votre tems est pris; c'est assez, plus qu'assez si vous avez la bonté de
lire; vous n'êtes pas un homme auquel on puisse imposer la fatigue de
répondre.
»Un mot à M. Murray suffira: «Jetez cela au feu!» ou: «Lancez-le à cent
colporteurs, pour aller réussir ou tomber loin d'ici.» Il ne mérite que
la première destinée, comme l'ouvrage d'une semaine, écrivaillé _stans
pede in uno_, le seul pied, pour le dire en passant, sur lequel je
puisse me tenir. Je vous promets de ne plus vous importuner pour moins
de quarante chants, avec un voyage entre chacun d'eux.
»Croyez-moi toujours,
»Votre obligé et affectionné serviteur,»
BYRON.
Les lettres et les billets suivans, adressés à cette époque à M. Murray,
ne sauraient manquer d'être agréables à ceux pour qui l'histoire des
travaux de l'homme de génie n'est pas sans intérêt.
LETTRE CXLV.
À M. MURRAY.
12 novembre 1813.
«Deux de mes amis, MM. Rogers et Sharpe, m'ont conseillé, pour diverses
raisons, de ne hasarder à présent aucune publication isolée. Comme ils
n'ont point vu le poème dont il s'agit maintenant entre nous, leur avis,
à cet égard, n'a pu être dicté par leur opinion de ses défauts, ou de
son mérite, s'il en a aucun. Vous m'avez dit que les derniers
exemplaires du _Giaour_ étaient partis, ou que du moins il ne vous en
restait plus entre les mains. S'il entre dans vos idées d'en donner une
nouvelle édition, avec les dernières additions qui n'ont encore paru que
dans celle en deux volumes, vous pourriez y ajouter _la Fiancée
d'Abydos_, qui ferait ainsi sans bruit son entrée dans le monde. Si elle
y était favorablement accueillie, nous pourrions en tirer quelques
exemplaires séparément pour ceux qui ont déjà acheté _le Giaour_; dans
le cas contraire, nous la ferions disparaître de toutes les éditions que
nous donnerions dans la suite. Qu'en dites-vous? Pour moi, je suis
très-mauvais juge dans ces sortes d'affaires; et malgré la partialité
que l'on a toujours pour ses propres ouvrages, j'aimerais mieux suivre à
cet égard l'avis de qui que ce soit plutôt que le mien.
»_P. S._ Renvoyez-moi, je vous prie, ce soir, toutes les épreuves que
j'ai rendues; j'ai quelques changemens en vue que je serais bien aise de
faire immédiatement. J'espère qu'elles seront sur des feuilles séparées,
et non, comme celles du _Giaour_ le sont quelquefois, sur une seule
feuille d'un mille de long, semblable à des complaintes, et que je ne
saurais lire aisément.»
À M. MURRAY.
13 novembre 1813.
«Voulez-vous faire passer à M. Gifford l'épreuve avec la lettre
ci-incluse? Il y a un changement que l'on pourrait faire dans le
discours de Zuleika, au chant II, le seul qu'elle y prononce. Au lieu
de:
Et maudire, si je pouvais maudire, le jour, etc.
On mettrait:
Et pleurer, puisque je n'oserais maudire, le jour qui vit ma
naissance solitaire, etc., etc.
»Tout à vous,»
B.
«Dans les derniers vers envoyés manuscrits, au lieu de _living heart_
(coeur brûlant), mettez _quivering heart_ (coeur tremblant). C'est le
neuvième vers du passage manuscrit.
»Toujours tout à vous,»
B.
À M. MURRAY.
«Variantes d'un vers du second chant. Au lieu de
_And tints to-morrow with a_ fancied _ray_,
Imprimez:
_And tints to-morrow with_ prophetic _ray_.
_The evening beam that smiles the clouds away
And tints to-morrow with prophetic ray_[77].
[Note 77: Pour la traduction, voyez plus haut, page 264.]
Ou bien encore:
(_gilds_)
_And_ ( ) _the hope of morning with its ray_;
(_tints_)
Ou enfin:
_And gilds to-morrow's hope with heavenly ray_.
«Je voudrais que vous eussiez la bonté de demander à M. Gifford laquelle
de ces versions est la meilleure, ou plutôt la _moins mauvaise_.
«Je suis toujours, etc.
«Vous pouvez lui communiquer ma demande à ce sujet, en lui envoyant _la
seconde_[78], après que j'aurai vu cette même _seconde_.»
[Note 78: Terme technique; la seconde épreuve: la seconde feuille
d'essai soumise à l'inspection de l'auteur.]
A M. MURRAY.
13 novembre 1813.
«Certainement. Croyez-vous qu'il n'y ait que les Galiléens qui
connaissent _Adam_, _Eve_, _Caïn_[79] et _Noé_? A coup sûr j'aurais pu
mettre aussi Salomon, Abraham, David et même Moïse. Vous cesserez d'en
être étonné quand vous saurez que _Zuleika_ est le nom _poétique persan_
de la femme de _Putiphar_, et que dans leur littérature se trouve un
long poème sur Joseph et sur elle. Si vous avez besoin d'autorités,
ouvrez Jones, d'Herbelot, Vathek, ou les notes aux _Mille et Une Nuits_,
vous pourrez même tirer de tout ceci la substance d'une note pour notre
propre ouvrage, si vous jugez qu'il en soit besoin.
[Note 79: M. Murray avait exprimé quelque doute sur la propriété de
mettre le nom de Caïn dans la bouche d'un Musulman.
(_Note de Moore_.)]
«Dans la dédicace, au lieu de _le respect le plus affectueux_, mettez
_avec tous les sentimens d'estime et de respect_.»
A M. MURRAY.
14 novembre 1813.
«Je vous envoie une note pour les _ignorans_, mais, en vérité, je
m'étonne de vous trouver du nombre. Je ne me soucie que fort peu du
mérite poétique de mes compositions; mais, quant à _la fidélité des
moeurs_ et la _correction du costume_, dont les _funérailles_ sont une
bonne preuve, je me défendrai comme un diable.
«Tout à vous, etc.»
B.
14 novembre 1813.
«Ordonnez qu'on remette au compositeur, non _la première_ qui est entre
les mains de M. Gifford, mais _la seconde_, que je viens de vous
renvoyer, parce qu'elle renferme plusieurs nouvelles corrections et deux
vers de plus.»
«Toujours tout à vous, etc.»
LETTRE CXLVI.
A M. MURRAY.
15 novembre 1814.
«M. Hodgson a relu et ponctué cette _seconde_, sur laquelle il faudra
imprimer. Il m'a donné aussi quelques avis, que j'ai adoptés pour la
plupart, parce que, depuis dix ans, il s'est montré pour moi un ami
très-sincère et jamais flatteur. Il aime mieux _la Fiancée_ que _le
Giaour_; en cela vous allez croire qu'il cherche à me flatter, mais il
ajoute, et je suis de son opinion, qu'il doute qu'elle ait jamais un
succès aussi populaire. En opposition avec tous les autres, il veut que
je la publie séparément; nous pourrons facilement nous décider
là-dessus. J'avoue que j'aimerais mieux la double forme. Il prétend que
la versification en est supérieure à celle de toutes mes autres
compositions; il serait étrange que cela fût vrai, car elle m'a coûté
moins de tems qu'aucune autre, bien que j'y aie travaillé plus d'heures
de suite chaque fois.
«_P. S._ Occupez-vous de la ponctuation; moi, je ne le puis faire: je ne
connais pas une virgule, du moins je ne sais où en placer une.
«Ce coquin de compositeur a sauté deux vers du commencement et
_peut-être davantage_, qui étaient dans la copie. Recommandez-lui, je
vous prie, d'y faire plus d'attention. J'ai rétabli les deux vers, mais
je jurerais bien qu'ils étaient sur le manuscrit.»
LETTRE CXLVII.
A M. MURRAY.
17 novembre 1813.
«Pour bien nous entendre sur un sujet qui, comme _le terrible compte,
quand les hommes ne riront plus_, rend la conversation peu amusante, je
crois qu'il vaut autant vous en _écrire_ maintenant deux mots. Avant que
je quittasse Londres pour le Lancashire, vous avez dit que vous étiez
prêt à me donner 500 guinées du _Giaour_, ma réponse a été, et je ne
prétends pas m'en dédire, que nous en reparlerions à Noël. Le nouveau
poème peut réussir, ou ne réussir pas; les probabilités dans les
circonstances actuelles sont qu'il paiera au moins les avances, mais
cela même n'est pas encore prouvé, et jusqu'à ce que cela soit décidé
d'une manière ou d'une autre, nous n'en dirons pas un mot. En
conséquence je différerai tous arrangemens pour _la Fiancée_ et _le
Giaour_, jusqu'à Pâques 1814, et alors vous me ferez vous-même les
propositions que vous jugerez convenables. Je dois dès à présent vous
prévenir que je ne regarde pas _la Fiancée_, comme valant la moitié
autant que _le Giaour_: lors donc que l'époque indiquée sera venue, vous
verrez, d'après le succès qu'elle aura eu, ce qu'il vous plaira
d'ajouter _à_ ou de retrancher de la somme offerte pour _le Giaour_,
dont le succès est maintenant assuré.
«Je regarde les tableaux de Phillips comme miens, et l'un des deux
meilleurs, non pas l'Arnot, est bien à votre service, si vous voulez
l'accepter en cadeau.
»_P. S._ Portez à mon compte les frais de la gravure du portrait,
puisque les planches ont été brisées par mon ordre, et ayez la bonté de
détruire immédiatement les exemplaires tirés de ce malheureux ouvrage.
»Je veux vous offrir quelque compensation de la peine que je vous donne
par mes éternelles corrections; je vous envoie Cobbett pour vous
confirmer dans votre orthodoxie.
»Encore un changement; au lieu de _un_, mettez _le: le coeur dont la
douceur_, etc.
»Rappelez-vous que la dédicace doit porter: _Au très-honorable lord
Holland_, sans les prénoms _Henry_, etc.»
À M. MURRAY.
20 novembre 1813.
«Nouvelle besogne pour les libraires de _pater noster Row_; je fais tous
mes efforts pour _enfoncer le Giaour_, tâche qui ne serait pas difficile
pour tout autre que son auteur.»
À M. MURRAY.
22 novembre 1813.
«Je n'ai pas le tems d'examiner de bien près; je crois et j'espère que
tout est imprimé correctement. Je me soucie moins que vous ne pourriez
penser du succès de mes ouvrages; mais la moindre faute de typographie
me tue; je ne saurais voir sans colère les mots mal employés par les
compositeurs. Relisez attentivement, je vous prie, et voyez si quelque
bagatelle ne m'aurait point échappé.
»_P. S._ Envoyez les premiers exemplaires, _de la part de l'auteur_, à
M. Frère, M. Canning, M. Hébert, M. Gifford, lord Holland, lord
Melbourne (Whitehall), lady Caroline Lamb (Brocket), M. Hodgson
(Cambridge), M. Merivale et M. Ward.»
À M. MURRAY.
23 novembre 1813.
«Vous me demandiez quelques réflexions, je vous envoie par _Sélim_
(voyez son discours, chant II, page...), dix-huit vers d'une tournure
réfléchie, pour ne pas dire éthique. Encore une épreuve, décidément la
dernière, si elle est passable, ou, dans tous les cas, la pénultième. Je
n'ai pas besoin de dire que je suis fier de l'approbation de M. Canning,
si effectivement il a bien voulu l'exprimer[80]. Quant à l'impression,
imprimez comme vous l'entendrez, à la suite du _Giaour_, ou séparément,
si vous l'aimez mieux; seulement conservez-moi quelques exemplaires _en
feuilles_.
[Note 80: Voici le billet de M. Canning:
«J'ai reçu les livres, et parmi, _la Fiancée d'Abydos_; elle est
très-belle, en vérité, très-belle. Lord Byron a eu la bonté de m'en
promettre un exemplaire, le jour où nous avons dîné ensemble chez M.
Ward. Je ne rappelle pas cette promesse pour épargner le prix de
l'achat, mais parce que ce cadeau, de sa part, me flatterait
infiniment.»
(_Note de Moore_.)]
»Me pardonnerez-vous de vous arrêter encore une fois? je le fais dans
votre intérêt. Il faut écrire:
He makes _a solitude, and calls it peace_.
»_Makes_ (fait) se rapproche plus du passage de Tacite dont l'idée est
imitée, et en outre, c'est une expression plus forte que _leaves_:
_Mark where his carnage and his conquest cease;
He makes a solitude, and calls it peace_.
(Voyez, quand son carnage et ses conquêtes cessent, il fait une solitude
et appelle cela... paix.)
LETTRE CXLVIII.
À M. MURRAY.
27 novembre 1813.
«Si vous voulez relire attentivement cette épreuve en la confrontant
avec la dernière que j'ai renvoyée avec des corrections, vous la
trouverez probablement bonne; vous le pouvez faire au moins aussi bien
que moi, et je n'en ai pas le tems en ce moment. Je voudrais que la
nouvelle édition du _Giaour_ fût jointe aux exemplaires que j'ai
demandés hier pour quelques amis. Si cela n'est pas possible, vous
enverrez les _Giaours_ après séparément.
»Le _Morning-Post_ dit que je suis l'auteur de _Nourjahad_! Ce faux
bruit vient de la complaisance que j'ai eue de leur prêter mes dessins
pour leurs costumes; mais cela ne vaut pas la peine d'être démenti dans
les formes. D'ailleurs, cette supposition attirera au pauvre mélodrame
de furieuses et divertissantes critiques. L'_Orientalisme_, qui s'y
trouve, dit-on, dans toute sa splendeur, de quelque auteur qu'il soit,
équivaut à un avertissement pour vos poésies orientales, en mettant le
Levant en faveur auprès du public.
»_P. S._ J'espère que si quelqu'un venait à m'en accuser devant vous,
vous voudrez bien dire la vérité, c'est-à-dire que je ne suis pas le
mélodramaturge.»
LETTRE CXLIX.
À M. MURRAY.
28 novembre 1813.
«Si ce n'est pas trop abuser de votre obligeance, envoyez, au reçu de la
présente, en mon nom, à lady Holland, un nouvel exemplaire du
_Journal_[81]; c'est pour le comte Grey, et je vous laisserai mon propre
exemplaire. Envoyez aussi, dès que vous le pourrez, un exemplaire de _la
Fiancée_ à M. Sharpe, à lady Holland et à lady Caroline Lamb.
[Note 81: _Journal de Penrose_, livre que M. Murray publiait alors.]
»_P. S._ M. Ward et moi persistons toujours dans notre projet; mais je
ne vous troublerai d'aucun arrangement au sujet du _Giaour_ et de _la
Fiancée_[82], jusqu'à notre retour, ou, dans tous les cas, avant le mois
de mai 1814. D'ici, vous aurez le tems de voir si votre offre vous est
préjudiciable ou non; dans le premier cas, vous pourrez réduire la somme
proportionnellement; dans le second, je n'accepterai jamais une offre
plus élevée que celle que vous avez faite, qui est déjà trop belle et
certainement plus que raisonnable.
[Note 82: M. Murray lui avait offert 1,000 guinées des deux poèmes.
(_Note de Moore_.)]
»J'ai reçu, ceci entre nous, de sir James Mackintosh un billet
très-flatteur au sujet de _la Fiancée_, avec invitation d'aller passer
la soirée chez lui; mais il est trop tard pour accepter.»
À M. MURRAY.
Dimanche... lundi matin, 3 heures, _jurant_ et en robe de chambre.
«Je vous envoie à tems deux vers que j'ai omis par ma faute, pour en
faire une page _erratum_, puisqu'il est trop tard pour les insérer dans
le texte. Le passage entier est une imitation de la _Médée_ d'Ovide, et,
sans ces deux vers, il est absolument incomplet. Je vous conjure, que
cela soit fait directement: cela ajoutera une page, _matériellement_
parlant, à votre livre, et ne saurait faire de mal, puisque nous sommes
encore à tems _pour le public_. Ô vous, mon cher oracle! répondez-moi
affirmativement. Vous pouvez envoyer un carton à ceux qui ont déjà leur
exemplaire, surtout ne manquez pas d'en joindre un à ceux de tous les
_critiques_.
»_P. S._ J'ai quitté, pour faire cette correction, mon lit, ou du reste
je ne pouvais dormir; je vais essayer si l'_Allemagne_ opérera sur moi
comme un somnifère, mais j'en doute.»
À M. MURRAY.
29 novembre 1813.
«_Vous avez_, dites-vous, _relu avec soin_! Comment donc avez-vous pu
laisser subsister une faute aussi stupide? Ce n'est pas _courage_, c'est
_carnage_ qu'il faut. Corrigez cela, si vous ne voulez me forcer à me
couper la gorge.
»J'apprends avec beaucoup de peine la prise de Dresde.»
LETTRE CL.
À M. MURRAY.
Lundi, 29 novembre 1813.
«Vous en ferez comme il vous plaira; mais que je parte ou que je reste,
je ne vous dirai pas un mot à ce sujet jusqu'au mois de mai, et encore
ne vous en parlerai-je à cette époque que si cela ne doit pas vous
gêner. J'ai bien des choses, particulièrement des papiers, dont je
désire vous laisser le soin. Il n'est pas nécessaire d'envoyer les vases
maintenant, M. Ward étant parti pour l'Écosse. Vous avez raison; quant à
la page d'_errata_, il vaut mieux la placer au commencement. Les
complimens de M. Perry sont un peu prématurés; cela peut nous faire
tort, en excitant une attente dans le public que nous ne justifierons
peut-être pas; nous devons être au-dessus de ces moyens-là. Je vois le
second article dans le _Journal_, ce qui me fait soupçonner que vous
pourriez être auteur de tous les deux.
»N'aurait-il pas autant valu dire dans l'avertissement EN DEUX CHANTS?
Autrement ils vont penser que ce sont encore des _fragmens_, espèce de
composition qui ne peut guère aller qu'une fois; _une ruine_ fait
très-bien dans un paysage, mais on ne s'aviserait pas d'en construire
une ville. Telle quelle, _la Fiancée_ est jusqu'ici mon seul ouvrage
d'une certaine étendue, excepté la satire que je voudrais à tous les
diables; le _Giaour_ est une série de fragmens; _Childe_ n'est pas
terminé et ne le sera probablement jamais. Je vous renvoie le billet de
M. Hay, et je vous remercie, ainsi que lui.
»Il a couru quelques épigrammes sur M. Ward; j'en ai vu une aujourd'hui.
Je n'ai pas vu la première; je l'ai seulement entendue. Quant à la
seconde, celle que j'ai vue, elle m'a paru mauvaise. J'espère seulement
que M. Ward voudra bien m'y croire tout-à-fait étranger. J'ai trop
d'estime pour lui, pour laisser nos différences d'opinions politiques
dégénérer en animosité, ou applaudir à quoi que ce soit, dirigé contre
lui ou contre les siens. Il est inutile que vous preniez la peine de me
répondre, je vous verrai dans le courant de la soirée.
»_P. S._ Je me suis étendu sur cette épigramme, parce que, d'après ma
position dans le camp ennemi et la qualité d'_ingénieur_ aux
avant-postes dont j'y jouis, je pourrais être accusé d'avoir lancé ces
grenades; mais avec un ennemi aussi honorable, je ne connais que la
guerre ouverte et non ces escarmouches de partisans. Encore une fois, je
n'y ai pris et n'y prendrai jamais aucune part; je n'en connais pas même
l'auteur.»
À M. MURRAY.
30 novembre 1813.
«Imprimez ceci à la suite de _tout ce qui a rapport à la Fiancée
d'Abydos_.
B.
»Omission. Chant II, page... après le vers 449,
_So that those arms cling closer round my neck_.
lisez:
_Then if my lip once murmur, it must be
No sigh for safety, but a prayer for thee_.
(En sorte que, si mes lèvres murmurent, ce ne sera point un soupir pour
mon salut, mais une prière pour toi.)
À M. MURRAY.
Mardi soir, 30 novembre 1813.
«Au nom de l'exactitude, surtout dans une page d'_errata_, il faut faire
la correction que je viens de vous envoyer il n'y a pas une demi-heure,
sans délai ni retard, et que je voie l'épreuve demain de bonne heure. Je
me suis rappelé que _murmurer_ est un verbe neutre (en anglais); j'ai
été obligé de changer mon verbe et d'avoir recours au substantif
_murmure_;
_The deepest murmur of this lip shall be
No sigh for safety, but a prayer for thee_!
(Le dernier murmure de ces lèvres sera, non un soupir pour
mon salut, mais une prière pour toi!)
«N'envoyez pas les exemplaires pour la province, avant que tout ne soit
comme il faut.»
À M. MURRAY.
2 décembre 1813.
«Dès que vous le pourrez, faites insérer ce que je vous envoie ci-joint
ou dans le texte ou dans les _errata_. J'espère qu'il en est encore
tems, au moins pour quelques exemplaires. Ce changement se rapporte à la
même partie, l'avant-dernière page avant la dernière correction envoyée.
»_P. S._ Je crains, d'après tout ce que j'entends dire, que les gens ne
se soient fait d'avance une trop haute idée de cette nouvelle
publication: ce serait un malheur; mais il est trop tard pour y
remédier. C'est la faute de M. Perry et de mes sages amis; n'allez pas,
vous, élever vos espérances de succès à cette hauteur, de crainte
d'accidens. Quant à moi, je vous assure que j'ai assez de philosophie
pour soutenir comme il faut cette épreuve. J'ai fait tout ce qu'il a été
en mon pouvoir pour empêcher, dans tous les cas, que vous n'y
perdissiez, ce qui ne doit pas laisser que d'être une consolation pour
tous deux.»
À M. MURRAY.
3 décembre 1813.
«Je vous envoie une _égratignure_ ou deux qui _guérissent_. Le
_Christian-Observer_ est très-peu poli, mais certainement bien écrit, et
fort tourmenté du néant des livres et des auteurs. Je suppose que vous
ne serez pas charmé que ce volume soit plus irréprochable, s'il doit
partager le sort ordinaire des livres de morale.
»Avant d'imprimer, faites-moi voir une épreuve des six vers à
intercaller.»
À M. MURRAY.
Lundi soir, 6 décembre 1813.
«Tout est fort bien, excepté que les vers ne sont pas convenablement
numérotés, et puis une faute diabolique, page 67, qu'il faut corriger à
la plume, s'il n'y a plus moyen de le faire autrement, c'est l'omission
de la négative _pas_ devant _désagréable_, dans la note sur le _Rosaire
d'ambre_. C'est horrible, cela vaut presque ma sottise dans le mauvais
choix du titre (_la Fiancée_, etc.). Ne laissez pas un exemplaire sortir
de votre magasin sans avoir rétabli la négation; c'est une bêtise et un
contresens, tel que cela est maintenant. Je voudrais que le compositeur
eût sur le dos un vampire à cheval.
»_P. S._ La page 20 porte toujours _a_ au lieu de _ont_. Jamais poète
fut-il assassiné comme je le suis par vos diables de compositeurs?
»2e _P. S._ Je crois et j'espère que la négation se trouvait dans la
première édition. Il faut trouver un moyen quelconque de la rétablir.
J'ai bien assez de mes propres sottises sans répondre encore de celles
des autres.»
LETTRE CLI.
À M. MURRAY.
27 décembre 1813.
«Lord Holland a la goutte, et vous serait fort obligé si vous pouviez
obtenir, et lui envoyer, aussitôt que possible, le nouvel ouvrage de Mme
d'Arblay ou celui de miss Edgeworth. Je sais qu'ils n'ont pas encore
paru, mais peut-être _votre majesté_ a-t-elle des moyens de se procurer
ce que nous autres ne pourrions encore obtenir pour notre argent. Je
n'ai pas besoin de vous dire que, quand vous pourrez ou voudrez
m'accorder la même faveur, j'en serai très-reconnaissant: je suis malade
d'impatience de mettre le nez dans le livre de Mme d'Arblay.
»_P. S._ Vous me parliez aujourd'hui de l'édition américaine de certain
ouvrage de ma jeunesse sans cesse se reproduisant. Puisque je n'y puis
plus rien maintenant, j'aurais quelque curiosité de voir cet échantillon
de typographie transatlantique. Faitesen donc venir un exemplaire pour
vous et pour moi, mais n'en importez pas davantage, parce que je désire
sérieusement que la chose soit oubliée autant qu'elle a été pardonnée.
»Si vous écrivez à l'éditeur du _Globe_, dites-lui que je ne demande pas
d'excuses, que je ne veux pas les forcer à se contredire, que je leur
demande simplement de cesser une accusation la plus mal fondée qu'il se
puisse imaginer. Je n'ai jamais été conséquent en rien, que dans mes
principes politiques; et comme ma rédemption ne se peut espérer que de
cette seule vertu, c'est un meurtre que de m'enlever cette dernière
ancre de salut.»
Nous pourrions encore mettre sous les yeux de nos lecteurs grand nombre
de ces promptes missives dans lesquelles il consignait ses pensées
_encore toutes saignantes_, mais nous en avons donné assez pour montrer
qu'il était infatigable à se corriger lui-même, courant sans relâche
après la perfection, et, comme tous les hommes de génie, entrevoyant
toujours quelque chose au-delà de ce qu'il était parvenu à produire.
À cette époque un appel fut fait à sa générosité par une personne dont
la mauvaise réputation eût facilement motivé un refus aux yeux de la
plupart des hommes. Toutefois, cette circonstance même le lui fit
favorablement accueillir par un sentiment de philantropie plus éclairé;
car M. Murray lui faisant des observations sur ses intentions généreuses
à l'égard d'un homme à qui personne autre ne donnerait un sou: «C'est
précisément parce que personne autre ne le lui donnera, que je dois
venir à son secours.» La personne dont il s'agit ici était M. Thomas
Ashe, auteur d'une certaine brochure intitulée _le Livre_, qui, par les
matières délicates et secrètes qui y étaient discutées, attira plus
l'attention du public que ne le méritait l'auteur par le talent et même
la méchanceté qu'il y avait mis. Dans un accès de repentir, que nous
devons croire sincère, cet homme écrivit à Lord Byron, alléguant sa
pauvreté pour excuse du vil emploi qu'il avait fait jusqu'alors de sa
plume, et sollicitant l'assistance de sa seigneurie pour le mettre à
même d'exister à l'avenir d'une manière plus honorable. C'est à cette
demande que Lord Byron fit la réponse suivante, si remarquable par la
raison élevée et les sentimens on ne peut plus honorables qu'il y
déploie.
LETTRE CLII.
À M. ASHE.
N° 4, Bennet-Street, Saint-James's, 14 décembre 1813.
MONSIEUR,