me prie de le recommander à Murray; et, parlant du libraire avec lequel
il travaille actuellement, dont les billets ne sont jamais payés, il
ajoute en toutes lettres, _que le diable les emporte, eux et lui_. J'ai
ri, et vous auriez ri vous-même de la manière dont ce souhait bénévole
est amené. Cet Hogg est un être étrange et de grands talens, quoique
incultes. J'ai très-haute opinion de lui comme poète; mais lui et la
moitié des troubadours d'Écosse et des lacs sont gâtés par les petits
cercles et les petites sociétés qu'ils fréquentent. Londres et le grand
monde, comme le disent les boxeurs, voilà ce qu'il faut à un homme pour
lui faire perdre son amour-propre. Scott, dit-il, est parti pour les
Orcades par un gros tems, et tant que ce tems durera, Hogg est sûr que
Scott sera mal à son aise, pour ne rien dire de plus. Mon Dieu! mon
Dieu! il faudrait à tous ces poètes casaniers votre Atlantique ou ma mer
Méditerranée, et puis une promenade dans un bâtiment non ponté pendant
une bonne bourrasque, un coup de vent dans le golfe, ou même la baie de
Biscaye par un calme plat; cela leur élargirait l'ame, et leur ferait
connaître bien des sensations; pour ne rien dire d'un ou deux amours
illicites sur le rivage, par voie d'essai sur les passions, commençant
par un simple adultère, et compliquant la chose chemin faisant.
»J'ai fait passer votre lettre à Murray; par parenthèse, vous aviez mis
sur l'adresse: A M. Miller. Écrivez-moi, je vous prie, et dites-moi ce
que vous faites. Pas encore fini! En vérité, cela n'est pardonnable qu'à
vous. Je suis fâché d'apprendre que vous ayez un différend, ou plutôt
que vous soyez moins bien avec les ***. Je ne veux être ni impertinent,
ni bouffon sur un sujet si grave; c'est pourquoi je ne sais trop qu'en
dire.
»J'espère que rien ne pourra vous faire rabattre du juste prix de votre
ouvrage, aussi long-tems du moins que vous aurez quelque chance de
l'obtenir. Pour moi, sérieusement parlant, je n'ai ni espérances ni but,
c'est à peine si j'ai quelques désirs; je suis heureux sous de certains
rapports, mais non d'une manière qui puisse et qui doive durer. Le pire
est que je me sens énervé et indifférent à tout. En vérité, si Jupiter
m'ouvrait son précieux tonneau, je ne sais ce que j'y prendrais. Si,
comme le disent les nourrices, je suis né avec une cuillère d'argent
dans la bouche, elle est restée dans mon gosier et m'a gâté le palais,
de manière que rien de ce que j'avale n'a de goût, à moins que ce ne
soit du poivre de Cayenne. Quoi qu'il en soit, j'ai des chagrins assez
forts pour me forcer à les sentir; mais, de peur d'ajouter aux vôtres
par cette longue diatribe, j'en diffère l'énumération _sine die_[128].
Croyez-moi toujours, mon cher Moore, votre, etc.
[Note 128: Formule du palais anglais; _sine die_, indéfiniment.
(_N. du Tr._)]
»_P. S._ N'oubliez pas mon filleul. Vous ne pouviez choisir pour porter
ses péchés quelqu'un qui convînt mieux que moi, habitué, comme je le
suis, à porter double charge en ce genre sans le plus léger
inconvénient.»
LETTRE CXCIII.
A M. MURRAY.
4 août 1814.
«Comme je n'ai pas reçu la plus petite réponse à mes trois dernières
lettres, non plus que le livre que je demandais, le dernier numéro de la
_Revue d'Édimbourg_, je présume que vous êtes la personne infortunée qui
périt dans la pagode lundi dernier; c'est donc plutôt à vos exécuteurs
testamentaires qu'à vous que j'adresse la présente, regrettant
sincèrement que vous ayez eu assez de malheur pour être la seule victime
de cette joyeuse journée.
»Je prendrai donc la liberté de dire à ces messieurs, quels qu'ils
soient, que je suis un peu surpris de la négligence antérieure du défunt
à mon égard, et comme aussi de l'annonce pour samedi prochain d'une
certaine publication, contre laquelle j'ai protesté et je proteste
encore par ces présentes.
»Je suis votre ou leur très-humble, etc.»
LETTRE CXCIV.
A M. MURRAY.
5 août 1814.
«La _Revue d'Édimbourg_ est arrivée; merci. Je vous envoie une lettre de
M. Hobhouse, par laquelle vous verrez quel ouvrage vous avez fait.
Qu'importe? j'ai fini. Envoyez mes vers au diable par le chemin qui vous
conviendra le mieux; je m'y soumets puisqu'il le faut. Il paraît que le
_portrait fidèle et animé_ est aussi dans votre nouvelle publication. Je
vous en félicite; mais ce n'est pas du tout mon portrait, voilà tout.
Sérieusement parlant, si j'ai retardé votre voyage en Écosse, je suis
fâché que vous ayez poussé si loin la complaisance, d'autant plus que,
pour les choses de peu d'importance, vous avez une méthode
très-expéditive, témoin pour la grammaire de Hobhouse, ce petit _bout de
prose_ qui nous donna la fièvre à lui et à moi.
»Je n'avais aucune connaissance du contenu de la lettre de M. Moore; je
crois vos offres fort belles, mais vous et lui pouvez mieux en juger.
Toutefois, s'il peut obtenir davantage, vous ne devez pas vous étonner
qu'il l'accepte.
»En avant donc _Lara_, puisqu'il le faut. Le volume paraît assez bien
extérieurement. Je serai à Londres la semaine prochaine; en attendant je
vous souhaite un bon voyage.
»Tout à vous, etc.»
LETTRE CXCV.
A M. MOORE.
12 août 1814.
«Je n'étais pas seul, et je ne le suis jamais quand je puis faire
autrement. Claugthon doit faire un grand effort pour compléter son
paiement d'ici à samedi en huit, sinon il perd 25,000 livres sterling,
le domaine, ses dépenses, etc. etc. Si je reprends l'abbaye, je vous en
avertirai en tems utile, et vous y aurez toujours une cellule à part, et
un accueil pieux mais affectionné. Je n'ai pas vu Rogers, toutefois
_Lara_ et _Jaqueline_ ont paru: avec quel succès? c'est ce que
j'ignore.............................................................
.....................................................................
»Il y a quelque chose de fort drôle à vous voir devenu l'un des
rédacteurs de la _Revue d'Édimbourg_. Vous savez que T*** n'est pas des
plus endurans; il pourrait se porter à quelque action tragique, rien que
pour s'entendre dire qu'il n'est qu'un sot. Or, si Jeffrey venait à être
tué pour un article de vous, ce serait une singulière conclusion. Pour
moi, comme dit Mrs. Winifred, «il m'a très bien fait la chose,» surtout
dans son dernier numéro, de sorte que c'est le meilleur des hommes et le
plus habile des critiques, et je ne désire pas le voir tuer, quoique
bien d'autres, j'en suis sûr, en seraient ravis, pour lui apprendre à
avoir tant d'esprit et de malice.
»Avant de quitter Hastings, je me suis mis en colère contre une
bouteille d'encre, que j'ai jetée la nuit par la fenêtre; qu'en est-il
résulté? le lendemain j'ai été stupéfait de voir qu'elle s'était brisée
et renversée sur le jupon d'une statue d'Euterpe dans le jardin, et
l'avait barbouillée comme à plaisir. Voyez quelle a dû être ma douleur,
et quelles épigrammes on aurait pu faire sur la muse et sa mésaventure.
»Il m'est arrivé quelque chose de presque aussi comique, à un théâtre
bourgeois près de Cambridge, quoique dans un autre genre. Je me suis
querellé dans l'obscurité avec un homme pour m'avoir, assez
grossièrement il est vrai, demandé qui j'étais: je l'ai suivi jusque
dans le foyer (une écurie par parenthèse), en fureur, au milieu d'une
foule de gens que je n'avais vus auparavant. Il se trouva que c'était un
cabotin gagé pour jouer avec les amateurs, et qui devint très-poli,
quand il vit qu'il ne gagnerait rien de bon par la rudesse. Mais vous
auriez ri de ce tumulte, du dialogue, des vêtemens ou plutôt de
l'absence des vêtemens de la troupe au milieu de laquelle je me jetai en
furie, et de l'étonnement que ma présence y causa. J'étais sorti de la
salle pour prendre le frais dans le jardin: là je fus poursuivi par
quelques chiens; je m'éloignais d'eux d'assez mauvaise humeur, quand je
rencontrai mon homme de plus mauvaise humeur encore; et c'est de là que
vint tout ce fracas.
»Eh bien! pourquoi ne vous lancez-vous donc pas? Voici votre heure
venue; les gens commencent à être passablement las de moi, et pas trop
charmés de ***, qui vient d'accoucher d'un in-quarto de vers blancs,
in-quarto qui n'est cependant qu'une partie de son poème.
»Murray parle d'opérer un divorce entre _Lara_ et _Jaqueline_, mauvais
signe pour les auteurs qui pourraient bien divorcer aussi, et rejeter le
blâme l'un sur l'autre. Sérieusement, je ne m'en soucie aucunement, et
je ne vois pas pourquoi Rogers y attacherait plus d'importance.
»Donnez-moi de vos nouvelles ainsi que de celles de mon filleul. Si
c'est une fille, le nom ira presque aussi bien.
»Toujours tout à vous, etc.»
LETTRE CXCVI.
A M. MOORE.
13 août 1814.
«J'ai écrit hier à Mayfield, et je viens d'affranchir votre lettre à
maman. Le tems de mon séjour en ville est si incertain, que vos paquets
pour le Nord pourraient ne pas m'arriver: dans tous les cas je ne
resterai pas ici plus tard que la fin de la semaine prochaine. Je ne
sais pas non plus exactement où je vais aller; probablement cependant à
Newsteadt, et, si vous m'envoyez vos paquets avant mardi, je pourrai
encore les faire parvenir à notre nouvel allié: Mais passé ce jour-là,
je ne puis vous répondre qu'il soit encore tems.
»*** a, dit-on, été exilé de Paris, pour avoir dit que les Bourbons
étaient des vieilles femmes. Ceux-ci auraient pu se contenter de lui
rendre le compliment...................................................
»Je vous ai dit hier que _Lara_ et _Jaqueline_ allaient être divorcés,
du moins à ce que dit le grand oracle Murray; pour moi, je n'en sais pas
davantage. Jeffrey a été plus que juste à mon égard; quant à son conseil
d'écrire une tragédie, je n'ai pas le tems de m'occuper de fictions en
ce moment. Un homme ne saurait s'occuper à peindre un naufrage, quand
son bâtiment est à _sec, à mâts et à cordes_ par un coup de vent, ou au
moment de toucher. Quand je serai encore une fois à terre, je verrai ce
que je pourrai faire; et si, au contraire, je vais au fond dans cette
tempête, Melpomène ne manque pas de soupirans plus anciens et plus
habiles que moi pour la consoler.
»Quand je serai à Newsteadt, il faut que vous m'y veniez voir, même
quand ce ne serait que pour un jour, si Mrs. Moore ne peut pas se passer
de vous plus long-tems. L'abbaye mérite d'être vue comme ensemble de
ruines, et je puis vous assurer que, de mon tems encore, il s'y faisait
de bonnes parties, mais tout cela est fini. Toutefois, les
revenans[129], les constructions gothiques, les pièces d'eau et la
désolation qui y règne en font encore un séjour très-gai.
»Toujours tout à vous, etc.»
[Note 129: Si je ne me trompe, c'est pendant son dernier séjour à
Newsteadt qu'il s'était lui-même figuré voir lui apparaître le moine
noir qu'on disait revenir dans l'abbaye depuis le tems de la destruction
des monastères, et qu'il décrit dans son _Don Juan_ (chant XV), sans
doute d'après le souvenir de son aventure imaginaire.
On dit que le revenant de Newsteadt apparut aussi à miss Fanny Parkins,
cousine de Lord Byron, et qu'elle le dessina ensuite de mémoire.
(_Note de Moore_.)]
LETTRE CXCVII.
A M. MURRAY.
Newsteadt-Abbey, 2 septembre 1814.
«Je vous suis fort obligé des _Reviews_ et des _Magazines_ de ce mois
que vous m'avez envoyés, mais j'aurais autant aimé ne rien recevoir en
ce genre; nous en avons eu assez, tant de bons que de mauvais, et le
mois prochain vous pourrez vous dispenser de vous en procurer pour moi,
même la crême. Je suis charmé d'apprendre que MM. Hobhouse et Merivale
aient été bien traités par les journaux dont vous parlez.
»Je crois toujours que vous pourriez faire avec M. Hogg une alliance
utile pour tous les deux. La dernière chose un peu honnête dans ce genre
est, je crois, le recueil de Dodsley, et il a eu beaucoup de succès
pendant plusieurs années qu'il a paru; il est vrai qu'il avait
l'avantage d'être à la fois éditeur et principal rédacteur. Le _Spleen_
et plusieurs autres odes de Gray, un grand nombre de morceaux de
Shenstone et de beaucoup d'auteurs célèbres ont paru pour la première
fois dans ce recueil. Or, avec l'aide de Scott, Wordsworth, Southey,
etc., je ne vois pas pourquoi vous ne réussiriez pas aussi bien
aujourd'hui; une fois commencée, votre entreprise ne manquerait pas
d'être soutenue et recherchée par les poètes plus jeunes et moins
connus. J'oserais dire que Strafford Canning, dont le _Buonaparte_ est
excellent, Moore, Hobhouse, moi-même, et bien d'autres, serons charmés
de nous y essayer de tems en tems; peut-être même, avec un peu d'adresse
et de flatterie, pourriez-vous décider Campbell à y contribuer aussi. A
propos, il a, tout imprimé, mais non publié, un poème sur une scène en
Allemagne, en Bavière, je crois, que j'ai vu l'année passée, et qui est
parfaitement digne de lui, c'est-à-dire parfaitement beau. Je ne sais ce
qui peut l'empêcher de le publier.
»Oh! vous rappelez-vous la folle lettre du graveur S*** à propos du
refus de graver d'après Phillipps le portrait de lord _Foley_, comme il
lui plaisait de métamorphoser mon nom? Eh bien! j'ai trouvé, je crois,
la clef de cette énigme. Il paraît, d'après les journaux, qu'un des
prédicateurs de Johanna Southcote se nomme _Foley_, et je ne puis me
rendre compte de la confusion d'idées et de mots dudit S*** qu'en
supposant qu'il a sa pauvre tête pleine de Johanna et de ses apôtres.
C'est un heureux hasard qu'il n'ait pas dit lord Tozer. Vous savez sans
doute que S*** est un des fidèles de cette vieille nouvelle vierge mère
par l'opération du Saint-Esprit.
»Je suis impatient de voir ce qu'elle mettra au monde[130]. Qu'elle soit
grosse à soixante-cinq ans, certes c'est un miracle, mais c'en est un
plus grand qu'elle ait trouvé quelqu'un pour l'engrosser.
[Note 130: M. Gifford écrivit la note suivante sur une copie de
cette lettre:
«Il est à regretter que Lord Byron n'ait pas connu Johnson; ce vieux
poète, dans sa _Pucelle à la cour_, lui aurait fourni de bonnes
plaisanteries sur la grossesse de Johanna.»
(_Note de Moore_.)]
»Si vous n'alliez pas à Paris ou en Écosse, je vous enverrais du gibier.
Si vous avez changé de résolution, faites-le-moi savoir.
»_P. S._ Un mot ou deux de _Lara_ que me suggère votre envoi. Il ne
promet pas beaucoup séparément; mais, réuni aux autres, il tiendra bien
sa place dans les volumes que vous avez dessein de publier. Voici
l'ordre que je prendrais la liberté de vous recommander:
_Childe-Harold_, les _petits poèmes, le Giaour, la Fiancée, le Corsaire,
Lara_; ce dernier complète la série par l'extrême ressemblance qu'il
offre avec les autres. Cawthorne me donne avis d'une publication des
_Poètes anglais_, en Irlande: prenez, je vous prie, des informations à
cet égard; car, si cela était vrai, il faudrait l'empêcher.»
LETTRE CXCVIII.
A M. MURRAY.
Newsteadt-Abbey, 7 septembre 1814.
«Je crois que, dans son intérêt et le vôtre, M. Hogg serait, comme
éditeur, un critique aussi sévère qu'Iago, et qu'une telle entreprise,
pour peu qu'elle soit bien conduite, remplirait votre but à tous deux.
Avant de commencer, il serait toutefois prudent de s'assurer d'un bon
nombre de collaborateurs; je dis bon en qualité, car, par le tems qui
court, il est peu à craindre que la quantité vienne à manquer. Il peut y
avoir de bien belles choses dans Wordsworth, mais il me semble bien
difficile que dans six in-quartos de poésies il n'y ait pas des choses
faibles, surtout celles de peu d'importance; du reste je ne doute pas de
la grandeur et de la variété de son talent.
»Je suis dans un moment d'inactivité; j'ai lu le peu de livres que
j'avais ici, et me voilà forcé de pêcher pour tuer le tems. J'ai pris
beaucoup de perches et quelques carpes, ce qui est encore une
consolation, puisqu'au moins je n'ai pas perdu ma peine.
»Qui est-ce qui corrige vos volumes? J'espère qu'on imprime _le
Corsaire_ d'après l'exemplaire que j'ai corrigé, avec les vers ajoutés
au premier chant, et quelques notes de Sismondi et de Lavater que je
vous ai envoyées pour les y joindre. L'ordre que vous avez adopté est
très-bon.
»Mes damnés domestiques ne m'ont pas envoyé mes journaux depuis
dimanche, et j'ai perdu le divorce de Johanna et de son Jupiter. Qui
donc lui a fait son petit prophète? Est-ce Sharpe? Et comment?..... Je
ne serais pas fâché d'avoir un de ses cachets; si l'on peut acheter le
salut éternel pour une demi-guinée par tête, le propriétaire de la
taverne _The Crown and Anchor_ (la Couronne et l'Ancre) devrait rougir
de vendre précisément le double pour un billet d'admission à un simple
banquet terrestre. Sérieusement parlant, je crains que toutes ces
jongleries ne fournissent matière aux railleries et aux plaisanteries
des incrédules.
»Je n'ai pas vu les sonnets de Hunt, non plus que sa _Descente de la
Liberté_; il a choisi un singulier lieu pour écrire ce dernier ouvrage.
Donnez-moi de vos nouvelles avant de vous embarquer.
»Toujours tout à vous, etc.»
LETTRE CXCIX.
A M. MOORE.
Newsteadt-Abbey, 15 septembre 1814.
«Voici la quatrième lettre que je commence pour vous depuis le
commencement du mois. La finirai-je ou la brûlerai-je comme les autres?
c'est ce que je ne sais pas. Quand nous nous reverrons, je vous
expliquerai _pourquoi_ je ne vous ai pas écrit, _pourquoi_ je ne vous ai
pas appelé ici, comme j'en avais le projet, avec une infinité d'autres
_pourquoi_ que je vous garde dans toute leur fraîcheur. En un mot, il
faut que vous excusiez ce que j'ai _omis et commis_, et que vous
_m'accordiez_ plus de _rémission_ que saint Anastase ne vous en
accordera, si vous _omettez_ le plus petit monosyllabe mystérieux de ses
pieuses énigmes. Je crois, et ce pourrait bien être aussi l'opinion de
saint Anastase, que votre article sur T*** fera tuer quelqu'un, que
celui sur _les saints_ le fera damner, ce qui fait un assez joli succès
pour un seul et même numéro de _Revue_. Tom, vous avez tort de vous
mêler en ce moment de l'incompréhensible, car si Johanna Southcote se
trouvait réellement.....
»Maintenant, un peu d'égoïsme; voici l'état de mes affaires. Demain je
saurai si une circonstance assez importante pour changer beaucoup de mes
plans doit avoir lieu ou non. Si elle n'a pas lieu, je pars dans huit
jours pour Londres, et dans un mois pour l'Italie. Newsteadt m'est
rendue avec 25,000 livres sterling, sur les 28,000 déjà payées; mon
soi-disant acquéreur appelle cela un sacrifice: sacrifice soit. J'ai
payé quelques-unes de mes dettes, et j'en ai contracté d'autres; mais
j'ai quelques milliers de livres sterling que je ne saurais dépenser à
mon gré en ce pays, ainsi je vais retourner dans le midi. Je crois et
j'espère que Hobhouse viendra avec moi; mais, qu'il le fasse ou non, moi
je partirai. J'ai besoin de voir Venise, les Alpes, les fromages de
Parmesan; et de voir, de l'Italie, les côtes de la Grèce, ou plutôt de
l'Épire, comme autrefois à la hauteur de Corfou j'ai vu ou cru voir
celles de l'Italie. Tout cela, cependant, dépend d'un événement qui peut
arriver ou n'arriver pas. Je saurai demain à quoi m'en tenir; et, si la
chose se fait, ce ne sera guère le moment de voyager à l'étranger.
»Pardonnez-moi tout ce gribouillage hypothétique, vous aurez bientôt de
mes nouvelles; je ne compte pas cela pour une réponse.
»Je suis toujours, avec beaucoup d'affection, etc.»
La _circonstance importante_ à laquelle il fait allusion ici, c'est sa
seconde demande de mistriss Milbanke, dont il attendait alors le
résultat. Voici, autant que je puis m'en fier à ma mémoire, la manière
dont il raconte lui-même, dans ses _Memoranda_, les circonstances qui le
portèrent à cette démarche. Une personne pour laquelle il professait
depuis un certain tems la plus grande amitié et la plus grande
confiance, remarquant combien incertaines et malheureuses étaient la
position de son esprit et la situation de ses affaires, lui remontra
avec force la nécessité de se marier; et, après quelques discussions, il
y consentit. Restait le second point en délibération: quel devait être
l'objet de son choix? Et tandis que son ami lui nommait une autre dame,
il désigna lui-même mistriss Milbanke. Toutefois, son conseiller s'y
opposa fortement, lui faisant observer que mistriss Milbanke n'avait,
pour le présent, point de fortune, et que l'état embarrassé de ses
affaires ne lui permettait pas de se marier sans en trouver une;
secondement, que c'était une femme savante, et qu'à ce titre elle lui
convenait encore moins. En conséquence de ces observations auxquelles il
se rendit, il fut convenu que son ami écrirait, pour lui, une lettre de
demande à l'autre dame; ce qui fut fait; et une réponse négative leur
arriva un matin qu'ils étaient ensemble. «Vous voyez, dit Lord Byron,
qu'après tout il faut que ce soit miss Milbanke: je vais lui écrire.» Il
le fit; et dès qu'il eut fini, son ami, qui continuait à lui faire les
représentations les plus fortes contre ce choix, prit la lettre, la lut
et dit: «En vérité, voilà une bien jolie petite lettre; c'est dommage
qu'elle ne doive pas partir: je n'en ai jamais vu une si bien
tournée.--En ce cas, elle partira,» dit Lord Byron. Et en disant cela,
il cacheta et expédia immédiatement cette lettre d'où dépendait sa
destinée.
LETTRE CC.
A M. MOORE.
15 septembre 1814.
«Je vous ai déjà écrit une lettre ce soir; mais comme je n'ai pas encore
dépassé mon droit d'affranchissement, il faut que je vous adresse encore
celle-ci, pour vous dire que je suis charmé d'avoir une filleule, et que
je lui enverrai un hochet de corail que j'espère lui faire accepter dès
que je serai de retour à Londres.
»Ma tête est, dans ce moment, dans un état complet de confusion, par
suite de différentes causes que je ne puis vous détailler ni vous
expliquer maintenant; passons. Mes occupations ont été des plus
innocentes: la pêche, la chasse, le bain, les promenades en bateau. Pour
des livres, j'en ai peu ici, et encore les ai-je relus dix fois, au
point d'en être malade; de sorte que j'en suis arrivé à casser des
bouteilles à _soda-water_ à coup de pistolets, à sauter dans l'eau, à
ramer dessus, et à tirer les oiseaux du ciel. Mais pourquoi vous
fatiguer des ennuis de mon oisiveté, vous qui êtes bien occupé, et
heureusement occupé, je l'espère? Quant à moi, je suis heureux aussi à
ma manière; mais, suivant mon habitude, j'ai trouvé moyen de me mettre
dans deux ou trois perplexités, dont je ne vois pas bien comment je
pourrai sortir. Mais dans peu de jours, peut-être demain, une d'elles
sera terminée.
»Vous ne me dites pas un seul mot de votre poème. Je désirerais le lire
ou l'entendre; certes, je ne puis ni ne voudrais faire le moindre tort à
l'ouvrage ni à l'auteur. Je crois vous avoir parlé de _Lara_ et de
_Jaqueline_. Un de mes amis, ou plutôt l'ami d'un de mes amis les lisait
dans la diligence de Brighton. Un voyageur prit le livre et demanda quel
en était l'auteur. Le maître du livre répondit qu'il y en avait deux.
«Ah! je comprends, reprit l'inconnu, une entreprise de compte à demi;
quelque chose comme la société Sternhold et Hopkins.»
»Cela n'est-il pas excellent! Au prix de cette vile comparaison, je suis
charmé d'être l'un des _Arcades ambo et cantare pares_.
»Adieu. Je suis, etc.»
LETTRE CCI.
A M. MOORE.
Newsteadt, 20 septembre 1814.
«Voici pour celle qui a long-tems éveillé les soupirs du poète, pour la
jeune fille qui a donné à ses chansons ce que l'or n'eût jamais pu
payer.»
(_Mélodies Irlandaises_.)
MON CHER MOORE,
«Je vais me marier, c'est-à-dire je suis accepté[131], et le reste s'en
suit ordinairement. La mère des Gracques (que je dois procréer), vous la
regardez comme d'un caractère trop sévère pour cadrer avec le mien,
quoique ce soit le phénix des filles uniques, «qu'elle jouisse de la
plus haute réputation parmi toute sorte d'hommes,» et qu'enfin elle soit
«pleine des plus excellentes qualités» comme Desdemona. La personne en
question est miss Milbanke, et j'ai permission de son père d'aller les
visiter en qualité de futur; ce que, toutefois, je ne puis faire avant
d'avoir réglé quelques affaires à Londres, et m'être procuré un habit
bleu.
[Note 131: Le jour qu'il attendait sa réponse, il était à dîner
quand son jardinier entra et lui présenta l'anneau de mariage de sa
mère, que celle-ci avait perdu plusieurs années avant, et qu'il venait
de retrouver en bêchant par hasard sous sa fenêtre. Presque au même
moment arriva la lettre de miss Milbanke, et Lord Byron s'écria: «Si
c'est un consentement, elle se mariera avec cet anneau.» C'était en
effet un consentement très-flatteur; et la dame en avait expédié un
double à Londres, au cas qu'il ne reçût pas sa lettre à Newsteadt.
(_Memoranda_.)]
»On dit qu'elle aura de gros héritages: en vérité je n'en sais rien, et
ne m'en informerai pas; mais ce que je sais de science certaine, c'est
qu'elle a des talens et d'excellentes qualités. Quant à son jugement,
vous ne sauriez en douter, puisqu'elle m'accepte, après avoir refusé six
autres prétendans.
»Si vous avez des objections contre ce mariage, présentez-les-moi, je
vous prie, parce que maintenant je suis résolu, déterminé, et que je
puis d'autant plus aisément écouter le langage de la raison que cela ne
changera rien à la chose. Des circonstances peuvent se présenter qui
rompraient ce mariage, mais j'espère que non. En attendant je vous
communique _un secret_, du moins jusqu'à ce qu'il lui plaise de rendre
la chose publique, c'est que je me suis proposé et que j'ai été accepté.
Ne vous pressez pas trop de me faire compliment, ce mariage pourrait
traîner des mois entiers. Je pars demain pour Londres; mais j'espère
être ici dans quinze jours, me rendant chez mon futur beau-père.