Aussi les
observateurs politiques avaient-ils les yeux particulièrement fixés sur
la Suisse, qui remuait, et sur l'Allemagne, où l'on partageait les
territoires ecclésiastiques, pour voir si l'essai de pacification
générale, qu'on tentait en ce moment, serait durable. Le Premier Consul
avait pris la résolution bien formelle de ne pas compromettre la paix à
l'occasion de ce qui se passait dans l'un et l'autre de ces pays, à
moins toutefois que la contre-révolution, dont il ne voulait sur aucune
des frontières de France, n'essayât de s'établir au milieu des Alpes.
Il lui eût été facile de se faire accepter pour législateur de
l'Helvétie, ainsi qu'il l'avait été de la République italienne; mais la
_Consulte_ de Lyon avait produit un tel effet en Europe, notamment en
Angleterre, qu'il n'osait pas donner deux fois le même spectacle. Il
s'en tenait donc à de sages avis, qui étaient écoutés, mais peu suivis,
malgré la présence de nos troupes. Il conseillait aux Suisses de
renoncer à la chimère de l'unité absolue, unité impossible dans un pays
aussi accidenté que le leur, insupportable d'ailleurs aux petits
cantons, qui ne pouvaient ni payer de gros impôts, comme Berne ou Bâle,
ni se plier au joug d'une règle commune. Il leur conseillait de créer un
gouvernement central pour les affaires extérieures de la Confédération;
et, quant aux affaires intérieures, de laisser aux gouvernements locaux
le soin de s'organiser suivant le sol, les moeurs, l'esprit des
habitants. Il leur conseillait de prendre de la Révolution française ce
qu'elle avait de bon, d'incontestablement utile, l'égalité entre toutes
les classes de citoyens, l'égalité entre toutes les parties du
territoire; de laisser détachées les unes des autres les provinces
incompatibles, telles que Vaud et Berne, telles que les bailliages
italiens et Uri; mais de renoncer à certaines agglomérations de
territoire, qui dénaturaient plusieurs petits cantons, tels que ceux
d'Appenzell et de Glaris; de faire cesser dans les grandes villes la
domination alternative des oligarques et de la populace, et d'en finir
par le gouvernement de la bourgeoisie moyenne, sans exclusion
systématique d'aucune classe; d'imiter enfin cette politique de
transaction entre tous les partis qui avait rendu le repos à la France.
Ces avis, compris par les hommes éclairés, méconnus par les hommes
passionnés, qui forment toujours le grand nombre, demeuraient sans
effet. Toutefois, comme ils tendaient à ramener la révolution un peu en
arrière, la faction oligarchique, alors opprimée, les accueillait avec
plaisir, se berçant d'illusions, ainsi que faisaient à Paris certains
émigrés français, et croyant que, parce qu'il était modéré, le Premier
Consul voulait rétablir l'ancien régime.
[En marge: Difficulté territoriale au sujet de la route du Simplon.]