19. Où, parmi les grands hommes, l'oeil fatigué peut-il

s'arrêter, sans voir la gloire ternie par le crime et

achetée par le mépris? Oui, il est un tel homme, le seul, le

premier, le plus grand, le Cincinnatus de l'ouest, que

l'envie n'a jamais osé haïr; Washington! Il a légué son nom

à la nature humaine pour la faire rougir de n'en avoir

produit qu'un.

LETTRE CLXXVIII.

A M. MURRAY.

26 avril 1814.

«Je pense qu'il vaudrait autant ne plus publier l'ode séparément, mais

l'incorporer avec quelqu'un de mes ouvrages précédens, et y joindre

l'autre petit poème, qu'il faudrait toutefois que je revisse auparavant.

Sur mon honneur, je ne saurais y ajouter un vers qui en vaille la peine:

ma veine est tout-à-fait passée; mes occupations actuellement sont

toutes de gymnastique, boxer ou faire des armes, et mes principales

conversations avec Bayle ou mon singe. J'ai besoin de _Moréri_ et j'ai

besoin d'_Athénée_.

»_P. S._ J'espère que vous avez envoyé à son adresse le paquet poétique

que je vous ai fait tenir dimanche; si vous ne l'avez pas fait,

faites-le, je vous prie, ou je vais avoir l'auteur jetant les hauts cris

pour son poème épique.»

LETTRE CLXXIX.

A. M. MURRAY.

26 avril 1814.

«Je ne me doute pas même quel peut être votre auteur; mais le poème[112]

est excellent, cela vaut un millier d'odes de qui que ce soit. Je puis,

je suppose, garder cet exemplaire: maintenant que je l'ai lu, je

regrette bien sincèrement d'avoir rien écrit sur le même sujet; je vous

le dis sincèrement, encore que mon défaut ne soit pas en général une

excessive modestie.

[Note 112: Il s'agit d'un poème plein d'esprit et de force de M.

Straffort Canning, intitulé: _Buonaparte_. Dans un billet subséquent à

M. Murray, Lord Byron dit: «Ma haute opinion du poème sur _Buonaparte_

n'est pas diminuée depuis que j'en connais l'auteur. Je savais bien que

c'est un homme de talent; mais je ne le soupçonnais pas de réunir dans

une telle perfection _tous les talens de la famille._

(_Note de Moore_.)]

»Je n'aime pas du tout les stances additionnelles, il vaudrait mieux les

omettre tout-à-fait. Le fait est qu'avec la meilleure volonté du monde

je ne puis rien faire de bon, quand l'ouvrage m'est commandé, et qu'au

bout d'une semaine je ne saurais prendre intérêt à une composition. Cela

vous expliquera comment je ne vous ai rien donné de meilleur pour éviter

les droits du timbre.

»L'article S. R. est très-poli; mais que veulent-ils dire quand ils

avancent que _Childe-Harold_ ressemble à Marmion, et que _le Giaour_ et

_la Fiancée_ ne ressemblent pas à Scott? Certainement je n'ai jamais

songé à le copier, mais si copie il y avait, ce devrait être dans les

deux poèmes où j'ai adopté le même mètre. Cependant ils conviennent que

le _Corsaire_ ne ressemble à rien; je m'étonne que le _Corsaire_ s'en

soit tiré.

»Si j'ai jamais rien fait d'original, c'est le _Childe-Harold_, que je

préfère à toutes mes autres compositions, la première semaine passée.

J'ai relu les _Poètes anglais_; excepté la méchanceté, c'est ce que j'ai

fait de mieux.

»Toujours tout à vous, etc., etc.»

Il prit à cette époque, et tout-à-coup, une résolution dont nous ne

pouvons trouver la raison que dans l'état où se trouvait alors son

esprit. Depuis deux mois il fournissait au public de nouveaux sujets

d'admiration avec une rapidité et un bonheur qui semblaient

inépuisables: en effet, dans ce court espace de tems il avait accumulé

des matériaux de gloire pour une longue existence. Mais l'admiration est

une sorte d'impôt dont la plupart des hommes ne demandent pas mieux que

de se décharger. L'oeil se fatigue de contempler toujours le même objet,

et commence à échanger le plaisir d'admirer son élévation, pour le désir

moins généreux d'attendre et de prédire sa chute. La réputation de Lord

Byron éprouvait déjà les mauvais effets de sa propre splendeur prolongée

et constamment renouvelée. Plusieurs de ses plus grands admirateurs, de

ceux même qui étaient le moins disposés à lui trouver des fautes,

n'étaient pas fâchés de se reposer des éloges qu'ils lui avaient donnés

sans interruption; tandis que ceux qui ne lui en avaient accordé qu'à

regret prenaient avantage de ces symptômes apparens de satiété pour

hasarder des expressions de blâme[113].

[Note 113: C'était la crainte de cette sorte de courant rétrograde

auquel la rapidité de ses succès ne donnait que trop de probabilité, qui

faisait que quelques-uns même de ses plus chauds admirateurs, ignorant

encore l'immensité des ressources de son génie, ne pouvaient s'empêcher

de trembler un peu en le voyant se présenter si souvent devant le

public. Je trouve dans une de mes lettres ces appréhensions exprimées

dans les termes suivans: «Si vous n'écriviez pas si bien, je dirais que

vous écrivez trop, ou du moins que vous ne mettez pas assez d'intervalle

entre vos productions. Vous savez que les pythagoriciens pensaient que

si nous n'entendions pas l'harmonie des corps célestes, ou si nous

n'avions pas conscience de cette audition, c'est parce qu'ils résonnent

sans cesse à nos oreilles; et je crains, moi, que l'effet de votre

poésie ne soit diminué pour être offerte constamment aux oreilles

hébétées du public.»

Cependant cette opinion doit se taire devant celle que sir Walter-Scott,

l'un des plus grands écrivains, et aussi l'un des plus fertiles de nos

jours, avait la sagacité et la générosité d'exprimer à cet égard, au

moment où Lord Byron était à l'apogée de sa gloire et dans le feu de ses

plus admirables compositions: «Mais ceux-là entendent mal les intérêts

du public, et donnent un assez mauvais conseil au poète; qui, le

supposant doué des plus heureuses qualités de son art, ne lui

conseillent pas de travailler tandis que sa couronne de lauriers est

encore dans toute sa fraîcheur. Des esquisses de Lord Byron valent mieux

que des tableaux achevés de tous les autres; et qui nous dit qu'un

second travail n'effacerait pas, au lieu de les perfectionner, ces

traits d'une originalité si forte et si belle, que présentent ses

compositions au moment où elles s'échappent de la main d'un grand

maître.»--

(_Mémoires biographiques_, par sir Walter-Scott.)]

La bruyante clameur soulevée au commencement de cette année, par les

vers à la princesse Charlotte, avait donné occasion de s'écouler à tout

ce venin caché jusque-là, et le ton dédaigneux dont quelques-uns des

assaillans affectèrent alors de parler de ses talens poétiques, tout

absurde et méprisable qu'il fût en lui-même; était précisément cette

sorte d'attaque la plus propre à blesser son esprit à la fois

orgueilleux et méfiant de ses forces. Tant qu'ils se contentèrent de

dénigrer son caractère et ses moeurs, ces libelles, loin de l'offenser,

flattaient la singulière manie qu'il avait de paraître et de se peindre

lui-même plus noir qu'il n'était. Mais quand ils s'avisèrent de

rabaisser ses talens, secondés par ce mécontentement de soi qui est le

propre des hommes d'un vrai génie, ils l'affligèrent et le

découragèrent. Ces sons de mauvais augure, les premiers qu'il eût

entendus dans le cours de sa carrière triomphante, l'alarmèrent, comme

nous l'avons vu, et le firent hésiter sérieusement s'il devait s'arrêter

ou continuer sa route.

S'il s'était trouvé occupé alors de quelque nouvelle tâche, la

conscience de ses propres forces, qu'il ne sentait réellement bien qu'en

les exerçant, lui eût fait oublier ces humiliations passagères, dans le

feu et l'excitement de succès anticipés. Mais il venait de prendre

vis-à-vis du public l'engagement de renoncer à la poésie, il avait

scellé la seule fontaine où il eût puisé jusque-là du rafraîchissement

et des forces; ainsi il demeurait sans autre occupation que de ruminer

sans cesse sur les insultes journalières de ses ennemis. Sans pouvoir

pour s'en venger, quand ils s'attaquaient à la personne, et

naturellement disposé à les en croire quand c'était son génie qu'ils

désignaient: «Je crains, dit-il dans une de ses lettres à propos de ces

attaques, que ce que vous appelez _bagatelles_ ne soient des choses

très-fortes et de plus pleines de raison, et, pour dire la vérité, voici

quelque tems que je me surprends à en penser comme eux.»

Avec une telle facilité à se laisser toucher des attaques de ses ennemis

et à désespérer de lui-même, dispositions qu'il déguisait mal sous une

apparence de gaîté et de philosophie dédaigneuse, il est peu étonnant

qu'il en soit venu tout d'un coup à prendre la résolution, non-seulement

de persévérer dans son idée de ne plus rien écrire à l'avenir, mais

encore de racheter la propriété de tous ses ouvrages et de n'en pas

laisser subsister une seule page, une seule ligne. Quand il en écrivit

la première fois à M. Murray, celui-ci crut naturellement qu'il ne

parlait pas sérieusement; mais tous ces doutes à cet égard furent levés,

quand il reçut, avec la lettre suivante, une lettre-de-change

équivalente aux diverses sommes qu'il lui avait comptées pour la

propriété de ses ouvrages.

LETTRE CLXXX.

À M. MURRAY.

N° 2, Albany, 29 avril 1814.

MON CHER MONSIEUR,

«Vous trouverez ci-joint une lettre-de-change; quand elle aura été

acquittée, renvoyez-moi les titres de cession de mes ouvrages. Je vous

décharge des 1,000 livres sterling convenues pour _le Giaour_ et _la

Fiancée_, et c'est une affaire finie.

»Si je viens à mourir, vous ferez alors ce qu'il vous plaira; mais, à

l'exception d'un double exemplaire de chaque, j'entends et je vous prie

que tous les ouvrages soient détruits, les avertissemens retirés, et je

me ferai un plaisir de payer toutes les dépenses que cela pourra vous

occasioner.

»Peut-être serait-il juste de vous donner quelque raison de tout ceci:

je n'en ai pas d'autre que mon caprice, et je ne crois pas que la chose

soit assez importante pour mériter une explication.

»Je n'ai pas besoin de vous dire que mes poésies ne seront jamais, avec

mon consentement direct ou indirect, imprimées par quelque autre

personne que ce soit, que je suis parfaitement satisfait de votre

conduite et de vos procédés avec moi, comme mon éditeur.

»Ce me sera un grand plaisir de cultiver votre connaissance, et de vous

considérer comme mon ami. Croyez-moi toujours,

»Votre très-obligé et très-obéissant serviteur.

BYRON.

»_P. S._ Je ne pense pas avoir trop tiré sur Hammersley; si cela était,

je pourrais tirer pour l'excédant sur Goares. La lettre-de-change est de

5 livres sterling trop faible; je vous en tiendrai compte. Quand vous

aurez été payé, renvoyez-moi les titres de propriété, mais non pas

avant.»

Dans cette circonstance, M. Murray pensa que ce qu'il avait de mieux à

faire était d'en appeler à la générosité et à l'honnêteté de son

caractère; il le fit, et la réponse suivante que Byron lui envoya

immédiatement prouve qu'il ne s'était pas trompé.

LETTRE CLXXXI.

À M. MURRAY.

1er mai 1814.

MON CHER MONSIEUR,

«Si le billet que je reçois en ce moment de vous est sérieux, et que la

chose doive réellement vous être préjudiciable, n'en parlons plus, voilà

qui est fini, déchirez ma lettre-de-change, continuez à l'ordinaire, et

d'après nos anciennes conventions. J'étais bien véritablement résolu à

supprimer tout ce que j'avais publié, mais je ne veux pas nuire aux

intérêts de qui que ce soit, et surtout aux vôtres. Quelque jour je vous

dirai les raisons qui m'avaient fait prendre ce parti, en apparence si

bizarre. Qu'il me suffise pour le moment de vous déclarer que j'y

renonce d'après vos observations, et que je me hâte de le faire, puisque

cela vous avait contrarié.

»Toujours tout à vous, etc.»

BYRON.

Pendant mon séjour à Londres, cette année, nous vécûmes presque toujours

ensemble; et, je ne le dis pas par esprit de flatterie pour les morts,

mais plus je connus son caractère et ses manières, plus je pris

d'intérêt à lui et à tout ce qui le concernait. Ce n'est pas que, dans

les nombreuses occasions que j'eus alors de l'observer, je n'aie

remarqué en lui bien des imperfections fâcheuses et déplorables; mais à

côté de ses plus grands défauts il y avait toujours quelque bonne

qualité qui leur servait comme de contre-poids, et qui, mise doucement

et adroitement en jeu, ne manquait jamais d'en neutraliser l'effet. La

franchise même avec laquelle il avouait ses erreurs semblait impliquer

qu'il se sentait capable de les racheter, et qu'il lui était permis de

les confesser avec sincérité. Cette absence complète de réserve était

d'ailleurs une garantie contre les vices qu'on ne découvrait pas

subitement en lui, et la même qualité qui mettait en évidence les

petites taches de son caractère, en assurait en même tems l'honnêteté.

«La pureté, la bonté d'un coeur ne se montre jamais mieux que quand ce

coeur découvre ses propres défauts à la première vue: car un ruisseau qui

laisse voir d'abord la boue de son lit, offre en même tems la

transparence de ses eaux.»

Le théâtre était le lieu où il passait alors le plus généralement ses

soirées. Nous avons vu avec quel enthousiasme il exprimait son

admiration pour le jeu de M. Kean; j'ai eu souvent le bonheur, pendant

cette saison, de l'aller voir avec lui, et plus d'une fois nous nous

plaçâmes à l'orchestre pour ne rien perdre du jeu de sa physionomie.

Lors du bénéfice de cet acteur célèbre, le 25 mai, lady J*** avait réuni

une nombreuse compagnie, et nous en faisions partie, mais Lord Byron

avait aussi loué une loge entière, et il était si jaloux de jouir du

spectacle sans être interrompu, que, par un arrangement peu social, nous

l'occupâmes seuls à nous deux, tandis que toutes les autres étaient

pleines à y étouffer. Nous ne rejoignîmes le reste de la société qu'au

souper. Toutefois M. Kean n'eut pas à se plaindre de cette séparation

comme d'un manque d'hommage à son talent, car lord J*** lui fit présent

de 100 livres sterling en une action du théâtre, tandis que Lord Byron

lui envoya le lendemain 50 guinées, et peu de tems après l'ayant vu

jouer dans l'un de ses rôles favoris, il lui fit présent d'une superbe

tabatière et d'un sabre turc de grand prix.

Tel était l'effet qu'avait sur lui le jeu passionné de M. Kean, qu'un

jour il fut saisi d'une sorte de convulsion nerveuse en le voyant dans

le rôle de sir Giles Overreach. Nous le verrons quelques années après,

en Italie, éprouver le même accident à la représentation de la tragédie

de _Mirra_ d'Alfieri, comparer ces deux sensations, et dire que ce sont

les deux seules fois où des choses _sans réalité_ avaient eu sur lui

tant de pouvoir.

Voici quelques-uns des billets que je reçus de lui pendant le tems de

mon séjour à Londres, cette fois.

À M. MOORE.

4 mai 1814.

............................................. «Je voudrais bien que les

gens n'écourtassent pas leurs _diners_; n'était-ce pas un dîner dont il

avait été question? ne nous donner que d'infernales _sandwiches_ aux

anchois[114]!

[Note 114: Lord R*** nous avait invités à _dîner après le

spectacle_, ce qui avait plu infiniment à Lord Byron à cause de la

nouveauté. Toutefois ce dîner prétendu dégénéra en un simple souper; et

ce changement fut pour Lord Byron, pendant long-tems, le sujet d'une

petite colère très-comique.]

»Votre diable de voix m'a fait tourner au sentiment et devenir presque

amoureux d'une fille qui, pendant que vous chantiez, se recommandait par

sa haine pour la musique. On donne _Othello_ demain et samedi. Quel jour

irons-nous? quand vous verrai-je? Si vous venez chez moi, que ce soit

après trois heures, et aussi près de quatre qu'il vous plaira.

»Toujours tout à vous, etc.»

À M. MOORE.

4 mai 1814.

MON CHER TOM,

«Vous m'avez demandé une chanson; je vous envoie ci-joint un essai qui

m'a coûté plus que de la peine, et qui vraisemblablement et pour cela

même ne mérite pas que vous preniez celle de le mettre en musique. Si

donc vous le trouvez mauvais, jetez-le au feu _sans phrases_[115].

»Toujours tout à vous, etc.

BYRON.

[Note 115: Je vote pour la mort _sans phrases_.--Procès de Louis

XVI.

(_N. du Tr._)]

»1. Je ne dis pas, je n'écris pas, je ne prononce pas ton

nom: le son m'en serait pénible; je serais coupable de le

divulguer. Mais cette larme qui brûle ma joue décèle les

pensées profondes qui assiégent mon coeur silencieux.

»2. Ces heures se sont écoulées trop courtes pour notre

passion, trop longues pour notre repos! Leur joie et leur

amertume ne sauraient cesser! Nous nous repentons, nous

abjurons notre amour, nous voulons rompre notre chaîne, nous

voulons nous séparer, nous voulons nous fuir... pour nous

unir de nouveau.

»3. Oh! que le bonheur te reste, que la faute ne soit qu'à

moi! Pardonne-moi, femme adorée! oublie-moi, si tu le veux.

Ce coeur qui t'appartient ne s'abaissera jamais, pas même à

la mort; et jamais un homme ne le brisera, quoique, toi, tu

en aies le pouvoir.

»4. Mon ame, qu'ils disent si noire, si méchante, sera

toujours fière avec les superbes, mais humble avec toi.

Quand tu es à mes côtés, les jours passent plus rapidement;

et tous les momens me paraissent plus doux que si des mondes

étaient à nos pieds.

»5. Un soupir de ta douleur, un regard de ton amour, fixera,

changera mon sort, sera ma récompense ou mon châtiment. Ceux

qui n'ont point d'ame s'étonneront de tout ce que

j'abandonne pour toi; tes lèvres répondront, non à eux, mais

_aux miennes_.»

À M. MOORE.

«Voulez-vous, vous et Rogers, venir dans ma loge à Covent-Garden? j'y

serai et personne autre, ou bien encore, je n'y serai pas, si vous

préférez y aller tous deux sans moi. Vous ne pourriez trouver une

meilleure place dans toute la salle, même en vous mettant à la merci des

portiers et des revendeurs de coupons. Voulez-vous m'obliger et venir

tous deux, ou seulement l'un de vous? ou enfin, ne venez ni l'un ni

l'autre, comme vous voudrez.

»_P. S._ Si vous acceptez, je viendrai vous prendre à six heures et

demie, ou à toute autre heure qu'il vous plaira fixer.»

À M. MOORE.

«J'ai une loge pour _Othello_ ce soir; je vous envoie le billet pour vos

amis les R...fes. Je vous recommande sérieusement de leur recommander

d'y aller, ne fût-ce qu'une demi-heure, pour voir le troisième acte; ils

ne retrouveront peut-être pas aisément semblable occasion. Nous n'y

allons pas, ou plutôt moi, je n'y vais pas; ainsi personne ne les

gênera. Voulez-vous vous charger de leur donner ou de leur envoyer ce

billet? il aura meilleure grâce à venir de vous que de moi.

»Je ne suis pas bien disposé; cependant j'irai, si je puis, dîner avec

vous chez ***. Il y a de la musique à Covent-Garden. Dans tous les cas,

voulez-vous venir après dans ma loge, pour voir le début d'une jeune

actrice de seize ans[116], dans _l'Enfant de la Nature_?»

[Note 116: Le premier début de miss Foote, auquel nous assistâmes

ensemble.

(_Note de Moore_.)]

À M. MOORE.

Dimanche matin.

«L'Iago de Kean n'était-il pas parfait, surtout la dernière scène?

J'étais tout près de lui à l'orchestre, et je n'ai jamais vu une figure

anglaise moitié si expressive. Je ne connais point de sensations

immatérielles aussi délicieuses que celles que nous font éprouver de

bonnes pièces bien jouées; mais il faudrait qu'outre celles de

Shakspeare, on en donnât de nouvelles de tems en tems. Je voudrais que

vous ou Campbell en écrivissiez une: nous autres nouveaux venus au

Parnasse, nous n'avons pas assez de force et de courage pour une telle

entreprise.

»Vous avez été mal mené dans le _Champion_, n'est-ce pas? C'est mon tour

aujourd'hui, au point que l'éditeur même en rougit. L'auteur de

l'article écrit bien, et, comme le serpent d'Aaron a dévoré chez moi

tous les autres, et que la poésie n'est plus ce qui m'occupe le plus

aujourd'hui, j'ai pris cette critique assez tranquillement. Nous allons

ensemble chez M. ***. Peut-être vous verrai-je d'ici là; je crains

seulement de vous importuner.

»Je suis toujours, avec autant de vérité que d'affection, votre, etc.»

À M. MOORE.

5 mai 1814.

«Allez-vous ce soir chez lady Cahir? Dans ce cas, et toutes les fois que

nous prendrons part aux mêmes folies, embarquons-nous dans le même

vaisseau de fous. Je suis resté debout jusqu'à cinq heures du matin;

j'étais debout de nouveau à neuf. Je me sens tout appesanti de n'avoir

fait au plus que sommeiller les trois ou quatre dernières nuits.

»J'ai perdu ma place et tout le plaisir de la soirée, en essayant au

souper de me tenir loin de ***. J'aurais quitté la maison même, si je

n'avais craint que cela ne parût une affectation pire que la première.

Naturellement, vous êtes invité à dîner, ou bien nous pourrions aller

tranquillement dans ma loge à Covent-Garden, et de là à cette assemblée.

Pourquoi vous êtes-vous retiré si tôt?

»Toujours tout à vous, etc.

»_P. S._ Le souper de R*** n'aurait-il pas dû être un dîner? Voici M.

Jackson: il faut que je me fatigue pour me remettre en train.»

À M. MOORE.

18 mai 1814.

«Remerciemens et ponctualité. Il faudra bien qu'on me fasse connaître ce

qui s'est passé chez ***, puisque j'ai été en partie le sujet de la

conférence. Je suis fâché que votre affaire doive vous retenir si tard;

toutefois, je suppose que vous viendrez chez lady Jersey. Pour moi,

j'irai de bonne heure avec Hobhouse. Vous vous rappelez que demain nous

soupons et allons voir Kean ensemble.

»_P. S._ Le pugilisme est pour demain, deux heures.».

Le souper dont il parle ici eut lieu chez Watier; il était devenu,

depuis peu, membre du club de ce nom. Comme ce repas peut donner idée du

régime irrégulier qu'il suivait, et expliquer les fréquens dérangemens

de sa santé, je vais essayer d'en tracer de mémoire les détails. Lord

R***, qui devait souper avec nous, n'étant pas venu, je me trouvais seul

avec Byron. Je m'étais chargé d'ordonner le repas; et sachant qu'il

n'avait, depuis deux jours, rien pris que quelques biscuits, et que

même, pour amuser son appétit, il s'était réduit à mâcher du mastic, je

désirai qu'on nous donnât une quantité suffisante de poisson, au moins

de deux espèces. Cependant mon compagnon se contenta des homards, et il

en mangea entièrement à lu seul deux ou trois, s'arrêtant de tems en

tems pour boire un petit verre d'eau-de-vie blanche, extrêmement forte,

puis un grand verre d'eau chaude. Il but ainsi alternativement six

verres au moins d'eau-de-vie et six grands verres d'eau chaude, persuadé

que le homard, pour passer, avait besoin d'être ainsi arrosé. Nous bûmes

ensuite deux bouteilles de Bordeaux, et nous nous séparâmes à quatre

heures du matin.

Pope a jugé ses _soirées de homard_ dignes de passer à la postérité: on

me pardonnera d'avoir entretenu le public d'une partie du même genre,

puisque Lord Byron en est le héros.

Parmi les autres parties de cette espèce où j'eus l'avantage de me

trouver avec lui, je me rappelle qu'un soir, revenant fort tard de

quelqu'assemblée, nous vîmes de la lumière dans Bond-Street, chez

Stevens, dont il était une ancienne pratique, et nous résolûmes d'y

entrer souper. Nous y trouvâmes un de ses vieux amis, sir G*** W***, qui

consentit à se joindre à nous. Aussitôt nous mîmes en réquisition les

homards, l'eau-de-vie et l'eau chaude; et, comme à l'ordinaire, il était

grand jour quand nous nous séparâmes.

LETTRE CLXXXII.

À M. MOORE.

23 mai 1814.

«Je ne puis résister au désir de vous faire passer le numéro du 3

juillet 1813, de la _Gazette du gouvernement de Java_, que Murray vient

de m'envoyer. Que pensez-vous de nous voir, vous et moi, exciter les

combats des journalistes dans les mers des Indes? Cela ne ressemble-t-il

pas à de la gloire? cela n'a-t-il pas une sorte d'odeur de _postérité_?

C'est quelque chose de divertissant de savoir qu'à cinq mille milles de

nous de pauvres écrivains se font la guerre à notre sujet, tandis que

nous sommes ici de si bon accord. Rapportez ce journal dans votre poche;

nous en rirons ensemble comme j'en ai ri seul.

»Toujours tout à vous,»

BYRON.

Il parle souvent de cette circonstance dans le journal qu'il tint étant

à l'étranger. Voici entre autres un passage des pensées détachées, où

l'on verra que, par un léger manque de mémoire, il dit qu'il me montra

cette gazette pour la première fois quand nous allions dîner.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 10 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 21 / 26 段