«Je vais demain à la campagne pour quelques jours; à mon retour je

répondrai plus au long à votre lettre. Quelle que soit votre situation,

je ne puis qu'approuver votre résolution d'abjurer et d'abandonner la

composition et la publication d'ouvrages tels que ceux dont vous parlez.

Croyez-m'en, ils amusent peu de gens, déshonorent l'auteur et le

lecteur, et ne profitent à personne. Ce sera un plaisir pour moi, autant

que mes moyens bornés me le permettront, de vous aider à vous délivrer

d'une pareille servitude. Dans votre réponse, dites-moi de quelle somme

vous auriez besoin pour vous retirer des mains de ceux qui vous

emploient actuellement, et vous procurer au moins une indépendance

temporaire; je serai charmé d'y contribuer en ce que je pourrai. Il faut

que je termine ici ma lettre pour le présent. Votre nom ne m'est pas

inconnu, et je regrette, dans votre intérêt même, que vous l'ayez

jamais, attaché aux ouvrages que vous avez cités. En m'exprimant ainsi

je ne fais que répéter vos propres paroles, et je n'ai pas la moindre

intention de dire un seul mot qui puisse paraître une insulte à votre

malheur. Si donc je vous avais blessé en quoi que ce puisse être, je

vous prie de me le pardonner.

»Je suis, etc.»

BYRON.

Ashe indiqua 150 livres sterling comme la somme dont il avait besoin

pour sortir d'embarras, et dit qu'il désirait qu'elle lui fût avancée à

raison de 10 livres par mois. Quelques jours s'étant écoulés sans qu'il

reçût de nouvelles de sa demande, le timide solliciteur la renouvela, se

plaignant, à ce qu'il paraît, qu'elle eût été négligée. Là-dessus Lord

Byron, avec une bonté dont bien peu de personnes eussent été capables en

pareil cas, lui fit la réponse suivante.

LETTRE CLIII.

À M. ASHE.

5 janvier 1814.

MONSIEUR,

«Quand vous accusez de négligence une personne qui vous est étrangère,

vous oubliez qu'il est possible que des affaires ou une absence de

Londres aient causé le retard dont vous vous plaignez, comme c'est ici

absolument le cas. Arrivons au fait. Je consens à faire ce que je puis

pour vous tirer de votre position. J'examinais votre premier plan[83],

mais il paraît que votre propre impatience l'a rendu impraticable, au

moins quant à présent. Je déposerai entre les mains de M. Murray la

somme que vous avez fixée, pour vous être avancée, à raison de 10 livres

sterling par mois.

[Note 83: Sa première idée avait été d'aller se fixer à Botany-Bay.]

»_P. S._ J'écris dans un moment où je suis fort pressé, ce qui peut

faire paraître ma lettre bien froide et bien courte; mais, je vous le

répète, je n'ai pas la plus légère envie de vous offenser.»

Cette promesse faite avec tant d'humanité fut ponctuellement exécutée;

voici l'un des reçus d'Ashe que je trouve parmi ses lettres à M. Murray:

«J'ai l'honneur de vous adresser ci-joint un nouveau reçu de 10 livres

sterling, que vous m'avez remises, suivant les ordres généreux de Lord

Byron[84].»

[Note 84: Quand ces avances mensuelles se furent élevées à la somme

de 70 livres sterling, Ashe écrivit pour demander que les autres 80

livres lui fussent remises d'une seule fois pour lui permettre,

disait-il, de profiter d'un passage à la Nouvelle-Galles; qui lui était

offert de nouveau. En conséquence, cette somme lui fut remise sur

l'ordre de Lord Byron.

(_Note de Moore_.)]

Son ami, M. Merivale, l'un des traducteurs des _Extraits de

l'Anthologie_, qu'il regrettait, ainsi que nous l'avons vu, de n'avoir

pas emportés avec lui dans ses voyages, publia vers cette époque un

poème, et reçut de Lord Byron la lettre de compliment suivante.

LETTRE CLIV.

À M. MERIVALE.

Janvier 1814.

MON CHER MERIVALE,

«J'ai lu avec grand plaisir Roncevaux, et j'y aurais trouvé bien peu de

choses à reprendre, si j'avais été disposé à critiquer. Il y a une

variante de deux vers dans l'un des derniers chants; je crois que _Live

and protect_ vaut mieux, parce que _Oh who?_ entraînerait un doute sur

le pouvoir ou la volonté de Roland à cet égard. Je conviens qu'il peut y

avoir du doute sur la place qu'il convient d'assigner à une partie du

poème, et entre quelles actions il faudrait la mettre; mais c'est un

point que vous êtes plus que moi en état de décider. Seulement, si vous

voulez obtenir tout le succès que vous méritez, _n'écoutez jamais vos

amis_, et, comme je ne suis pas le moins importun, écoutez-moi moins que

qui que ce soit.

»J'espère que vous paraîtrez bientôt. _Mars_, mon cher monsieur, est le

mois pour ce _commerce_, et il ne le faut pas oublier. Vous avez fait là

un fort beau poème, et je ne vois que le goût détestable de l'époque qui

vous pourrait faire du tort; encore suis-je sûr que vous en triompherez.

Votre mètre est admirablement choisi et marié[85]» ......................

.........................................................................

[Note 85: Nous n'avons qu'un fragment de cette lettre, le reste est

perdu.]

Dans les extraits de son journal que nous venons de donner, il y a un

passage qui n'a pu manquer d'être remarqué, lorsqu'après avoir parlé de

son admiration pour une certaine dame dont il a lui-même laissé le nom

en blanc, le noble écrivain ajoute: _Une femme serait mon salut_. Ses

amis étaient convaincus qu'il était tems qu'il cherchât dans le mariage

un refuge contre toutes les contrariétés que lui avaient amenées à leur

suite une série d'attachemens moins réguliers: ils l'avaient déterminé,

depuis un an avant, à tourner sérieusement ses pensées vers ce but,

autant toutefois qu'il en était susceptible. C'est surtout, je pense,

par ces conseils et par l'intervention de son amie, lady Melbourne,

qu'il s'était déterminé à demander la main de miss Milbanke, parente de

cette dame. Quoique ses propositions n'eussent pas été acceptées à cette

époque, le refus fut accompagné de toutes les assurances possibles

d'amitié et d'estime: on exprima même le désir singulier de voir

continuer entre eux une correspondance assez étrange entre deux jeunes

gens de sexe différent, dont l'amour n'était pas le motif, et cette

correspondance continua d'avoir lieu. Nous avons vu quel cas Lord Byron

faisait des vertus et des qualités de cette jeune dame, mais il est

évident qu'à cette époque il n'était question d'amour ni de l'un ni de

l'autre côté[86].

[Note 86: Le lecteur a déjà vu ce que Lord Byron dit lui-même à ce

sujet dans son journal: _Quelle étrange situation! quelle étrange amitié

que la nôtre, sans une étincelle d'amour de l'un ou de l'autre côté_,

etc.]

Dans l'intervalle, de nouvelles liaisons, où le coeur du poète était la

dupe volontaire de son imagination et de sa vanité, vinrent détourner

son attention. Cependant, et c'est ordinairement la punition de ces

sortes de commerces, à peine une de ces aventures était-elle terminée

qu'il soupirait après le joug salutaire du mariage, comme la seule chose

qui pût en empêcher le retour. Il est vrai d'ajouter que, pendant le

tems qui s'écoula entre le refus de miss Milbanke et celui où elle

l'accepta, deux ou trois autres jeunes dames de qualité furent

successivement l'objet de ses rêves de mariage. Je passai avec lui

beaucoup de tems, ce printems et le précédent, dans la société de l'une

d'elles dont la famille m'honorait de son amitié, et l'on verra que,

dans la suite de sa correspondance, il me représente comme ayant

vivement désiré lui voir cultiver les bienveillantes dispositions de

cette jeune dame, pour amener au moins quelque chance de mariage.

Il est indubitable que j'aie pu exprimer plus d'une fois de pareilles

idées. Partageant complètement son opinion et celle de la plupart de ses

amis, que le mariage était son seul salut contre cette foule de liaisons

passagères auxquelles il se laissait sans cesse tenter à cette époque,

je ne voyais dans aucune des jeunes personnes sur lesquelles il semblait

porter des vues plus légitimes, un ensemble plus complet des qualités

nécessaires pour le rendre heureux et fidèle, que dans la dame dont il

est ici question. À une beauté extrêmement remarquable elle joignait un

esprit intelligent et naturel, assez d'études pour perfectionner le

goût, beaucoup trop de goût pour faire parade de ses études. Avec un

caractère essentiellement patricien et fier comme le sien, mais qui ne

décelait son orgueil que par la délicate générosité de ses procédés, il

lui fallait une femme d'une ame aussi grande que la sienne, qui passât

quelques-uns de ses défauts en considération de ses nobles qualités et

de sa gloire, qui sût même sacrifier une partie de son bonheur

personnel, plutôt que de violer l'espèce de responsabilité que lui

imposerait aux yeux du monde entier l'honneur d'être la femme de Lord

Byron. Telle était l'idée que, par une longue expérience, je m'étais

faite du caractère de cette jeune dame, et voyant mon noble ami déjà

charmé par ses avantages extérieurs, je ne sentis pas moins de plaisir à

rendre justice aux qualités encore plus rares qu'elle possédait, qu'à

m'efforcer d'élever l'ame de mon ami à la contemplation d'un caractère

de femme plus noble que celui des femmes que pour son malheur il avait

jusque-là pu étudier.

Voilà jusqu'où j'ai pu être conduit par les idées qu'il m'attribue à ce

sujet. Mais en me supposant, comme il le fait dans une de ses lettres,

un désir fixe et arrêté de voir conclure cette affaire, il va plus loin

que je ne suis jamais allé. Quant à la jeune personne elle-même, objet,

sans le savoir, de tous ces projets, et qui n'a jamais vu en lui qu'une

connaissance distinguée, elle eût pu consentir à entreprendre la tâche

périlleuse, mais cependant possible et glorieuse, d'attacher Byron à la

vertu: mais quelque désirable que ce résultat pût me paraître en

théorie, j'avoue que ce n'est pas sans trembler que j'aurais vu risquer

dans cet essai le bonheur d'une jeune demoiselle que j'avais connue et

appréciée dès son enfance.

Je vais maintenant reprendre la suite de son journal, que j'avais

interrompu, et que le noble auteur, comme on le va voir, avait aussi

discontinué pendant quelques semaines à cette époque.

JOURNAL, 1814.

18 février.

«Il y a plus d'un mois que je n'ai tenu ce journal; la plus grande

partie s'en est passée hors de Londres et à Nottingham: somme toute, ce

fut un mois bien et agréablement employé, du moins aux trois quarts. À

mon retour, je trouve les feuilles publiques en fureur[87] et la ville

soulevée contre moi, parce que j'ai signé et publié de nouveau deux

stances sur les larmes de la princesse Charlotte, pleurant le discours

que le régent adressa à lord Landerla en 1812. Ils y reviennent tous;

quelques-unes des injures ne manquent pas de talent; toutes partent du

fond du coeur. On parle d'une motion dans notre chambre à ce sujet...

soit.

[Note 87: Aussitôt après la publication du _Corsaire_, auquel

avaient été joints les vers en question:

Pleure, fille de royal lignage, etc.

une série d'attaques dirigées, non-seulement contre Lord Byron, mais

encore contre ceux qui s'étaient depuis peu déclarés ses amis, commença

dans le _Courrier_ et le _Morning-Post_, et se continua pendant tous les

mois de février et de mars. Ces écrivains reprochaient surtout au noble

auteur ce qu'eux-mêmes aujourd'hui seraient sans doute assez justes pour

louer en lui, je veux dire l'espèce de réparation qu'il s'était cru

obligé de faire à tous ceux qu'il avait offensés dans sa première

satire. Sentiment de justice honorable, même dans les excès contraires

auxquels il a pu l'entraîner.

Malgré le ton léger avec lequel il affecte çà et là de parler de ces

attaques, il est évident qu'il en était fort tourmenté; effet qu'en les

relisant aujourd'hui, on aurait peine à concevoir, si l'on ne se

rappelait la propriété que Dryden attribue aux petits esprits comme à

d'autres petits animaux: «Ce n'est guère qu'à leurs morsures que nous

nous apercevons de leur existence.»

Voici deux échantillons de la manière dont les gagistes du ministère

osaient parler d'un des maîtres de la lyre anglaise. «Tout cela aurait

pu dormir dans l'oubli avec les drames de lord Carlisle et les poésies

de Lord Byron.»--«Les poésies de Lord Byron ne manquent pas de

partisans, mais la plupart des meilleurs juges lui assignent une place

très-inférieure parmi les poètes du second ordre.»

(_Note de Moore_.)]

»J'ai lu le _Morning-Post_ à mon lever, contenant la bataille de

Bonaparte, la destruction de la douane et un article sur moi, long comme

ma généalogie, et injurieux à l'ordinaire.

»Hobhouse est de retour en Angleterre; c'est le meilleur de mes amis, le

plus gai, et un homme du talent le plus vrai et le plus solide.

»Le _Corsaire_ a été imaginé, écrit, publié, etc., depuis que je n'ai

mis la main à ce journal. On dit qu'il réussit fort bien; il a été écrit

_en amore_ et beaucoup d'après la _vie réelle_. Murray est content de la

vente; et si le public est aussi content de l'acquisition, c'est tout ce

qu'il faut.»

9 heures.

«Je suis allé chez Hanson pour affaires. J'ai vu Rogers, et reçu un

billet de lady Melbourne, _qui dit que l'on dit que_ je suis bien

triste. Je ne sais si je le suis ou non. La vérité est que j'ai beaucoup

de _cette périlleuse drogue qui fait un poids dans le coeur_. Il vaut

mieux qu'ils prennent cela pour le résultat des attaques des journaux,

que s'ils en connaissaient la véritable cause; mais... Ah!... ah!...

toujours un _mais_ à la fin du chapitre.

»Hobhouse m'a conté mille anecdotes de Napoléon, toutes vraies et

excellentes; cet Hobhouse est le plus divertissant compagnon que je

connaisse, et un fort bel homme, par-dessus le marché.

»J'ai lu un peu, j'ai écrit quelques lettres et quelques billets, et je

suis seul, ce que Locke appelle être en mauvaise compagnie: _Ne soyez

jamais seul, jamais oisif_! L'oisiveté est un mal, d'accord; mais je ne

vois pas grand mal dans la solitude. Plus je vois les hommes, moins je

les aime. Si je pouvais seulement en dire autant des femmes, tout serait

pour le mieux. Eh! pourquoi ne le pourrais-je pas? J'ai vingt-six ans,

mes passions ont eu de quoi se satisfaire, mes affections de quoi se

refroidir, et _cependant... cependant_... toujours des _mais_ et des

_cependant_. «Très-bien, vous êtes un marchand de poisson...

Retirez-vous dans un couvent.» Ils se moquent de moi à plaisir.»

Minuit.

«J'ai commencé une lettre que j'ai jetée au feu; j'ai lu... tout cela

inutilement. Je n'ai point fait de visite à Hobhouse, comme je l'avais

promis et comme je l'aurais dû: n'importe, c'est moi qui y perds... Fumé

des cigares.

»Napoléon! cette semaine décidera son sort. Tout semble contre lui; mais

je crois et j'espère qu'il sortira vainqueur de la lutte, ou que du

moins il chassera les envahisseurs. Quel droit avons-nous d'imposer tel

ou tel souverain à la France? Oh! une république! Tu dors, Brutus!

Hobhouse est plein d'anecdotes qu'il a recueillies sur le continent

concernant cet homme extraordinaire; toutes en faveur de son courage et

de ses talens, mais contre sa bonhomie. Cela n'est pas étonnant:

comment, lui, qui connaît si bien le genre humain, pourraît-il ne pas le

haïr et le mépriser?

»Plus l'égalité est grande, plus les maux se distribuent impartialement;

ils deviennent plus légers en se divisant davantage: or donc, une

république!

»Encore des invitations de Mme de Staël; je n'y veux pas répondre.

J'admire ses talens; mais, en vérité, sa société est assommante: c'est

une avalanche qui vous enterre sous une masse de brillantes futilités.

Tout cela n'est que de la neige et des sophismes.

»Irai-je chez Mackintosh mardi? je ne suis pas allé chez le marquis de

Lansdowne, ni chez miss Berry; ce sont cependant deux maisons fort

agréables. Celle de Mackintosh l'est aussi; mais je ne sais, il n'y a

rien à gagner à toutes ces parties, à moins qu'on ne doive y rencontrer

la dame de ses pensées.

»Je m'étonne comment diable qui que ce soit a pu faire ce monde,

pourquoi avoir fait des _dandies_, par exemple, des rois, des _fellows_

de collége[88], des femmes _d'un certain âge_, bon nombre d'hommes de

tout âge, et moi surtout!

_Divesne, prisco natus ab Inacho,

Nil interest, an pauper et infima

De gente, sub dio moreris,

Victima nil miserantis Orci._

................................

_Omnes eodem cogimur_.

[Note 88: On appelle _fellows_ ceux qui ont pris des grades dans une

université, et ont été élus de certaines pensions prises sur les fonds

de leur collége particulier; pensions qui ne donnent aucunes fonctions,

n'obligent pas même à la résidence, et ne se perdent que par le mariage

du sujet, qui doit être célibataire pour continuer à en jouir.

(_N. du Tr._)]

»Il y a-t-il quelque chose au-delà? Qui le sait? ceux qui ne le peuvent

pas dire. Qui nous dit qu'il y ait effectivement un autre monde? ceux

qui ne le peuvent pas savoir. Quand le sauront-ils? peut-être au moment

où ils s'y attendront le moins, et généralement au moment où ils ne le

souhaiteront pas. Sous ce dernier objet, tous les hommes ne sont pas

égaux: cela dépend beaucoup de l'éducation, un peu des nerfs et des

habitudes, mais surtout de la digestion.»

Samedi, 19 février.

«Je viens de voir Kean dans le rôle de Richard. Parbleu, voilà un homme

qui a de l'ame, de la vie, de la nature, de la vérité, sans exagération

ni diminution. Kemble est parfait dans Hamlet; mais Hamlet n'est pas

dans la nature. Richard est un homme, et Kean est absolument Richard.

Maintenant, à mes affaires...

»Je suis allé chez Waite. Mes dents sont blanches et en bon état; mais

il dit que j'en grince dans mon sommeil, et que j'en émousse la pointe.

Le sommeil ne m'est pas favorable, et cependant je lui fais ma cour

quelquefois douze heures sur vingt-quatre.»

20 février.

«À peine levé, j'ai déchiré deux feuilles de ce journal, je ne sais pas

pourquoi. Hodgson m'est venu voir, et sort d'ici à l'instant. Il a

beaucoup de bonhomie, bien d'autres bonnes qualités et bien plus de

talens qu'on ne lui en accorde, hors du petit cercle de ses amis

intimes.

»Une invitation à dîner chez lord Holland pour y rencontrer Kean. Cet

acteur le mérite et j'espère qu'en fréquentant la bonne société, il

évitera le malheureux défaut qui a été la ruine de Cooke. Il est

maintenant plus grand que lui sur la scène, et ne saurait être moins que

lui dans le monde. Un des journaux le critique et le déprécie

stupidement. Je crois qu'hier soir il a été un peu inférieur à ce qu'il

m'avait paru la première fois. Ce pourrait bien être l'effet de toutes

ces petites critiques de détails, mais j'espère qu'il a trop de bon sens

pour en faire le moindre cas. Il ne peut s'attendre à conserver sa

supériorité actuelle ou même à monter plus haut, sans exciter la

jalousie de ses camarades, et les critiques de leurs partisans. Mais

s'il ne parvient pas à triompher d'eux tous, il ne reste plus de chance

au mérite dans ce siècle d'intrigues et de cabales.

»Je voudrais avoir le talent du drame, je ferais une tragédie

_maintenant_. Mais non, il est trop tard. Hodgson parle d'en écrire une;

je crois qu'il réussira, et que Moore devrait essayer aussi. Il a

beaucoup de talens, et des talens variés; en outre il a beaucoup vu et

beaucoup réfléchi. Pour qu'un auteur touche les coeurs, il faut que le

sien ait senti, mais que peut-être il ait cessé d'être le jouet des

passions. Quand vous êtes sous leur influence, vous ne pouvez que les

sentir, sans être capable de les décrire, pas plus qu'au milieu d'une

action importante, vous n'êtes capable de vous tourner vers votre voisin

et de lui en faire le récit! Quand tout est fini, irrévocablement fini,

fiez-vous-en à votre mémoire; elle n'est alors que trop fidèle.

»Je suis sorti, j'ai répondu à quelques lettres, bâillé de tems en tems

et lu les _Brigands_ de Schiller: la pièce est bien, mais _Fiesque_ vaut

mieux; Alfiéri et l'_Aristodème_ de Monti sont encore infiniment

supérieurs. Les tragiques italiens ont plus d'égalité que les allemands.

»J'ai répondu au jeune Reynolds, ou plutôt je lui ai accusé réception de

son poème, _Safie_. Ce jeune homme a du talent, mais beaucoup de ses

pensées sont empruntées, _d'où?_ c'est aux écrivains de _Revues_ à le

chercher. Je n'aime pas à décourager un débutant, et je crois, bien

qu'il soit un peu rude et plus oriental, qu'il le serait s'il avait vu

la scène où il place son histoire: il a beaucoup de moyens; à coup sûr

ce n'est pas la chaleur qui lui manque.

»J'ai reçu une singulière épître, et la manière dont elle m'est

parvenue, par les mains de lord Holland, n'est pas moins curieuse que la

lettre elle-même, qui du reste est flatteuse et fort jolie.»

Samedi, 27 février.

«Me voici, ici seul, au lieu d'être à dîner chez lord Holland, où

j'étais invité; mais je ne me sens disposé à aller nulle part. Hobhouse

dit que je deviens loup-garou, une espèce de démon de la solitude. C'est

vrai, mais le fait est que je suis simplement demeuré moi-même. La

semaine dernière s'est passée à lire, à aller au spectacle, à recevoir

quelques visites de tems en tems, à bâiller quelquefois, à soupirer

quelquefois, et sans écrire autre chose que des lettres. Si je pouvais

lire toujours, je ne sentirais jamais le besoin de la société. Est-ce

que je la regrette?... Einh! Einh! les hommes ne m'amusent pas beaucoup

et je n'aime qu'une seule femme... à la fois.

»Il y a quelque chose de doux pour moi dans la présence d'une femme, une

sorte d'influence étrange, même dans celles dont je ne suis pas

amoureux, influence dont je ne puis absolument me rendre compte, avec

l'opinion peu avantageuse que j'ai de leur sexe. Cependant je me sens de

meilleure humeur envers moi-même et tout le reste quand il y a une femme

près de moi. Même mistress Mule[89], mon allumeuse de feu, la femme la

plus vieille et la plus ridée qui soit dans cet emploi, la femme la plus

revêche pour tout le monde, excepté moi, me fait toujours rire; ce qui,

il est vrai, n'est pas difficile, quand je suis de bonne humeur.

[Note 89: Cette vieille servante, dont le crayon seul pourrait

représenter la maigreur et l'air de sorcière, fournit un nouvel exemple

de la facilité avec laquelle Lord Byron s'attachait aux choses même les

plus communes, lorsqu'elles avaient une fois excité son bon naturel en

leur faveur, et qu'elles étaient devenues comme associées à ses pensées.

Il trouva d'abord cette vieille femme dans son logement garni de

Bennet-Street, où elle fut pendant six mois une espèce d'épouvantail

pour ses visiteurs. Lorsque l'année suivante il fut logé dans

Albany-Street, un des grands avantages que ses amis voyaient dans ce

changement était de se trouver débarrassés de ce fantôme. Mais non...

ils l'y trouvèrent: il l'y avait amenée de Bennet-Street. L'année

suivante, il était marié, et tenait maison dans Piccadilly; et là, comme

Mrs. Mule n'avait apparu à aucun des visiteurs, on conclut avec trop de

précipitation que la sorcière avait disparu. Cependant, un d'entre ceux

de ses amis qui avaient le plus vivement entretenu cette espérance

trompeuse, s'étant présenté à la porte un jour où tous les domestiques

mâles étaient absens, elle lui fut, à sa grande épouvante, ouverte par

ce même personnage fantastique. La sorcière, il est vrai, avait beaucoup

gagné quant au vêtement, elle avait grandi avec le nombre des gens de

son maître; une perruque neuve et d'autres signes extérieurs attestaient

la promotion qu'elle venait d'obtenir. Quand on demandait à Lord Byron

pourquoi il promenait ainsi cette vieille femme avec lui de maison en

maison, sa seule réponse était: «_Cette pauvre diablesse a toujours été

si bonne pour moi!_»]

»Ah! Ah!... je voudrais être dans mon île! je ne me porte pas bien, et

cependant j'ai l'air d'être en bonne santé. Je crains par momens que ma

tête ne soit pas absolument en bon état; et pourtant ma tête et mon coeur

ont soutenu bien des assauts; qui pourrait les ébranler maintenant? Ils

se déchirent eux-mêmes et je suis malade... malade!

»Détache-moi, je te prie, ce bouton; pourquoi faut-il qu'un

chat, un rat, un chien vivent, et que _toi_ seul tu n'aies

pas de vie[90]?

[Note 90: Shakspeare.]

»Vingt-six ans, à ce que l'on dit... j'aurais pu et je devrais être

pacha à cet âge-là. Je commence à être fatigué de l'existence.

»Bonaparte n'est pas encore à terre; il a battu Blücher et repoussé

Schwartzenberg. Voilà ce que c'est que d'avoir de la tête. S'il gagne

encore une fois sa patrie, _væ victis!_»

Dimanche, 6 mars.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 10 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 16 / 26 段