l'opéra et la pantomime, les Anglais ont un autre genre de composition
dramatique: _la farce_, ou _basse-comédie_, qui tient de nos
vaudevilles, quoique sans couplets. C'est sous ce nom de _farces_ que
paraissent sur les théâtres anglais grand nombre de pièces traduites du
répertoire des Variétés et autres théâtres secondaires français, ainsi
que quelques opéras-comiques.
(_N. du Tr._)]
»Pauvre Brinsley, si ce furent des larmes de plaisir, je suis plus
content d'avoir prononcé ce peu de paroles, si vraies du reste, que je
ne serais d'avoir composé l'_Iliade_, ou fait sa célèbre _Philippique_.
Bien plus, jamais sa comédie ne m'a fait tant de plaisir que j'en ai
éprouvé à apprendre qu'il avait reçu quelque satisfaction de mes éloges,
quelque insignifians qu'ils doivent paraître à des hommes de lettres
plus âgés et plus connus que moi.
»Je suis allé ce soir dans ma loge à Covent-Garden, et ma délicatesse a
été un peu choquée de voir, dans la loge opposée, avec sa mère qui a, je
crois, appartenu à toute l'armée, la maîtresse de S*** que je sais avoir
été élevée depuis son enfance pour cette profession. Je fus indigné
d'abord; mais, promenant mes yeux de loge en loge, à partir de la
mienne, je partis d'un éclat de rire en reconnaissant toutes les jeunes
et les vieilles Babyloniennes de qualité. C'était une étrange réunion;
Lady *** _divorcée_, Lady *** et sa fille, Lady ***, toutes deux
divorçables. Dans la loge à côté MM.***, dans la suivante de _même_, et
plus près ***.
»Quel assemblage pour _moi_, qui connais leur histoire à toutes. On eût
dit que la salle eût été partagée entre les courtisanes publiques et les
courtisanes _sous-entendues_; toutefois les intrigantes étaient en
beaucoup plus grand nombre que les filles tout-à-fait mercenaires. De
l'autre côté, Pauline seule avec _sa mère_, et dans la loge voisine,
trois beautés d'un ordre inférieur. Maintenant quelle différence y
a-t-il entre _elle_ et _sa mère_, et Lady *** et _sa fille_, si ce n'est
que les deux dernières peuvent entrer à la cour et partout, tandis que
les deux premières ne peuvent entrer qu'à l'Opéra et au b... Quel
plaisir je trouve à observer le monde tel qu'il est, et moi-même qui
vaux moins encore que tous les autres. Mais, n'importe, n'allons pas
tomber dans l'égoïsme, qui ici du moins ne serait pas de la vanité.
»J'ai écrit dernièrement en courant une misérable rapsodie que je n'ai
pas même terminée, _le Diable en voiture_[72], dont l'idée m'a été
suggérée par la _Promenade du diable_ de Porson.
[Note 72: Lord Byron donna à lord Holland la seule copie qu'il ait,
je crois, jamais écrite de cet étrange poème, qui se compose d'environ
deux cent cinquante vers. Quoiqu'il s'y trouve beaucoup de vigueur et
d'imagination, il est en général écrit sans art, et manque de cette
force et de cette concision qu'on admire dans les beaux vers de M.
Coleridge, que Byron, partageant l'opinion qui a long-tems prévalue,
attribuait alors au professeur Porson. Il y a cependant dans _le Diable
en voiture_ quelques stances dignes d'être conservées.
«1. Le Diable revint aux enfers vers deux heures, et demeura chez lui
jusqu'à cinq. Il dîna de quelques homicides en ragoût, d'un rebelle en
étuvée à l'irlandaise, de saucisses faites d'un juif qui s'était tué
lui-même; et se mit à songer à quoi il emploierait le reste de sa
journée. «Ah! dit-il, je vais monter en voiture; je me suis promené à
pied ce matin, il faut aller en voiture ce soir: la nuit est le tems le
plus cher à mes enfans, et je veux voir comment mes favoris prospèrent.
»2. Quelle voiture prendrai-je? dit Lucifer. Si je suivais mon goût, je
monterais sur une charette pleine de blessés, et ce me serait plaisir
que de voir leur sang couler; mais j'aurai souvent occasion de me donner
ce passe-tems-là. Dans ce moment, c'est de promptitude qu'il s'agit; il
faut que j'inspecte le plus de mes domaines que je pourrai, et que j'aie
l'oeil à ce qu'on ne m'aille pas braconner quelques ames.
»3. J'ai un carrosse de cérémonie à Carlton-House, un cabriolet dans
Seymour-Place; mais ils sont prêtés à deux amis, qui m'en récompenseront
en courant mon pas favori; et puis ils tiennent les rênes avec tant de
grâce! je leur garde à tous deux quelque chose quand ils seront au bout
de leur carrière.
»4. En avant donc pour la terre, et voyons.» Cela dit, il saute sur
notre globe; il enjambe de Moskou en France; puis traverse la Manche
d'une autre enjambée, et vient planter son pied fourchu sur une de nos
grandes routes, non loin de la demeure d'un évêque.
»5. À propos, j'oubliais de dire qu'en son chemin il s'arrêta un moment
à contempler la plaine de Leipsik; il prit tant de plaisir dans cette
atmosphère sulfureuse, dans ces cris de désespoir, qu'il se percha sur
une montagne de morts. Comme il jouissait délicieusement sur ce trône,
qui croissait à chaque instant en hauteur! Rarement la terre lui
avait-elle offert un aussi charmant spectacle, rarement y avait-il vu
son ouvrage moitié aussi bien fait. En effet, le champ de carnage était
tellement rougi du sang des morts, qu'il donnait le même reflet que les
vagues de l'enfer. Alors le diable se prit à rire d'un rire bruyant,
sauvage et prolongé, et dit: «Il me paraît qu'ils n'ont pas besoin de
moi ici!».............................................................
......................................................................
»8. Toutefois les sons les plus agréables à son oreille, furent les
soupirs d'une veuve éplorée; le spectacle le plus ravissant dont ses
yeux se repurent, les larmes que l'horreur avait glacées dans les beaux
yeux bleus d'une jeune fille restée immobile près du corps de son amant
expiré: autour d'elle flottaient épars ses longs cheveux noirs; elle
portait vers le ciel un oeil égaré, qui semblait demander s'il y avait là
un Dieu! Couché près d'une muraille en ruines, un enfant mourait de
faim; ses joues étaient creuses, ses yeux à demi fermés. Le carnage
commençait après que la résistance avait cessé, et la fuite ne servait
de rien aux vaincus....................................................
.......................................................................
.......................................................................
»10. Cependant le Diable avait atteint nos rives blanchissantes; et qu'y
fit-il, je vous prie? Avec les meilleurs yeux du monde, il ne put y voir
de nuit que ce que nous y voyons tous les jours. Toutefois, il fit son
petit voyage, et tint journal de toutes les merveilles qu'il avait
observées dans ses courses nocturnes. Ce journal, il le vendit aux
libraires associés, qui lui firent d'assez belles conditions, il est
vrai, mais qui finirent par le tricher tout diable qu'il est.
»11. Le Diable vit ensuite, ou crut voir la malle-poste et son
conducteur avec son manteau. Alors, à défaut de pistolets, il arma sa
queue; et saisissant son homme à la gorge: «Ha ha! dit-il, qu'est-ce
ceci? une voiture neuve et un vieux pair!»
»12. Cela dit, il le replaça sur son siège, l'engagea à n'avoir pas
peur, à rester fidèle à son club, ses rênes, son b... et sa bière:
«Excepté la table du conseil, il n'y a pas d'endroit, ajouta-t-il, où je
sois si content de voir un pair qu'ici.» ..............................
.......................................................................
»17. Le Diable se rendit ensuite à Westminster, et se disposait à entrer
à la Chambre des Communes, quand il apprit que les lords venaient d'être
convoqués. Aussitôt il pensa qu'en sa qualité de _quondam_ aristocrate,
il devait aller les voir un moment; car de songer à les écouter, cela
n'en valait pas la peine. Il entra dans la Chambre, et s'avança si bien
comme l'un d'entre nous, qu'on dit qu'il s'arrêta très-près du trône.
»18. Il vit lord L***l, sage en apparence seulement; lord W...d, qui
certainement est un sot; Johanny de Norfold, homme de quelque poids;
Chatham, si semblable à son ami Billy; il vit des larmes dans les yeux
de lord Eldon, parce que les catholiques _ne voulaient pas_ se soulever,
malgré ses prières et ses prophéties. Puis il entendit, ce qui ne
l'étonna pas peu, un magistrat supérieur dire quelque chose qui avait
tout l'air d'un jurement. Satan fut choqué: «Allons-nous-en, dit-il nous
sommes mieux appris que cela là bas. S'il harangue dans ce goût là quand
il sera dans mes états, je ferai signe à l'ami Moloch de le rappeler à
l'ordre.»]
»Lu un peu d'italien, et écrit deux sonnets sur ***. Je n'en avais
encore composé qu'un, et cela en riant, il y a bien des années, et comme
exercice; j'espère bien n'en plus écrire à l'avenir. C'est bien le genre
de composition le plus larmoyant, le plus glacial, le plus stupidement
platonique. Je déteste tellement Pétrarque[73], que je ne voudrais pas
avoir été cet homme-là, même pour sa Laure, ce dont ce langoureux et
métaphysique radoteur n'a jamais su venir à bout.» .....................
.......... .............................................................
[Note 73: Il apprit dans la suite à faire plus de cas de Pétrarque.
(_Note de Moore_.)]
16 janvier 1815.
........................................................................
«Demain, je quitte Londres pour quelques jours. J'ai vu Lewis
aujourd'hui; il vient d'Oatlands, où il s'est querellé avec Mme de
Staël, à propos de lui-même; de _Clarisse Harlow_, de Mackintosh et de
moi. Je ne suis jamais allé y rendre mes devoirs; nous nous serions bien
autrement querellés. Je ne suis pas grand parleur, je ne sais point
flatter, et je ne puis écouter une femme à moins qu'elle ne soit jolie
et folâtre. Elle accabla ce pauvre Lewis d'éloges, jusqu'à l'en rendre
malade; découvrit que _Clarisse_ était la perfection même, et Mackintosh
le premier homme de l'Angleterre. Pour cela, je suis de son avis, du
moins il en est bien l'un des premiers; mais Lewis ne pense pas ainsi.
Quant à _Clarisse_, je laisse à ceux qui ont le courage de la lire, à en
juger et en disputer. Je n'ai jamais eu la force de le faire, et n'ai
pas par conséquent le droit de donner mon opinion. Elle a dit à Lewis,
et en cela elle a eu raison, puisqu'il est mon ami, d'abord que j'avais
de l'affectation, et ensuite que je m'étais rendu coupable d'une
horrible inconvenance, en me tenant l'autre jour, à dîner, les yeux
fermés ou à demi fermés. Je ne me connaissais pas ce tic; si je l'ai
réellement, il faudra que je m'en corrige. On contracte insensiblement
de mauvaises habitudes, dont il vaudrait mieux se défaire de bonne
heure. Si cela en est une, je voudrais qu'on m'en eût parlé plus tôt.
Peu importerait d'être privé à jamais de voir de vilaines femmes; mais
il est bon de voir ses voisins, aussi bien que les plats qui sont sur la
table.
»Je donnerais tout au monde pour avoir assisté à l'aimable églogue qui a
dû se passer entre elle et Lewis, tous deux entêtés, singuliers,
habiles, bavards et doués d'une voix perçante. À coup sûr, qui s'y
serait trouvé n'aurait pu se faire entendre entre eux. Mais, hélas! le
combat a fini par l'épuisement des deux partis, et maintenant ils ne se
querelleront plus. Ne pourrait-on pas les réconcilier, ne fût-ce que
pour les mettre de nouveau aux prises? Pauvre Corinne! elle s'apercevra
que ses belles phrases ne conviennent pas toujours à nos messieurs et à
nos dames du bel air.
»Je me prends d'admiration pour ***, la jeune soeur de ***. Une femme
serait mon salut. Il est certain que jusqu'ici les femmes de mes
connaissances ne m'ont pas fait grand bien. *** est belle, mais fort
jeune; je crains bien aussi que ce ne soit une sotte. Cependant je l'ai
trop peu vue pour la juger, et, d'un autre côté, il n'y a rien que je
déteste autant qu'une femme bel-esprit. Il est on ne peut plus probable
qu'elle ne m'aimera pas, très-probable que je ne l'aimerai pas
davantage; mais, d'après mon système, et le système généralement suivi
maintenant, cela ne fait rien du tout. L'affaire, si nous en venons là,
s'arrangera entre le papa et moi. Je ne la gênerais pas dans ses
volontés; je ne suis docile et de bonne composition qu'avec les femmes,
et si je n'en devenais pas amoureux, ce que je tâcherai d'éviter, nous
ferions un couple très-heureux. Quant à la conduite, cela la regarde...
Mais, si je l'aime, j'en serai jaloux; c'est pourquoi je ne veux pas, si
je puis, en devenir amoureux. Quoiqu'après tout je doute de mon
caractère, et je craigne de n'être pas aussi patient que la _bienséance_
l'exigerait d'un mari de ma condition, j'appréhenderais que mon
tempérament ne me portât à quelque acte de vengeance orientale, ou au
moins ne me conduisît avec ma moitié devant les tribunaux pour y plaider
en séparation. Ainsi, toutes réflexions faites, il vaut mieux que je
reste seul et célibataire; cependant j'aimerais avoir avec qui bâiller à
l'occasion.
»W***, et après lui ***, m'ont volé une de mes bouffonneries sur la
métaphysique de Mme de Staël et le brouillard, et se la sont attribuée
de vive voix et dans leurs lettres. Comme le dit Gibbet, ce sont là
d'aussi honnêtes gens qu'aucuns de ceux qu'on rencontre sur la grande
route. W*** est en guerre avec tous les whigs, à cause de son article
sur Fox, si tant est qu'il en soit l'auteur. Tous les fabricans
d'épigrammes et d'essais sont à ses trousses; je n'aime pas les combats
inégaux, et je voudrais qu'il les battît tous. Quant à moi, grâce à mon
insouciance, j'ai singulièrement simplifié mes principes politiques; ils
se réduisent maintenant à détester tous les gouvernemens existans, c'est
de beaucoup plus court et infiniment plus agréable. Si la république
universelle était un moment proclamée, cela suffirait pour faire à
l'instant de moi l'avocat du despotisme absolu d'un seul. Le fait est
que, par toute la terre, les richesses donnent le pouvoir, et que la
pauvreté est un esclavage, et qu'une forme de gouvernement n'est ni
meilleure ni pire qu'une autre pour un peuple. Je m'en tiendrai à mon
parti, parce qu'il ne serait pas honorable d'en agir autrement; mais
quant à des _opinions_, je ne pense pas que les affaires politiques
méritent qu'on s'en forme. Pour la _conduite_, c'est autre chose; si
vous commencez dans un parti, marchez en avant avec lui. Je ne suis
conséquent que pour les affaires politiques, ce qui vient probablement
de mon entière indifférence pour le sujet.»
On me permettra d'interrompre pour un tems la suite de ce journal, qui
va jusque dans les premiers mois de l'année suivante, pour m'occuper,
sans rompre l'ordre chronologique, de quelques parties de la
correspondance et de l'histoire littéraire du noble poète, qui
appartiennent spécialement à l'année 1813.
Nous avons vu que _la Fiancée d'Abydos_ parut au commencement de
décembre, composée, comme l'avait été _le Giaour_, dans un de ces
paroxysmes de passion et d'imagination que des aventures telles que
celles dans lesquelles le poète était alors engagé étaient propres à
exciter. Le plus célèbre mathématicien de l'antiquité ne demandait qu'un
point d'appui pour soulever le monde; il semble qu'un certain fonds de
faits réels fût aussi nécessaire à Byron, pour le décider à prendre en
main ce levier qu'il savait si bien appliquer aux passions humaines.
Mais il se contentait, du moins en général, d'une connexion si légère
avec la réalité, que ce serait une tâche ingrate et peu sûre que de
rechercher dans ses compositions la chaîne qui les lie à sa propre
destinée et à ses propres aventures, liaison qui pourrait bien, après
tout, n'avoir également été créée que par son imagination. Cette
remarque ne s'applique pas seulement à _la Fiancée d'Abydos_, mais au
_Corsaire_, à _Lara_, et à toutes les autres belles fictions qu'il donna
dans la suite. Encore que les émotions si heureusement exprimées par le
poète puissent en général paraître comme autant de vifs souvenirs de
celles qui auraient, à diverses époques, agité son propre sein, encore
que lui-même semble de tems en tems encourager cette interprétation, il
y aurait peu de sens à vouloir le reconnaître personnellement dans ses
héros, et à lier sa vie réelle avec les aventures qu'il raconte.
C'est tandis qu'il était encore incertain sur le sort de son dernier
poème qu'il écrivit les observations suivantes, sur l'ouvrage d'un de
ceux qui avaient suivi la même carrière et traité des sujets analogues.
LETTRE CXLIII.
A M. MURRAY.
4 décembre 1813.
«J'ai lu en entier vos _Contes Persans_[74] et pris la liberté de faire
quelques remarques sur les pages blanches. Il y a des passages
magnifiques et une histoire très-intéressante; je ne saurais vous en
donner une meilleure preuve que l'heure qu'il est actuellement, _deux
heures du matin_, heure jusqu'à laquelle cette lecture m'a tenu _éveillé
sans le moindre bâillement_. La péripétie manque de vérité locale; je ne
crois pas qu'on connaisse de _suicide musulman_, du moins par suite
_d'amour_. Mais cela est de peu d'importance. Ce poème doit avoir été
écrit par quelqu'un qui avait été sur les lieux: je lui souhaite du
succès, et il en mérite. Voudrez-vous présenter mes excuses à l'auteur
pour la manière libre dont j'en ai usé avec son manuscrit? Cela ne
serait pas arrivé s'il m'avait moins intéressé; vous savez que j'ai
toujours pris en bonne part des observations de cette nature, j'espère
qu'il les voudra bien prendre de même. Il est difficile de dire ce qui
réussira, plus difficile encore de dire ce qui ne réussira pas. Je suis
maintenant moi-même dans cette incertitude pour notre propre compte, et
ce n'est pas une petite preuve du talent de l'auteur que d'avoir su
charmer et fixer mon esprit dans un tel moment, en traitant des sujets
analogues au mien, et dont la scène est la même. Qu'il produise le même
effet sur tous ses lecteurs est un souhait bien sincère, et à peine
l'objet d'un doute pour votre bien affectionné,»
BYRON.
[Note 74: Contes en vers par M. Galley Knight, dont M. Murray lui
avait envoyé le manuscrit, sans cependant lui faire connaître le nom de
l'auteur.]
Pendant l'impression, il fit à _la Fiancée d'Abydos_ des additions qui
s'élevèrent à plus de deux cents vers; et, suivant son habitude, parmi
les morceaux ainsi ajoutés, se trouvèrent les plus heureux et les plus
brillans de tout le poème. Les vers du début
Connaissez-vous le pays, etc.
dont on suppose qu'une chanson de Goethe[75] lui donna l'idée, font
partie de ces additions, aussi bien que les beaux vers
Qui n'a pas éprouvé combien les mots sont impuissans, etc.
[Note 75: _Kennst du das Land wo die citronen blühn_, etc.]
Il est curieux et instructif à la fois de suivre la marche de ses
corrections pour l'un des vers les plus admirés de ce poème. Il avait
d'abord écrit:
_Mind on her lip and music in her face_.
Il mit ensuite:
_The mind of music breathing in her face_.
Mais cela ne le satisfaisant pas encore, il changea de nouveau; et voici
le vers tel qu'il est resté:
_The mind, the music breathing from her face_.
Mais le plus long et le plus brillant des passages que son imagination
lui inspira, tandis qu'il revoyait son premier travail, c'est ce torrent
de sentimens éloquens qui suit la strophe,
Oh, ma Zuleika! viens partager mon bateau et y amener le
bonheur, etc.
morceau de poésie qui, pour l'énergie et la tendresse des pensées,
l'harmonie de la versification et le choix des expressions, n'a que peu
de pièces auxquelles on le puisse comparer, chez tous les poètes anciens
et modernes. La totalité de ce beau passage fut envoyée par fragmens au
compositeur; les corrections suivant les corrections, et la pensée
nouvelle venant à chaque instant ajouter de la force à la pensée. Voici
un autre exemple des corrections successives auxquelles il a dû
quelques-uns de ses plus admirables passages. Chacun de nos lecteurs se
rappelle sans doute ces quatre beaux vers:
_Or, since that hope denied in worlds of strife,
Be thou the rainbow to the storms of life!
The evening beam that smiles the clouds away,
And tints to-morrow with prophetic ray_!
(Ou, si cette espérance nous est refusée dans ce monde
orageux, sois l'arc-en-ciel des tempêtes de la vie! le rayon
du soleil couchant qui dissipe les nuages, et annonce un
beau lendemain!)
Dans la copie envoyée d'abord à l'éditeur, le dernier vers était ainsi
écrit:
(_an airy_ )
_And tints to-morrow with_ ( ) _ray_.
(_a fancied_)
La note suivante y était jointe:
MONSIEUR MURRAY,
«Choisissez des deux épithètes, _fancied_ ou _airy_, celle qui vous
paraîtra convenir le mieux; si aucune ne peut aller, dites-le moi, et
j'en rêverai quelqu'autre.»
Le poète, il faut l'avouer, rêva heureusement; _prophetic_ est de tous
les mots celui qui convient le mieux au sujet[76].
[Note 76: On verra toutefois, dans une lettre suivante à M. Murray,
que Byron lui-même ne sentit pas d'abord l'heureuse propriété de cette
épithète; il est donc probable que le mérite de ce choix appartient a M.
Gifford.
(_Note de Moore_.)]
Je ne choisirai plus parmi les additions à ce poème qu'un exemple qui
prouve que le soin avec lequel il revoyait ses poésies égalait la
facilité avec laquelle il les composait d'abord. Les six premiers vers
du long morceau que je viens de citer ayant été envoyés trop tard à
l'éditeur, furent ajoutés par un _erratum_ à la fin du volume; ils
commençaient d'abord ainsi:
_Soft as the Mecca-Muezzin's strains invite
Him who hath journey'd fars to join the rite_
Quelques heures après, il les renvoya corrigés ainsi,
_Blest as the Muezzin's strain from Mecca's dome,
Which welcomes faith to view her Prophet's tomb_.
avec le billet suivant à M. Murray.
3 décembre 1813.
«Voyez dans l'_Encyclopédie_, article _la Mecque_, si c'est là ou à
Médine que le Prophète est enterré; si c'est à Médine, rétablissez ainsi
les deux premiers vers de ma variante:
_Blest as the call which from Medina's dome
Invites devotion to her Prophet's tomb_, etc.
Si, au contraire, c'est à la Mecque, mettez les deux vers que je viens
de vous indiquer.--_La Fiancée d'Abydos_, chant II, page...
«Tout à vous, etc.
B.
«Vous trouverez cela en cherchant _la Mecque_, _Médine_ ou _Mahomet_. Je
n'ai point de livres que je puisse consulter ici.»
Ce billet fut bientôt après suivi d'un autre:
«Avez-vous vérifié? Est-ce _Médine_ ou _la Mecque_ qui renferme le
_Saint-Sépulcre_? N'allez pas me faire blasphêmer par votre négligence.
Je n'ai pas, sous la main, de livres que je puisse consulter; sans quoi
je vous aurais évité cette peine. Je _rougis_, en bon _Musulman_; de ne
plus me rappeler cela avec précision.
«Tout à vous, etc.»
B.
En dépit de toutes ces altérations successives, voici ces deux vers tels
qu'ils sont demeurés:
_Blest as the Muezzin's strain from Mecca's wall
To pilgrims pune and prostrate at his call_.
Outre le soin méticuleux qu'il apporta lui-même à la correction de ce
nouveau poème, il paraît, d'après la lettre suivante, qu'il invoque, à
ce sujet, le goût exercé de M. Gifford.
LETTRE CXLIV.
À M. GIFFORD.
12 novembre 1813.
MON CHER MONSIEUR,
«J'espère que vous voudrez bien remarquer, toutes les fois que j'ai
quelque chose à vous demander, que c'est tout l'opposé d'une certaine
dédicace, et que je _ne_ m'adresse _pas_ à l'éditeur du
_Quarterly-Review_, mais à M. Gifford. Vous sentirez bien cette
distinction, et je n'ai pas besoin d'y insister davantage.
»Vous avez eu la bonté de lire en manuscrit quelque chose de moi, un
conte turc; et je serais charmé que vous voulussiez bien me faire la
même faveur, maintenant que le voilà en épreuves. Je ne puis pas dire
que je l'aie écrit pour m'amuser, je n'y ai pas été non plus _forcé par
la faim et les instantes prières de mes amis_; mais j'étais dans cette
position d'esprit où les circonstances nous placent souvent, nous autres
jeunes gens, position d'esprit qui demandait que je m'occupasse à quoi
que ce fût, excepté aux réalités; c'est sous cette inspiration peu
brillante que ce poème a été composé. Quand il fut fini, et que j'eus au
moins obtenu ce résultat de m'être arraché à moi-même, je crus que vous
auriez la bonté de permettre que M. Murray vous l'adressât. Il l'a fait;
et le but de cette lettre est de vous demander pardon de la liberté que
je prends de vous le soumettre une seconde fois.