Ces paroles de M. Addington étaient sincères, et il en donna

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HISTOIRE DU CONSULAT

ET DE

L'EMPIRE

FAISANT SUITE

À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

PAR M. A. THIERS

TOME QUATRIÈME

[Illustration: Emblème de l'éditeur.]

PARIS

PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR

60, RUE RICHELIEU

1845

PARIS, IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, 36, RUE DE VAUGIRARD.

LIVRE QUINZIÈME.

LES SÉCULARISATIONS.

Félicitations adressées au Premier Consul par tous les cabinets,

à l'occasion du Consulat à vie. -- Premiers effets de la paix en

Angleterre. -- L'industrie britannique demande un traité de

commerce avec la France. -- Difficulté de mettre d'accord les

intérêts mercantiles des deux pays. -- Pamphlets écrits à Londres

par les émigrés contre le Premier Consul. -- Rétablissement des

bons rapports avec l'Espagne. -- Vacance du duché de Parme, et

désir de la cour de Madrid d'ajouter ce duché au royaume

d'Étrurie. -- Nécessité d'ajourner toute résolution à ce sujet.

-- Réunion définitive du Piémont à la France. -- Politique

actuelle du Premier Consul à l'égard de l'Italie. -- Excellents

rapports avec le Saint-Siége. -- Contestation momentanée à

l'occasion d'une promotion de cardinaux français. -- Le Premier

Consul en obtient cinq à la fois. -- Il fait don au Pape de deux

bricks de guerre, appelés _le Saint-Pierre_ et _le Saint-Paul_.

-- Querelle promptement terminée avec le dey d'Alger. -- Troubles

en Suisse. -- Description de ce pays et de sa Constitution. -- Le

parti unitaire et le parti oligarchique. -- Voyage à Paris du

landamman Reding. -- Ses promesses au Premier Consul, bientôt

démenties par l'événement. -- Expulsion du landamman Reding, et

retour au pouvoir du parti modéré. -- Établissement de la

Constitution du 29 mai, et danger de nouveaux troubles par suite

de la faiblesse du gouvernement helvétique. -- Efforts du parti

oligarchique pour appeler sur la Suisse l'attention des

puissances. -- Cette attention exclusivement attirée par les

affaires germaniques. -- État de l'Allemagne à la suite du traité

de Lunéville. -- Principe des sécularisations posé par ce traité.

-- La suppression des États ecclésiastiques entraîne de grands

changements dans la Constitution germanique. -- Description de

cette Constitution. -- Le parti protestant et le parti

catholique; la Prusse et l'Autriche; leurs prétentions diverses.

-- Étendue et valeur des territoires à distribuer. -- L'Autriche

s'efforce de faire indemniser les archiducs dépouillés de leurs

États d'Italie, et se sert de ce motif pour s'emparer de la

Bavière jusqu'à l'Inn et jusqu'à l'Isar. -- La Prusse, sous

prétexte de se dédommager de ce qu'elle a perdu sur le Rhin, et

de faire indemniser la maison d'Orange, aspire à se créer un

établissement considérable en Franconie. -- Désespoir des petites

cours, menacées par l'ambition des grandes. -- Tout le monde en

Allemagne tourne ses regards vers le Premier Consul. -- Il se

décide à intervenir, pour faire exécuter le traité de Lunéville,

et pour terminer une affaire qui peut à chaque instant embraser

l'Europe. -- Il opte pour l'alliance de la Prusse, et appuie les

prétentions de cette puissance dans une certaine mesure. --

Projet d'indemnité arrêté de concert avec la Prusse et les petits

princes d'Allemagne. -- Ce projet communiqué à la Russie. --

Offre à cette cour de concourir avec la France à une grande

médiation. -- L'empereur Alexandre accepte cette offre. -- La

France et la Russie présentent à la diète de Ratisbonne, en

qualité de puissances médiatrices, le projet d'indemnité arrêté à

Paris. -- Désespoir de l'Autriche abandonnée de tous les

cabinets, et sa résolution d'opposer au projet du Premier Consul

les lenteurs de la Constitution germanique. -- Le Premier Consul

déjoue ce calcul, et fait adopter par la députation

extraordinaire le plan proposé, moyennant quelques modifications.

-- L'Autriche, pour intimider le parti prussien, que la France

appuie, fait occuper Passau. -- Prompte résolution du Premier

Consul, et sa menace de recourir aux armes. -- Intimidation

générale. -- Continuation de la négociation. -- Débats à la

diète. -- Le projet entravé un moment par l'avidité de la Prusse.

-- Le Premier Consul, pour en finir, fait une concession à la

maison d'Autriche, et lui accorde l'évêché d'Aichstedt. -- La

cour de Vienne se rend, et adopte le conclusum de la diète. --

Recès de février 1803, et règlement définitif des affaires

germaniques. -- Caractère de cette belle et difficile

négociation.

[En marge: Août 1802.]

[En marge: Félicitations de l'Europe au Premier Consul, au sujet de

l'institution du Consulat à vie.]

L'élévation du général Bonaparte au pouvoir suprême, sous le titre de

consul à vie, n'avait ni surpris ni blessé les cabinets européens. La

plupart d'entre eux, au contraire, y avaient vu un nouveau gage de

repos pour tous les États. En Angleterre, où l'on observait avec une

attention inquiète tout ce qui se passait chez nous, le premier

ministre, M. Addington, s'était empressé d'exprimer à M. Otto la

satisfaction du gouvernement britannique, et l'entière approbation qu'il

donnait à un événement destiné à consolider en France l'ordre et le

pouvoir. Bien que l'ambition du général Bonaparte commençât à inspirer

des craintes, cependant on la lui pardonnait encore, parce que, dans le

moment, elle était employée à dominer la Révolution française. Le

rétablissement des autels, le rappel des émigrés, avaient charmé

l'aristocratie anglaise, et en particulier le pieux Georges III. En

Prusse, les témoignages n'avaient pas été moins significatifs. Cette

cour, compromise dans l'estime de la diplomatie européenne pour avoir

conclu la paix avec la Convention nationale, se sentait fière maintenant

de ses relations avec un gouvernement plein de génie, et s'estimait

heureuse de voir les affaires de France définitivement placées dans la

main d'un homme, dont elle espérait le concours pour ses projets

ambitieux à l'égard de l'Allemagne. M. d'Haugwitz adressa les plus vives

félicitations à notre ambassadeur, et il alla même jusqu'à dire qu'il

serait bien plus simple d'en finir sur-le-champ, et de convertir en une

souveraineté héréditaire cette dictature viagère, qu'on venait de

conférer au Premier Consul.

[En marge: Paroles de la reine de Naples sur le Premier Consul.]

L'empereur Alexandre, qui affectait de paraître étranger aux préjugés de

l'aristocratie russe, et qui entretenait avec le chef du gouvernement

français une correspondance fréquente et amicale, s'exprima, au sujet

des derniers changements, dans des termes pleins de courtoisie et de

grâce. Il fit complimenter le nouveau Consul à vie avec autant

d'empressement que d'effusion. Le fond d'idées était toujours le même.

On s'applaudissait à Pétersbourg, comme à Berlin, comme à Londres, de

voir l'ordre garanti en France d'une manière durable, par la

prolongation indéfinie de l'autorité du Premier Consul. À Vienne, où

l'on s'était plus ressenti qu'ailleurs des coups portés par l'épée du

vainqueur de Marengo, une sorte de bienveillance personnelle semblait

naître pour lui. La haine de la Révolution était si forte dans cette

capitale du vieil empire germanique, qu'on pardonnait les victoires du

général au magistrat énergique et obéi. On affectait même de considérer

son gouvernement comme tout à fait contre-révolutionnaire, lorsqu'il

n'était encore que réparateur. L'archiduc Charles, qui dirigeait alors

le département de la guerre, disait à M. de Champagny, que le Premier

Consul s'était montré par ses campagnes le plus grand capitaine des

temps modernes; que, par une administration de trois années, il s'était

montré le plus habile des hommes d'État; et qu'en joignant ainsi le

mérite du gouvernement à celui des armes, il avait mis le sceau à sa

gloire. Ce qui paraîtra plus singulier encore, la célèbre reine de

Naples, Caroline, mère de l'impératrice d'Autriche, ennemie ardente de

la Révolution et de la France, la reine de Naples, se trouvant à

Vienne, et recevant M. de Champagny, le chargea des félicitations les

plus inattendues pour le chef de la République.--Le général Bonaparte,

lui dit-elle, est un grand homme. Il m'a fait beaucoup de mal, mais le

mal qu'il m'a fait ne m'empêche pas de reconnaître son génie. En

comprimant le désordre chez vous, il nous a rendu service à tous. S'il

est arrivé à gouverner son pays, c'est qu'il en est le plus digne. Je le

propose tous les jours pour modèle aux jeunes princes de la famille

impériale; je les exhorte à étudier ce personnage extraordinaire, pour

apprendre de lui comment on dirige les nations, comment, à force de

génie et de gloire, on leur rend supportable le joug de l'autorité.--

Certes, aucun suffrage ne devait flatter le Premier Consul autant que

celui de cette reine ennemie et vaincue, remarquable par son esprit

autant que par la vivacité de ses passions. Le Saint-Père, qui venait de

terminer en commun avec le Premier Consul la grande oeuvre du

rétablissement des cultes, et qui, malgré beaucoup de contrariétés,

attendait de cette oeuvre la gloire de son règne, le Saint-Père se

réjouissait de voir monter peu à peu vers le trône un homme, qu'il

regardait comme l'appui le plus solide de la religion contre les

préjugés irréligieux du siècle. Il lui exprima son contentement avec une

affection toute paternelle. L'Espagne enfin, que la politique légère et

décousue du favori avait un moment éloignée de la France, ne resta pas

silencieuse en cette occasion, et se montra satisfaite d'un événement,

qu'elle s'accordait avec les autres cours à regarder comme heureux pour

l'Europe entière.

Ce fut donc aux applaudissements du monde, que ce réparateur de tant de

maux, cet auteur de tant de biens, se saisit du nouveau pouvoir dont la

nation venait de l'investir. On le traitait comme le véritable souverain

de la France. Les ministres étrangers parlaient de lui aux ministres

français avec les formes de respect employées pour parler des rois

eux-mêmes. L'étiquette était déjà presque monarchique. Nos ambassadeurs

avaient pris la livrée verte, qui était celle du Premier Consul. On

trouvait cela simple, naturel, nécessaire. Cette adhésion unanime à une

élévation si subite et si prodigieuse, était sincère. Quelques

appréhensions secrètes s'y mêlaient, il est vrai; mais elles étaient, en

tout cas, prudemment dissimulées. Il était possible en effet d'entrevoir

dans l'élévation du Premier Consul son ambition, et dans son ambition la

prochaine humiliation de l'Europe; mais les esprits les plus

clairvoyants pouvaient seuls pénétrer aussi profondément dans l'avenir,

et c'étaient ceux-là qui sentaient le mieux l'immensité du bien déjà

réalisé par le gouvernement consulaire. Cependant les félicitations sont

choses passagères; les affaires reviennent bien vite rendre à

l'existence des gouvernements, comme à celle des individus, son poids

lourd et continu.

[En marge: Premiers effets de la paix en Angleterre.]

[En marge: Activité des manufactures anglaises.]

On commençait à ressentir en Angleterre les premiers effets de la paix.

Ces effets, comme il arrive presque toujours en ce monde, ne répondaient

pas aux espérances. Trois cents navires britanniques, envoyés à la fois

dans nos ports, n'avaient pu vendre leurs cargaisons en entier, parce

qu'ils apportaient des marchandises prohibées par les lois de la

Révolution. Le traité de 1786 ayant autrefois imprudemment ouvert nos

marchés aux produits britanniques, l'industrie française, surtout celle

des cotons, avait succombé en très-peu de temps. Depuis le

renouvellement de la guerre, les mesures prohibitives adoptées par le

gouvernement révolutionnaire avaient été un principe de vie pour nos

manufactures, qui, au milieu des plus affreuses convulsions politiques,

avaient repris leur essor, et atteint un développement remarquable. Le

Premier Consul, comme nous l'avons rapporté, au moment de la signature

des préliminaires de Londres, n'avait garde de changer un tel état de

choses, et de renouveler les maux qui étaient résultés du traité de

1786. Les importations anglaises étaient par conséquent rendues fort

difficiles, et le commerce de la Cité de Londres s'en plaignait

vivement. Cependant il restait la contrebande, qui se faisait dans de

très-grandes proportions, soit par les frontières de la Belgique, encore

mal gardées, soit par la voie de Hambourg. Les négociants de cette

dernière place, en introduisant les marchandises anglaises sur le

continent, et en dissimulant leur origine, leur ménageaient le moyen de

pénétrer tant en France que dans les pays placés sous notre domination.

Malgré les prohibitions légales qui attendaient les produits

britanniques dans nos ports, la contrebande suffisait donc pour leur

créer des débouchés. Les manufactures de Birmingham et de Manchester

étaient en assez grande activité.

[En marge: Inaction et mécontentement du haut commerce.]

Cette activité, le bas prix du pain, la suppression annoncée de

l'_income-tax_, étaient des sujets de satisfaction qui balançaient

jusqu'à un certain point le mécontentement du haut commerce. Mais ce

mécontentement était grand, car le haut commerce profitait peu des

spéculations fondées sur la contrebande. Il trouvait la mer couverte de

pavillons rivaux ou ennemis; il était privé du monopole de la navigation

que lui avait procuré la guerre, et n'avait plus pour se dédommager les

grosses opérations financières de M. Pitt. Aussi se plaignait-il assez

haut des illusions de la politique de la paix, de ses inconvénients pour

l'Angleterre, de ses avantages exclusifs pour la France. Le désarmement

de la flotte laissant oisifs un très-grand nombre de matelots, que le

commerce britannique dans son état présent n'était pas capable

d'employer, on voyait ces malheureux errant sur les quais de la Tamise,

quelquefois même réduits à la misère: spectacle aussi affligeant pour

les Anglais, qu'aurait pu l'être pour les Français, la vue des

vainqueurs de Marengo ou de Hohenlinden mendiant leur pain dans les rues

de Paris.

M. Addington, toujours animé de dispositions amicales, avait fait sentir

au Premier Consul la nécessité de trouver des arrangements commerciaux

qui satisfissent les deux pays, et signalé ce moyen comme le plus

capable de consolider la paix. Le Premier Consul, partageant les

dispositions de M. Addington, avait consenti à nommer un agent, et à

l'envoyer à Londres, afin de chercher, de concert avec les ministres

anglais, quelle serait la manière d'ajuster les intérêts des deux

peuples, sans sacrifier l'industrie française.

Mais c'était là un problème difficile à résoudre. L'empressement de

l'opinion publique était tel à Londres pour tout ce qui concernait ces

arrangements commerciaux, qu'on fit grand bruit de l'arrivée de l'agent

français. Il se nommait _Coquebert_; on l'appela _Colbert_; on dit qu'il

descendait du grand Colbert, et on loua fort la convenance d'un tel

choix, pour la conclusion d'un traité de commerce.

[En marge: Difficultés d'un arrangement commercial, entre la France et

l'Angleterre.]

Malgré la bonne volonté et la capacité de cet agent, un résultat heureux

de ses efforts n'était guère à espérer. De part et d'autre les

sacrifices à faire étaient grands, et presque sans compensation. Le

travail du fer et le travail du coton constituent aujourd'hui les plus

riches industries de la France et de l'Angleterre, et sont le principal

objet de leur rivalité commerciale. Nous avons réussi, nous Français, à

forger le fer, à filer et tisser le coton, en immense quantité, à

très-bas prix, et naturellement nous sommes peu disposés à sacrifier ces

deux industries. Le travail du fer n'était pas alors très-considérable.

C'était surtout dans le tissage du coton et dans les ouvrages de

quincaillerie que les deux nations cherchaient à rivaliser. Les Anglais

demandaient qu'on ouvrît nos marchés à leurs cotons et à leur

quincaillerie. Le Premier Consul, sensible aux alarmes de nos

fabricants, impatient de développer en France la richesse

manufacturière, se refusait à toute concession qui aurait pu contrarier

ses intentions patriotiques. Les Anglais, de leur côté, n'étaient pas

alors plus qu'aujourd'hui portés à favoriser nos produits spéciaux. Les

vins, les soieries étaient les objets que nous aurions voulu introduire

chez eux. Ils s'y refusaient par deux raisons: l'obligation contractée

envers le Portugal de ménager une préférence à ses vins; et le désir de

protéger les soieries, qui avaient commencé à se développer en

Angleterre. Tandis que l'interdiction des communications nous avait valu

la manufacture du coton, elle leur avait valu en retour la manufacture

de la soie. Il est vrai que le développement de l'industrie du coton

était immense chez nous, parce que rien ne nous empêchait d'y réussir

complétement, et que l'industrie de la soie, au contraire, ne prospérait

que médiocrement en Angleterre, par suite du climat, et par suite aussi

d'une certaine infériorité de goût. Néanmoins les Anglais ne voulaient

nous sacrifier ni le traité de Methuen, qui les liait au Portugal, ni

leurs soieries naissantes, dont ils avaient conçu des espérances

exagérées.

Ajuster de tels intérêts était presque impossible. On avait proposé

d'établir à l'entrée des deux pays, sur les marchandises importées dans

l'un et dans l'autre, des taxes égales au bénéfice que percevait la

contrebande, de manière à rendre libre et profitable au trésor public un

commerce qui ne profitait qu'aux fraudeurs. Cette proposition alarmait

les manufacturiers anglais et français. D'ailleurs le Premier Consul,

convaincu de la nécessité des grands moyens pour les grands résultats,

considérant alors l'industrie du coton comme la première, la plus

enviable de toutes, voulait lui assurer l'immense encouragement d'une

interdiction absolue des produits rivaux.

[En marge: Moyens imaginés pour concilier les deux industries rivales de

France et d'Angleterre.]

Pour éluder ces difficultés, l'agent français avait imaginé un système

séduisant au premier aspect, mais presque impraticable. Il avait proposé

de laisser entrer en France les produits anglais quels qu'ils fussent,

avec des droits modérés, à la condition pour le navire qui les

importait, d'exporter immédiatement une valeur équivalente en produits

français. Il devait en être de même pour les navires de notre nation

allant en Angleterre. C'était une manière certaine d'encourager le

travail national, dans la même proportion que le travail étranger. Il y

avait dans cette combinaison un autre avantage, c'était d'enlever aux

Anglais un moyen d'influence dont ils faisaient, grâce à leurs vastes

capitaux, un usage redoutable en certains pays. Ce moyen consistait à

faire crédit aux nations avec lesquelles ils trafiquaient, à se rendre

ainsi chez elles créanciers de sommes considérables, et en quelque sorte

commanditaires de leur commerce. C'est la conduite qu'ils avaient tenue

en Russie et en Portugal. Ils étaient devenus possesseurs d'une partie

du capital circulant dans ces deux États. En accordant ces crédits, ils

encourageaient le débit de leurs produits, et s'assuraient en outre la

supériorité de celui qui prête sur celui qui emprunte. L'impossibilité

où le commerce russe était de se passer d'eux, impossibilité telle, que

les empereurs n'étaient plus libres dans le choix de la guerre ou de la

paix, à moins de mourir sous le poignard, prouvait assez le danger de

cette supériorité.

La combinaison proposée, qui tendait à renfermer le commerce anglais

dans de certaines limites, présentait malheureusement de telles

difficultés d'exécution, qu'il n'était guère possible de l'adopter.

Mais, en attendant, elle occupait les imaginations, et laissait une

certaine espérance de s'entendre. Cette incompatibilité des intérêts

commerciaux ne suffisait pas cependant pour faire renaître la guerre

entre les deux peuples, si leurs vues politiques pouvaient se concilier,

et surtout si le ministère de M. Addington parvenait à se soutenir

contre le ministère de M. Pitt.

[En marge: Dispositions pacifiques du cabinet Addington.]

M. Addington se regardait comme l'auteur de la paix, savait que c'était

là son avantage sur M. Pitt, et voulait conserver cet avantage. Dans un

long entretien avec M. Otto, il avait prononcé à ce sujet les paroles

les plus sensées et les plus amicales.--Un traité de commerce, avait-il

dit, serait la garantie la plus sûre et la plus durable de la paix. En

attendant qu'on puisse s'entendre à cet égard, quelques ménagements du

Premier Consul sur certains points, sont nécessaires pour maintenir le

public anglais en bonne disposition envers la France. Vous avez

réellement pris possession de l'Italie en réunissant le Piémont à votre

territoire, et en déférant au Premier Consul la présidence de la

République italienne; vos troupes occupent la Suisse; vous réglez en

arbitres les affaires allemandes. Nous passons sur toutes ces extensions

de la puissance française; nous vous abandonnons le continent. Mais il y

a certains pays à propos desquels l'esprit du peuple anglais serait

facile à échauffer: c'est la Hollande, c'est la Turquie. Vous êtes les

maîtres de la Hollande; c'est une conséquence naturelle de votre

position sur le Rhin. Mais n'ajoutez rien d'ostensible à la domination

réelle que vous exercez actuellement sur cette contrée. Si vous vouliez,

par exemple, y faire ce que vous avez déjà fait en Italie, en cherchant

à ménager au Premier Consul la présidence de cette république, le

commerce anglais y verrait une manière de réunir la Hollande à la

France, et il concevrait les plus vives alarmes. Quant à la Turquie, une

nouvelle manifestation quelconque des pensées qui ont produit

l'expédition d'Égypte, causerait en Angleterre une explosion soudaine et

universelle. De grâce donc, ne nous créez aucune difficulté de cette

nature; concluons un arrangement tel quel au sujet de nos affaires

commerciales; obtenons la garantie des puissances pour l'ordre de Malte,

afin que nous puissions évacuer l'île, et vous verrez la paix se

consolider, et les derniers signes d'animosité disparaître[1].--

[Note 1: Ces paroles sont le résumé exact de plusieurs

entretiens, rapportés dans les dépêches de M. Otto.]

[En marge: Situation menaçante de M. Pitt dans le Parlement.]

Ces paroles de M. Addington étaient sincères, et il en donnait du reste

la preuve, en faisant les plus grandes diligences pour obtenir des

puissances la garantie du nouvel état de choses, constitué à Malte par

le traité d'Amiens. Malheureusement M. de Talleyrand, par une négligence

qu'il apportait quelquefois dans les affaires les plus graves, avait

omis de donner à nos agents des instructions relativement à cet objet,

et il laissait les agents anglais solliciter seuls une garantie qui

était la condition préalable de l'évacuation de Malte. Il en résulta des

lenteurs fâcheuses, et plus tard de regrettables conséquences. M.

Addington était donc de bonne foi, dans son désir de maintenir la paix.

Moyennant qu'il ne fût pas vaincu par l'ascendant de M. Pitt, on pouvait

espérer de la conserver. Mais M. Pitt, hors du cabinet, était plus

puissant que jamais. Tandis que MM. Dundas, Wyndham, Grenville, avaient

publiquement attaqué les préliminaires de Londres et le traité d'Amiens,

il s'était tenu à l'écart, laissant à ses amis l'odieux de ces

provocations ouvertes à la guerre, profitant de leur violence, gardant

un silence imposant, conservant toujours les sympathies de la vieille

majorité dont il avait eu l'appui pendant dix-huit années, et

l'abandonnant à M. Addington jusqu'au jour où il croirait le moment venu

de la lui retirer. Il ne se permettait au surplus aucun acte qui pût

ressembler à une hostilité contre le ministère. Il appelait toujours M.

Addington son ami; mais on savait qu'il n'avait qu'un signal à donner

pour bouleverser le Parlement. Le roi le haïssait, et souhaitait son

éloignement; mais le haut commerce anglais lui était dévoué, et n'avait

de confiance qu'en lui. Ses amis, moins prudents qu'il n'était,

faisaient à M. Addington une guerre non déguisée, et on les supposait

les organes de sa véritable pensée. À cette opposition tory se joignait,

sans se concerter toutefois avec elle, et même en la combattant, la

vieille opposition whig de MM. Fox et Sheridan. Celle-ci avait

constamment demandé la paix. Depuis qu'on la lui avait procurée, elle

obéissait à l'ordinaire penchant du coeur humain, toujours enclin à

moins aimer ce qu'il possède. Elle semblait ne plus apprécier cette paix

tant préconisée, et laissait dire les amis exagérés de M. Pitt, quand

ils déclamaient contre la France. D'ailleurs la Révolution française,

sous la forme nouvelle et moins libérale qu'elle avait prise, paraissait

avoir perdu une partie des sympathies des whigs. M. Addington avait donc

des adversaires de deux espèces, l'opposition tory des amis de M. Pitt,

qui se plaignait toujours de la paix; l'opposition whig, qui commençait

à s'en féliciter un peu moins. Si ce ministère était renversé, M. Pitt

était le seul ministre possible, et avec lui semblait revenir la guerre,

la guerre inévitable, acharnée, sans autre fin que la ruine de l'une des

deux nations. Par malheur, l'une de ces fautes que l'impatience des

oppositions leur fait souvent commettre, avait procuré à M. Pitt un

triomphe inouï. Quoique combattant déjà le ministère Addington en

commun, mais non pas de concert, avec les amis exagérés de M. Pitt,

l'opposition whig avait toujours pour ce dernier une haine implacable.

M. Burdett fit une motion tendant à provoquer une enquête sur l'état

dans lequel M. Pitt avait laissé l'Angleterre, à la suite de sa longue

administration. Les amis de ce ministre se levèrent avec chaleur, et à

cette proposition en substituèrent une autre, consistant à demander au

roi une marque de reconnaissance nationale pour le grand homme d'État,

qui avait sauvé la constitution de l'Angleterre, et doublé sa puissance.

Ils voulaient aller aux voix sur-le-champ. Les opposants reculèrent

alors, et demandèrent une remise de quelques jours. M. Pitt la leur fit

accorder avec une sorte de dédain. Mais la motion fut reprise après ces

quelques jours. Cette fois M. Pitt tint à être absent, et, en son

absence, après une discussion des plus véhémentes, une immense majorité

repoussa la proposition de M. Burdett, et lui substitua une motion qui

contenait la plus belle expression de reconnaissance nationale pour le

ministre déchu. Au milieu de ces luttes, le ministère Addington

disparaissait; M. Pitt grandissait de toute la haine de ses ennemis, et

son retour aux affaires était une chance menaçante pour le repos du

monde. Cependant on supposait plus qu'on ne connaissait ses desseins, et

il ne disait pas une parole qui pût signifier la paix ou la guerre.

[En marge: Violence inouïe des gazettes écrites par les émigrés français

réfugiés en Angleterre.]

Les journaux anglais, sans revenir à leur langage violent d'autrefois,

étaient moins affectueux pour le Premier Consul, et commençaient à

déclamer de nouveau contre l'ambition de la France. Ils n'approchaient

pas toutefois de cette violence odieuse à laquelle ils descendirent plus

tard. Ce rôle était laissé, il faut le dire avec douleur, à des Français

émigrés, que la paix privait de toutes leurs espérances, et qui

cherchaient, en outrageant le Premier Consul et leur patrie, à réveiller

les fureurs de la discorde entre deux nations trop faciles à irriter. Un

pamphlétaire, nommé Peltier, voué au service des princes de Bourbon,

écrivait contre le Premier Consul, contre son épouse, contre ses soeurs

et ses frères, des pamphlets abominables, dans lesquels on leur prêtait

tous les vices. Ces pamphlets, accueillis par les Anglais avec le dédain

qu'une nation libre et accoutumée à la licence de la presse, ressent

pour ses excès, produisaient à Paris un effet tout différent. Ils

remplissaient d'amertume le coeur du Premier Consul, et un vulgaire

écrivain, instrument des plus basses passions, avait le pouvoir

d'atteindre dans sa gloire le plus grand des hommes, comme ces insectes

qui, dans la nature, s'attachent à tourmenter les plus nobles animaux de

la création. Heureux les pays accoutumés depuis long-temps à la liberté!

ces vils agents de diffamation y sont privés du moyen de nuire; ils y

sont si connus, si méprisés, qu'ils n'ont plus le pouvoir de troubler

les grandes âmes.

À ces outrages se joignaient les intrigues du fameux Georges, celles

des évêques d'Arras et de Saint-Pol-de-Léon, qui étaient à la tête des

évêques refusants. La police avait surpris leurs émissaires portant des

pamphlets dans la Vendée, et essayant d'y réveiller les haines mal

éteintes. Ces causes, toutes méprisables qu'elles étaient, produisaient

cependant un véritable malaise, et finirent par amener de la part du

cabinet français une demande embarrassante pour le cabinet britannique.

Le Premier Consul, trop sensible à des attaques plus dignes de mépris

que de colère, réclama, en vertu de l'alien-bill, l'expulsion

d'Angleterre de Peltier, de Georges, des évêques d'Arras et de

Saint-Pol. M. Addington, placé en présence d'adversaires tout prêts à

lui reprocher la moindre condescendance envers la France, ne refusa pas

précisément ce qu'on lui demandait, et ce qu'autorisaient les lois

anglaises; mais il essaya de temporiser, en alléguant la nécessité de

ménager l'opinion publique, opinion très-susceptible en Angleterre, et

dans le moment prête à s'égarer sous l'influence des déclamations des

partis. Le Premier Consul, habitué à mépriser les partis, comprit peu

ces raisons, et se plaignit de la faiblesse du ministère Addington avec

une hauteur presque blessante. Toutefois les rapports des deux cabinets

ne cessèrent pas d'être bienveillants. Tous deux cherchaient à empêcher

le renouvellement d'une guerre à peine terminée. M. Addington attachait

à cela son existence et son honneur. Le Premier Consul voyait dans la

continuation de la paix l'occasion d'une gloire nouvelle pour lui, et

l'accomplissement des plus nobles pensées de prospérité publique.

[En marge: État de l'Espagne depuis la paix.]

[En marge: Folle dissipation des richesses métalliques venues du

Mexique.]

[En marge: Retour de bonne intelligence entre la France et l'Espagne.]

L'Espagne commençait à respirer de sa longue misère. Les galions

étaient, comme autrefois, la seule ressource de son gouvernement. Des

quantités considérables de piastres, enfouies pendant la guerre dans les

capitaineries générales du Mexique et du Pérou, avaient été transportées

en Europe. Il en était arrivé déjà pour près de trois cents millions de

francs. Si un autre gouvernement que celui d'un favori incapable et

insouciant, avait été chargé de ses destinées, l'Espagne aurait pu

relever son crédit, restaurer sa puissance navale, et se mettre en état

de figurer d'une manière plus glorieuse, dans les guerres dont le monde

était encore menacé. Mais ces richesses métalliques de l'Amérique,

reçues et dissipées par des mains inhabiles, n'étaient pas employées aux

nobles usages auxquels on aurait dû les consacrer. La plus faible partie

servait à soutenir le crédit du papier-monnaie; la plus grande, à payer

les dépenses de la cour. Rien ou presque rien n'était donné aux arsenaux

du Ferrol, de Cadix, de Carthagène. Tout ce que savait faire l'Espagne,

c'était de se plaindre de l'alliance française, de lui imputer la perte

de la Trinité, comme si elle avait dû s'en prendre à la France du triste

rôle que le prince de la Paix lui avait fait jouer, soit dans la guerre,

soit dans les négociations. Une alliance n'est profitable que lorsqu'on

apporte à ses alliés une force réelle qu'ils apprécient, et dont ils

sont obligés de tenir grand compte. Mais l'Espagne, quand elle faisait

cause commune avec la France, entraînée à la guerre maritime par

l'évidence de ses intérêts, ne savait plus la soutenir dès qu'elle y

était engagée, devenait presque autant un embarras qu'un secours pour

ses alliés, et se traînait à leur suite, toujours mécontente et

d'elle-même et des autres. C'est ainsi qu'elle avait passé peu à peu

d'un état d'intimité à un état d'hostilité à l'égard de la France. La

division française envoyée en Portugal avait été indignement traitée,

comme on l'a vu, et il avait fallu une menace foudroyante du Premier

Consul pour arrêter les conséquences d'une conduite insensée. À partir

de cette époque les rapports étaient devenus un peu meilleurs. Il y

avait entre les deux puissances, outre les intérêts généraux, qui

étaient communs depuis un siècle, des intérêts du moment, qui touchaient

fort le coeur du roi et de la reine d'Espagne, et qui étaient de nature

à les rapprocher du Premier Consul. C'étaient les intérêts nés de la

création du royaume d'Étrurie.

[En marge: Vacance du duché de Parme, et désir de la cour d'Espagne

d'ajouter ce duché au royaume d'Étrurie.]

[En marge: Espérances données par le Premier Consul à la cour

d'Espagne.]

[En marge: Introduction en France des moutons mérinos.]

La cour de Madrid se plaignait du ton de supériorité que prenait à

Florence le ministre de France, général Clarke. Le Premier Consul avait

fait droit à ces plaintes, et ordonné au général Clarke de conseiller

moins, et plus doucement les jeunes infants appelés à régner. Par égard

pour la cour d'Espagne, il avait laissé mourir en pleine jouissance du

grand-duché de Parme le vieux grand-duc, frère de la reine Louise. Mais

ce prince mort, son duché appartenait à la France, en vertu du traité

qui constituait le royaume d'Étrurie. Charles IV et la reine son épouse

le convoitaient ardemment pour leurs enfants, car cet accroissement de

territoire eût fait du royaume d'Étrurie le second État d'Italie. Le

Premier Consul n'opposait pas des refus absolus aux désirs de la famille

royale d'Espagne, mais il demandait du temps, pour ne pas donner trop

d'ombrage aux grandes cours, en faisant un nouvel acte de

toute-puissance. En gardant ce duché en dépôt, il laissait aux cabinets

qui protégeaient la vieille dynastie du Piémont l'espoir d'un

dédommagement pour cette dynastie malheureuse; il laissait entrevoir au

Pape une amélioration dans sa condition présente, qui était pénible

depuis la perte des Légations; il laissait enfin reposer un instant les

affaires d'Italie, tant remises sous les yeux de l'Europe depuis

quelques années. Quoique différées, les nouvelles transactions au sujet

de Parme avaient bientôt ramené l'un vers l'autre les deux cabinets de

Paris et de Madrid. Charles IV venait, avec sa femme et sa cour, de se

rendre en pompe à Barcelonne, afin de célébrer un double mariage, celui

de l'héritier présomptif de la couronne d'Espagne, depuis Ferdinand VII,

avec une princesse de Naples, et celui de l'héritier de la couronne de

Naples avec une infante d'Espagne. On étalait à cette occasion dans la

capitale de la Catalogne un luxe extraordinaire, et beaucoup trop grand

pour l'état des finances espagnoles. De cette ville, on échangeait les

plus gracieux témoignages avec la cour consulaire. Charles IV s'était

empressé d'annoncer le double mariage de ses enfants au Premier Consul,

comme à un souverain ami. Le Premier Consul avait répondu avec le même

empressement et sur le ton de la plus franche cordialité. Toujours

occupé d'intérêts sérieux, il avait voulu profiter de ce moment pour

améliorer les relations commerciales des deux pays. Il n'avait pu

obtenir l'introduction de nos cotonnades, parce que le gouvernement de

Charles IV tenait à ménager l'industrie naissante de la Catalogne, mais

il avait obtenu le rétablissement des avantages accordés jadis dans la

Péninsule à la plupart de nos produits. Il s'était surtout attaché à

réussir dans un objet de grande importance à ses yeux, c'était

l'introduction en France des belles races de moutons espagnols.

Antérieurement, la Convention nationale avait eu l'heureuse idée

d'insérer dans le traité de Bâle un article secret, par lequel l'Espagne

s'obligeait à laisser sortir, pendant cinq années, mille brebis, et cent

béliers mérinos par an, avec cinquante étalons et cent cinquante juments

andalous. Au milieu des troubles de cette époque, on n'avait jamais

acheté ni un mouton ni un cheval. Par un ordre du Premier Consul, le

ministre de l'intérieur venait d'envoyer des agents dans la Péninsule,

avec mission d'exécuter en une seule année ce qui aurait dû être exécuté

en cinq. L'administration espagnole, toujours fort jalouse de la

possession exclusive de ces beaux animaux, se refusait obstinément à ce

qu'on lui demandait, et alléguait comme excuse la grande mortalité des

précédentes années. Cependant on comptait sept millions de moutons

mérinos en Espagne, et cinq ou six mille de ces animaux ne pouvaient

être difficiles à trouver. Après une assez vive résistance, le

gouvernement espagnol se rendit aux désirs du Premier Consul, en

apportant toutefois quelques délais à leur accomplissement. Les

relations étaient ainsi redevenues tout à fait amicales entre les deux

cours. Le général Beurnonville, récemment ambassadeur à Berlin, venait

de quitter cette résidence, pour se rendre à Madrid. Il avait été appelé

aux fêtes de famille données à Barcelonne.

[En marge: Démêlé promptement terminé avec le dey d'Alger.]

La sûreté de la navigation dans la Méditerranée occupait d'une manière

toute particulière la sollicitude du Premier Consul. Le dey d'Alger

avait été assez malavisé pour traiter la France comme il traitait les

puissances chrétiennes du second ordre. Deux bâtiments français

s'étaient vus arrêtés dans leur marche et conduits à Alger. Un de nos

officiers avait été molesté dans la rade de Tunis par un officier

algérien. L'équipage d'un vaisseau échoué sur la côte d'Afrique était

retenu prisonnier par les Arabes. La pêche du corail se trouvait

interrompue. Enfin un bâtiment napolitain avait été capturé par des

corsaires africains dans les eaux des îles d'Hyères. Interpellé sur ces

divers objets, le gouvernement algérien osa demander, pour rendre

justice à la France, un tribut semblable à celui qu'il exigeait de

l'Espagne et des puissances italiennes. Le Premier Consul, indigné, fit

partir à l'instant même un officier de son palais, l'adjudant Hullin,

avec une lettre pour le dey. Dans cette lettre il rappelait au dey qu'il

avait détruit l'empire des Mamelucks; il lui annonçait l'envoi d'une

escadre et d'une armée, et le menaçait de la conquête de toute la côte

d'Afrique, si les Français et les Italiens détenus, si les bâtiments

capturés, n'étaient rendus sur-le-champ, et si une promesse formelle

n'était faite de respecter à l'avenir les pavillons de France et

d'Italie.--Dieu a décidé, lui disait-il, que tous ceux qui seront

injustes envers moi seront punis. Je détruirai votre ville et votre

port, je m'emparerai de vos côtes, si vous ne respectez la France, dont

je suis le chef, et l'Italie, où je commande.--Ce qu'il disait, le

Premier Consul songeait en effet à l'exécuter, car il avait déjà fait la

remarque que le nord de l'Afrique était d'une grande fertilité, et

pourrait être avantageusement cultivé par des mains européennes, au lieu

de servir de repaire à des pirates. Trois vaisseaux partirent de Toulon,

deux furent mis en rade, cinq eurent ordre de passer de l'Océan dans la

Méditerranée. Mais toutes ces dispositions furent inutiles. Le dey,

apprenant bientôt à quelle puissance il avait affaire, se jeta aux pieds

du vainqueur de l'Égypte, remit tous les prisonniers chrétiens qu'il

détenait, les bâtiments napolitains et français qui avaient été pris,

prononça une condamnation à mort contre les agents dont nous avions à

nous plaindre, et ne leur accorda la vie que sur la demande de leur

grâce, présentée par le ministre de France. Il rétablit la pêche du

corail, et promit pour les pavillons français et italien un respect égal

et absolu.

[En marge: État de l'Italie.]

[En marge: Réunion à la France de l'île d'Elbe et du Piémont.]

L'Italie était fort calme. La nouvelle République italienne commençait à

s'organiser sous la direction du président qu'elle s'était choisi, et

qui comprimait de son autorité puissante les mouvements désordonnés,

auxquels est toujours exposé un État nouveau et républicain. Le Premier

Consul s'était enfin décidé à réunir officiellement l'île d'Elbe et le

Piémont à la France. L'île d'Elbe, échangée avec le roi d'Étrurie contre

la principauté de Piombino, qu'on avait obtenue de la cour de Naples,

venait d'être évacuée par les Anglais. Elle avait été déclarée aussitôt

partie du territoire français. La réunion du Piémont, consommée de fait

depuis près de deux années, passée sous silence par l'Angleterre pendant

les négociations d'Amiens, admise par la Russie elle-même qui se bornait

à demander une indemnité quelconque pour la maison de Sardaigne, était

soufferte comme une nécessité inévitable par toutes les cours. La

Prusse, l'Autriche étaient prêtes à la confirmer par leur adhésion, si

on leur promettait une bonne part dans la distribution des États

ecclésiastiques. Cette réunion du Piémont, officiellement prononcée par

un Sénatus-consulte organique du 24 fructidor an X (11 septembre 1802),

n'étonna donc personne, et ne fut point un événement. D'ailleurs la

vacance du duché de Parme était une espérance laissée à tous les

intérêts froissés en Italie. Ce beau pays de Piémont fut divisé en six

départements: le Pô, la Doire, Marengo, la Sesia, la Stura et le

Tanaro. Il dut envoyer dix-sept députés au Corps Législatif. Turin fut

déclarée une des grandes villes de la République. C'était le premier pas

fait par Napoléon, au delà de ce qu'on appelle les limites naturelles de

la France, c'est-à-dire au delà du Rhin, des Alpes et des Pyrénées. Aux

yeux des cabinets de l'Europe, un agrandissement ne serait jamais une

faute, à en juger du moins par leur conduite ordinaire. Il y a cependant

des agrandissements qui sont des fautes véritables, et la suite de cette

histoire le fera voir. On doit les considérer comme tels, lorsqu'ils

dépassent la limite qu'on peut facilement défendre, lorsqu'ils blessent

des nationalités respectables et résistantes. Mais, il faut le

reconnaître, de toutes les acquisitions extraordinaires faites par la

France dans ce quart de siècle, le Piémont était la moins critiquable.

S'il eût été possible de constituer immédiatement l'Italie, ce qu'il y

aurait eu de plus sage à faire, c'eût été de la réunir tout entière en

un seul corps de nation; mais, quelque puissant que fût alors le Premier

Consul, il n'était pas encore assez maître de l'Europe pour se permettre

une pareille création. Il avait été obligé de laisser une partie de

l'Italie à l'Autriche, qui possédait l'ancien État vénitien jusqu'à

l'Adige; une autre à l'Espagne, qui avait demandé pour ses deux infants

la formation du royaume d'Étrurie. Il avait dû laisser exister le Pape

dans un intérêt religieux, les Bourbons de Naples dans l'intérêt de la

paix générale. Organiser définitivement et complétement l'Italie, était

donc impossible pour le moment. Tout ce que pouvait le Premier Consul,

c'était de lui ménager un état transitoire, meilleur que son état passé,

propre à préparer son état futur. En constituant dans son sein une

République, qui occupait le milieu de la vallée du Pô, il y avait déposé

un germe de liberté et d'indépendance. En prenant le Piémont, il s'y

faisait une base solide pour combattre les Autrichiens. Il leur donnait

des rivaux en y appelant les Espagnols. En y laissant le Pape, en

cherchant à se l'attacher, en y supportant les Bourbons de Naples, il

ménageait l'ancienne politique de l'Europe, sans lui sacrifier toutefois

la politique de la France. Ce qu'il faisait actuellement était, en un

mot, un commencement, qui n'excluait pas plus tard, qui préparait au

contraire un état meilleur et définitif.

[En marge: Rapports du Premier Consul avec le Pape depuis le Concordat.]

[En marge: Réclamations du Pape au sujet des articles organiques.]

Les rapports étaient chaque jour plus affectueux avec la cour de Rome.

Le Premier Consul écoutait avec une grande complaisance les plaintes du

Saint-Père sur les objets qui le chagrinaient. La sensibilité de ce

vénérable pontife était extrême pour tout ce qui touchait aux affaires

de l'Église. La privation des Légations avait beaucoup réduit les

ressources financières du Saint-Siége. L'abolition d'une foule de droits

perçus autrefois en France, abolition qui menaçait de s'étendre même en

Espagne, l'avait encore appauvri. Pie VII s'en plaignait amèrement, non

pour lui, car il vivait comme un anachorète, mais pour son clergé, qu'il

pouvait à peine entretenir. Cependant, comme les intérêts spirituels

étaient, aux yeux de ce digne pontife, fort au-dessus des intérêts

temporels, il se plaignait aussi avec douceur, mais avec un vif

sentiment de chagrin, des fameux articles organiques. On se rappelle que

le Premier Consul, après avoir renfermé dans un traité avec Rome,

qualifié de Concordat, les conditions générales du rétablissement des

autels, avait rejeté dans une loi tout ce qui était relatif à la police

des cultes. Il avait rédigé cette loi d'après les maximes de l'ancienne

monarchie française. La défense de publier aucune bulle ou écrit sans la

permission de l'autorité publique; l'interdiction à tout légat du

Saint-Siége d'exercer ses fonctions sans la reconnaissance préalable de

ses pouvoirs par le gouvernement français; la juridiction du Conseil

d'État, chargé des appels comme d'abus; l'organisation des séminaires

soumise à des règles sévères; l'obligation d'y professer la déclaration

de 1682; l'introduction du divorce dans nos lois; la défense de conférer

le mariage religieux avant le mariage civil; l'attribution complète et

définitive des registres de l'état civil aux magistrats municipaux,

étaient autant d'objets sur lesquels le Pape adressait des

représentations, que le Premier Consul écoutait sans vouloir les

admettre, considérant ces objets comme réglés sagement et souverainement

par les articles organiques. Le Pape réclamait avec persévérance, sans

vouloir toutefois pousser ses réclamations jusqu'à une rupture. Enfin

les affaires religieuses dans la République italienne, la sécularisation

de l'Allemagne, par suite de laquelle l'Église allait perdre une partie

du sol germanique, mettaient le comble à ses peines; et, sans la joie

que lui causait le rétablissement de la religion catholique en France,

sa vie n'aurait été, disait-il, qu'un long martyre. Son langage

respirait, du reste, la plus sincère affection pour la personne du

Premier Consul.

Celui-ci laissait dire le Saint-Père avec une patience extrême, et qui

n'était pas dans son caractère.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 04 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 1 / 42 段