si ardent, prêtaient à ses peintures de la société une substance et une
vérité dont celles des autres hommes de génie ont trop souvent manqué,
on ne saurait s'étonner qu'une imagination comme la sienne n'ait pu se
développer de si bonne heure libre et ingouvernable, sans produire à la
fin sur son coeur quelques-uns des effets, suites inévitables de la
prédominance de cette faculté. On a pu remarquer en effet que l'époque à
laquelle fleurirent davantage ses passions naturelles est celle où il
n'était pas encore arrivé à la conscience entière de tout son génie,
avant que l'imagination fût habituée à ces peintures brûlantes, auprès
desquelles tout le reste semble froid et décoloré. Du moment où il se
trouva ainsi initié aux merveilles de son propre esprit, il commença à
sentir le dégoût des réalités de la vie. Et même ce besoin d'affection
que la nature avait implanté en lui ne pouvait soutenir son ardeur à la
poursuite d'un objet qui, obtenu, se trouvait toujours au-dessous de ce
qu'il avait _imaginé_. De tems en tems, il est vrai, la chaleur de son
imagination, jointe à celle de son tempérament, le rappelait à un
sentiment qui, à ses yeux, ressemblait à de l'amour; mais on peut douter
que son coeur ait jamais eu beaucoup de part dans de telles passions, et
qu'une fois lancé dans la mer sans rivages de l'imagination, il eût
jamais pu être ramené et fixé par aucun attachement durable. Il n'y eut
que trop d'objets qui, tant que l'illusion dura, échauffèrent
passagèrement ses pensées et furent le sujet de ses chants. Mais ce ne
furent guère que des songes d'un moment, qui n'avaient d'autres qualités
que celles dont son imagination les avait ornés, et qui n'eussent pu
supporter l'épreuve d'un mois ou même d'une semaine de vie domestique.
Ce n'était guère que le reflet de ces conceptions brillantes qu'il
voyait dans chaque nouvelle maîtresse, et tandis qu'il se persuadait
qu'elles lui fournissaient le modèle de ses héroïnes, il ne faisait que
se figurer au contraire ses héroïnes en elles.
Nous n'avons pas besoin de preuve plus forte de la prédominance de son
imagination dans ces sortes d'attachemens, que l'aveu qu'il a consigné
lui-même dans le journal dont nous avons donné des extraits; souvent,
dit-il, dans la compagnie de la femme qu'il aimait le plus, il se
surprenait soupirant après la solitude de son cabinet. C'était là en
effet, c'était dans le silence et l'abstraction de son cabinet qu'était
le siége principal de l'empire et de la gloire de ses maîtresses.
C'était là que, sans craindre le contact de la réalité, le
désenchantement de la vérité, il pouvait les voir à travers le milieu
brûlant de son imagination, et qu'après un court délire de quelques
jours ou de quelques semaines, il traçait pour la postérité un rêve de
passion et de beauté.
Tandis que tel était le caractère fantastique de tous ses amours, à
l'exception du seul qui dura toujours avec et après tous les autres, ses
amitiés, quoique moins sujettes à l'influence de son imagination, ne
laissaient de porter quelques traits distinctifs particuliers à la
nature de tout son être. Il disait souvent, et on le retrouve
fréquemment dans ses lettres, qu'il n'avait pas _le génie de l'amitié_,
et que, quelques dispositions qu'il eût pu avoir autrefois pour ce
sentiment, elles s'étaient évanouies avec les années de sa jeunesse.
S'il veut parler de l'amitié d'après l'idée romanesque qu'il en
concevait étant enfant, le fait est incontestable; mais s'il veut dire
qu'il se sentait incapable d'une amitié vive, mâle, durable, une telle
accusation contre lui-même est injuste, et je ne suis pas la seule
preuve vivante du contraire.
Et cependant, dans ses amitiés elles-mêmes on peut voir jusqu'à un
certain point les effets d'une imagination trop exaltée, qui le rendait
insensible au contact de la froide réalité. On dit que Pétrarque, qui,
sous ce rapport ainsi que sous beaucoup d'autres, peut être pris comme
une personnification du _poète_, évitait à dessein de se trouver trop
fréquemment avec ses plus intimes amis, de peur qu'avec la sensibilité
scrupuleuse qui lui était personnelle, il n'arrivât quelque chose qui le
refroidît à leur égard[136]. Bien que Byron fût naturellement d'un
caractère trop bon et trop social pour songer seulement à une pareille
précaution, c'est cependant un fait à l'appui du principe d'après lequel
agissait Pétrarque, que, parmi les amis de son enfance ou de son âge
mûr, ceux avec lesquels il avait le moins vécu étaient ceux dont il
parlait avec le plus de chaleur et d'affection. Soumis moins souvent à
l'épreuve d'un commerce familier, ils avaient plus de chance d'être
adoptés comme les favoris de son imagination, et d'avoir part en
conséquence à ce brillant coloris dont il revêtait tout ce qui
l'intéressait ou lui plaisait. C'est pourquoi, après les morts, qui ne
risquaient plus de perdre la place qu'ils occupaient dans son esprit,
ceux de ses amis qu'il ne voyait que rarement, ou dont les visites,
ordinairement fort courtes, ne faisaient que renouveler l'impression
favorable qu'ils avaient faite sur lui, étaient les plus sûrs de vivre
dans sa mémoire sans variation et sans nuages.
[Note 136: Voyez Foscolo, _Essai sur Pétrarque_. C'est d'après le
même principe qu'Orrery dit, en parlant de Swift: «Je suis persuadé que
la distance qui le séparait de ses amis d'Angleterre ne contribua pas
peu à prolonger et même accroître leur affection mutuelle.»
(_Note de Moore_.)]
C'est sans doute à la même cause que son amour pour sa soeur dut en
grande partie sa ferveur et sa durée. Dans une ame aussi sensible que
versatile, une longue habitude de la voir tous les jours eût détruit ou
assoupi du moins sa tendresse pour elle. Mais leur séparation quand ils
étaient encore enfans laissa ce sentiment frais et intact encore[137].
Son inexpérience même d'un sentiment de cette nature lui fit trouver
autant de charme que de nouveauté dans les caresses de sa soeur, et avant
que cette affection eût eu le tems de se refroidir, ils furent séparés
de nouveau et pour toujours.
[Note 137: Il le comprenait si bien lui-même, qu'il dit dans un
passage d'une de ses lettres déjà citée: «Ma soeur est à Londres, ce qui
est une grande consolation; car comme nous nous sommes rarement trouvés
ensemble, nous sommes naturellement plus attachés l'un à l'autre.»
(_Note de Moore_.)]
Si l'on trouve quelque ressemblance, quelque justesse dans le portrait
général que je viens de tracer des hommes d'un génie éminent, on ne
pourra plus demander s'il est probable que des hommes placés si loin du
sentier ordinaire de la vie, éloignés par leur élévation même des
influences de notre atmosphère commune, puissent être des sujets bien
propres à la plus difficile de toutes les expériences sociales, le
mariage. Si nous parcourons les noms des hommes qui se sont le plus
illustrés dans la philosophie et dans les sciences exactes, nous verrons
que presque tous se sont reconnus impropres aux liens du mariage, en ce
sens du moins, qu'ils sont restés dans le célibat. En effet, Bacon[138],
Newton, Gassendi, Galilée, Descartes, Bayle, Locke, Leibnitz, Boyle,
Hume et un grand nombre d'autres savans et philosophes sont morts
célibataires.
[Note 138: Ce grand philosophe jeta dans la balance en faveur du
célibat, non-seulement l'autorité de son exemple, mais encore celle de
ses préceptes. «Une femme, des enfans, nous dit-il, sont des obstacles
aux grandes entreprises..... Certainement les plus beaux ouvrages et les
plus utiles au genre humain sont dus à des hommes non mariés ou du moins
sans enfans.» Voyez, à ce sujet, le chapitre 8 du livre de M. d'Israéli,
sur _le Caractère des gens de lettres_.
(_Note de Moore_.)]
Il est vrai qu'en raison de l'extrême susceptibilité de leur
imagination, les poètes sont plus souvent tombés dans ce piége toujours
tendu. Mais le résultat de leur mariage n'a que trop justifié la sagesse
avec laquelle les savans et les philosophes s'en sont abstenus. Si les
derniers avertissent par leur exemple l'homme de génie de fuir le joug,
les poètes le lui répètent encore plus fort par le malheur qu'ils y ont
trouvé. En effet, les annales de cette race, dont la sensibilité est si
exquisement développée, abondent en preuves que le génie doit être placé
bien bas parmi les élémens du bonheur social. Plus ce don du ciel est
brillant, plus en général son influence est douloureuse, et c'est dans
la société conjugale surtout que ses effets ont été trop souvent comme
ceux de _l'Étoile d'Absinthe_, dont la lumière remplissait d'amertume
les eaux sur lesquelles elle tombait.
Aux raisons tirées du caractère général que nous venons de reconnaître à
ces _martyrs de la pensée_, et qui peuvent expliquer un pareil résultat,
il faut sans doute ajouter le malheur d'un mauvais choix, choix qui est
souvent encore le fruit d'une imagination accoutumée à se tromper
elle-même. Et, par une coïncidence aussi triste que frappante, quelles
que soient d'ailleurs les causes qui l'ont amenée, il faut ajouter à la
liste des poètes mariés et malheureux dans leur ménage, qui renferme
déjà quatre noms aussi illustres que ceux de Dante, Milton[139],
Shakspeare[140] et Dryden, un autre nom digne à tous autres égards
d'être rapproché de ceux-là, celui de Lord Byron.
[Note 139: On sait que la première femme de Milton s'enfuit de chez
lui un mois après le mariage, «dégoûtée, dit Philipps, de son régime
d'économie et de ses études continuelles.» Il serait difficile
d'imaginer un intérieur de maison plus déplorable que celui que nous
découvre son testament nuncupatif. Un des témoins dépose qu'il a entendu
le grand poète lui-même se plaindre que _ses enfans ne prenaient aucun
soin de lui, encore qu'il fût aveugle, et n'avaient pas honte de
l'abandonner_.
(_Note de Moore_.)]
[Note 140: En supposant que l'austérité du caractère et des
habitudes du Dante et de Milton leur ait attiré ces infortunes
domestiques, on a lieu de s'étonner néanmoins que _le bon Shakspeare_
n'en ait pas été préservé. Cependant, parmi le petit nombre de faits qui
le concernent, et qui sont parvenus jusqu'à nous, il n'en est pas de
plus clairement prouvé que le malheur de son mariage. Les dates de la
naissance de ses enfans comparées avec celle de son départ de Stratford,
l'omission totale du nom de sa femme dans le corps de son testament, le
sarcasme amer du legs qu'il lui fait ensuite par codicile, tout prouve
jusqu'à l'évidence qu'il vécut de bonne heure séparé de sa femme, et
qu'il mourut avec des sentimens peu favorables à son égard.
Boswell, essayant de combattre la conclusion qu'on ne peut s'empêcher de
tirer de ce testament, fait une observation qui prouve en lui une
étrange ignorance du coeur humain. «Si Shakspeare, dit-il, eût été
offensé de quelque partie de la conduite de sa femme, je ne saurais
croire qu'il eût pris un si misérable moyen pour s'en venger.»
(_Note de Moore_.)]
J'ai déjà dit que mes affaires m'avaient appelé à Londres au mois de
décembre de cette année. J'eus souvent occasion de voir Lord Byron à
cette époque. Je le rencontrai le plus souvent et avec le plus de
plaisir chez son banquier M. Douglas Kinnaird: la musique y était suivie
d'un souper, puis d'eau-de-vie et d'eau, et de beaucoup de gaîté; aussi
ne nous séparions-nous que bien avant dans la nuit. Outre celles de mes
chansons qu'il a citées lui-même comme ses favorites, il y en avait une
autre sur un air portugais, _Le chant de guerre retentira dans nos
montagnes_, qui paraissait lui plaire beaucoup. Le caractère national de
la musique, et la répétition des mots _montagnes couvertes de soleil_,
lui rappelaient le souvenir de tout ce qu'il avait vu en Portugal. En
effet, j'ai connu peu de personnes plus sensibles aux charmes d'une
musique simple, et j'ai vu plus d'une fois des larmes dans ses yeux
quand il entendait les _Mélodies Irlandaises_. Parmi celles qui
l'affectaient à ce point, il y en avait une, commençant par ces mots:
_Quand je t'ai rencontré, pour la première fois, jeune et plein
d'ardeur_, dont les paroles, outre leur sens propre, pouvaient offrir
une allusion politique; mais il ne voulut jamais la prendre dans ce sens
allégorique, et il s'abandonnait tout entier aux sentimens naturels
qu'elle exprimait.
Une ou deux fois, son acteur favori, M. Kean, fut de la partie: un autre
soir nous eûmes à dîner son ancien maître à boxer, M. Jackson, dans la
conversation duquel semblaient se ranimer tous les goûts de sa jeunesse.
Il était singulièrement amusant de voir combien le sublime auteur de
_Childe-Harold_ était familier avec la langue du pugilat, et versé dans
ses annales.
Le billet suivant est le seul de tous ceux que j'en reçus à cette
époque, qui mérite bien d'être transcrit ici.
14 décembre 1814.
MON CHER TOM,
«Je vous enverrai le patron demain; et puisque vous ne voulez pas venir
ce soir chez notre ami, dans le beau quartier, eh bien! je resterai à
boire seul chez moi. Mon amour-propre est singulièrement enflé de
l'éloge que vous voulez bien faire de mes qualités sociales; et, comme
mon ami Scrope a la bonté de le dire, je me crois un buveur très-honnête
pour un jour de congé. Où diable êtes-vous donc? avec Woolridge[141], je
le parierais; et pour cela vous mériteriez un nouvel abcès. Dans
l'espérance que la guerre avec l'Amérique durera plusieurs années, et
que toutes les prises seront déclarées bonnes à Bermoothes,
«Je suis toujours, etc., etc.
[Note 141: Mon vieil et estimable ami, le docteur Woolridge, au
talent duquel je dus la vie dans cette occasion.
(_Note de Moore_.)]
«_P. S._ Je viens de composer une épître à l'archevêque, pour lui
demander une _licence_ spéciale[142]. Cela devient sérieux. Murray est
impatient de vous voir, et se présentera chez vous, si vous voulez bien
le permettre. Votre habit neuf! Je ne comprends pas que vous aimiez
cette couleur? Que ne vous habillez-vous tout de suite en violet?»
[Note 142: Les lois ecclésiastiques anglicanes exigent, comme les
nôtres, trois publications de bans; mais on peut acheter et l'on achète
toujours une _licence_, c'est-à-dire une dispense de ces trois
publications, et même souvent la permission d'être marié hors de
l'église et par un ecclésiastique étranger au diocèse.
(_N. du Tr._)]
LETTRE CCVII.
A M. MURRAY.
31 décembre 1814.
«Mille remerciemens pour Gibbon; toutes les additions sont autant de
perfectionnemens.
«Il faut qu'à la fin je prenne un ton décidé avec vous, pour cette
gravure d'après le portrait de Philipps. Tout le monde s'accorde à la
trouver la plus stupide et la plus désagréable qu'il se puisse imaginer;
faites donc graver une autre planche, et faites-moi la voir; je ne veux
plus, décidément, qu'on tire davantage avec celle-ci. Je m'en soucie peu
moi-même; mais les personnes que j'honore le plus m'assomment à ce sujet
d'observations que je ne saurais répéter ici. Ne m'envoyez pas des
excuses pour réponse; mais, si vous m'aimez, brisez cette planche; je
n'aurai pas un moment de repos que cela ne soit fait. Je suis
horriblement pressé.
«_P. S._ Cette lettre est tout-à-fait illisible; mais elle a pour but de
vous prier de vouloir bien détruire la planche, et en faire graver une
autre _à la demande générale du public_. Il faut que celle-ci soit bien
mauvaise, puisque tout le monde la juge ainsi, excepté l'original qui ne
sait qu'en dire. Brisez donc cette planche, et faites graver une autre
eau forte d'après l'autre portrait. Celui-ci est trop stupide et fait
trop la grimace.»
A son arrivée à Londres, lorsqu'il voulut s'informer de l'état de ses
affaires, il les trouva dans une situation tellement embarrassée, qu'il
en conçut quelque alarme, et qu'il eut même l'idée qu'il serait plus
prudent de différer son mariage. Mais le dé était jeté, il ne lui était
plus possible de reculer. Il se rendit donc, à la fin de décembre,
accompagné de son ami, M. Hobhouse, à Seaham, maison de campagne de sir
Ralph Milbanke, père de sa future, dans le comté de Durham, et fut marié
le 2 janvier 1815.
Je l'ai vu debout devant l'autel, avec une fiancée de noble
race; sa figure était belle, mais ce n'était pas la jeune
fille dont la figure avait été pour lui, dans son enfance,
comme l'étoile du bonheur. Au moment où il était debout
devant l'autel, son front présenta le même aspect et ses
traits éprouvèrent le même mouvement convulsif qui ébranla
autrefois son ame dans la solitude de l'antique oratoire; et
alors aussi, comme autrefois, des pensées que la parole ne
saurait rendre se peignirent sur son front: elles le
quittèrent aussi promptement qu'elles y avaient paru. Alors
il se tint calme et tranquille, et prononça les paroles
voulues; mais il n'entendit pas ses propres paroles; il ne
vit ni la femme qui était là, ni celle qui aurait dû y être.
Mais le vieux manoir, la grande salle accoutumée, les
chambres dont il avait conservé le souvenir, le lieu, le
jour, l'heure, le soleil et l'ombre, et tout ce qui se
rattachait à ce lieu et à cette heure, et _celle_ dont
dépendit toujours sa destinée, revinrent et s'interposèrent
entre lui et la lumière: qu'avaient toutes ces choses à
faire en ce lieu et dans un tel moment[143]?
[Note 143: _Le Songe_ (_the Dream_).]
Cette peinture touchante se rapporte si parfaitement dans beaucoup de
circonstances avec le compte qu'il nous rend lui-même en prose de son
mariage dans ses _Memoranda_, que j'ai cru pouvoir l'insérer ici comme
pièce historique. Dans ce mémoire, il dit qu'en s'éveillant le matin il
fut assailli des plus tristes réflexions en voyant autour de lui les
vêtemens préparés pour sa noce. Il se promena dans les cours, toujours
plongé dans des idées sombres, jusqu'à ce qu'on l'appelât pour la
cérémonie. Ce fut alors qu'il vit, pour la première fois de la journée,
sa fiancée et sa famille. Il s'agenouilla, répéta, après le prêtre, les
paroles voulues; mais il avait un nuage devant les yeux, ses pensées
étaient ailleurs; il ne fut réveillé que par les complimens des
assistans, et se trouva... marié!
Avant la fin de la matinée, le nouveau couple quitta Seaham pour
Halnaby, autre maison de campagne de sir Ralph Milbanke, dans le même
comté. Au moment du départ, Lord Byron dit à sa femme: «_Miss Milbanke_,
êtes-vous prête?» Ce qui fut jugé _d'un mauvais augure_ par la suivante
de cette dame.
Il est juste d'ajouter que je cite de mémoire tous ces petits détails,
et que je suis seul responsable de ce qu'ils pourraient offrir
d'inexact.
LETTRE CCVIII.
A M. MURRAY.
Kirkby, 6 janvier 1815.
«Le mariage a eu lieu le 2 du courant; ainsi dépêchez-vous de m'en faire
compliment.
«Bien des remerciemens pour la _Revue d'Édimbourg_ et la destruction de
la planche. Il faut faire graver la nouvelle, d'après l'autre portrait
par Philipps, non celui du costume albanais, mais d'après l'original qui
a été à l'exposition; l'ancienne planche avait été faite d'après une
copie seulement. Je désire que ma soeur et lady Byron jugent cette
nouvelle gravure, puisqu'elles n'ont pas été contentes de la première.
Pour moi, je n'ai pas d'opinion personnelle à ce sujet.
«Je suis sûr que M. Kinnaird se fera un plaisir de vous donner copie des
_Mélodies_[144], si vous les lui demandez de ma part. Elles sont bien à
votre service si vous croyez qu'elles soient dignes d'entrer dans votre
nouvelle édition. Les volumes ainsi réunis doivent être dédiés à M.
Hobhouse, mais je n'ai pas encore fixé les termes de la dédicace; je
vous la fournirai en tems utile.
[Note 144: Les _Mélodies Hébraïques_ qu'il avait composées pendant
son dernier séjour a Londres.]
«En vous remerciant de vos bons souhaits qui se sont tous réalisés, je
suis toujours votre, etc.»
BYRON.
LETTRE CCIX.
A M. MOORE.
Albany, Darlington, 10 janvier 1815.
«J'ai été marié il y a aujourd'hui huit jours. Le ministre l'a prononcé;
Perry l'a annoncé dans le _Morning-Chronicle_, sous le titre de _Mariage
de Lord Byron_, comme si c'était quelque nouvelle invention ou quelque
nouveau charlatanisme de fabricant de corsets orthopédiques.
«Maintenant à vos affaires. J'ai lu votre article sur les Pères, il est
excellent. Décidément vous ne devez plus cesser d'écrire dans les
Revues; vous y brillez, vous y êtes foudroyant. L'article, à ce qu'on
m'a dit en ville, a été attribué à Sidney Smith, ce qui prouve
non-seulement votre habileté dans l'argot ecclésiastique, mais encore
que, dès votre entrée dans la carrière, vous avez pris toutes les
allures d'un vétéran de la critique. Ainsi continuez et prospérez.
«Le _Lord des Iles_ de Scott a paru; j'en ai reçu le premier exemplaire
par la poste, grâce à la faveur spéciale de Murray ....................
.......................................................................
«Votre heure est venue, vous allez les battre tous à discrétion. Il est
impossible de lire ce que vous avez écrit dernièrement en vers et en
prose, sans voir que vous avez fait d'immenses progrès. *** et *** sont
coulés. Pour moi, j'ai fatigué ces coquins-là, c'est-à-dire le public,
de mes Harris et Larris, voyageurs et pirates. Excepté Southey, personne
n'a rien fait dont un libraire voulût donner une tranche de pudding,
encore Southey a-t-il tant de malheur que, quand il lui arrive par
hasard de faire quelque chose de bien, personne ne s'en aperçoit. Votre
heure est venue, Tom! Jour heureux, je n'échangerais pas l'honneur qui
vous attend pour celui de la chevalerie. Donnez-moi bientôt de vos
nouvelles, et croyez-moi, etc., etc.
«_P. S._ Lady Byron se porte admirablement bien. Comment vont Mrs. Moore
et les _Grâces_ de Joe Atkinson? Il faudra que nous présentions nos
femmes l'une à l'autre.»
LETTRE CCX.
A M. MOORE.
19 janvier 1815.
.....................................................................
«Quant à votre question par rapport aux chiens[145]... je ne veux pas
dire de mal de ma mère; mais combien de tems un ami ou une maîtresse
(l'addition d'un plaisir charnel étant tout ce qui distingue ces deux
affections) peuvent-ils reconnaître leur amant ou leur ami? Je n'en sais
rien, ou du moins vous le savez aussi bien que je vous le pourrais dire.
Pour ce qui est de la mémoire des chiens, mettant à part Boatswain, le
plus cher, hélas! et le plus enragé de tous les chiens, je me rappelle
avoir eu un chien-loup qui m'adorait à dix ans, et manqua me dévorer à
vingt. Au moment où je croyais qu'il allait jouer le rôle du fidèle
Argus, il me déchira tout le derrière de ma culotte, et ne voulut jamais
consentir à me reconnaître en dépit de tous les os que je lui donnai.
[Note 145: Je venais de lire _Roderick_, le beau poème de M.
Southey, dont un incident m'avait fait adresser à Lord Byron cette
question: «Je voudrais savoir de vous, qui êtes de la secte des
_philocyniques_, s'il est probable, qu'excepté dans un mélodrame, un
chien puisse reconnaître son maître, quand ni sa mère, ni son amante ne
l'ont pu faire. Point de ces vieilles histoires du chien d'Ulysse, etc.,
etc. Tout ce que je veux savoir de vous, qui passez pour un grand ami
des chiens et même pour un compagnon des ours, c'est si un pareil fait
vous semble probable ou non?»
(_Note de Moore_.)]
»Voici donc mon humble opinion: une mère reconnaît le fils qui lui paie
son douaire; une maîtresse reconnaît son amant jusqu'à ce qu'il ne
puisse plus... ou qu'il ne veuille plus la payer; un ami reconnaît son
compagnon jusqu'à ce que celui-ci ait perdu son argent ou sa réputation;
enfin un chien reconnaît son maître jusqu'à ce qu'il en ait changé.
Ainsi il y a de quoi faire rougir Southey et Homère aussi, autant que je
puis juger de la mémoire des quadrupèdes.
»Ainsi vous seriez curieux d'avoir des détails sur ma femme et moi? Mais
je ne profanerai pas les mystères d'Hyménée... Diable emporte le mot,
j'allais presque l'écrire avec un petit _h_. J'aime Bella autant que
vous aimez (ou que vous aimiez, coquin que vous êtes) votre Bessy, et
c'est (ou c'était) dire beaucoup.
»Adressez-moi votre prochaine à Seaham, Stockton-on-Tees, où nous allons
samedi (encore une corvée) voir le beau-père et la mère de ma
belle-mère. Écrivez, et surtout écrivez plus longuement au public et à
»Votre très-affectionné.»
BYRON.
LETTRE CCXI.
A M. MOORE.
Seaham, Stockton-on-Tees, 2 février 1815.
«J'ai appris de Londres qu'à votre départ de Chatsworth vous aviez
laissé toutes les femmes pleines d'enthousiasme pour vous
personnellement et poétiquement, et qu'en particulier la romance _When
first I met thee_ avait produit un effet prodigieux. Je vous disais bien
que c'est une des meilleures choses que vous ayez jamais écrites,
quoique cet âne de Power vous conseillât d'en supprimer une partie. Il
paraît, d'après mon correspondant, que tout le monde regrette votre
absence à Chatsworth, surtout les dames... Tudieu!
»Eh bien! vous voilà maintenant de retour chez vous, ce qui, j'en suis
sûr, vous est aussi agréable qu'un verre de petite bière au palais
altéré d'un piéton voyageur; je puis donc maintenant espérer recevoir de
vos nouvelles. Depuis ma dernière j'ai transféré mes pénates chez mon
beau-père: m'y voilà avec ma femme, sa fille de chambre, etc., etc. La
lune de miel est passée, et me voilà complètement marié. Ma femme et moi
nous entendons à ravir. Swift dit que jamais un sage ne s'est marié;
d'accord, mais pour un fou c'est, je crois, la plus délicieuse des
positions. Je crois toujours qu'on devrait se marier à bail; mais je
suis sûr que, le mien expiré, je le renouvellerais, quand j'en devrais
contracter un nouveau de quatre-vingt-dix-neuf ans.
»Je désirerais que vous me répondissiez, car je suis ici _oblitusque
meorum obliviscendus et illis_.