l'intrigue, comment les comédiens et comédiennes du grand monde se
comportent avant, pendant et après le mariage, et qui se dispose à
enfreindre quelque commandement. Sur ces côtes abandonnées, nous n'avons
pour nous occuper que des assemblées de comté et des naufrages. J'ai
dîné aujourd'hui de poissons qui probablement avaient dîné la veille de
gens de l'équipage de quelques bâtimens charbonniers perdus dans les
dernières tempêtes. Mais je revois de nouveau la mer dans toute sa
gloire, presque aussi belle que dans la baie de Biscaye ou les rafales
de l'Archipel.
»Mon papa, sir Ralph, a dernièrement prononcé un discours à Durham, dans
une assemblée sur les taxes; il me l'a depuis répété plus de vingt fois
après le dîner. Il se le répète encore à lui-même, je crois, dans ce
moment; je l'ai laissé au milieu de ce beau discours et de plusieurs
bouteilles qui ne peuvent ni l'interrompre ni l'endormir, ce qui
arriverait peut-être à un autre auditoire.
»Je suis toujours, etc.
BYRON.
»_P. S._ Il faut que j'aille prendre le thé... Que le diable emporte le
thé! je voudrais que ce fût de l'eau-de-vie et que vous fussiez là pour
me sermonner à ce sujet.»
LETTRE CCXII.
A M. MURRAY.
Seaham, Stockton-on-Tees, 2 février 1815.
«Vous m'obligeriez si vous pouviez passer dans Albany, à mon ancien
logement, et voir si mes livres, etc., sont tolérablement soignés;
comment se porte ma vieille femme de ménage, et comment elle entretient
en bon état mon vieil antre. J'ai reçu vos envois et je les ai lus; mais
j'espérais que _Guy Mannering_ me serait parvenu plus tôt. Je ne veux
pas abuser plus long-tems de vos momens, et suis toujours
»Votre, etc.»
BYRON.
LETTRE CCXIII.
A M. MOORE.
4 février 1815.
«Ci-joint vous trouverez la moitié d'une lettre de ***, dont la lecture
vous dira assez pourquoi je vous l'envoie; l'autre partie ne roulait que
sur mes affaires particulières. Si Jeffrey veut prendre un article de ce
genre, et si vous voulez en entreprendre la révision, condition sans
laquelle je ne veux pas m'en mêler, nous pourrions à nous trois leur
fournir un aussi bon plat _souscroûte_ qu'aucun qui ait jamais caressé
le palais d'un libraire.
»Dans tous les cas, vous pourriez sonder Jeffrey là-dessus. La dernière
proposition que vous m'avez faite de sa part m'a porté à donner cette
idée à ***, qui écrit bien mieux en prose et est bien plus instruit que
moi. C'est en vérité un homme supérieur. Excusez ma brièveté, je suis
très-pressé.
»Toujours tout à vous, etc.
BYRON.
»_P. S._ Tout le monde se porte bien ici... Je vous ai écrit hier.»
LETTRE CCXIV.
A. M. MOORE.
10 février 1815.
MON CHER TOM,
«Jeffrey a été si bon pour moi, si indulgent pour mes misérables
productions, que je ne voudrais pas même, pour obliger un ami, le
tromper où lui mentir: il vaudra donc mieux lui dire ouvertement que
l'article n'est pas de moi; mais que je n'aurais pas voulu vous en
importuner et lui aussi, si je ne l'avais trouvé bien supérieur à tout
ce que j'aurais pu faire moi-même sur ce sujet. Vous pouvez juger entre
vous jusqu'à quel point cet article est admissible, ou le rejeter
tout-à-fait, si-vous ne le trouvez pas bon. Quant à moi, je n'y mets
d'autre intérêt que celui d'obliger ***, et si l'article est bon, il ne
peut heurter aucun parti, ni même personne, si ce n'est M. ***.
.......................................................................
.......................................................................
»Que le diable m'emporte si je sais ce que H*** veut ou a voulu dire,
relativement au pronom démonstratif[146]. Je vous admire de craindre que
vous ne soyez tombé dans le même défaut. Ne vous êtes-vous donc jamais
aperçu que vous avez un style à vous, aussi différent de celui de tout
autre que l'Hafiz de _Shiraz_ l'est de l'Hafiz du _Morning-Post_?
[Note 146: Il m'avait dit qu'on avait remarqué dans ses ouvrages et
ceux de sir Walter-Scott, un emploi trop fréquent du pronom
démonstratif.]
»Ainsi, sur les avis de B*** et autres de cette force, vous nous avez
privés, lady J*** et moi, des complimens que vous nous aviez faits[147].
Le diable me confonde si ce n'est pas là une modestie ridicule!
N'importe, je lui en dirai tout ce que j'en sais dès que je la verrai.
[Note 147: Une pièce de vers, où il était question de Lord Byron, et
adressée à lady J***, que j'avais composée à Chatsworth, mais que
j'avais brûlée depuis.]
»Bella me charge de vous faire mille amitiés et de vous assurer de son
souvenir et de sa haute considération. J'aurai soin de vous informer de
l'époque précise de notre voyage dans le Midi; ce sera, je crois, dans
trois semaines. A propos, ne vous engagez dans aucune partie de voyage;
j'ai dans la tête le plan d'une expédition en Italie, que nous
discuterons ensemble. Pensez un peu quels matériaux poétiques nous
pourrions recueillir de Venise, du Vésuve, sans parler de la Grèce, que
nous pourrions visiter tout entière en un an, avec l'aide de Dieu. Si
j'emmène ma femme, vous pourrez emmener la vôtre, et si je laisse la
mienne, vous pouvez bien en faire autant. Dans tous les cas, frère Brum,
songez à ne me pas quitter.
»Croyez-moi à tout jamais votre, etc.»
Byron.
LETTRE CCXV.
A M. MOORE.
22 février 1815.
«J'ai expédié hier ma lettre et le paquet. Il y a quarante-et-une pages;
ainsi, je n'ai pas ajouté une seule ligne; mais, dans ma lettre, j'ai
raconté ce qui s'est passé entre vous et moi cet automne, et ce qui m'a
engagé à l'importuner de mes productions et de celles de ***. Je doute
fort que cela réussisse; toutefois, j'ai dit à Jeffrey que, s'il y
trouvait quelques bonnes idées, il était parfaitement libre de les
couper et de leur donner telle forme qu'il jugerait convenable.
»Ainsi, vous ne voulez pas voyager avec moi... vous préférez voyager
seul. Mon intention est bien arrêtée aussi de partir à peu près à
l'époque que vous dites, et seul aussi.................................
.......................................................................
»J'espère que Jeffrey ne trouvera pas mauvais que je lui envoie
l'article de ***, sans y rien ajouter; il n'y avait pas de place pour
une syllabe. J'ai déclaré que *** en est l'auteur, et j'ai dit que vous
pensiez, la dernière fois que je vous ai vu, que lui, Jeffrey, ne serait
pas fâché de notre coalition; ainsi, si je suis tombé dans un mauvais
pas, il faut que je m'en retire, comment?... Dieu le sait.
»Votre Anacréon est arrivé[148], et le premier usage que j'en ai fait a
été de cacheter le paquet et la lettre pour votre patron.
[Note 148: Une tête d'Anacréon en cachet, dont je lui avais fait
présent.]
»Le diable emporte les _Mélodies_ et les douze tribus par-dessus le
marché[149]. Braham nous prêtera ou nous a déjà prêté le secours de son
talent; mais cela ne servira pas plus qu'un second médecin appelé quand
le malade est désespéré. Je ne m'en suis mêlé que pour satisfaire une
fantaisie de K***, et tout ce que j'y ai gagné c'est un beau discours et
une recette d'huîtres à l'étuvée.
[Note 149: Je m'étais permis de rire un peu de la manière dont
quelques-unes de ses _Mélodies Hébraïques_ avaient été mises en
musique.]
»Ne pas nous voir... et pourquoi? Il faut au contraire que nous nous
voyions de quelque manière et en quelque lieu que ce soit. Il ne peut
plus être question de Newsteadt, qui est de nouveau plus d'à moitié
vendue, et que ma femme ne saurait habiter dans l'état où elle est.
Écrivez-moi, je vous prie; je ne tarderai pas à vous écrire moi-même.
»_P. S._ Votre cachet est le meilleur et le plus joli de tous ceux que
j'ai, et je vous en remercie mille fois. Je viens d'être, ou, pour mieux
dire, j'aurais dû être excessivement frappé et affligé de la mort du duc
de Dorset. Nous avons été au collége ensemble, et à cette époque je lui
étais passionnément attaché. Je ne l'ai revu qu'une seule fois, je
crois, depuis 1805, et ce serait à moi une affectation ridicule de
prétendre que je n'avais conservé pour lui aucun sentiment digne de ce
nom. Il y a eu un tems où cet événement m'eût brisé le coeur; tout ce que
je puis dire maintenant, c'est que mon coeur ne vaut plus la peine de se
briser.
»Adieu... ce monde n'est qu'une mauvaise plaisanterie.»
LETTRE CCXVI.
A M. MOORE.
2 mars 1815.
MON CHER TOM,
«Jeffrey m'a envoyé la lettre la plus amicale et accepté l'article de
***. Il dit qu'il y a long-tems qu'il aime, non-seulement, etc., etc.,
mais encore mon caractère. C'est votre ouvrage cela, coquin que vous
êtes; n'êtes-vous pas honteux, vous qui me connaissez si bien? Voilà ce
qu'on gagne à vous prendre pour confesseur.
»Je suis assez gai pour envoyer une romance larmoyante[150]. Vous m'avez
autrefois demandé des paroles pour mettre en musique: vous pouvez
maintenant y mettre ou n'y mettre pas cette romance, comme il vous
plaira; elle est écrite fort lisiblement[151], c'est-à-dire par un autre
que moi, encore que j'en sois l'auteur, de sorte que vous pourrez en
dire ce que vous voudrez. Pourquoi ne m'écrivez-vous pas? Si vous ne
répondez promptement, je vous fais un _discours_.
[Note 150: La belle romance maintenant imprimée dans ses oeuvres: _Le
monde ne saurait donner des jouissances égales à celles qu'il enlève_.]
[Note 151: Le manuscrit était de la main de lady Byron.]
»Je suis dans un état complet d'inertie et de stagnation, entièrement
occupé à manger du fruit, à jouer à d'ennuyeux jeux de cartes, à
bâiller, à essayer de relire de vieux annuaires, ou de lire les journaux
quotidiens, à ramasser des coquillages sur le rivage, ou à contempler la
crue des groseillers, en sorte que je n'ai ni le tems ni l'énergie
nécessaires pour vous rien dire, si ce n'est que
»Je suis toujours, etc.
BYRON.
»_P. S._ Je rouvre ma lettre pour vous faire une question. Que donnerait
lady C.....k, ou toute autre dame à la mode, pour nous réunir dans une
soirée, vous, Jeffrey et moi? Je viens de répondre à sa lettre, et c'est
ce qui me suggère cette idée. Je ne puis m'empêcher de rire en songeant
à la figure que nous ferions tous deux, aux soins que vous vous
donneriez pour tenir notre aristarque en bonne humeur pendant la
première partie de l'après-dîner, jusqu'à ce que nous soyons devenus
assez gris pour lui faire un _discours_. Je crois que le critique nous
battrait tous deux, ou du moins l'un de nous, car pour moi je ne crois
pas que la timidité soit un de vos défauts (en société, je veux dire).»
LETTRE CCXVII.
A M. MOORE.
8 mars 1815.
«Un événement, la mort de ce pauvre Dorset et le souvenir de ce que
j'éprouvais autrefois pour lui, de ce que j'aurais dû, de ce que je ne
puis plus éprouver aujourd'hui, m'ont jeté dans les réflexions, et ont
fait naître les pensées que vous avez maintenant entre les mains. Je
suis charmé qu'elles vous plaisent; je me flatte en conséquence qu'elles
pourront passer pour une imitation de votre style. Si je le pouvais bien
imiter, je n'aurais plus guère d'ambition pour l'originalité. Je serais
ravi si je pouvais vous forcer à vous écrier avec Dennis: «Pardieu!
voilà mon tonnerre!» J'ai écrit ces stances pour que vous les mettiez en
musique, si vous ne le jugez pas trop indigne de vous, et que vous en
fassiez présent à Power, s'il veut bien les accepter.
»Que Dieu confonde N***! Me tourmenterez-vous sans cesse à propos des
sons nazillards dont il a accompagné mes _Mélodies Hébraïques_? Ne vous
ai-je pas dit que c'était la faute de K***, et de ma trop grande
facilité de caractère? Mais vous voulez être méchant à tout prix! Voyez
ce que vous y gagnez, Tom. Maintenant à ma revanche.
»Soyez-en sûr et préparez-vous-y: votre opinion sur le poème de ***
arrivera, par le canal d'un de vos quintuples correspondans, jusqu'aux
oreilles et au coeur de l'auteur[152]. Votre aventure ne laisse pas
d'être fort comique; mais comment avez-vous pu faire une telle brioche?
Vous, homme de lettres et poète vous-même, aller prendre pour confident
l'éditeur qui a acheté ou vendu les plus beaux éloges de l'ouvrage en
question! et puis cette délicieuse parenthèse: «_Entre nous deux soit
dit_!» Cela me rappelle un mot de l'_Héritier_: «Tête à tête avec lady
Duberly, je suppose.--Non, tête à tête avec cinq cents personnes!» Votre
flatteuse opinion ne tardera pas à atteindre autant de publicité, avec
bien des additions, dans bien des lettres, toutes signées L. H. R. O. et
Ce.
[Note 152: Il fait ici allusion à une petite anecdote que je lui
avais racontée dans ma dernière. Écrivant à l'un des nombreux associés
d'une de nos plus fameuses maisons de librairie, je lui avais dit, ou
plutôt j'avais cru lui dire confidentiellement, en parlant d'un poème
nouveau: «_Entre nous deux soit dit, je n'admire pas beaucoup le poème
de M_. ***.» Cette lettre était en grande partie une lettre d'affaires;
elle passa par la filière ordinaire du bureau, et je lus à la fin de la
réponse, à mon grand déplaisir: «_Nous_ sommes fâchés que vous ne
trouviez pas bon le dernier poème de M. ***, et sommes vos très-humbles
serviteurs,
»L. H. R. O. et compagnie.»
(_N. de Moore_.)]
»Nous partons demain pour Londres; en attendant que nous y ayons monté
une maison, nous demeurerons quelque tems chez le colonel Leigh, près
Newmarket, où je serai charmé de recevoir de vos nouvelles.
»J'ai fort bien passé mon tems ici à écouter ces infernals monologues
que les vieillards appellent conversations, et dans lesquels mon
respectable beau-père s'est invariablement répété tous les soirs, à
l'exception d'un où il a joué du violon. Somme toute, ils ont été à mon
égard très-bons et très-hospitaliers. J'aime beaucoup leur château, et
j'espère qu'ils y vivront encore heureux pendant de nombreuses années.
Bella, dont la santé est parfaite, est d'une humeur toujours agréable et
douce. Nous sommes maintenant au supplice des paquets et des préparatifs
de départ, et demain, à pareille heure, je serai probablement huché sur
le siége, entouré de bagages, quoique je me sois procuré une seconde
voiture pour la femme de chambre, et toutes ces fadaises que nos femmes
traînent partout avec elles.
»Je suis toujours, avec beaucoup d'affection,
»Votre, etc.»
BYRON.
LETTRE CCXVIII.
A M. MOORE.
27 mars 1815.
«J'avais dessein de vous écrire plus tôt à l'occasion de la perte que
vous venez d'essuyer[153]; mais, réfléchissant combien tout ce qu'on
peut dire sur un pareil sujet est inutile et usé, je m'en suis abstenu.
Je suis charmé de voir que vous supportez ce malheur avec tant de
courage, et je me fie au tems pour le rendre plus supportable à Mrs.
Moore. Il faudrait chercher tous les moyens de l'occuper et de la
distraire, et je suis sûr que vous ferez tout ce qu'il faut pour cela.
[Note 153: La mort de sa petite filleule, Olivia Byron Moore.]
»Passons maintenant à votre lettre. Napoléon... mais les journaux
doivent vous l'avoir appris de reste. Je pense absolument comme vous à
ce sujet, et pour mes _idées réelles_, il y a environ un an, je vous
réfère aux dernières pages du journal que vous avez entre les mains. Je
pardonne volontiers à ce coquin-là de démentir presque chaque vers de
mon ode, ce que je regarde comme le plus haut point de magnanimité
auquel le coeur humain puisse atteindre. Vous rappelez-vous l'histoire
d'un certain abbé qui avait écrit un _Traité sur la Constitution de
Suède_, où il prouvait qu'elle était indissoluble et éternelle? Au
moment où il corrigeait l'épreuve de la dernière feuille, la nouvelle
arriva que Gustave III avait détruit ce gouvernement immortel.
«Monsieur, dit l'abbé à quelqu'un, le roi de Suède peut détruire la
_constitution_, mais non pas _mon livre_!!!» Je pense _à_ cet abbé, mais
je ne pense pas comme lui.
»En lui accordant tout le talent possible et le courage le plus
extraordinaire, il restera encore une grande part au hasard et à sa
fortune dans le prodigieux succès de son entreprise. Il aurait pu être
arrêté par nos frégates; il aurait pu faire naufrage dans le golfe de
Lyon, fameux par tant de tempêtes et mille autres obstacles. Mais il est
certainement le favori de la fortune; et
»Une fois en route comme pour une partie de plaisir, il
prend des villes à volonté et des couronnes à loisir, et
s'avance de l'île d'Elbe à Paris, préparant des _bals_ aux
dames et des _balles_ à ses ennemis.
»Vous avez lu, sans doute, comment il s'est jeté au milieu de l'armée du
roi, et quels effets y ont produits ses discours. Et maintenant, s'il ne
bat pas les _alliés_, je ne m'y connais plus. Après s'être emparé tout
seul de la France, ce serait bien le diable qu'il ne sût pas repousser
ceux qui voudraient l'envahir, maintenant qu'il va être soutenu de ses
vieux guerriers, ces enfans de la giberne, la garde impériale,
l'ancienne et la nouvelle armée. Il est impossible de ne pas être ébloui
et dans l'admiration en contemplant son caractère et la carrière qu'il a
parcourue. Rien ne m'avait jamais autant désappointé que son abdication,
et rien ne me pouvait réconcilier avec lui autant que ce dernier
exploit, quoique personne ne pût prévoir un changement de fortune si
brillant et si complet.
»Quant à votre question, tout ce que je puis vous répondre, c'est qu'il
y a en effet quelques symptômes de grossesse. Je n'en étais désireux,
moi-même, que parce que je pense que cela fera plaisir à son oncle lord
Wentworth, ainsi qu'à son père et à sa mère. L'oncle dont il s'agit est
maintenant en ville, assez mal portant. Vous savez peut-être que sa
fortune (7 à 8,000 livres sterling de rente) appartiendra, après sa
mort, à ma femme. Mais il a toujours été si bon pour elle et pour moi,
que je ne sais, en vérité, si je lui dois souhaiter le Paradis aussi
long-tems qu'il pourra vivre tolérablement ici-bas. Son père est
toujours à la campagne.
»Nous nous mettons demain en route pour la métropole; adressez vos
lettres dans Piccadilly, où nous allons occuper l'hôtel de la duchesse
de Devon, tandis qu'elle est en France.
»Peu m'importe ce que dira Power pour s'assurer la propriété de la
romance, pourvu qu'il ne me fasse pas de complimens, qu'il n'aille pas
parler de _condescension_, de _noble auteur_, etc., toutes phrases viles
et usées, comme dit Polonius.........................................
.............................
»Donnez-moi, s'il vous plaît, de vos nouvelles, et dites-moi quand vous
comptez venir à Londres. Voilà votre projet de voyage sur le continent
impossible, quant à présent. J'ai à vous remercier d'une lettre plus
longue qu'à l'ordinaire; j'espère que vous ferez un nouvel essai de ma
reconnaissance, en m'en envoyant cette fois une encore plus longue.»
LETTRE CCXIX.
A M. COLERIDGE.
Piccadilly, 31 mars 1815.
MON CHER MONSIEUR,
«C'est avec grand plaisir que je ferai ce que vous demandez; toutefois,
j'espère que cela _est_ fort inutile, et qu'il reste encore quelque goût
parmi ces hommes, tout intéressés qu'ils soient, qui font marchandise
des productions du génie. Je pense bien que vous ne vous laisserez pas
abattre par la partialité passagère de ce qu'on appelle le public pour
ses favoris du moment. Vous avez dû en voir passer beaucoup, et vous
survivrez à bien d'autres; je dis personnellement, car poétiquement
toute comparaison serait une insulte pour vous.
»J'oserais, s'il m'était permis de hasarder un avis, dire que jamais les
circonstances n'ont été plus favorables pour la tragédie. Vous avez dans
Kean un acteur digne de rendre toutes les belles pensées que vous pouvez
créer et personnifier pour lui, et je regrette que le rôle d'Ordonio ait
été donné avant son engagement à Drury-Lane. Nous n'avons rien eu depuis
plusieurs années qui ressemblât aux _Remords_; et je crois que la
réception de cette pièce était faite pour exciter au plus haut point les
espérances de l'auteur et du public. Il faut espérer que vous
continuerez de marcher dans une carrière qui ne saurait manquer d'être
glorieuse pour vous.
»Présentez, je vous prie, mes complimens à M. Bowles.
»J'ai l'honneur d'être, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
BYRON.
»_P. S._ Vous parlez de ma satire, mon libelle, ou ce qu'il vous plaira
de l'appeler. Tout ce que j'en puis dire, c'est que j'étais bien jeune
et bien irrité quand j'ai écrit cette sottise; et que, depuis, elle m'a
toujours été comme une épine dans le côté, surtout parce que la plupart
de ceux que j'y attaquais sont devenus mes connaissances et quelques-uns
mes amis, et m'ont pardonné trop facilement pour que je me pardonnasse
moi-même, ce qui est absolument _mettre des charbons ardens sur la tête
de son adversaire_. Le passage qui vous concerne est impertinent et ne
signifie pas grand'chose. Bien que j'aie fait depuis long-tems tout ce
que j'ai pu pour en empêcher tout-à-fait la circulation, je regretterai
toujours infiniment l'injustice et la généralité des attaques que je m'y
suis permises.»
FIN DU DIXIÈME VOLUME.