redescendrai, peut-être aurez-vous l'obligeance de venir au-devant de
moi à Nottingham, et de m'accompagner jusqu'ici. Je n'ai pas besoin de
vous dire que rien ne saurait me faire un plus grand plaisir.
Naturellement me voilà forcé de me réformer entièrement, et
sérieusement, si je puis contribuer à son bonheur, j'assurerai le mien.
C'est une si bonne personne que... que... enfin je voudrais valoir un
peu plus moi-même.
»Je suis toujours, etc»
LETTRE CCII.
A LA COMTESSE DE ***.
Albany, 5 octobre 1814.
CHÈRE MILADY ***,
«Votre souvenir et votre invitation me font grand honneur; mais je ne
puis accepter, parce que je vais me marier. Ma future demeure à deux
cents milles d'ici, et dès que mes affaires seront arrangées ici, il
faut que je me hâte d'aller me rendre heureux. Miss Milbanke est la
personne de bon naturel qui entreprend de se charger de moi; vous devez
penser que je suis amoureux, comme cela se doit, et aussi ridicule que
le sont ordinairement les célibataires dans ces conjonctures
sentimentales. Voilà trois semaines que je suis accepté; mais quand
l'heureux événement aura-t-il lieu? c'est ce que je ne sais pas
exactement: cela dépend en partie des gens de loi qui ne sont jamais
fort pressés. On ne saurait jurer de rien; mais jusqu'ici rien n'annonce
le plus léger nuage dans nos projets de bonheur, qui paraissent être
réciproques: ce n'est même plus un secret, quoique j'en aie d'abord fait
un: déjà tous les parens des deux côtés nous accablent des félicitations
les plus ennuyeuses.
»Vous connaissez peut-être cette demoiselle? Elle est nièce de lady
Melbourne, cousine de lady Cowper et de quelques autres de vos
connaissances, et n'a qu'un défaut, c'est d'être infiniment trop bonne
pour moi, ce que je lui pardonne, quoique bien d'autres ne le fissent
pas à ma place. La chose aurait pu se faire il y a deux ans, ce qui
m'aurait évité bien des peines et des embarras. Elle s'est occupée
pendant l'intervalle à refuser une demi-douzaine de mes amis intimes,
comme elle m'a d'abord refusé moi-même, et enfin a consenti à me
prendre, ce dont je lui suis fort obligé. Je voudrais que tout cela fût
fini, car je hais le fracas, et un mariage en amène toujours; et puis je
ne puis me marier, à ce qu'ils disent, en habit noir, et je ne puis
supporter un habit bleu.
»Pardonnez-moi, je vous prie, toutes ces absurdités; vous savez qu'il me
faut maintenant être sérieux tout le reste de la vie: c'est ici une
dernière pièce de bouffonnerie que je vous écris les larmes aux yeux, en
attendant le bonheur. Croyez-moi bien sérieusement et bien sincèrement
votre obligé serviteur.
BYRON.
»_P. S._ Mes complimens à mylord à son retour.»
LETTRE CCIII.
A M. MOORE.
7 octobre 1814.
«Malgré l'article contradictoire qui doit avoir été envoyé au
_Morning-Chronicle_ par *** ou par ***, je ne vois pas pourquoi j'en
accuserais Claughton, et cependant je l'en soupçonne, parce que cela
aurait pu interrompre le renouvellement de notre marché, si nous avions
voulu le renouveler. Mais n'importe, le mariage va bon train, les gens
de lois stipulent, minutent, etc., les parens font leurs complimens. Ma
future est tout ce que je pouvais désirer: tous ceux de l'opinion
desquels je fais cas approuvent fort mon choix; mes parens et les siens
en sont également satisfaits.
»Perry a été bien fâché, il s'est _contre_-contredit, comme vous le
verrez dans son journal de ce jour. Certes c'était là une infernale
insertion, puisque le premier article avait d'abord paru dans le journal
du propre comté de sir Ralph Milbanke, et devait passer à ses yeux, et à
ceux de sa famille, comme un désaveu de ma part. J'ai écrit pour
détruire toute la mauvaise impression que cela pouvait avoir fait, et
j'ai joint à ma lettre celle de Perry, qui était pleine de bienveillance
et de politesse pour moi.
»Personne ne hait plus le bruit que moi; mais, par une fatalité, chaque
scène du drame de ma vie est toujours marquée par quelque éclat d'un
genre ou d'un autre. N'importe, la fortune est ma meilleure amie, et
comme je reconnais toutes les obligations que je lui ai, j'espère
qu'elle ne me traitera pas comme cet Athénien qui voulut _prendre_ tout
le mérite de ce qu'elle lui avait fait faire en une certaine occasion,
mais qui, dès ce moment-là, ne prit plus de villes. Le fait est que
cette reine des déesses m'a jusqu'ici tiré de bien des mauvais pas, et
j'espère qu'elle me dirigera encore dans cette circonstance difficile,
puisque je lui en laisse tout l'honneur.
»Maintenant parlons de vous. Votre article sur *** est parfait; il ne
faut pas quitter les fonctions de critique: par Jupiter, je crois que
vous réussirez à tout. Il y a de l'esprit, du goût, de la gaité et de la
sévérité cependant dans chaque ligne de cet article.....................
........................................................................
»Que vous soyez l'un des rédacteurs de la _Revue d'Édimbourg_, que je
sois votre ami, que Jeffrey le soit et à un tel point de nous deux;
voilà des événemens qui n'ont pas été calculés par M.... Comment
l'appelez-vous donc, l'auteur de l'_Essai sur les probabilités_?
»Mais, Tom, voilà que Scott vous menace d'un _Lord des Iles_! Vous
hâterez-vous de paraître avant lui, ou bien attendrez-vous que cette
tempête soit venue briser les étalages des libraires?... mauvaise
métaphore. Vous ne devriez craindre personne; mais votre modestie est
aussi déplacée et aussi déplaisante que celle de ***. Je suis de
très-bonne heure, et viens cependant d'écrire une élégie sur la mort de
sir P. Parker. C'était mon cousin-germain, mais je ne l'avais pas vu
depuis mon enfance. Nos parens m'en ont prié; je l'ai écrite et remise à
Perry, qui demain la fera paraître dans le _Morning-Chronicle_. Je le
regrette justement comme quelqu'un qu'on n'a pas vu depuis l'enfance, et
certes je n'eusse pas songé à le pleurer en vers sans la demande
pressante de ses amis.
»J'espère quitter Londres et aller me marier, mais je passerai par
Newsteadt; il faut que vous veniez à ma rencontre à Nottingham, et que
vous m'accompagniez dans mon abbaye. Je vous dirai le jour quand je le
saurai.
»Je suis toujours, etc.
»_P. S._ A propos, ma future a toutes les perfections; je n'entends
parler que de ses talens et de ses vertus; on dit aussi qu'elle est fort
jolie. On ajoute encore qu'elle aura une grande fortune; mais quelle
sera au juste cette fortune? c'est ce que je n'ai pas demandé. Je ne
l'ai pas vue depuis dix mois.»
LETTRE CCIV.
A M. MOORE.
15 octobre 1814.
«Si mon mariage devait amener quelques différences dans mon commerce
avec mes amis, surtout avec vous, je ne voudrais plus en entendre
parler. Mon homme d'affaires part pour Durham la semaine prochaine; je
le suivrai en passant par Newsteadt et vous prenant en chemin. Certes je
n'y songeais pas en demandant miss Milbanke; mais il est probable
qu'elle se trouvera être un excellent parti. Son père lui donnera et
laissera tout ce qu'il pourra; elle a encore de grandes espérances du
côté de son oncle, lord Wentworth, qui n'a pas d'enfans, et dont la
baronnie reviendra, dit-on, à sa soeur, lady Milbanke. Cela dépendra de
sa volonté; mais il paraît bien disposé pour elle. Elle est fille
unique, et les biens de son père, quoique les élections lui aient coûté
beaucoup, ne laissent pas d'être encore considérables. Il en a placé une
partie sur la tête de sa fille; mais s'il les lui donne immédiatement en
dot, je l'ignore, quoique je ne sois pas loin de le croire d'après ce
qui m'en a été dit. Les gens d'affaires arrangeront cela entre eux. Je
tâche de disposer mes propriétés en homme qui va se marier, et je me
dispose à partir pour Seaham, voyage que je ferai dans huit ou dix
jours.
»Il ne m'était pas entré dans l'idée qu'elle eût de l'inclination pour
moi; il paraît cependant qu'il en est quelque chose. Je la croyais aussi
très-froide, et il paraît que je me trompais encore en cela; c'est une
longue histoire dont je ne veux pas vous fatiguer en ce moment. Quant à
ses vertus, etc., etc., je n'ai pas besoin de vous en faire ici le
catalogue; vous en entendrez assez parler; car il paraît que, dans tout
le nord de l'Angleterre, elle est citée comme un modèle. Il est fort
heureux que l'un de nous jouisse d'une pareille réputation, puisque de
mon côté je présente un tel déficit sous le rapport de la moralité: tout
cela est dû à ma _chienne d'étoile_, comme le dit le capitaine
Tranchemont.
»Vous avez tort de croire que vous n'avez pas parlé assez de moi dans
votre article sur T***. Que pouviez-vous ou que deviez-vous en dire de
plus?.................................................................
......................................................................
»Eh! votre ouvrage si long-tems retardé, si impatiemment attendu? Je
suis sûr que vous avez peur maintenant du _Lord des Iles_ et de Scott.
Faites comme vous voudrez, j'ai dit tout ce que j'avais à dire. Vous ne
devriez craindre de comparaison avec qui que ce soit, et l'on serait
étonné si l'on vous savait si timide, quoiqu'après tout, cette défiance
soit, je crois, la marque la plus assurée du véritable talent. Bonjour,
j'espère que nous nous reverrons bientôt: en attendant, je vous écrirai;
vous devriez bien venir au-devant de moi à Nottingham? Dites donc _oui_,
je vous en prie.
»_P. S._ Si cette union est productive, vous en nommerez le premier
fruit.»
LETTRE CCV.
A M. HENRY DRURY.
18 octobre 1814.
MON CHER DRURY,
«Bien des remerciemens pour vos _Anecdotes_, dont je ne vous avais pas
encore accusé réception. Maintenant en voici une qui me concerne; je
vais me marier, et je suis accepté depuis un mois. C'est une longue
histoire; en conséquence je ne vous en fatiguerai pas: un ancien
attachement, et même un attachement réciproque, encore que je ne sache
cette dernière circonstance que depuis peu de jours. La triste vie que
j'ai presque toujours menée depuis le tems où j'étais votre élève, est
cause en partie des retards qu'a éprouvés cette affaire, maintenant
arrangée. Nous n'avons plus maintenant à attendre que les arrangemens
des hommes de lois, etc.; la semaine prochaine ou la suivante me verra à
Seaham, dans le rôle nouveau pour moi d'amoureux reconnu d'une femme à
moi....................................................................
.......................................................................
»J'espère que Hodgson est en bon chemin pour le même voyage; je l'ai vu
à Hastings, ainsi que son idole. Je voudrais qu'il se mariât en même
tems que moi. J'aimerais à faire la chose en compagnie, comme des gens
qui assistent à une séance de physique, tenant tous la même chaîne, et
recevant à la fois des mains les uns des autres la même commotion
électrique. Je ne lui en ai pas encore fait part. Il prend tout
tellement au sérieux, il est si mélancolique, si positif, si formaliste,
qu'il y a de quoi nous démonter, nous autres hommes du bel air..........
........................................................................
»On dit qu'on ne doit pas se marier en habit noir. Je n'en veux pas
prendre un bleu, cela est trop commun; je déteste un habit bleu!
»Je suis, etc.»
LETTRE CCVI.
A M. COWELL.
22 octobre 1814.
MON CHER COWELL,
«Mille remerciemens sincères pour votre lettre obligeante; le pari était
de 100 livres sterling à Hawke et 50 à Hay, rien à Kelly, contre une
guinée que chacun des deux premiers m'a donnée[132]. Je vous serais
très-obligé de me reprendre si je commets quelque erreur en établissant
ainsi ce pari, et de communiquer à Hodgson tout ce que vous vous
rappelez à ce sujet. Il y a quelque tems, M*** m'a réclamé l'argent d'un
pari que je n'ai jamais fait; je n'ai pas, bien entendu, voulu payer, et
depuis je n'en ai plus entendu parler. C'est pour prévenir de pareils
désagrémens que je vous prie de vouloir vous rappeler comme les choses
se sont passées, et de dire à Hodgson ce que votre mémoire vous fournit
à cet égard.
[Note 132: Contre ces 2 guinées, Lord Byron s'était engagé à leur
payer, à l'un 100 et à l'autre 50 guinées, s'il se mariait jamais.]
»J'espère vous voir bientôt en passant par Cambridge. Mes complimens à
Hodgson. Croyez-moi toujours votre, etc.»
BYRON.
Peu après la date de cette lettre, Lord Byron alla à Cambridge voter en
faveur de M. Clarke, candidat du collége de la Trinité, pour la place de
professeur fondée par sir Busick Harwood. Dans cette circonstance, il se
passa un fait qui ne put manquer de le flatter beaucoup. Au moment où il
remettait son vote au vice-chancelier de l'université dans la _chambre
du sénat_[133], les élèves non gradués placés dans la galerie se
hasardèrent à témoigner leur admiration pour lui par un murmure
d'applaudissement et un trépignement général de pieds. Ce manque de
décorum fut cause que le vice-chancelier fit immédiatement évacuer la
galerie.
[Note 133: Sans l'erreur dans laquelle est tombé le traducteur
précèdent, nous ne nous serions pas avisé de faire observer qu'il ne
s'agit pas ici de la _Chambre des Pairs d'Angleterre_, mais tout
simplement de la grande salle du collége, de la _salle des actes_, comme
on l'appelait autrefois dans nos colléges. On nomme _le sénat_, dans un
collége anglais, la réunion des maîtres et des élèves en grade, ce qui
équivaut à nos _sergens_ et _caporaux_, et à nos _chefs_ dans les
colléges royaux et communaux. Ces élèves en grade sont appelés
concurremment avec les maîtres à juger et à punir, entre autres, toutes
les fautes déshonorantes pour l'établissement.
(_N. du Tr._)]
Appelé à Londres par mes affaires, au commencement de décembre, j'eus
occasion de jouir souvent de la société de Lord Byron, et d'observer
l'état de son ame et de ses sentimens à la veille du grand changement
qui allait s'opérer dans sa destinée. Mais je vis avec peine qu'il
fallait renoncer aux espérances que j'avais formées, et que le mariage
ne devait pas le ramener à un genre de vie plus régulier, et par
conséquent plus heureux. En même tems se réveillèrent en moi les doutes
que j'avais souvent entretenus, qu'il fût jamais fait pour le mariage.
J'eus des craintes dès-lors pour le bonheur du reste de ses jours, et
les événemens déplorables qui suivirent ne les ont que trop réalisées.
D'abord, je crois que rarement les hommes d'un génie extraordinaire sont
susceptibles de ces affections calmes, de ces jouissances paisibles qui
font le charme de la vie domestique; je ne sais même s'ils le sont
jamais. «Un malheur des grands génies, dit Pope, c'est que leurs amis
eux-mêmes sont plus disposés à les admirer qu'à les aimer.» Cette règle
admet sans doute des exceptions, et Lord Byron en était une: j'en ai une
preuve irrécusable dans les sentimens personnels qu'il m'avait inspirés.
Mais peut-être ne serait-il pas difficile de prouver, par la nature même
du génie et de ses travaux, que tel doit être le sort de ceux qui en
sont doués à un degré éminent, et que les mêmes qualités qui commandent
en eux notre admiration les empêchent de se concilier notre amour.
En effet, l'habitude de l'abstraction et de l'étude de soi, penchant
naturel à tous les hommes de génie, est une habitude peu sociale, je
dirai même peu aimable. En outre, une des sources principales de
sympathie et de société parmi les hommes ordinaires est le besoin
réciproque des ressources intellectuelles des uns des autres; or,
l'action de ce principe social doit forcément s'affaiblir pour ceux qui
possèdent en ce genre des trésors qui leur suffisent, et qui sont assez
riches de leur propre fonds pour penser seuls, et se rendre ainsi
indépendans du monde externe. C'est ce plaisir luxurieux de la solitude,
que Platon appelait _s'asseoir au banquet de ses propres pensées_, qui
conduisit Byron, après Pope, à préférer le silence de son cabinet à la
plus agréable conversation. Non-seulement la richesse de leur propre
fonds diminue pour les hommes de génie la nécessité du commerce avec les
autres hommes, mais elle leur en inspire le dégoût, et la société de
ceux que la nature a moins favorisés qu'eux à cet égard leur devient un
fardeau et un ennui que l'amour et l'amitié même ont peine à leur faire
supporter. «Rien n'est plus ennuyeux,» dit le poète de Vaucluse, pour
expliquer la raison qui lui faisait négliger le commerce de quelques-uns
de ses meilleurs amis, «rien n'est plus ennuyeux que de vivre avec des
gens qui ont moins d'intelligence que nous.»
Mais c'est la culture, c'est l'exercice de l'imagination qui tendent,
plus que toute autre chose, à détacher de la vie réelle l'homme de
génie. À force de substituer les sensibilités de son imagination à
celles de son coeur, il finit par sentir dans un monde qui n'a pas plus
de réalité que celui dans lequel il pense. Les images idéales du bon et
du beau qui l'entourent dans ses rêveries l'accoutument bientôt à
regarder tout ce qui est au-dessous de ce type élevé, comme indigne de
ses soins, jusqu'à ce qu'enfin, son coeur se glaçant à mesure que son
imagination s'échauffe, il arrive souvent que plus il raffine et
embellit sa théorie des affections sociales, moins il se trouve propre à
les pratiquer[134]. De là vient que souvent, chez des personnes de ce
caractère, nous voyons quelque idole brillante, mais artificielle,
sortie de leur cerveau, usurper la place des objets réels et naturels de
leurs affections. Le Dante abandonna sa femme et ses enfans et passa sa
vie errante et agitée à nourrir sa folle passion pour cette Béatrice,
être imaginaire, et qu'il a immortalisé. Pétrarque, qui ne put souffrir
sa propre fille dans sa maison, dépensa trente-deux ans de poésie et
d'affection dans un amour idéal.
[Note 134: La biographie des gens de lettres n'offre que trop
d'exemples de ce contraste déplorable entre leurs sentimens et leur
conduite, que produit le passage du siége de la sensibilité du coeur à la
tête. Alfieri, qui adressait à sa mère des sonnets pleins de tendresse,
ne la vit qu'une seule fois, après en avoir été séparé dès l'enfance,
quoiqu'il passât fréquemment à peu de milles de sa demeure. Malgré cette
grande parade qu'il fit de ses chagrins domestiques, Young fut, à ce
qu'il paraît, un époux négligent et un père très-dur. Enfin, «Sterne,
pour me servir des propres expressions de Byron, aima mieux faire de la
sensiblerie à propos d'un âne mort, que venir au secours d'une mère
vivante.»
(_Note de Moore_.)]
En effet, il est de la nature et de l'essence même du génie d'être
toujours attentivement occupé de _soi_, comme du grand foyer, du centre
générateur de la force; semblable à soeur Rachel du Dante assise tout le
jour devant son miroir:
_Mai non si smagna
Del suo ammiraglio, e siede tutto giorno_.
Cette faculté de se concentrer en soi-même, qui met seule en jeu toutes
les autres facultés du génie, n'a pas naturellement d'ennemis plus
redoutables que ces sympathies, ces affections douces qui enlèvent l'ame
à elle-même et la portent vers les autres. En conséquence, on trouvera
généralement que la plupart de ceux qui se sont sentis appelés à
l'immortalité se sont, par une sorte d'instinct, abstenus de former des
liens trop resserrés, qu'ils ont négligé ce qui aurait pu les rendre
aimables en leur imposant des devoirs importuns, pour se réserver les
chances plus hautes et plus hasardeuses d'être grands. En parcourant la
vie des hommes qui se sont le plus illustrés dans la poésie, celui de
tous les arts où les traits du génie sont peut-être le plus fortement
marqués, nous verrons, presque sans aucune exception, que, depuis Homère
jusqu'à Byron, ils ont été, quoique dans des degrés différens, des
esprits inquiets, amans de la solitude, renfermés en eux-mêmes comme le
ver à soie dans sa coque, étrangers ou rebelles aux liens domestiques,
portant partout avec eux dans leurs ames un dépôt destiné à la
postérité, le gardant, l'enrichissant sans cesse d'un soin jaloux, et
lui sacrifiant presque toutes autres pensées, toutes autres
considérations[135].
[Note 135: C'est l'opinion de Diderot, dans son paradoxe sur l'art
théâtral, que non-seulement dans cet art, mais encore dans tous ceux
qu'on appelle d'imitation, une sensibilité réelle est un grand obstacle
à la perfection, _la sensibilité étant_, selon lui, _le caractère de la
bonté de l'ame et de la médiocrité du génie_.
(_Note de Moore_.)]
«Pour se livrer à la poésie comme il faut, dit encore Pope, on doit
abandonner père et mère et ne s'occuper que d'elle seule.» Dans ce peu
de mots est tracé le seul sentier qui conduit le génie à la perfection.
Ce n'est qu'à ce prix que l'on acquiert les premières places dans le
temple de la renommée; on ne saurait y atteindre sans le sacrifice de
l'homme tout entier. Quelque délicieux que soit donc le spectacle de
l'homme de génie, apprivoisé, pour ainsi dire, par la société, et
portant docilement le joug qu'elle impose, éclairant, sans la troubler,
la sphère dans laquelle il se meut, malgré l'admiration qu'il nous
inspire, nous ne devons pas perdre de vue que ce n'est pas d'une manière
si douce et si facile qu'on a jamais lutté pour l'immortalité et qu'on
l'a jamais conquise. Dans de telles circonstances le poète peut avoir de
la popularité, il peut être aimable et aimé, il est dans la route qui le
mène au bonheur, et les siens avec lui; mais il n'est pas dans celle qui
conduit à la grandeur et à la perfection. Il ne porte pas les marques
dont la renommée a toujours distingué ses grands martyrs du reste des
hommes, et la couronne ne saurait lui appartenir. Il peut briller,
captiver le cercle qui l'entoure, et même tous ses contemporains, mais
il n'ira pas à la postérité. Lord Byron était, à beaucoup d'égards, une
exception remarquable à la peinture générale que nous venons de tracer
de cette classe d'êtres supérieurs à laquelle il appartenait. Né avec
des affections fortes, des passions ardentes, le monde s'était trop bien
emparé de ses sympathies, dès le commencement, pour permettre à son
imagination d'usurper entièrement la place de la réalité, soit par
rapport à ses sentimens, soit par rapport à leurs objets. En effet, sa
vie fut une lutte continuelle entre cet instinct de son génie, qui le
ramenait sans cesse en lui-même, et ses passions, son ambition, sa
vanité qui le précipitaient de nouveau dans le tourbillon du monde, et
le rattachaient à ses intérêts. Bien qu'on puisse dire que le _poète_
eût été plus grand, plus pur, abstractivement parlant, si l'_homme_ eût
été moins ardent dans ses goûts et dans ses désirs; c'est pourtant ce
mélange, cette lutte du _poète_ et de l'_homme_ qui font que ses
ouvrages portent à un si haut degré le cachet de la vie réelle, et qu'à
l'exception du seul Shakspeare, on ne trouverait pas un auteur habile
autant que lui à prendre tous les tons, à exprimer tous les sentimens
tristes ou gais, sublimes ou ridicules, qui peuvent trouver place dans
le coeur humain.