«Je ne sais si je puis dire que je sois parfaitement heureux quand je

suis seul, mais ce dont je suis sûr, c'est que je ne suis jamais

long-tems en la compagnie de celle même que j'aime trop bien, Dieu le

sait, et le diable aussi probablement, sans soupirer après la compagnie

de ma lampe et de ma bibliothèque si complètement sens dessus

dessous[93]. Même de jour je renvoie ma voiture plus souvent que je ne

m'en sers. _Per esempio_, je ne suis pas sorti de chez moi depuis quatre

jours, mais j'ai boxé, les fenêtres ouvertes, avec Jackson, pour faire

de l'exercice, une heure durant chaque jour, pour atténuer et tenir en

haleine la partie éthérée de mon être. Plus la fatigue est violente,

mieux je me trouve pendant tout le jour, et le soir je me trouve dans

une douce langueur, dans un état d'anéantissement qui a pour moi tant de

charmes! Aujourd'hui j'ai boxé une heure, fait une ode à Napoléon, je

l'ai copiée, j'ai mangé six biscuits, bu quatre bouteilles de

soda-water, et lu pour passer le reste du tems. J'oubliais, j'ai donné

une foule d'avis à ce pauvre *** que sa maîtresse rend malheureux et

qu'elle rendra malade. Je suis un fameux gaillard de donner des avis et

des conseils à propos de femmes. N'importe, puisque mon pénitent ne

tient compte ni des uns ni des autres.»

[Note 93: «Quoique j'aie beaucoup vu le monde, dit Pope, et que je

l'aime beaucoup, je préfère encore la lecture à la compagnie, et je suis

plus heureux quand je suis seul à lire, qu'au sein de la plus agréable

société.»

(_Note de Moore_.)]

19 avril 1814.

«Il y a de la glace aux deux pôles, au nord et au midi; toujours les

extrêmes se ressemblent: le malheur n'appartient qu'aux degrés les plus

élevés et les plus bas de l'échelle, à l'empereur et au mendiant quand

ils ont perdu, l'un son trône, l'autre sa dernière pièce de douze sous.

Il y a certainement un insipide, un infernal point médium, une ligne

équinoxiale, mais où? personne ne le sait, si ce n'est sur les cartes et

les globes.

«Tous les jours écoulés n'ont fait qu'éclairer notre marche

vers le néant et la mort.

»Je ne continuerai pas plus long-tems ce journal, ce fanal du passé, et

pour m'empêcher de revenir comme un chien, à ce que ma mémoire a vomi,

je déchire les pages blanches de ce cahier et j'écris sur la dernière

avec de l'_ipécacuanha_: Les Bourbons sont rétablis sur le trône!!! Au

diable la philosophie! Certainement il y a long-tems que je méprise les

hommes et moi-même, mais je n'avais pas encore craché à la figure de

l'espèce à laquelle j'appartiens. Ô sot que je suis! je deviendrai fou!»

La lecture de ce singulier journal a fait suffisamment connaître au

lecteur les principaux événemens de cette période de l'histoire de Lord

Byron; la publication du _Corsaire_, les attaques que les journaux

dirigèrent contre l'auteur: il ne me reste plus qu'à placer ici une

partie de sa correspondance pour bien faire connaître ce qui se passait

dans son coeur à cette époque.

A M. MURRAY.

Samedi, 3 janvier 1814.

«Excusez la saleté de mon papier; c'est l'avant-dernière demi-feuille

d'une main. Je vous renvoie avec mes remerciemens votre livre et le

_London-Chronicle_. Le _Corsaire_ est copié, il est maintenant chez lord

Holland, mais je désirerais que M. Gifford pût l'avoir ce soir.

«M. Dallas est bien méchant: ainsi je vous ai offensés, vous et lui,

quand je voulais être agréable à l'un au moins, et certainement ne pas

déplaire à l'autre. J'espère lui faire entendre raison. J'ai bonne idée

de ce nouveau poème, mais on ne peut être sûr de rien. Si je puis le

ravoir de chez lord Holland, je vous l'enverrai. Toujours tout à vous,

etc.»

Il avait fait présent du prix du _Corsaire_ à M. Dallas, qui raconte

ainsi la manière dont la chose se passa: «Le 28 décembre, je fis le

matin visite à Lord Byron, que je trouvai composant le _Corsaire_. Il y

travaillait depuis quelques jours, et me lut ce qu'il en avait déjà

fait. Après quelques observations, il me dit qu'il le finirait en peu de

tems, et me pria d'en accepter la propriété. Je fus très-surpris. Il est

vrai qu'avant de connaître la valeur de ses ouvrages, il avait déclaré

qu'il n'entendait jamais en retirer un sou, et qu'il m'abandonnait le

produit, quel qu'il fût, de tout ce qu'il pourrait écrire. Cette

promesse devint nulle de droit dès qu'il s'agit de milliers et non plus

de quelques centaines de livres sterling; je suis à cet égard pleinement

de l'avis de l'illustre auteur de _Wawerley_: l'homme prudent et honnête

n'accepte pas les présens qu'on lui offre dans un premier mouvement, et

qu'on pourrait ensuite se repentir de lui avoir faits. Cette pensée

m'agitait lors de la vente de _Childe-Harold_, et je lui en fis

l'observation. Il n'avait point disposé de la propriété du _Giaour_ et

de _la Fiancée_, quoiqu'ils se vendissent avec la plus grande rapidité,

et je ne pensais pas qu'il songeât à me faire cadeau d'aucun autre de

ses ouvrages. Mais comme il persistait dans sa résolution de ne pas en

retirer lui-même le fruit, je ne me fis point scrupule d'accepter la

propriété du _Corsaire_, et lui en exprimai toute ma reconnaissance. Il

me pria de venir entendre chaque matin la lecture de ce qu'il aurait

fait la veille: je le fis et je fus étonné de la rapidité avec laquelle

il composait. Il me remit le poème terminé le 1er janvier 1814, en me

disant que je lui faisais beaucoup de plaisir de l'accepter, et qu'il me

laissait absolument libre d'en traiter avec tel libraire que je

voudrais.»

Cette dernière circonstance donna naissance à la petite difficulté entre

le noble poète et son libraire, à laquelle le billet précédent fait

allusion.

À M. MURRAY.

Janvier 1814.

«Je répondrai à votre lettre ce soir; en attendant, qu'il me suffise de

vous dire qu'il n'y a pas eu de ma part la moindre intention de vous

faire de la peine: je voulais seulement rendre service à Dallas, et me

disculper de toute accusation possible d'écrire pour autre chose que la

gloire. Si je retire quelque profit de ma peine, soyez sûr que je ne

l'applique pas à mes propres nécessités, du moins je ne l'ai pas encore

fait, et j'espère ne le faire jamais.

»_P. S._ Je répondrai ce soir et j'arrangerai tout avec Dallas. Je vous

remercie de l'estime personnelle que vous me témoignez; soyez sûr que

j'en fais le plus grand cas.»

LETTRE CLV.

À M. MOORE.

6 janvier 1814.

«J'ai sous presse une grande diable d'histoire, en vers alexandrins,

intitulée _le Corsaire_; c'est une île de pirates peuplée de gens sortis

de mon cerveau. Vous pouvez aisément supposer que, dans les trois

chants, ils se permettent une multitude de petites peccadilles:

maintenant je vous dédie ce chef-d'oeuvre, si vous voulez bien

l'accepter. C'est bien positivement la dernière fois que j'essaie

l'opinion littéraire du public, jusqu'à trente ans, si je vis toutefois

jusqu'à cet âge où commence la décadence................................

........................................................................

»Thomas, vous êtes un homme bien heureux, mais si vous voulez que nous

le soyons aussi, il faut venir à Londres, comme vous l'avez fait l'année

passée. Nous aurons une foule de choses à dire, à voir et à entendre.

Donnez-moi de vos nouvelles.

»_P. S._ Arrive que pourra, vous êtes sûr de votre dédicace; elle est

faite et je la copierai au net ce soir, si quelque affaire ou quelque

plaisir ne m'en empêche d'ici là. _Amant alterna Camænæ_.»

À M. MURRAY.

7 janvier 1814.

«La dédicace ne vous plaît pas, fort bien, en voilà une autre; mais vous

enverrez la première à M. Moore, afin qu'il voie bien que je l'avais

écrite. Je vous envoie aussi des épigraphes pour chaque chant. Vous

conviendrez que si un éléphant peut avoir plus de sagacité, il ne

saurait être plus docile que

»Votre, etc.»

BYRON.

»_P. S._ Le nom est changé de nouveau, ce sera _Médora_[94].»

[Note 94: C'était d'abord _Génèvra_ et non _Francesca_, comme le

prétend M. Dallas.]

LETTRE CLVI.

À M. MOORE.

8 janvier 1814.

«Comme il ne serait pas juste de vous forcer à accepter _une_ dédicace

sans vous en avoir prévenu, je vous en envoie _deux_; je vais vous dire

pourquoi _deux_. M. Murray, qui se donne quelquefois des airs de

critique, ce que je souffre de pur étonnement, prétend que la première

pourrait vous faire du tort. Dieu m'en préserve! voilà la seule raison

qui me fait l'écouter. Le fait est que c'est un damné tory, et je

parierais bien qu'il y a de l'égoïsme au fond de ses objections. C'est

l'allusion à l'Irlande qui n'a pas l'avantage de lui convenir; que le

diable l'emporte, tout bon homme qu'il soit! Il est vrai que sans cela

le diable ne voudrait pas se donner la peine de l'emporter.

»Faites votre choix; il n'y a que Murray et Dallas qui aient vu l'une ou

l'autre; Dallas est entièrement de mon avis et préfère la première[95].

Pour moi, mon seul but est de donner à vous et au monde un témoignage de

l'admiration et de l'estime que j'ai pour vous. En fait de prose, je n'y

connais rien; je ne distinguerais pas celle d'Addisson de celle de

Johnson: toutefois, j'essaierai de corriger ma cacologie. Voyez, je vous

prie, examinez; dans tous les cas, ne prenez en mauvaise part ni l'une

ni l'autre dédicace.

[Note 95: La première fut naturellement celle que je préférai. Voici

la seconde:

7 janvier 1814.

MON CHER MOORE,

«Je vous avais écrit une longue dédicace que je supprime: elle

contenait, il est vrai, sur vous bien des choses que beaucoup de gens

eussent été charmés de lire, mais il y en avait trop sur la politique,

la poésie, etc.; et elle se terminait par un sujet sur lequel un auteur

est toujours trop prolixe, _moi-même_. J'aurais pu la recommencer; mais

à quoi bon? Mes éloges n'eussent rien pu ajouter à votre réputation si

brillante et si bien méritée; et quant à ma juste admiration pour vos

talens, et aux charmes que je trouve dans votre commerce, ils vous sont

suffisamment connus. En profitant de la permission que vous avez bien

voulu m'accorder de vous dédier cet ouvrage, j'aurais voulu qu'il fût

plus digne de vous être offert, et plus proportionné aux sentimens et à

l'estime que je professe pour vous.

»Votre très-affectionné serviteur,»

BYRON.]

»Ma dernière épître vous aurait probablement mis à la torture; mais le

diable, qui doit être poli dans ces sortes de circonstances, l'a été

dans celle-ci et l'a emportée en lieu convenable.....................

.....................................................................

»N'est-ce pas étrange? le sort auquel j'avais dit qu'elle avait échappé

avec ***, elle y a succombé avec l'honorable ***. Ne pourrais-je pas

élever des prétentions au titre de devin, comme M. Fitzgerald l'a fait

dans le _Morning-Herald_, pour avoir prophétisé la chute de Buonaparte,

que, par parenthèse, je ne crois pas encore rendu. Je voudrais qu'il

prît le dessus et battît tous vos souverains légitimes; car j'ai une

haine mortelle pour toutes, ces royales vieilleries. Mais je m'aperçois

que je commence un traité de politique.

»Toujours tout à vous, etc.»

À M. MURRAY.

11 janvier 1814.

«Corrigez cette épreuve d'après M. Gifford et le manuscrit, surtout pour

la ponctuation. J'ai ajouté quelque chose à _Gulnare_, pour remplir un

peu la scène d'adieux et la renvoyer avec plus de cérémonie. Si vous ou

M. Gifford n'en êtes pas content, c'est l'affaire d'un coup d'éponge et

d'une demi-nuit mieux employée qu'à bâiller pour miss ***, qui, par

parenthèse, pourrait bien me rendre bientôt le compliment.»

Mercredi ou jeudi.

»_P. S._ Je n'aime pas Mme de Staël, mais soyez convaincu qu'elle bat

tous nos auteurs en jupons. Je ne le dirais pas, si je pouvais penser

autrement.

»Présentez mes remerciemens à M. Gifford dans les termes les plus

propres à lui faire sentir combien je suis pénétré de son obligeance. Je

ne veux l'en persécuter de vive voix ni par écrit.»

À M. MOORE.

13 janvier 1814.

«Je n'ai qu'un moment pour écrire; mais tout est comme il devait être.

Il s'en faut que j'aie dit de vous tout ce que je pense; mais si vous

êtes content, cela me suffit. Voulez-vous me renvoyer l'épreuve par la

poste? je quitte Londres samedi, et je n'ai pas d'autre copie corrigée.

J'ai mis _serviteur_, comme moins familier dans une lettre publique; car

je ne crois pas devoir présumer assez de votre amitié pour négliger les

formes reçues. Quant à l'autre _mot_, soyez sûr que je ne saurais vous

l'adresser ou le recevoir de vous trop souvent.

»J'écris dans une agonie de hâte et de confusion. _Perdonate_.»

LETTRE CLVII.

À M. MURRAY.

15 janvier 1814.

«Avant d'envoyer aucune autre épreuve à M. Gifford, il vaudrait autant

revoir celle-ci, où il y a des mots _omis_, des fautes _commises_, et le

diable sait quelles autres bévues! Quant à la dédicace, j'ai retranché

la parenthèse de _monsieur_[96], mais pas un mot n'en bougera plus, si

ce n'est pour faire place à un meilleur. M. Moore a vu les deux

dédicaces, et décidément il préfère celle que, dans votre accès de bile

tory, vous ne pouviez souffrir. Quand chaque syllabe y serait un serpent

à sonnettes, chaque lettre une peste ambulante, il n'y sera rien changé.

Ceux qui ne peuvent avaler mes expressions sur l'Irlande n'ont qu'à les

bien mâcher; que M. Croker s'arme, s'il veut, de toutes pièces contre

elles, je ne me soucie d'aucun de vous, excepté M. Gifford; et lui ne

m'attaquera que si je le mérite, ce qui m'empêchera de murmurer contre

sa justice. Quant aux poésies, dans l'ouvrage de M. Hobhouse, la

traduction du _Romaïque_ est assez bien: mais ce qu'il y a de mieux dans

l'autre volume, je veux dire de ce qui est à moi, a déjà été imprimé.

Faites, après tout, comme il vous plaira; seulement, comme je ne serai

pas là quand vous paraîtrez, je vous conjure, vous et M. Dallas, de

prendre garde à la correction des épreuves.

[Note 96: Il avait d'abord, après les mots _Scott seul_, mis entre

parenthèse: «Il m'excusera de ne pas dire _M. Scott_; nous ne disons pas

M. César.»

(_Note de Moore_.)]

»Tout à vous.»

À M. MURRAY.

16 janvier 1814.

«Je crois que Satan n'a jamais créé ou perverti un diable de sot comme

votre compositeur[97]; je suis obligé de vous envoyer ci-joint la

seconde épreuve, heureusement pour moi, _corrigée_, car il a pour les

bévues un génie tout particulier. Imprimez d'après cette seconde

épreuve.

[Note 97: Les rages amusantes dans lesquelles le mettaient les

fautes des typographes, il leur donnait carrière, non-seulement dans des

billets séparés, mais souvent sur les épreuves elles-mêmes. Ainsi, le

compositeur ayant mis dans un passage de la Dédicace: «Le plus estimé de

ses _bandes_,» il écrivit en marge, «_bardes_, et non _bandes_! Vit-on

jamais une faute d'impression si absurde?» Et en corrigeant un vers

tronqué: «_Ne passez pas_ de mots; c'est bien assez de les changer et de

les mal orthographier.»

(_Note de Moore_.)]

»_Brûlez l'autre_.

«Corrigez aussi celle-ci sur l'autre pour certaines choses qui

pourraient m'avoir échappé. Il avait fait une faute telle que je lui

eusse certainement cassé les reins si elle fût demeurée.»

LETTRE CLVIII.

A M. MURRAY.

Newsteadt-Abbey, 22 janvier 1814.

«Vous, apprendrez sans doute avec plaisir que je suis arrivé ici bien

portant. Mon retour dépendra du tems, qui est si mauvais que cette

lettre aura à traverser autant de neiges que l'empereur en a trouvé dans

sa retraite. Les routes sont impraticables, et le retour impossible,

quant à présent; ce qui ne m'afflige nullement, car je suis ici fort à

mon aise, et j'ai aujourd'hui vingt-six ans, un joli âge, s'il pouvait

toujours durer. Notre charbon de terre est excellent, nos cheminées

grandes, ma cave bien garnie, et ma tête vide, et puis je ne suis pas

encore bien remis de ma joie d'être sorti de Londres. Si quelque chose

d'inattendu survenait de la part de mes acquéreurs et que la vente ne

tînt pas, je crois que je ne sortirais plus guère d'ici et que je

laisserais croître ma barbe.

«J'oubliais à dire, et je crois en effet que je pouvais m'en dispenser;

les vers qui commencent par _Remember him_, etc, ne doivent pas paraître

avec le _Corsaire_. Vous pouvez les glisser parmi les petites pièces

nouvellement jointes au _Childe-Harold_: mais, sous aucun prétexte, ne

les accolez au _Corsaire_. Ayez la bonté de faire bien attention à cette

recommandation.

»Les livres que j'ai apportés avec moi me sont d'un grand secours dans

ma solitude, et j'en ai acheté d'autres chemin faisant. Enfin, je ne

consulte jamais le thermomètre, et ne ferai pas de prières pour le

dégel, à moins que je croie qu'il doive être la perte des envahisseurs

de la France. A-t-on jamais rien vu de semblable à la proclamation de

Blücher?

»Au moment où j'allais quitter Londres, Kemble a eu la politesse de

m'engager à écrire une _tragédie_: je voudrais le pouvoir faire, mais ma

rage d'écrire est apaisée; tant mieux, il en était grand tems. Si ma

lettre se prolongeait davantage, vous croiriez qu'elle me reprend; ainsi

adieu.

»Toujours tout à vous.

BYRON.

»_P. S._ Si vous apprenez quelque bataille, quelque retraite des

_alliés_, comme ils ont l'effronterie de s'appeler, donnez-m'en avis, je

vous prie. Je souhaite de tout mon coeur que les champs de la France

s'engraissent du sang de ses envahisseurs. Je hais tous les

envahisseurs, et je ne puis supporter de voir ces lâches se glorifier si

fort des revers de celui dont le nom suffirait pour les rendre plus

pâles que les neiges auxquelles ils doivent leurs triomphes.

»Je rouvre ma lettre pour vous remercier de la vôtre que je reçois à

l'instant. Les vers _À une dame qui pleure_ doivent paraître avec le

_Corsaire_; je me soucie peu des conséquences à cet égard. Mes principes

politiques sont pour moi, comme une jeune maîtresse à un vieillard;

pires ils deviennent plus j'y suis attaché. Puisque M. Gifford aime la

traduction de la romance portugaise[98], ajoutez-la aussi, je vous prie,

à la suite du _Corsaire_.

[Note 98: La jolie chanson portugaise, _Tu mi chamas_, etc. Il

essaya de donner de cette idée ingénieuse, une autre traduction,

peut-être encore plus heureuse, et qui, je crois n'a jamais été

imprimée:

«Vous m'appelez toujours votre _vie_! Ah! changez ce mot; la vie est

passagère comme le soupir de l'inconstant. Appelez-moi plutôt votre

_ame_, ce mot serait plus juste; car l'ame, amie, ne saurait mourir!»]

»Dans tous les cas où M. Gifford et M. Dallas ne seraient pas d'accord,

suivez toujours l'opinion du premier, faites de même toutes les fois

qu'il y aura contestation entre M. Gifford et M. _Qui-que-ce-soit_. Si

je me trompe, je ne saurais qu'y faire; mais j'aimerais mieux, je crois,

avoir tort avec lui, que raison avec un autre. Ainsi, voilà qui est

convenu. Après toute la peine qu'il s'est donnée pour moi et mes

ouvrages, je serais bien ingrat de penser et d'agir autrement. Outre

qu'en fait de goût il n'y a personne à qui on le puisse comparer sans

lui faire tort. En _politique_, il se peut qu'il ait aussi raison, mais

chez moi, la politique est une affaire de _sentiment_, et je ne saurais

_toryfier_ mon naturel.»

LETTRE CLIX.

À M. MURRAY.

Newsteadt-Abbey, 4 février 1814.

«Je n'ai pas besoin de dire que votre lettre obligeante m'a été d'autant

plus agréable que je l'attendais moins. Je suis certainement charmé que

notre _final_ ait plu, et qu'ainsi le rideau tombe avec grâce[99]. Vous

méritez ce succès, par la promptitude et l'obligeance que vous avez

mises dans votre arrangement avec M. Dallas. Je puis vous assurer que je

vous ai personnellement beaucoup d'obligations d'avoir pris la chose si

fort à coeur et de vous être si fort empressé de m'annoncer le succès.

Nous allons maintenant nous quitter, et, je l'espère, satisfaits l'un de

l'autre. J'étais et suis encore sérieux dans la promesse consignée dans

_le Corsaire_, de ne plus importuner le public: ce n'est pas une

affectation puérile; je suis convaincu que c'est le meilleur parti à

prendre, c'est du moins le plus respectueux envers mes lecteurs, puisque

c'est leur montrer que je ne m'exposerai pas davantage à perdre, par des

ouvrages postérieurs, la faveur avec laquelle les miens ont été

accueillis jusqu'à ce jour. J'ajouterai que j'ai d'autres vues, d'autres

desseins, et que je tiendrai, je crois, ma résolution, car depuis que je

suis ici, quoique j'y sois confiné tantôt par la neige, tantôt par le

dégel, que j'aie du papier de toutes les qualités, l'encre la plus sale,

et les plumes les plus mauvaises qu'il se puisse imaginer, je n'ai

jamais été tenté de les mettre en usage combiné, si ce n'est pour des

lettres d'affaires. Ma rage de rimer est presque passée: je suis comme à

Patras quand la fièvre m'avait quitté; je me sens faible, mais bien

portant et ne craignant rien qu'une rechute. J'espère cependant avec

ferveur que je n'en aurai pas.

[Note 99: On se rappellera qu'il avait annoncé _le Corsaire_, comme

le dernier ouvrage qu'il dût donner, au moins de quelques années.]

»Je vois dans le _Morning-Chronicle_ qu'il y a eu des discussions dans

le _Courrier_, et je lis dans le _Morning-Post_ une lettre virulente

contre M. Moore, où un lecteur protestant prend fort singulièrement

l'Inde pour l'Irlande.

»Vous ferez comme il vous plaira quant aux petits poèmes; mais je crois

que, si nous les séparions en ce moment du _Corsaire_, nous aurions

l'air d'avoir peur: ce qui, vous me permettrez de le dire, n'aurait rien

d'agréable pour moi. J'ai lieu de supposer aussi après que la grande

colère de messieurs les journalistes sera un peu calmée, que ces petits

poèmes pourront amener un plus grand débit du _Corsaire_, objet plus

important pour vous, ce me semble, qu'une septième édition de

_Childe-Harold_. Du reste, faites comme vous voudrez, pourvu que la

disparition de la pièce en question ne m'attire pas le reproche de

crainte.

»Présentez, je vous prie, mes complimens respectueux à M. Ward; je fais,

comme vous le savez bien, le plus grand cas de l'approbation qu'il veut

bien m'accorder. Ce sont les éloges d'hommes tels que lui qui donnent

seuls du prix à la renommée. Loin de diminuer, ma reconnaissance pour M.

Gifford n'a fait naturellement qu'augmenter. Adieu donc le métier

d'auteur.

»J'ai passé mon tems ici à courir sans but ou à dormir; somme toute, je

ne m'y suis pas ennuyé. Vous apprendrez sans doute avec plaisir que je

suis parvenu à établir dans la forme voulue tous mes titres pour la

vente, que mon acquéreur a été obligé d'accepter mes conditions, qu'il

les remplit ou les remplira dans peu. Il est ici en ce moment; nous

vivons fort bien ensemble, lui dans une aile de l'abbaye, moi dans

l'autre, et nous en partons dimanche, moi pour Londres, et lui pour

Cheshire.

»Mrs. Leigh est avec moi, fort contente de ce domaine, fort mécontente

de ce que je m'en défais, ce dont rien ne la peut consoler, pas même le

prix élevé que j'en retire. Votre paquet n'est pas encore arrivé, du

moins les _Magazines_, car j'ai reçu _Childe-Harold_ et le _Corsaire_.

Tous deux paraissent bien imprimés, ce qui me fait beaucoup de plaisir.

»Je vous remercie de désirer me voir à Londres; mais je crois qu'on

jouit mieux d'un succès à distance: pour moi, je savoure ici mon

importance personnelle, et mon nouveau triomphe avec un égoïsme auquel

la solitude ajoute un nouveau charme: le tout sur la foi de votre

lettre, dont je vous remercie encore une fois.

»Je suis bien sincèrement, etc.

»_P. S._ Ne pensez-vous pas que la première _publication_ de Buonaparte

coûtera cher aux _alliés_? La lettre de Paris, publiée hier par Perry,

ranime mes espérances. Quelle hydre! quel Briarée! Je voudrais qu'ils

fissent la paix; cette guerre n'a pas de fin.»

LETTRE CLX.

À M. MURRAY.

Newsteadt-Abbey, 5 février 1814.

«J'ai entièrement oublié de vous dire hier, en vous répondant, que je

n'ai aucuns moyens de vérifier si ce _forban_ de libraire à Newark

s'est, comme vous le dites, permis de réimprimer les _Hours of

Idleness_. S'il l'a fait, c'est un malheureux, un infâme misérable, et

si son offense peut être atteinte par les lois ou par le pugilat, il

sera mis à l'amende et battu. Essayez de découvrir quelque chose; de mon

côté je vais prendre des informations ici. Peut-être quelque autre

aura-t-il continué l'impression à Londres, et mis un faux titre.

»Vous avez omis le _fac-simile_ dans _Childe-Harold_, ce qui fait un

effet d'autant plus singulier qu'il y a une _note_ expressément à ce

sujet. _Replacez-le_, je vous prie, comme _à l'ordinaire_.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 10 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 18 / 26 段