Shéridan, Erskine, Payne, Knight, lady Donegall et miss R... Shéridan
nous a conté une excellente histoire de lui et du mouchoir de Mme
Récamier; Erskine, quelques histoires où il n'était question que de lui.
Mme de Staël va, dit-elle, écrire un gros livre sur l'Angleterre; pour
_gros_, je m'en rapporte à elle. Elle m'a demandé ce que je pensais du
*** de miss ***, et je lui ai répondu avec beaucoup de sincérité que je
le trouvais bien mauvais et fort inférieur à tout le reste. Je réfléchis
ensuite que lady Donegall étant Irlandaise, il était possible qu'elle
patronisât ***, et je fus fâché d'avoir ainsi exprimé mon opinion, car
je n'aime pas mécontenter les gens dans leur personne ou dans leurs
protégés; on a toujours l'air de l'avoir fait à dessein. Le dîner se
passa très-bien, et le poisson était fort de mon goût, mais, nous
quittâmes la table beaucoup trop tôt après les dames, et Mrs. Corinne y
reste toujours si long-tems, que nous souhaitions lui voir prendre le
chemin du salon.
»C*** est venu me voir aujourd'hui, et pendant que nous causions
ensemble, est arrivé Merivale. C*** ignorant que le nouveau venu est
l'auteur de l'article sur la correspondance de Grimm, dans le
_Quarterly-Review_, se prit à parler de cet article comme de la chose la
plus fade du monde. Moi, qui étais dans le secret, je changeai la
conversation le plus vite qu'il me fut possible, et C*** s'en alla, bien
convaincu qu'il avait fait la meilleure impression sur sa nouvelle
connaissance. Heureusement Merivale est un très-bon enfant ou Dieu sait
ce qu'il aurait pu résulter d'une pareille maladresse. Je n'ai pas osé
le regarder pendant ce discours inopportun; mais, pour mon compte,
j'étais sur des charbons, car j'aime fort Merivale, aussi bien que
l'article en question...
»Je suis invité pour demain soir chez lady Keith: je crois que j'irai;
mais ce sera la première invitation que j'accepterai cette _saison_,
comme l'appela si élégamment le savant Fletcher, lorsque j'eus l'oeil et
la joue ouverts par une pierre que me lança maladroitement le petit
bambin de lady ***. «_Ce n'est rien, milord, il n'y paraîtra plus avant
la saison_,» comme si un oeil ne me devait être d'aucune utilité d'ici
là.
»Lord Erskine m'a apporté son fameux pamphlet, avec une note marginale
et des corrections de sa main; je l'ai envoyé pour être magnifiquement
relié, et je le garderai comme une relique.
»J'ai fait encadrer ma belle gravure de Napoléon; ses vêtemens impériaux
lui vont comme s'il était né dedans et qu'il les eût portés toute sa
vie.»
7 mars.
«Levé à sept heures, prêt à huit et demie, je suis allé chez M. Hanbon,
dans Beskeley-Square; de là à l'église avec sa fille aînée, Mary Anne,
bonne fille, que j'ai conduite à l'autel pour y épouser le comte de
Portsmouth. Je l'ai vu faire comtesse en bonne forme, j'ai congratulé sa
famille et son mari, bu en leur félicité réciproque un grand verre de
vin, d'excellent Xérès, et m'en suis revenu. On m'avait engagé à rester
pour dîner, je n'ai pu accepter. À trois heures j'ai posé chez Phillips
pour mon portrait. Je suis allé ensuite chez lady M***; je l'aime tant
que j'y reste toujours trop long-tems. _Memento_... m'en corriger.
»J'ai passé la soirée avec Hobhouse: il a commencé un poème qui promet
beaucoup; je voudrais bien qu'il le terminât. J'ai entendu lire quelques
extraits fort curieux d'une vie de Morosini, ce fou de Vénitien qui a
brûlé l'Acropolis et Athènes avec une bombe; que le diable l'emporte!
L'envie de dormir m'a ramené ici; je vais me coucher immédiatement, et
suis engagé à me trouver demain avec Shéridan chez Rogers.
»C'est une cérémonie assez originale que celle du mariage: j'en ai vu
beaucoup de grecs et de catholiques; un seul en Angleterre, il y a bien
des années. Il y a quelques phrases étranges dans le prologue
(l'exhortation) qui m'ont forcé à me retourner pour ne pas rire au nez
de l'homme en surplis. J'ai fait une bévue quand il s'est agi de joindre
les mains des deux heureux époux: j'avais pris leurs deux mains gauches;
je m'en suis aperçu, j'ai réparé mon erreur et me suis hâté de me
retirer derrière la balustrade pour dire _amen_. Portsmouth répondait
comme s'il eût su tout le rituel par coeur, et allait au moins aussi vite
que le prêtre. Il est maintenant minuit, et...»
Jeudi, 10 mars.
«Mardi j'ai dîné avec Rogers, Mackintosh, Shéridan et Sharpe; longues
conversations et bonnes, excepté le peu que j'y ai hasardé. On a
beaucoup parlé de l'ancien tems, d'Horne Tooke, des jugemens, du
témoignage de Shéridan, d'anecdotes de cette époque où, hélas! je
n'étais qu'un enfant. Si j'avais été homme, j'aurais fait un lord Edward
Fitzgerald anglais.
»J'ai reconduit Shéridan chez Brooke, où aussi bien il n'eût pas été
capable de se conduire lui-même, car nous avions été seuls à boire.
Sherry est dans l'intention de se présenter à Westminster que Cochrane
va nécessairement cesser de représenter. Brougham se met aussi sur les
rangs; j'ai grand'peur pour ce pauvre Sherry. Tous deux ont des talens
du premier ordre; mais le plus jeune a _encore_ une bonne réputation.
Nous verrons, s'il arrive à l'âge de son compétiteur, comment il
retirera ses mains du fer rouge placé au timon des affaires publiques.
Je ne sais, mais je n'aime pas à voir décliner les anciens, surtout
Shéridan, malgré toute sa méchanceté.
»J'ai reçu du père et de la mère de lady Portsmouth les plus vifs
remerciemens pour le mariage que j'ai procuré à leur fille. Je ne le
regrette pas, car elle a tout-à-fait l'air d'une comtesse, et c'est une
excellente fille. Elle porte le poids de ses nouveaux honneurs avec une
aisance extraordinaire. Je ne me figurais pas que je dusse réussir si
bien à faire une pairesse.
»Je suis allé au spectacle avec Hobhouse. M. Jordan est admirable dans
le rôle de _Hoyden_, et Jones assez bien dans celui de _Foppington_.
Quelles pièces! quel esprit! hélas! Congrève et Vanbrugh sont nos seuls
comiques! Notre société actuelle est trop insipide pour qu'on en tire de
si bonnes copies. Je ne voulais pas aller chez lady Keith, ce que
Hobhouse trouva étrange. Je m'étonne, moi, qu'il puisse _lui_ aimer les
assemblées. Quand on est amoureux, qu'on veut violer un commandement et
convoiter quelque belle qui se trouve là, à la bonne heure. Mais y
aller, seulement pour se mêler au troupeau, sans motif, sans plaisir,
sans but... je n'en suis plus. Il m'a parlé d'un bruit étrange, je
serais le vrai Conrad, le véritable corsaire, et une partie de mes
voyages aurait eu pour but la piraterie. Einh... les gens approchent
quelquefois de la vérité, mais ils ne la devinent jamais toute entière.
Hobhouse ne sait pas ce que j'ai fait l'année d'après qu'il eût quitté
le Levant, personne ne le sait davantage, ni... ni... ni... Quoi qu'il
en soit, c'est un mensonge; mais je n'aime pas à voir mentir le diable
quand il prend si bien l'apparence de la vérité.
»J'aurai demain des lettres importantes... toutes écriront, et exigeront
des réponses. Puisque je suis parvenu à me mettre bien avec moi-même, il
faut que je tâche de m'y maintenir; jamais toutefois je ne me suis
trompé sur mon compte, quoique bien d'autres l'aient fait.
»*** est venu aujourd'hui, désespéré à cause de sa maîtresse qui s'est
prise d'un caprice pour ***. Il avait commencé à lui écrire une lettre
qu'il n'avait pu terminer; je l'ai finie pour lui; il l'a transcrite et
envoyée. S'il suit mes instructions et qu'il persiste à feindre de
l'indifférence, elle amènera pavillon. Sinon il en sera du moins
débarrassé, et elle ne me paraît guère valoir la peine d'être
entretenue. Mais le pauvre garçon est amoureux; dans ce cas, elle
gagnera la partie... Quand elles découvrent une fois leur pouvoir,
_finita è la musica_.
»J'ai sommeil, il faut aller coucher.»
Mardi, 15 mars.
«J'ai dîné hier avec R***, Mackintosh et Sharpe. Shéridan n'a pas pu
venir. Sharpe nous a raconté plusieurs anecdotes fort amusantes de
l'acteur Henderson. Je suis resté très-tard, et j'avais pris tant de thé
que je n'ai pu m'endormir avant six heures du matin. R*** dit qu'il sera
question de moi dans le prochain numéro du _Quarterly_; en ce cas, j'y
serai bien arrangé, car il ne nous aime pas, nous autres nouveaux venus
au Parnasse. N'importe, quand Sharpe, pour venir dîner, passait devant
la porte d'une certaine _conférence_ légo-littéraire, le _Westminster
forum_, il a vu le nom de Scott et le mien charbonnés sur les murs. La
question à l'ordre du jour pour ce soir étant _lequel de vous deux est
le meilleur poète?_ Je suppose que les _templiers_, ou soi-disant tels,
auront mis nos vers en pièces à qui mieux mieux. Lequel de nous deux
aura eu la majorité, je l'ignore, mais je trouve cette alliance de nos
deux noms très-flatteuse, quoique Scott, à mon avis, méritât d'être mis
en meilleure compagnie.............................
»W. W***, lord Erskine, lord Holland, etc., sont venus me visiter
aujourd'hui. J'ai écrit à *** le bruit de mon identité avec le
_Corsaire_. Elle dit que cela n'est pas étonnant, puisque Conrad _me
ressemble tant_. Il est étrange qu'une personne qui me connaît si
intimement vienne me dire cela à mon nez. Si _elle_ partage cette
opinion, qui diable ne l'adoptera pas?
»Mackintosh est, à ce qu'il paraît, l'auteur de la lettre justificative
dans le _Morning-Post_: c'est bien de la bonté à lui, et plus que je
n'ai fait pour moi-même.............................................
»J'ai dit à Murray de ne pas manquer à m'acheter demain à la vente les
_Nouvelles italiennes_ de Bandello; cela m'ira comme un gant. J'ai lu
une satire contre moi, intitulée l'_Anti-Byron_, et dit à Murray de
l'imprimer, si cela lui convient. Le but de l'auteur est de prouver que
je suis un athée et un conspirateur systématique contre la loi et le
gouvernement. Quelques-uns de ses vers sont bons; quant à sa prose, je
n'ai pas l'avantage de la bien comprendre. Il avance que mes écrits
empoisonnés ont eu un effet sur la société qui nécessite ceci et cela...
et la publication de son propre poème. Celui-ci est un peu long, flanqué
d'une longue préface et d'un titre ronflant. Comme la mouche de la
fable, il paraît que je me suis perché sur une roue qui soulève bien de
la poussière; il y a pourtant cette différence que je ne me regarde pas
comme l'auteur de ce tourbillon.
»Reçu de _Bella_ une lettre à laquelle j'ai répondu. Si je n'y prends
garde, j'en redeviendrai amoureux....................................
.....................................................................
»Je commencerai bientôt un système plus régulier de lecture.»
Jeudi, 17 mars.
«J'ai boxé avec Jackson ce matin pour faire de l'exercice; j'ai
intention de continuer et de renouer connaissance avec les gantelets. La
poitrine, les bras, la respiration, tout va bien, et je ne suis pas
encore trop puissant. Autrefois, j'étais un rude champion; et mes bras
sont très-longs pour ma taille, cinq pieds huit pouces et demi anglais
(environ cinq pieds trois pouces de France). En tout cas, l'exercice
m'est bon; celui-là est le plus violent de tous; le fleuret et l'espadon
ne m'ont jamais de moitié tant fatigué.
«J'ai lu les _Querelles des Auteurs_ (autre classe de boxeurs), c'est
une nouvelle d'Israëli, cet auteur si amusant et si érudit. Il paraît
que c'est une troupe irritable; je voudrais bien en être dehors. Je ne
marcherai pas avec eux jusqu'à Coventry: c'est insipide. Que diable
avais-je besoin de me mêler d'écrivailler? Il est trop tard pour me le
demander; tous les regrets sont superflus. Mais si c'était à
recommencer..... j'écrirais tout de même, je parie. Tel est l'homme, ou
du moins, tel je suis; cependant, j'aurais meilleure opinion de
moi-même, si j'avais le bon sens de m'arrêter où j'en suis. Si j'ai une
femme, que cette femme ait un fils, n'importe de qui, j'élèverai mon
héritier de la manière la plus anti-poétique, j'en ferai un légiste, ou
un pirate, ou quoi que ce soit. Mais, s'il se met à écrire, je serai sûr
qu'il n'est pas à moi, et je m'en débarrasserai en lui mettant un billet
de banque dans la main. Il est trop bonne heure, il faut que j'écrive
une lettre.»
Dimanche, 20 mars.
«J'avais intention d'aller chez lady Hardwicke: je n'irai pas. Au
commencement de chaque journée, j'ai toujours intention d'aller à
quelque partie; mais, à mesure que le jour s'avance, mon envie diminue;
je sors rarement, et, quand je le fais, je m'en repens toujours. Cette
assemblée eût pu être agréable, l'hôtesse, du moins, est une femme
supérieure. Demain, chez lady Lansdowne; mercredi, chez lady Heathcote:
il faut que je prenne sur moi d'aller à quelqu'une de ces soirées; cela
aurait l'air trop impoli, et il vaut mieux faire comme les autres... que
le diable les confonde!
«J'ai lu Machiavel et quelques passages çà et là de Chardin, Sismondi et
Bandello. J'ai lu aussi le numéro quarante-quatre de la _Revue
d'Édimbourg_ qui vient de paraître: on m'y fait un fort beau compliment.
Je ne sais si cela est très-honorable pour moi; mais cela fait
assurément beaucoup d'honneur à l'auteur, parce qu'il m'avait auparavant
amèrement critiqué. Bien des gens rétracteront des éloges; il n'y a
qu'un homme de beaucoup d'esprit qui sache rétracter un jugement
défavorable. J'ai souvent, depuis mon retour en Angleterre, entendu
Jeffrey vanté par ceux qui le connaissent pour autre chose que pour ses
talens. Je l'admire, non pour les éloges qu'il m'a donnés, on m'a tant
prodigué d'éloges et de censures que l'habitude m'y a également rendu
indifférent autant qu'à vingt-six ans on peut être indifférent à quoi
que ce soit, mais parce qu'il est peut-être le seul homme capable d'en
agir ainsi d'après les rapports que nous avons eus ensemble; il n'y a
qu'une grande ame qui ait pu hasarder tant de générosité. La hauteur à
laquelle il s'est élevé ne lui a pas donné de vertiges; un homme de peu
de talent eût persisté dans son système de critique jusqu'à la fin.
Quant à la justice des éloges qu'il a faits de mes ouvrages, c'est une
affaire de goût. Bien des gens la mettent en question et sont charmés de
le faire.
»Lord Erskine est venu aujourd'hui. Il a dessein de continuer jusqu'au
moment actuel ses réflexions sur la guerre, ou plutôt sur les guerres:
j'espère qu'il le fera. Il faut que j'envoie chez Murray pour presser la
reliure de son pamphlet; lord Erskine m'a promis de le corriger et d'y
ajouter des notes marginales. Quoique ce soit de sa main, ce sera un
trésor; les années ne feront qu'en augmenter la valeur. Erskine attend
beaucoup de l'histoire que nous promet Mackintosh. Quand elle sera
finie, ce sera indubitablement un ouvrage classique.
»J'ai encore boxé hier avec Jackson, et je le ferai demain; mes esprits
s'en trouvent fort bien, quoique mes bras et mes épaules en soient
engourdis. _Memento_. Assister au dîner des pugilistes, le marquis
Hantley occupera le fauteuil...........................................
.......................................................................
»Lord Erskine croit que les ministres courent grand risque d'être
renvoyés. Tant mieux pour lui. Pour moi, que m'importe qui entre au
ministère ou qui en sort? nous avons besoin d'autre chose que d'un
changement de ministère, et dans quelques jours nous l'aurons.
»Je me rappelle que, me promenant à cheval, de Chrisso à Castri
(Delphes), au pied du Parnasse, je vis six aigles en l'air[91]. Il est
extraordinaire d'en voir autant à la fois; et mon attention fut attirée,
non par leur espèce qui est assez connue, mais par leur nombre.
[Note 91: Ce passage se trouve déjà dans le premier volume. Nous
l'avons toutefois laissé subsister ainsi, à cause de la manière
inattendue et singulière dont il y est introduit.
(_Note de Moore_.)]
»Le dernier oiseau que j'aie tiré, c'est un aiglon, sur les bords du
golfe de Lépante, près Voshtza. Il n'était que blessé et j'essayai de le
sauver; son oeil était si brillant! mais il languit quelques jours et
mourut. Depuis cette époque, je n'ai jamais essayé de tuer un oiseau et
je ne l'essaierai jamais. Je ne sais ce qui rappelle maintenant ces deux
circonstances à la fois dans ma tête. Je viens de lire Sismondi; il n'y
a rien dans son livre qui puisse faire naître ce double souvenir.
»J'aime beaucoup Braccio di Montone, Giovanni Galeazzo et Eccelino. Ce
dernier n'est pas Eccelino Braccioferro, comte de Ravennes, dont je
voudrais suivre l'histoire. Il y a une belle gravure dans Lavater,
d'après un tableau de Fuseli, de ce Ezzelin penché sur le corps de
Médune, qu'il vient de punir pour s'être légèrement écartée de la foi
jurée, pendant qu'il était à la croisade.
Il a eu raison... mais je voudrais connaître cette histoire plus à
fond.» .............................................................
....................................................................
Mardi, 22 mars.
«Hier, soirée chez lord Lansdowne; aujourd'hui, chez lady Charlotte
Gréville; quelle perte déplorable de tems! Je n'ai rien appris des
autres ni aux autres, j'ai bavardé sans idées; et si quelque chose de
semblable à une idée s'est présenté à mon esprit, ce n'était pas sur les
misérables objets dont nous nous entretenions. Ah! ah! Et c'est ainsi
que la moitié de Londres passe ce qu'on appelle la vie. Demain, encore
soirée chez lady Heathcote. Irai-je? Oui, pour me punir de n'avoir pas
un but, et de ne pas m'y fixer.
»Réfléchissons un peu; qu'ai-je vu? La seule personne qui ait excité mon
attention est lady C. L***, fille aînée de lady S***. On dit qu'elle
n'est pas jolie; je n'en sais rien: tout ce qui plaît est joli; mais il
y a de l'ame sur sa figure: elle change souvent de couleur; et puis il y
a, dans toutes ses manières, la timidité de l'antilope, ce que j'aime
tant, que je l'ai plus observée qu'aucune des autres femmes présentes,
et que je n'ai détourné les yeux de dessus elle que quand je craignais
qu'elle ne remarquât l'admiration qu'elle m'inspirait et n'en fût
embarrassée. Après tout, peut-être y a-t-il ici une association d'idées
et de sentimens; elle est grande amie d'Augusta, et je ne saurais
m'empêcher d'avoir du goût pour tout ce qu'elle aime.
»La marquise, sa mère, m'a parlé quelque tems; j'ai été vingt fois sur
le point de la prier de me présenter à sa fille; mais je n'ai pas osé, à
cause de ma querelle avec les Carlisle.
»Le comte Grey m'a parlé en riant d'un paragraphe du dernier _Moniteur_,
qui, parmi d'autres symptômes de rebellion en Angleterre, compte la
_sensation_ occasionée dans toutes les gazettes du gouvernement par les
_Vers sur les Larmes_ (de la princesse Charlotte). _Seulement_ il fait
un _roman_ d'une _épigramme_, encore d'une épigramme qui n'en est une
que dans l'acception grecque primitive de ce mot. Je m'étonne que le
_Courrier_ et nos autres journaux n'aient pas traduit ce passage du
_Moniteur_, en y ajoutant un petit commentaire.
»La princesse de Galles, à ce que m'a dit M. Locke, a commandé à Fuseli
quelques tableaux tirés du _Corsaire_, en lui laissant le choix des
sujets. Fatigué, ennuyé, égoïste et rendu, je vais me coucher.
»_Roman_, ou du moins _romance_, signifie quelquefois une chanson comme
dans l'espagnol. Je suppose que c'est ce qu'aura voulu dire le
_Moniteur_, à moins qu'il n'ait confondu avec le _Corsaire_.»
Albany, 28 mars.
«J'ai pris ce soir possession de mes nouveaux appartemens que j'ai loués
de lord Althorpe, avec un bail de sept ans. Ils sont spacieux; il y a de
la place pour mes livres, mes sabres et autres curiosités que je pourrai
maintenant avoir dans ma propre maison. Ces jours derniers, ou plutôt
toute la semaine dernière, j'ai été très-sobre dans mes repas,
très-régulier dans mes exercices, et cependant je ne m'en porte pas
mieux.
»Hier, j'ai dîné tête à tête avec Scrope Davies, au Cacaotier; nous
sommes restés à table depuis six heures jusqu'à minuit; nous avons bu,
entre nous deux, une bouteille de Champagne et six de Bordeaux; ces deux
vins n'ont jamais d'effet sur moi. J'ai offert à Scrope de le reconduire
dans ma voiture; mais il était gris et tourné à la dévotion. J'ai été
obligé de le laisser sur ses genoux, adressant je ne sais quelle prière
à je ne sais quelle idole. Point de mal à la tête ni au coeur la nuit
passée ni aujourd'hui. Je me suis levé comme à l'ordinaire, peut-être
même de meilleure heure; j'ai boxé avec Jackson _usque ad sudorem_, et
me suis porté beaucoup mieux que je n'avais fait depuis plusieurs jours.
Je n'ai pas eu de nouvelles de Scrope depuis. Je lui ai payé hier 4,800
livres sterling que je lui devais depuis quelque tems; j'aurais voulu
m'acquitter plus tôt, et je me sens aujourd'hui l'ame fort soulagée de
l'avoir fait.
»Augusta me tourmente pour que je me raccommode avec Carlisle. J'ai
refusé les sollicitations de tous les autres à ce sujet; mais elle, je
ne saurais rien lui refuser. Ainsi, il le faudra donc faire; encore que
j'eusse autant aimé boire du vinaigre, ou manger un crocodile. Voyons...
Ward, les Holland, les Lamb, les Rogers, etc., plus ou moins, tous se
sont efforcés depuis deux ans d'apaiser cette querelle, fruit de
quelques malheureux vers. Je rirai bien si Augusta en vient à bout.
»J'ai lu un peu de beaucoup de choses: demain, j'aurai mes livres ici;
heureusement cette chambre les contiendra tous. Il faut que je me crée
quelque occupation; voilà que je recommence à _me manger_ le coeur.»
8 avril.
«Hors de Londres pendant six jours. À mon retour, j'ai trouvé ma pauvre
petite idole, Napoléon, renversé de son piédestal: les voleurs sont dans
Paris. C'est bien sa faute; comme Milon, il a voulu fendre le chêne[92];
mais il s'est refermé, ses mains y ont été prises, et maintenant les
animaux sauvages et domestiques, le lion, l'ours, jusqu'à l'âne ignoble,
tous le mettent en pièces. Cet hiver moscovite lui a glacé les bras;
depuis, il s'est défendu avec les pieds et avec les dents. Ces dernières
peuvent encore laisser des marques; et je soupçonne que, même en ce
moment, il pourrait bien leur jouer un tour de sa façon. Il est sur
leurs derrières, entre eux et leurs patries. _Question_... Y
rentreront-ils jamais?»
[Note 92: Il se servit dans son _Ode à Napoléon_ de cette pensée,
aussi bien que des exemples historiques qu'il cite dans le paragraphe
suivant.]
Samedi, 9 avril 1814.
«Voilà un jour dont il faut prendre date!
»Napoléon Buonaparte a abdiqué le trône du monde. Il me semble que Sylla
fit mieux; car il se vengea d'abord, et résigna sa puissance quand il
fut arrivé au faîte, rouge encore du sang de ses ennemis, exemple le
plus beau que l'on connaisse du dédain d'un grand homme pour des
misérables. Dioclétien aussi abdiqua fort bien. Amurat, pas trop mal,
s'il fût devenu autre chose qu'un derviche. Charles-Quint, pas trop
bien... Mais Napoléon, le plus mal de tous. Quoi! attendre qu'ils soient
dans sa capitale, et alors parler de son empressement à quitter ce qu'il
ne possède déjà plus! Quel moine pleureur, quel hypocrite charlatan
est-ce là? Denis, à Corinthe, était encore roi en comparaison. Et puis,
l'île d'Elbe pour retraite! Si c'était Caprée, j'en serais bien moins
étonné. Je vois que l'esprit des hommes dépend de leurs fortunes, et en
fait partie. Je suis entièrement confondu, désenchanté.
»Je ne sais, mais il me semble que moi, qui ne suis qu'un insecte en
comparaison de cette créature colossale, j'ai risqué ma vie pour des
enjeux qui n'étaient pas la millionième partie de ceux de cet homme.
Mais, après tout, peut-être une couronne ne vaut-elle pas la peine qu'on
meure pour essayer de la conserver. Cependant survivre à Lodi, pour en
venir là!!! Oh! si Juvénal ou Johnson pouvaient revenir à la vie!
_Expende, quot libras in duce summo invenies?_ Je savais qu'ils ne
pesaient pas grand'chose dans la balance de la mortalité, mais je
croyais que de leur vivant cette poussière portait plus de _carats_.
Hélas! ce diamant impérial a une place; à peine est-il bon maintenant
pour un instrument de vitrier; la plume de l'histoire ne l'évaluera pas
à un ducat!
»Bah! en voilà trop sur ce sujet. Je ne l'abandonnerai pas, quoique tous
ses admirateurs l'aient fait, et que ses chefs lui refusent leur épée.»
10 avril.