«En 1814, Moore et moi allions ensemble dîner chez lord Grey, _in_

Portman-Square, quand je tirai de ma poche une _Gazette de Java_, que

Murray m'avait envoyée, et dans laquelle se trouvait une longue

controverse sur notre mérite relatif comme poètes. Il était assez

amusant de nous voir aller dîner bras dessus bras dessous, tandis qu'ils

se disputaient à cause de nous, et guerroyaient en notre honneur dans

les mers de l'Inde; il est vrai que cette feuille avait six mois de

date, et que les colonnes en étaient pleines de critique batavienne.

Voilà ce que c'est que la renommée!»

LETTRE CLXXXIII.

À M. MOORE.

31 mai 1814.

«Comme probablement je ne vous verrai pas aujourd'hui, je vous écris

pour vous prier, si cela ne dérange pas trop vos projets, de rester ici

jusqu'à dimanche, sinon pour m'obliger moi-même, du moins pour faire

plaisir à beaucoup d'autres personnes, qui seront bien fâchées de vous

perdre. Quant à moi, je le répète encore, j'aimerais mieux que vous

fissiez de plus longs séjours ici, ou que vous n'y vinssiez pas du tout;

car ces courtes apparitions ne font que me rendre ensuite votre absence

plus pénible.

»Vous croyez, j'en suis presque sûr, que je n'ai pas assez rendu justice

à ce petit chef-d'oeuvre de beauté avec lequel vous vouliez me marier.

Mais si vous réfléchissez à ce que sa soeur a dit à ce sujet, vous vous

étonnerez moins que mon amour-propre se soit alarmé, d'autant plus que

je n'ai eu avec votre héroïne que les rapports les plus simples et les

plus généraux de la société. Si lady *** avait paru le désirer, ou même

ne pas s'y opposer, j'aurais poussé ma pointe, et j'aurais pu me marier,

si toutefois l'autre partie eût été consentante, avec la même

indifférence qui a glacé la mer de presque toutes mes passions. C'est

cette même indifférence qui me rend si irrésolu, et qui me donne l'air

capricieux. Ce n'est pas empressement pour de nouveaux objets: c'est que

rien ne fait assez impression sur moi pour me fixer. Je n'éprouve pas

non plus de dégoûts: je suis seulement indifférent à tout. La preuve en

est que les obstacles, même les plus légers, sont sûrs de m'arrêter. Je

ne saurais attribuer cela à de la timidite, car j'ai fait dans mon tems

des choses assez impudentes; et, généralement parlant, les obstacles

sont des aiguillons pour tout le monde. Il n'en est pas ainsi de moi; et

si un brin de paille s'opposait à mon passage, je n'aurais pas l'énergie

de me baisser pour le ramasser ou l'écarter.

»Je vous écris cette longue tirade, parce que je ne voudrais pas vous

laisser supposer que je me moque de propos délibéré de vous ou de qui

que ce fût. Si vous avez cette idée, au nom de saint Hubert, patron des

chasseurs et des bêtes à cornes, mariez-moi à qui vous voudrez;

n'importe, pourvu que cela convienne à un tiers, et que cela ne me

prenne pas trop de tems pendant le jour.

»Toujours tout à vous, etc.»

LETTRE CLXXXIV.

À M. MOORE.

14 juin 1814.

«Je pourrais bien faire de la sensibilité maintenant, mais je ne le veux

pas. La vérité est que j'ai essayé toute ma vie de m'endurcir le coeur,

sans y réussir entièrement, quoique je sois en bon chemin; eh bien! vous

ne sauriez croire combien je suis peiné de votre départ. Ce qui ajoute à

mes regrets, c'est de vous avoir si peu vu au milieu de ces assemblées

si nombreuses qu'elles en deviennent comme des déserts, et où il

faudrait s'habituer, comme le chameau, à supporter la chaleur et la

soif. Le printems dure si peu, et il est généralement si laid!

»Les journaux vous diront tout ce qu'on peut dire des empereurs, rois,

etc. Ils ont dîné, soupé, et montré leurs figures communes dans tous les

lieux publics et dans divers salons. Leurs uniformes sont assez bien,

mais un peu écourtés aux basques; et leur conversation est un

catéchisme, pour les demandes et les réponses duquel je vous renvoie à

ceux qui l'ont entendu.

»J'ai dessein de quitter bientôt Londres pour Newsteadt. Dans ce cas, je

ne serai pas loin de votre hermitage; et, à moins que Mrs. Moore ne vous

retienne à la maison en vous donnant un nouvel héritier, nous pourrons

vous voir. Vous viendrez chez moi, ou j'irai chez vous, comme vous

voudrez, pourvu que nous nous voyions. J'ai reçu une invitation d'Aston,

mais je n'ai pas dessein d'y aller. J'ai eu aussi des nouvelles de ***.

Je serais bien aise de la revoir, car il y a des années que je ne l'ai

vue; et quoique _le feu qui ne saurait se rallumer_ soit éteint en moi,

je ne sais si _un de ces délicieux sourires d'autrefois_ ne pourrait me

faire oublier un moment _la monotonie du fleuve de la vie_.

»Je vais chez R*** ce soir, à l'un de ces soupers qui devraient être des

dîners. Je ne l'ai pas vu une seule fois, et sa femme très-rarement

depuis votre départ. Je vous disais bien que vous étiez l'anneau

principal de la chaîne qui nous liait. Quant à ***, nous n'avons pas

échangé une parole depuis. Le départ du courrier ne me permet pas de

continuer ce griffonnage. Je vous en dirai davantage une autre fois.

»Toujours tout à vous, mon cher Moore.

»_P. S._ Gardez le _Journal_[117]. Je me soucie peu de ce qu'il peut

devenir; s'il a pu vous amuser, je suis charmé de l'avoir écrit. _Lara_

est fini: je le copie pour mon troisième volume, que l'on prépare en ce

moment, mais plus de publication séparée.»

[Note 117: Le Journal dont j'ai donné précédemment des extraits.

(_Note de Moore_.)]

À M. MURRAY.

14 juin 1814.

«Je vous renvoie votre paquet de ce matin. Avez-vous entendu dire que

Bertrand soit revenu à Paris avec la nouvelle que Buonaparte a perdu la

tête? Ce n'est qu'un _bruit_; mais si cela est vrai, je puis, comme

Fitzgerald et Jérémie, de lamentable mémoire, élever des prétentions au

titre de prophète pour avoir dit qu'il devait devenir fou, et cela dans

l'avant-dernière strophe d'une certaine ode, qui, ayant été trouvée

absurde par plusieurs critiques profonds, a d'autant plus de prétentions

à l'inspiration qu'elle est plus inintelligible.

»Toujours tout à vous, etc.»

LETTRE CLXXXV.

À M. ROGERS.

19 juin 1814.

«Je suis toujours obligé de venir vous tourmenter par suite de mes

balourdises: en voici une nouvelle. M. Wrangham s'est présenté plusieurs

fois pour me voir, et j'ai perdu l'occasion de faire sa connaissance, ce

dont je suis bien fâché; mais vous qui connaissez mes habitudes étranges

et variables, vous n'en serez pas étonné; et, j'en suis sûr, vous

n'attribuerez pas cette maladresse à aucun dessein d'offenser une

personne qui m'a montré beaucoup de bienveillance, et dont la réputation

et les talens lui donnent des droits à l'estime générale. Je me lève

très-tard; je passe ensuite la matinée à faire des armes et à boxer, et

à une infinité d'autres exercices très-salutaires, mais qui n'auraient

rien d'agréable pour mes amis, que je suis forcé de ne point recevoir

pendant ce tems-là. Je ne sors jamais que le soir; et je n'ai pas eu le

bonheur de rencontrer une seule fois M. Wrangham, chez lord Lansdowne ou

chez lord Jersey, où j'espérais lui présenter mes respects.

»Je voulais lui écrire; mais quelques mots de vous feront plus d'effet

que tous les _sesquipedalia verba_ dont j'aurais pu m'aviser en cette

occasion. Qu'il me suffise de dire que, sans le vouloir, je trouve moyen

de désobliger tout le monde, et que j'en suis désolé après.

»Toujours tout à vous, etc.»

Les billets suivans, non datés, et adressés à M. Rogers, doivent avoir

été écrits vers cette époque.

Dimanche.

«Je suis charmé que vous n'alliez pas chez Corinne, car je venais, à

l'instant, d'envoyer une excuse; je ne me sens pas assez bien pour y

aller ce soir. Je ne crois pas avoir besoin d'en envoyer une autre à

Shéridan pour son invitation de mercredi, que je suppose avoir bien

entendu de la même manière que vous. Avec lui, il ne faut pas prendre au

pied de la lettre l'axiome de Mirabeau, _les mots sont des choses_.

»Toujours tout à vous.»

«Je viendrai vous voir à sept heures moins un quart, si cela peut vous

convenir. Je vous renvoie _Sir Proteus_[118]; je vous en dirai seulement

comme disait Johnson à quelqu'un: _Et nous sommes encore vivans après

cela_.

»Croyez-moi toujours, etc.»

[Note 118: Pamphlet satirique dans lequel tous les écrivains de

l'époque étaient attaqués.

(_Note de Moore_.)]

Mardi.

«Shéridan était d'abord trop sobre hier pour se rappeler votre

invitation; mais il en a retrouvé le souvenir au fond de la troisième

bouteille. Mme de Staël a accablé Withbread à force de parler; Shéridan

s'est moqué d'elle; elle a confondu sir Humphry, et mis absolument votre

serviteur à la torture. Le reste, grands noms cependant sur le livre

rouge, n'étaient là que de purs segmens du cercle. Mademoiselle a dansé

une sarabande russe avec beaucoup de force, de grâce et d'expression.

»Toujours, etc.»

A M. MURRAY.

21 juin 1814.

«Je suppose que _Lara_ est allé à tous les diables, ce qui n'est pas

grand dommage; seulement, laissez-le moi savoir, ce qui m'évitera la

peine de copier le reste, et, ce _reste_, jetez-le au feu. Cela ne me

tourmente pas du tout; je ne serais pas fâché de n'avoir pas à continuer

la copie qui va très-lentement. Ainsi, vous voyez que vous pouvez parler

avec franchise; si toutefois je me trompais, dites-le moi encore, afin

que je sois moins paresseux.

»Tout à vous, etc.»

LETTRE CLXXXVI.

A M. ROGERS.

27 juin 1814.

«Vous ne pouviez me faire un présent plus agréable que _Jaqueline_; elle

est pleine de grâce, de douceur et de poésie. Il y a surtout tant de

poésie, qu'on ne remarque pas la faiblesse de la fable, qui est simple,

mais cependant suffisante. Je m'étonne que vous ne nous donniez pas plus

souvent des compositions de ce genre. J'aime assez les affections

douces, encore que ce ne soit pas mon fort; et personne ne saurait les

peindre avec autant de vérité et de bonheur que vous. J'avais presque

envie de vous payer _en nature_, ou, pour mieux dire, d'une manière bien

_dénaturée_[119]; car je viens de digérer deux chants d'horreurs et de

sombres mystères.

[Note 119: Il ne nous a pas été possible de traduire plus exactement

le jeu de mots anglais _in kind_ et _unkind_.

(_N. du Tr._)]

»Allez-vous chez lord Essex ce soir? Dans ce cas, voulez-vous que je

vous vienne prendre à l'heure qu'il vous conviendra? J'ai dîné hier avec

toute la famille Holland chez lord Cowper; lady C. a été très-gracieuse,

ce qui lui est plus aisé qu'à personne, quand elle le veut bien. Je n'ai

pas été fâché de les revoir; car je ne saurais oublier qu'ils ont eu

toute sorte de bontés pour moi.

»Toujours bien sincèrement votre, etc.

BYRON.

»_P. S._ Y a-t-il quelque chance ou quelque probabilité d'un

rapprochement avec lord Carlisle? je suis disposé à faire tout ce qui

sera raisonnable ou même déraisonnable pour y parvenir. Je l'aurais

tenté plus tôt sans le _Courrier_, et la crainte qu'à cette époque, on

ne se méprît sur mes motifs. Voyez, examinez.»

Pendant un autre voyage de courte durée que je fis à cette époque à

Londres, je trouvai son poème de _Lara_, qu'il avait commencé à la fin

de mai, entre les mains de l'imprimeur et, pour ainsi dire, prêt à

paraître. Avant de partir pour la campagne, il m'en avait, un soir que

nous nous rendions à quelque réunion, récité les cent vingt premiers

vers qu'il avait composés la veille, en même tems il m'avait donné une

idée générale de la fable et des principaux caractères.

Ses petits billets à M. Murray, pendant l'impression de cet ouvrage,

sont aussi singuliers et aussi pleins d'impatience que ceux que j'ai

déjà cités; mais des matières plus importantes nous pressent, et je ne

m'arrêterai pas à les transcrire en entier. Dans l'un d'eux il dit: «Je

viens de corriger les plus infernales balourdises qui se puissent

fourrer dans une épreuve.» Dans un second: «J'espère que la prochaine

épreuve sera meilleure; celle-ci eût consolé Job, si c'eût été celle du

livre de son ennemi.» Un troisième contient seulement ces mots: «Mon

cher monsieur, vous voulez de nouvelles batailles, en voici. Tout à

vous, etc.»

Les deux lettres suivantes me furent adressées à Londres à cette époque.

LETTRE CLXXXVII.

À M. MOORE.

8 juillet 1814.

«Je suis revenu à Londres hier soir, et j'espérais vous voir

aujourd'hui. Je serais allé chez vous si, quoiqu'effroyablement en bonne

santé du reste, je n'avais un petit mal de tête, suite de ce qu'on

appelle mener joyeuse vie: je suis maintenant au moment glacial de

redevenir plus rangé. Naturellement, je serais bien fâché que nos

parallèles ne déviassent pas en une intersection avant votre _redépart_

pour la campagne, après la conclusion de ce procès[120] dont les

journaux nous ont entretenus; mais si vous êtes trop occupé, et que le

tems ou les affaires s'opposent à ce que nous nous voyions, je ne vous

en garderai pas rancune.

[Note 120: Il fait allusion à un procès en contrefaçon intenté à

l'un de ses confrères par l'éditeur de mes oeuvres musicales, M. Power,

dans lequel j'avais été cité comme témoin.

(_Note de Moore_.)]

»Rogers et moi nous sommes ligués ensemble contre le public. Que notre

volume paraisse ou non, c'est ce que je ne sais pas encore. Je crains

que _Jaqueline_, qui est vraiment très-belle, ne se trouve là en

mauvaise compagnie[121]; mais, dans ce cas, ce n'est pas elle qui en

souffrirait le plus.

[Note 121: Lord Byron me proposa ensuite de me joindre à eux pour

cette publication; mais cet honneur me parut trop dangereux, et je le

refusai.

(_Note de Moore_.)]

»Je vais du côté de la mer, et de là en Écosse. Je n'ai rien fait, ou du

moins je n'ai rien fait de bon, et suis toujours bien sincèrement, etc.»

LETTRE CLXXXVIII.

À M. MOORE.

«Ne vous ayant pas vu, je suppose que la philosophie de ma dernière

lettre et le silence que j'avais gardé avant vous ont mis de mauvaise

humeur, ou vous y ont laissé. N'importe, cela n'en vaut guère la peine.

»J'ai reçu aujourd'hui de mon homme d'affaire avis que M. Claughton, mon

acquéreur, n'a pas encore exécuté son paiement, et qu'il est peu

vraisemblable qu'il le fasse jamais. Il ne sait que faire, ni quand il

pourra payer, ainsi voilà tous mes projets et toutes mes espérances

terrestres au diable. Lui (l'acquéreur, le diable aussi, pour le cas que

j'en fais), mon conseil et moi devons avoir une conférence demain, le

susdit acquéreur ayant eu grand soin de s'informer avant si je

promettais de le voir sans m'emporter. Certainement; la question est

bien simple: il s'agit pour moi de rompre le marché, ce qui équivaut à

ma ruine; ou de me laisser encore amuser de nouveaux délais, ce qui est

pire encore. Comme dit le proverbe: «J'ai mené mes porcs sur un marché

musulman.» Si j'avais seulement une femme maintenant, et des enfans de

la paternité desquels je me crusse sûr, je serais aussi content, aussi

heureux que Candide ou Scarmentado. Cependant, si vous ne venez pas me

voir, je croirai que la banque de Samuel a sauté aussi, et qu'y ayant

vos fonds placés, vous ne sauriez en retirer plus d'une piastre à la

livre sterling[122].

»Toujours tout à vous, etc.»

[Note 122: La portion de dette que paie un failli ne s'exprime pas

en Angleterre par son rapport à cent, comme 15, 25 p. 100; mais par son

rapport à la livre sterling, qui contient 20 shillings, et le shilling

12 pences. Ainsi l'on dit qu'un négociant donne un shilling pour dire 5

p. 100, ou 4 shillings pour dire 20 p. 100. Or la piastre espagnole

valant généralement 4 shillings 3 ou 4 pences, c'est donc ici à peu près

21 p. 100 qu'il faut entendre.

(_N. du Tr._)]

À M. MURRAY.

11 juillet 1814.

«Vous aurez l'un des portraits. Je voudrais que vous envoyassiez _ce

soir_ l'épreuve de _Lara_ à M. Moore, n° 33, Bury Street, parce qu'il

quitte Londres demain et désire le lire avant de partir; de mon côté, je

serais bien aise de profiter de ses observations[123].

»Toujours, etc.»

[Note 123: Dans un billet que je lui écrivis le lendemain avant de

partir, je lui disais: «J'ai reçu _Lara_ à 3 heures du matin; je l'ai lu

avant de m'endormir: j'en suis charmé. J'emporte l'épreuve avec moi,

etc.»]

À M. MURRAY.

18 juillet 1814.

«Je crois que vous serez plus que content de nos amis du Nord[124], et

je ne veux pas vous priver plus long-tems de ce que je crois devoir vous

faire plaisir; quant à moi, je dois me taire, par modestie ou par

vanité.

[Note 124: Il parle ici d'un article qui venait de paraître sur _le

Corsaire_ et _la Fiancée d'Abydos_, dans le N° XLV de la _Revue

d'Édimbourg_.

(_Note de Moore_.)]

»_P. S._ Si vous pouviez vous en passer une heure pendant la soirée, je

vous serais obligé de l'envoyer à Mrs. Leigh, votre voisine, London

hotel, Albemarle-Street.»

LETTRE CLXXXIX.

A M. MURRAY.

23 juillet 1814.

«Je suis fâché de vous dire que la gravure[125] n'a pas été approuvée

des personnes qui connaissent l'original et le tableau d'après lequel

cette planche a dû être faite. Je soupçonne qu'elle aura été gravée

d'après une copie, et non d'après le tableau exposé; dans cette idée, je

vous serais obligé, sinon d'y renoncer tout-à-fait, du moins de ne pas

vous presser de placer ce portrait en tête des volumes dont vous voulez

affliger le public.

[Note 125: Son portrait gravé par Agar, d'après le tableau de

Philipps.]

»Quant à _Lara_, ne vous hâtez pas trop non plus; je ne suis pas encore

bien décidé, je ne sais même que dire ou que faire jusqu'à ce que j'aie

de vos nouvelles, et M. Moore m'a paru dans la même indécision. Je ne

sais s'il ne vaudrait pas mieux le garder pour l'édition complète que

vous méditez, que de le hasarder seul; ou même soutenu de la charmante

_Jaqueline_. J'ai été en proie à toute sorte de doutes, etc., depuis que

j'ai quitté Londres.

»Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles, et croyez-moi, etc., etc.»

LETTRE CXC.

A M. MURRAY.

4 juillet 1814.

«La minorité doit l'emporter dans ce cas, et je désire qu'il en soit

ainsi; je ne donnerais pas six _pences_ de toutes les opinions que vous

me citez, quant à ce sujet du moins, et il faut que P*** soit un âne

pour s'y être rangé. Je ne trouve personnellement pas de grands défauts

à ce portrait; mais puisque Mrs. Leigh et ma cousine, qui sont les

meilleurs juges de la ressemblance, n'en sont pas satisfaites, je n'en

veux à aucun prix.

»M. Hobhouse a raison quant à sa conclusion; mais je nie les prémisses.

Il n'y a que le nom d'espagnol[126]; la scène n'est pas en Espagne, mais

en Morée.

[Note 126: Le nom de _Lara_.]

»_Waverley_ est le roman le meilleur et le plus intéressant que j'aie lu

depuis je ne sais combien de tems. Je l'aime autant que je déteste***

et*** et*** et tout ce bavardage féminin dont nous sommes inondés depuis

quatre mois. C'est outre cela une lecture qui m'est fort aisée, parce

que j'ai été fort long-tems en Écosse; quoique je fusse bien jeune

alors, je me reconnais au milieu de ce peuple des montagnes et des

plaines, et le langage m'en est encore familier.

»Une petite note suffira pour rectifier ce que M. Hobhouse regarde comme

une erreur, par rapport au système féodal en Espagne... La scène ne se

passe pas en Espagne. Si donc il veut mettre quelque part une petite

note en prose à cet effet, ce sera tout ce qu'il faut.

»J'ai reçu l'invitation de venir voter; je n'irai pas: tout ce bavardage

ne mène à rien; ce sont des _actions_ qu'il faudrait pour amener

certains résultats. Si vous avez quelque chose à me dire, écrivez-moi.

»Je vous salue, etc.»

LETTRE CXCI.

A M. MURRAY.

3 août 1814.

«J'ai lieu d'être surpris que vous n'ayez pas envoyé la _Revue

d'Édimbourg_, comme je vous en avais prié; j'espère qu'il ne faudra pas

vous écrire un billet tous les jours pour vous le rappeler. Je vois que

vous annoncez _Lara_ et _Jaqueline_, pourquoi cela, je vous prie? ne

vous avais-je pas engagé à suspendre toute publication jusqu'à mon

retour?

»J'ai reçu une épître fort amusante de Hogg, le poète berger, dans

laquelle, parlant de son libraire, il l'appelle le plus gueux du métier

pour ne payer pas ses billets, et ajoute en toutes lettres que le diable

les emporte eux et lui. Voilà un joli début pour vous engager à adopter

ce même Hogg; cependant, il me prie de vous le recommander, et si vous

le voulez bien, nous en reparlerons. Il a un poème tout prêt pour

l'impression à vous donner en échange pour vos billets, à condition

cependant que ceux-ci seront payés. Il faut voir quelles bénédictions il

lance à M. Moore, pour m'avoir empêché d'insérer _Lara_ dans le premier

numéro du _Miscellany_[127].

[Note 127: M. Hogg avait espéré que Lord Byron lui permettrait

d'insérer _Lara_ dans un recueil mensuel, _The Miscellany_, qu'il avait

dessein de publier à cette époque. J'en détournai mon noble ami, parce

que je ne crus pas ce mode de publication le plus favorable aux intérêts

de sa gloire, mais non pour nuire à ceux de M. Hogg, dont j'admire,

comme je le dois, le talent si original.]

»_P. S._ Sincèrement, je crois que M. Hogg vous conviendrait

parfaitement; c'est à coup sûr un homme d'un grand talent naturel, et

qui mérite d'être encouragé. Il faut que je fasse quelque chose pour son

recueil, et vous ferez bien d'y regarder à deux fois avant de rejeter

ses offres. Scott est parti pour les Orcades par un gros tems, et Hogg

dit que, tant que ce tems-là durera, il ne sera pas à l'aise, pour ne

rien dire de plus. Je voudrais que ces poètes casaniers tâtassent de

quelques bonnes bourrasques dans la Méditerranée, ou de la baie de

Biscaye, même par un calme plat.»

LETTRE CXCII.

A M. MOORE.

Hastings, 3 août 1814.

«Quand vous recevrez cette lettre, je serai, Dieu aidant, de retour à

Londres très-probablement. J'ai renouvelé ici connaissance avec mon

vieil ami L'Océan; et je trouve que son sein est un oreiller aussi

agréable pour le matin, que celui de la fille de Paphos le pourrait être

le soir. Je me suis occupé à nager, à manger du turbot, à entrer en

fraude de bonnes eaux-de-vie et des foulards, à écouter les jubilations

de mon ami Hodgson à propos d'une femme qu'il a prise à son choix, à

grimper sur les rochers, à dérouler du haut des montagnes, et surtout

pendant la dernière quinzaine, à savourer dans tous ses charmes le

_dolce far niente_. J'ai rencontré un fils de lord Erskine, qui dit

qu'il est marié depuis un an, et qu'il est _le plus heureux des hommes_;

or, mon ami Hodgson est aussi _le plus heureux des hommes_: ainsi, je

n'ai pas perdu mon tems en venant ici, ne fût-ce que pour être témoin de

la félicité suprême de tous ces renards qui se sont fait couper la

queue, et voudraient persuader aux autres d'en faire autant, afin de se

donner des compagnons d'infortune.

»Je suis charmé que _Lara_ vous plaise. Le n° 45 de la _Revue

d'Édimbourg_ a paru; je suppose que vous l'avez reçu. Jeffrey n'y est

que trop indulgent pour moi, et je commence à me croire un faisan doré

et à me rengorger sous le beau plumage dont il lui a plu de me revêtir.

Mais toujours le _surgit amari_: les rédacteurs du _Champion_ et du

_Morning-Chronicle_ ont mis, je ne sais comment, la main sur mon épître

de consolation à lady J*** sur l'enlèvement de son portrait par le

régent, et les ont publiés avec mon nom; c'est par trop mal, et cela

sans m'en demander permission, sans s'informer si cela me convient ou

non. Que le diable emporte leur imprudence et tout le reste! C'est à en

perdre patience; aussi, je n'en veux pas parler davantage.

»Vous recevrez, dès qu'ils paraîtront, _Lara_ et _Jaqueline_, tous deux

avec quelques additions; en attendant, j'hésite toujours, je diffère

toujours, et suis dans un grand embarras; Rogers n'en éprouve pas moins

à sa manière.

»Newsteadt va m'appartenir de nouveau. Claughton perd 15,000 livres

sterling de dédit, ce qui ne m'empêche pas d'être à peu près ruiné. J'ai

envie de m'y enterrer, de laisser croître ma barbe et de me mettre à

vous détester tous.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 10 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 22 / 26 段