poésies fugitives du _Corsaire_, même pour les annexer au
_Childe-Harold_, nous aurions l'air d'avoir peur et de reculer devant
tout le bruit que les Torys ont fait pour l'une de ces petites pièces.
Remettez-les donc, je vous prie, à la suite du _Corsaire_. Je suis fâché
que le _Childe-Harold_ ait besoin d'un pareil secours pour se soutenir;
mais, si vous vous le rappelez, je vous ai dit que sa vogue ne serait
pas de longue durée. Il est très-heureux pour un auteur de s'être fait
d'avance à l'idée que son succès n'aurait qu'un tems. La vérité est que
je ne pense pas qu'aucun des écrivains contemporains, du moins de ceux
qui n'ont point flatté l'espèce humaine, doive attendre beaucoup de la
postérité. Vous le prendrez peut-être pour de l'affectation; mais le
succès de mon nouvel ouvrage et celui des précédens m'ont toujours paru
chose fort extraordinaire, étant obtenus en dépit de tant de préjugés.
Je crois en vérité que les gens aiment à se voir contredire. Si le
_Childe-Harold_ mollit, peut-être ne vaut-il plus la peine que vous
fassiez les frais des gravures: comme il vous plaira; je ne me mêle plus
de rien, et les vers suivans, composés il y a quelques années, et gravés
sur ma coupe taillée dans un crâne humain, sont les derniers dont je
vous importunerai de long-tems. S'ils sont de votre goût, ajoutez-les à
_Childe-Harold_, ne fût-ce que pour leur donner une nouvelle occasion de
crier. Ma réponse d'hier était si longue que je n'abuserai pas plus
long-tems de votre patience, et me contenterai de vous renouveler
l'assurance des sentimens avec lesquels je suis
»Votre, etc.
BYRON.
»_P. S._ En réimprimant, si vous avez occasion, vous prendrez
naturellement garder à la correction. Cette édition n'en manque pas,
excepté pourtant dans la dernière note au _Childe-Harold_, où le mot
_responsible_ se trouve deux fois répété, très-près l'un de l'autre;
changez le second en _answerable_[100].»
[Note 100: Les deux mots _responsible_ et _answerable_ répondent au
mot français _responsable_, et sont synonymes en anglais, avec cette
différence que le premier est plutôt un terme du palais, et le second
plus généralement employé dans la conversation usuelle.
(_N. du Tr._)]
À M. MURRAY.
Newark, 6 février 1814.
«Me voici arrivé ici, en route pour Londres. Maître Ridge, l'imprimeur
en question, convient qu'il a _réimprimé quelques feuilles_ pour
compléter un petit nombre d'exemplaires restans. Je lui ai lavé la tête
comme il faut, le menaçant, s'il y revient, de le poursuivre en
contrefaçon, en dommages et intérêts, etc; j'en ai le pouvoir, n'ayant
jamais aliéné mon droit de propriété; enfin de lui faire éprouver tous
les désagrémens que mérite son mauvais procédé. Si le tems ne se gâte
pas de nouveau, j'espère être en ville demain ou après.
»Tout à vous, etc.»
À M. MURRAY.
7 février 1814.
.......................................................................
«Ces huit vers ont mis tous les journaux singulièrement en émoi,
particulièrement le _Morning-Post_, qui a découvert que je suis une
sorte de Richard III, difforme d'esprit et de corps. Cette dernière
injure n'a rien de nouveau pour un homme qui a passé cinq ans dans une
école publique.
»Je suis réellement fâché que vous ayez retranché ces vers pour les
mettre à la suite du _Childe-Harold_; reportez-les, je vous prie, à leur
ancienne place, à la fin du _Corsaire_.»
LETTRE CLXI.
À M. HODGSON.
28 février 1814.
«Un de mes amis, jeune homme de beaucoup d'espérance, M. Reynolds, vient
de publier un poème intitulé _Safie_, imprimé par Cawthorne. Il a
grand'peur de ce qu'en diront les _Revues_, et non sans motif; et comme
nous savons, vous et moi, par expérience, l'effet des premières
critiques sur un jeune homme, je vous serais obligé de vous charger de
sa production et de la disséquer avec le plus de ménagemens possible. Je
ne le saurais faire moi-même, parce que l'ouvrage m'est dédié; mais ce
n'est pas la seule raison qui me fait désirer de le voir traiter avec
indulgence; la plus forte est que je sais trop par expérience
l'impression que font sur un jeune esprit des critiques trop sévères sur
un premier essai.
»Maintenant, parlons de moi-même. Mes remerciemens, je vous prie, à
votre cousin; la chose est absolument comme je la désirais, peut-être un
autre la trouverait-il trop forte. J'espère que vous vous portez à
merveille et que tout vous réussit, du moins je le désire. Que la paix
soit avec vous. Toujours tout à vous, mon cher ami.»
LETTRE CLXII.
À M. MOORE.
10 février 1814.
«Je suis arrivé hier soir à Londres après trois semaines d'absence, que
j'ai passées tranquillement et agréablement dans le Nottinghamshire.
Vous n'avez pas idée du bruit qu'occasione la réimpression des huit vers
sur les larmes d'une jeune princesse, publiés déjà en 1812. Le régent,
qui les avait toujours cru de vous, sachant maintenant qu'ils sont de
moi, s'avise, Dieu sait pourquoi, d'en être _peiné_ plutôt qu'_irrité_.
Depuis ce moment, le _Morning-Post_, le _Sun_, l'_Herald_, le
_Courrier_, tous sont déchaînés contre moi. Murray est effrayé; il
voulait gauchir. Il est certain que les injures pleuvent sur moi de tous
côtés; quelques-unes sont dites avec talent, toutes le sont de grand
coeur. Je sens un peu de componction de savoir le régent _peiné_,
j'aimerais mieux qu'il fût _irrité_; mais, après tout, je ne le crains
pas.
»Vous avez probablement vu quelques-unes de ces attaques contre moi. Ma
personne matérielle elle-même, excellent sujet par parenthèse, est
décrite en vers qui offrent avec elle d'autant plus d'analogie, qu'ils
sont pour la plupart boiteux. Puis, dans un autre, je suis un athée, un
rebelle, et enfin le diable (boiteux, je suppose). Il paraît que c'est
une femme qui m'a démonisé; s'il en est ainsi, je pourrais peut-être lui
prouver que je ne suis qu'un simple mortel, si l'on s'en rapporte aux
paroles d'une reine des Amazones qui dit: [Grec: Arislon cholos oiphei].
Je cite de mémoire, mon grec est probablement fautif; mais ce passage
veut dire.....
»Sérieusement, je suis dans ce que les gens instruits nomment un
dilemme, et le vulgaire un bourbier; mes amis me conseillent de ne pas
prendre la chose trop à coeur, comme sir _Fretful_[101], je leur réponds
que je suis entièrement calme, tandis que je n'en suis pas moins en
furie.
[Note 101: Nom figuré, _fretful_ signifiant _chagrin_, _irrité_,
_furieux_.
(_N. du Tr._)]
»Quand j'en étais là, est arrivé un ami, avec lequel j'ai ri et bavardé
si bien, que j'ai perdu le fil de mes idées, et comme je ne veux pas
vous les envoyer décousues, je vous souhaite le bonjour.
»Croyez-moi toujours, etc.
»_P. S._ Pendant mon absence, Murray a omis les larmes dans plusieurs
exemplaires; je l'ai forcé à les remettre et suis bien ennuyé de tous
ses scrupules. Puisque le vin est versé, il faut le boire jusqu'à la
lie.»
A M. MURRAY.
10 février 1814.
«Je suis beaucoup mieux, ou même je suis tout-à-fait bien ce matin. J'ai
reçu deux _Anas_; je présume qu'il y en a d'autres, et quelque chose
encore avant, à quoi s'adressait la réponse du _Morning-Chronicle_. Vous
avez aussi parlé d'une parodie sur le _crâne_: je désire voir tout cela;
il pourrait s'y trouver des choses auxquelles il fallût répondre de la
plume ou autrement.
»Tout à vous, etc.
»_P. S._ Ne vous donnez pas la peine de me répondre, seulement
envoyez-moi tout cela dès que vous le pourrez.»
A M. MURRAY.
12 février 1814.
«Si vous avez quelques exemplaires des _Lettres Interceptées_, lady
Holland en désirerait un, et quand vous aurez servi tous les autres,
vous aurez la bonté de songer à votre serviteur.
»Vous m'avez joué un tour infâme par cette suppression peu judicieuse
opérée contre ma volonté expresse. Quelques-uns des journaux ont déjà
commencé à dire ce qu'on devait s'attendre qu'ils diraient. Or, puisque
je ne tremble pas, je ne veux pas que vous m'en donniez l'air: non,
quand même ma personne et tout ce qui m'appartient devrait périr avec ma
mémoire.
»Tout à vous, etc.
BYRON.
»_P. S._ Faites attention, je vous prie, à ce que je vous ai dit hier
sur les choses _techniques_.»
LETTRE CLXIII.
À M. MURRAY.
Lundi, 14 février 1814.
«Hier, avant de quitter Londres, je vous ai écrit un billet; j'espère
que vous l'avez reçu. J'ai entendu tant de récits différens de vos
procédés, ou plutôt de ceux des autres envers vous, en conséquence de la
publication de ces vers _immortels_, que je suis impatient de recevoir
de vous un compte détaillé et positif de toute cette affaire. Certes, ce
n'est pas sur vous que doivent retomber la responsabilité, le blâme et
les effets quelconques de cette publication. Je ne m'oppose pas du tout
à ce que vous disiez aussi publiquement et aussi distinctement que vous
le voudrez, quelle a été votre répugnance à publier les vers en
question, et comment vous y avez été forcé par mon opiniâtreté. Adoptez
telle mesure que vous croirez propre à vous disculper; mais laissez-moi
me défendre comme je l'entendrai, et, je vous le répète, ne me
compromettez par rien qui ressemble à de la peur de mon côté; mais pour
vous, encore une fois, justifiez-vous par tous les moyens que vous
voudrez.
»Tout à vous, etc.»
BYRON.
LETTRE CLXIV.
À M. ROGERS.
16 février 1814.
MON CHER ROGERS,
«J'ai écrit brièvement, mais clairement, j'espère, à lord Holland sur ce
qui a fait depuis peu le sujet de toutes mes conversations avec vous et
avec lui[102]. A la tournure que prennent les choses, je crois que ma
résolution doit être maintenant inébranlable.
[Note 102: Il s'agit ici du rapprochement que ces messieurs
voulaient amener entre lui et lord Carlisle.
(_Note de Moore_.)]
»Je vous le déclare dans la sincérité de mon ame, il n'y a pas un homme
vivant de l'estime duquel je fasse plus de cas que de celle de lord
Holland, et, s'il s'agissait de lui seul, je descendrais jusqu'à des
humiliations, sans songer aucunement à l'avenir, et seulement pour lui
marquer combien je suis touché de sa conduite à mon égard pour le passé.
Quant au reste, il me semble que j'ai fait tout ce qui était en mon
pouvoir en supprimant la satire. Si cela ne leur suffit pas, ils feront
comme ils voudront. Mais _je n'enseignerai pas ma langue à dire des
bassesses_. Vous serez probablement chez le marquis de Lansdowne ce
soir; j'y suis invité, mais je ne sais si j'irai. Hobhouse y sera; je
crois que vous l'aimeriez si vous le connaissiez bien.
»Croyez-moi toujours votre très-affectionné,»
BYRON.
LETTRE CLXV.
À M. ROGERS.
16 février 1814.
«Si lord Holland est satisfait, en ce qui touche lui et sa femme, comme
il le déclare par sa lettre, c'est tout ce que je puis désirer.
»Quant à l'impression que produira sur le public la résurrection des
vers contre lord Carlisle, elle sera toute à son avantage, et contre
moi.
»Tous les mots, toutes les actions du monde ne m'arracheront pas une
autre parole de paix à l'égard de qui que ce soit. Je supporterai tout
ce qui sera supportable, et ce que je pourrai endurer, j'y résisterai.
Le pis qu'ils pourraient me faire serait de m'exclure de la société. Je
ne l'ai jamais recherchée; j'ajouterai même, dans le sens général du
mot, je n'en ai jamais joui, et puis il y a un autre monde ailleurs.
»Ce qui deviendrait par trop injurieux, j'ai les mêmes moyens que les
autres de m'en venger, et avec intérêt si les circonstances l'exigent.
»Il n'y a que la nécessité de suivre mon régime qui m'empêche de dîner
avec vous demain.
»Toujours tout à vous,»
BYRON.
LETTRE CLXVI.
À M. MOORE.
16 février 1814.
«Soyez sûr que les seuls piquans dont le royal porc-épic soit armé
contre moi sont ceux qui n'ont d'autres propriétés que celles de la
torpille, et dont tout l'effet sera d'engourdir quelques-uns de mes
amis. Pour moi, je me tiens tranquille et garde le silence. La fréquente
répétition des attaques a affaibli leur effet sur moi, si tant il y a
qu'elles en aient jamais eu aucun, car pour peu qu'elles en eussent eu,
je n'aurais pu retenir ni mes doigts ni ma langue. C'est quelque chose
de nouveau d'attaquer un homme parce qu'il renonce à ses ressentimens.
Je savais bien qu'il y a quelque chose de bas à injurier ceux qu'on a
loués auparavant, mais je ne savais pas qu'il fût honteux de me forcer à
rendre justice à ceux qui n'ont point attendu que j'aie fait amende
honorable des folies et des préjugés de ma jeunesse pour m'admettre dans
leur amitié, quand ils avaient encore tant de droits de me traiter en
ennemi.
»Vous voyez bien que, comme sir Francis _Wronghead_[103], il faut que
j'aie fait ma fortune intentionnellement. Il vaudrait mieux qu'il y eût
plus de mérite dans mon indépendance, mais aujourd'hui c'est quelque
chose que d'être indépendant pour quelque cause que ce soit; et moins on
est tenté de ne l'être pas, plus la chose est rare dans ces tems de
servilité paradoxale. Je crois que jusqu'ici nos haines et nos
affections ont été généralement les mêmes: à dater de ce moment il faut
qu'elles le soient sans exception. Maintenant, aux armes! la plume
suffira pour commencer, en attendant qu'on en prenne de plus
tranchantes.
[Note 103: Nom figuré, _wronghead_, tête qui a tort, tête renversée,
tête à l'évent, etc.
(_N. du Tr._)]
»Vous ne vous faites pas idée de la solennité risible avec laquelle ces
deux stances ont été traitées. Le _Morning-Post_ parle d'une motion dans
la chambre des lords à ce sujet, et Dieu sait quelles autres mesures
après, _et tout cela_, comme disent les _Mille et Une Nuits, pour avoir
fait une tarte à la crème sans poivre_. Je crois que la destruction de
la douane a un peu suspendu la mienne; ajoutez à cela que la dernière
bataille de Buonaparte à usurpé la colonne qui m'était ordinairement
réservée.
»J'extrais ci-joint, du _Morning-Post_ d'aujourd'hui, ce qui a paru de
mieux contre cette _insolente rapsodie_, comme l'appelle le _Courrier_.
Il y avait dans la même feuille, il y a quelques jours, un article sur
mon régime étant enfant, un article qui n'était pas mauvais du tout;
mais le reste ne vaut absolument rien.
»Je réfléchirai au conseil que vous me donnez quant à la tribune
publique; je ne m'y suis jamais sérieusement destiné, et je suis devenu
aussi ennuyé que Salomon de tout et surtout de moi-même. C'est ce que
les gens comme il faut appellent devenir philosophe, et les gens du
peuple devenir hébété. Je suis toujours charmé d'une bénédiction[104]:
répétez bientôt la vôtre, ou du moins votre lettre; je sous-entendrai la
bénédiction, ou plutôt je la trouverai dans le fait même de la lettre.
»Toujours tout à vous, etc.»
[Note 104: J'avais terminé ma lettre en disant: _Dieu vous bénisse_,
et j'avais ajouté, _si toutefois cela ne vous fait pas de peine_.
(_Note de Moore_.)
Cette formule de salutation qui ne s'emploie en français que dans le
style badin, est très-fréquente et très-affectueuse en anglais.
(_N. du Tr._)]
LETTRE CLXVII.
À M. DALLAS.
17 février 1814.
«Le _Courrier_ de ce soir m'accuse d'avoir tiré de mes ouvrages de
grandes sommes, et de les avoir mises en poche. Je n'ai encore reçu un
sou pour aucun d'eux et j'espère ne jamais rien recevoir. M. Murray m'a
offert 1,000 livres sterling du _Giaour_ et de _la Fiancée_, j'ai dit
que c'était trop, et que si après six mois il croyait encore pouvoir
donner cette somme, je lui indiquerais quel emploi il en devrait faire.
Mais, ni à cette époque, ni à aucune autre, je n'ai appliqué à mon
propre usage le bénéfice d'un seul des ouvrages que j'aie écrits. J'ai
refusé 400 livres sterling de la réimpression de la satire, et jamais je
n'ai tiré un sou des éditions précédentes. Je ne désire pas vous voir
faire rien qui puisse vous être désagréable, je n'ai jamais prétendu
mettre aucune condition aux légers services que je puis avoir eu le
bonheur de vous rendre, et je ne vois rien pour vous d'humiliant dans
l'action de les avoir acceptés. C'était un simple don offert à un homme
infiniment respectable par un autre qui l'est beaucoup moins.
»M. Murray va contredire ce que le _Courrier_ et les autres journaux ont
avancé à cet égard, mais _votre nom_ ne sera pas cité; de votre côté,
vous êtes libre et ferez absolument ce qu'il vous conviendra. J'espère
seulement que vous resterez convaincu que je n'ai pas la plus légère
idée d'abuser du bonheur que j'ai eu en saisissant l'occasion de vous
être utile.
»Toujours tout à vous, etc.»
En conséquence de cette lettre, M. Dallas en adressa une aux journaux,
dont voici un extrait, le reste n'offrant qu'une justification assez
maladroite de son noble bienfaiteur au sujet des stances attaquées.
À L'ÉDITEUR DU MORNING-POST.
MONSIEUR,
«J'ai lu dans un journal du soir le paragraphe où Lord Byron est
_accusé_ d'avoir retiré de ses ouvrages de grandes sommes d'argent et de
les avoir exigées. Je ne me figure pas qu'aucun de ceux qui le
connaissent l'en puisse un moment soupçonner, mais puisque l'assertion à
été publique, je crois devoir à Lord Byron de la démentir publiquement.
Tel est mon but en vous adressant la présente, et je suis charmé de
profiter de cette occasion pour rappeler un fait que j'avais depuis
long-tems envie de publier; envie à laquelle je n'ai résisté que dans la
crainte qu'on ne me crût poussé à cette démarche par sa seigneurie.
»Je prends sur moi d'affirmer que jamais Lord Byron n'a reçu un shilling
de ses ouvrages. Il est à ma connaissance certaine qu'il a laissé à
l'éditeur tout le profit de sa _Satire_. Dans mon épître dédicatoire de
la nouvelle édition de mes contes, j'ai publiquement reconnu le don de
la propriété de _Childe-Harold_, j'ai maintenant à y ajouter,
l'expression de ma reconnaissance, non-seulement pour le don de celle du
_Corsaire_, mais encore pour la manière délicate et affectueuse dont il
m'a été fait avant même qu'il ne fût livré à l'impression. Quant aux
deux autres poèmes, _le Giaour_ et _la Fiancée_, M. Murray peut attester
que Lord Byron n'a pas touché un sou de leur prix, et que pas un sou
n'en a été approprié à son usage. Après avoir ainsi rétabli la vérité
des faits, je ne puis m'empêcher de m'étonner qu'on ait jamais songé à
lui faire un sujet de reproche, d'avoir touché l'argent provenant de ses
ouvrages. Ni le rang ni la fortune ne rendent de semblables produits
indignes d'un homme honorable; quelle différence y a-t-il pour l'honneur
ou la délicatesse d'employer le produit d'un livre à faire du bien, ou
d'en abandonner la propriété, dans la même intention, à un autre? Je
diffère d'opinion sur ce point et sur quelques autres avec Lord Byron;
et il a toujours dans ses paroles et ses actes montré la plus grande
répugnance à recevoir l'argent de ses ouvrages.»
LETTRE CLXVIII.
À M. MOORE.
26 février 1814.
«Dallas eût peut-être mieux fait de garder le silence; mais comme
c'était essentiellement son affaire, que les faits qu'il avance sont
exacts, que son motif est honorable, je lui souhaite de bien s'en tirer.
Quant à son interprétation des fameux vers, libre à lui et à qui que ce
soit de les entendre comme bon leur semblera. J'ai gardé le silence
jusqu'ici et je continuerai à le garder à moins que quelque circonstance
tout-à-fait particulière ne me force à le rompre. Vous, ne dites pas un
mot, je vous prie. Si quelqu'un doit parler, c'est celui qui y est le
plus intéressé. Ce qui m'amuse singulièrement, c'est que chacun me
désigne, comme l'auteur de l'injure qui m'est faite, _la personne qu'il
hait personnellement le plus_! Quelques-uns disent que c'est C...r,
d'autres C...e, d'autres F...d, etc., etc. Pour moi, je ne sais encore
qui, j'en suis encore aux conjectures. Si je le découvre et que ce soit
un malheureux gagiste, je le laisserai gagner son salaire; mais si c'est
ce qu'on appelle _un honnête homme_, il faudra dégaîner.
»J'avais quelqu'envie de demander directement à C...r s'il s'en
reconnaissait l'auteur, mais H... qui, j'en suis sûr, ne m'en voudrait
pas dissuader, s'il croyait que cela convînt, m'a dit absolument de n'en
rien faire, que je n'avais pas ce droit sur un simple soupçon, etc.,
etc. Si H... a raison ou non, je l'ignore, mais je sais qu'il ne
voudrait jamais m'empêcher de faire ce qu'il regarderait comme le devoir
d'un preux chevalier. Dans des affaires de cette nature, au moins dans
ce pays-ci, il faut suivre les usages reçus. En m'occupant de celle-ci,
je le fais comme si elle n'était pas la mienne. Tout homme, si la
nécessité le veut, est, et doit être, prêt à se battre. Dans le cas
présent je n'y apporterais pas beaucoup de ressentiment, à moins qu'on
ne vienne à y mêler le nom d'une femme que j'aime; car il y a plusieurs
années que je ne me suis mis sérieusement en colère. Mais si je découvre
mon homme, et qu'il en vaille la peine, je ferai indubitablement mon
devoir.
»... était fort irrité, mais il essayait de le dissimuler. Vous n'êtes
point du tout appelé à reconnaître le _Twopenny_; vous leur rendriez
service en le faisant, et voilà tout. Ne voyez-vous pas que le but de
tout cet éclat est de nous mettre, lui, vous et moi et tous les autres,
aux prises (surtout ceux qui sont dans une bonne position), et qu'ils y
ont presque réussi. Lord Holland voulait que je fisse des concessions à
lord Carlisle... Au diable plutôt qu'à cet homme qui m'a si mal traité.
Je lui ai répondu que je ne ferai ni concession, ni rétractation; je
garderai le silence, à moins qu'il ne se présente occasion de dire
encore quelque chose d'honnête pour lui, lord Holland ou pour sa femme,
qui, depuis, se sont toujours montrés mes amis. La chose en est restée
là; le moment était mal choisi pour des concessions à lord Carlisle.
»J'ai été interrompu, mais je vous récrirai bientôt. Croyez-moi
toujours, mon cher Moore, etc.»
Un autre de ses amis ayant exprimé l'intention d'entreprendre
volontairement sa défense publique, il ne perdit point de tems, pour
l'en empêcher, par l'excellente lettre qui suit.
LETTRE CLXIX.
À W... W... ESQUIRE.
28 février 1814.
MON CHER W...,
«Je n'ai que peu de tems pour vous écrire. Le _silence_ est la seule
réponse aux choses dont vous parlez, et je ne regarderais pas comme mon
ami celui qui dirait un mot de plus à ce sujet. Je me soucie peu des
attaques, mais je ne veux pas _me soumettre à des défenses_. J'espère et
je suis sûr que vous n'avez jamais songé sérieusement à vous engager
dans une controverse si ridicule. La lettre de Dallas lui fait honneur,
il n'a fait qu'établir des faits dont il avait bien droit de parler. Je
n'ai jamais fait publiquement, et je ne permettrai à personne de faire
la moindre attention à toutes ces accusations. Si je découvre le
calomniateur, peut-être agirai-je autrement; mais alors je ne me
contenterai pas d'écrire.
»Une expression de votre lettre m'a porté à vous écrire cette lettre et
à vous supplier de ne vous mêler en aucune sorte de cette affaire; il
n'en est déjà presque plus question, et, croyez-moi, ils sont plus vexés
de mon silence qu'ils ne le sauraient être de la meilleure défense du
monde. Je ne connais rien qui me contrarierait autant qu'une nouvelle
réplique là-dessus.
»Tout à vous, etc.»
BYRON
LETTRE CLXX
À M. MOORE.
3 mars 1814.
MON CHER AMI,
«J'ai grande envie de vous écrire que je suis tout-à-fait indisposé; ne
fût-ce que pour vous faire venir à Londres; il n'y a personne que je
serais plus désireux d'y voir, personne auprès de qui je chercherais
plus volontiers des consolations dans mes momens de tristes vapeurs. La
vérité est que je ne manque pas de tristes sujets de réflexions, mais
cela vient d'autres causes. Quand nous serons tous deux de vieilles
gens, je vous dirai un conte des tems passés et des tems actuels; et ce
n'est pas manque de confiance si je ne vous le dis aujourd'hui, mais...
mais... toujours un _mais_ à la fin du chapitre.
»Il n'y a rien ici à aimer ou à haïr; mais certainement j'ai des sujets
pour tous les deux à peu de distance, outre que je suis embarrassé en ce
moment, entre _trois_ femmes que je connais, et _une_ que je ne connais
pas, ou du moins dont le nom m'est inconnu. Tout cela irait encore bien
si je n'avais pas un coeur; mais, malheureusement j'en ai encore un,
quoique en assez mauvais état, et il a conservé l'habitude de s'attacher
à une _seule_, que je le veuille ou non. Je commence à penser que
l'axiome _divide et impera_ n'est bon qu'en politique.