«Vous n'avez point répondu à mes six lettres: en conséquence, celle-ci

sera ma pénultième; je vous en écrirai encore une, mais après, j'en jure

par tous les saints, je vous garderai silence et rancune. Je me suis

trouvé avec Currant chez lord Holland: il bat tout le monde; son

imagination a quelque chose de surhumain, sa gaîté est parfaite. Je ne

dis pas son esprit, car qui peut définir l'esprit? Puis il a cinquante

figures; et deux fois autant de voix différentes qu'il prend quand il

veut imiter les personnes; je n'ai jamais vu son pareil. Si j'étais

femme et vierge encore, voilà l'homme dont je voudrais faire mon

Scamandre. Il est tout-à-fait enchanteur. Rappelez-vous que je ne l'ai

vu qu'une fois; vous qui le connaissez depuis long-tems, vous rabattez

probablement beaucoup de ce panégyrique. Je crains presque de me trouver

de nouveau avec lui, de peur que l'impression ne diminue. Il m'a

long-tems parlé de vous; c'est un sujet qui ne me lasse jamais, non plus

que personne que je connaisse. Quelle variété d'expression il donne à sa

figure, qui naturellement n'est pas des plus belles! il la change

absolument du tout au tout. En voilà assez, je ne suis pas de force à

faire son portrait, et vous n'en avez pas besoin, puisque vous le

connaissez. Samedi je retourne à ***, où je ne serai pas loin de vous.

Peut-être me favoriserez-vous d'une lettre d'ici là. Bonne nuit.

»Samedi matin, votre lettre a mis fin à toutes mes inquiétudes. Je ne

soupçonnais pas que vous parlassiez sérieusement. Encore de la modestie!

Parce que je ne donne pas suite à une idée assez insignifiante, «il

paraît que je ne crains pas de lutter contre vous». Si la question était

de savoir qui de nous deux doit l'emporter sur l'autre, je vous

craindrais comme Satan craint saint Michel. Mais n'y a-t-il pas assez de

place dans nos sphères respectives? Continuez, ce sera bientôt mon tour

à pardonner. Je dîne aujourd'hui avec Mackintosh et mistress _Staël_,

comme il plaît à John Bull d'appeler Corinne, que j'ai vue hier soir à

Covent-Garden bâiller aux plaisanteries si gaies de Falstaff.

»C'est une chose fort commode pour moi que ma réputation, pourvu que mes

amis ne partagent point l'erreur commune à ce sujet: cela me sauve des

sottises d'une légion d'impertinens, sous forme de connaissances. Mais

vous, Moore, vous savez que je suis bon compagnon, que je suis gai à

l'occasion, et rarement larmoyant. Murray rétablira votre vers dans la

prochaine édition[56]. Je crois que j'ai fait l'erreur dans l'épigraphe;

cependant, j'ai en général de la mémoire pour vous, et je crois que

d'abord elle avait été imprimée correctement.

[Note 56: Dans la première édition du _Giaour_, il avait cité d'une

manière incorrecte un vers de mes _Mélodies irlandaises_, qu'il avait

pris pour épigraphe. Il tomba depuis dans une erreur semblable pour les

vers de Burns, qui servent d'épigraphe à la _Fiancée d'Abydos_.

(_Note de Moore_.)]

»Je rougis en effet très-souvent, si j'en puis croire lady H** et lady

M**, mais heureusement, à présent, personne ne me voit. Adieu.»

LETTRE CXLI.

À M. MOORE.

8 décembre 1813.

«Depuis que je ne vous ai écrit il s'est passé bien des événemens

heureux, malheureux ou indifférens, qui m'ont empêché, non de penser à

vous, mais de vous rappeler le souvenir de quelqu'un qui n'a cessé de

penser à vous, et pour qui la plus sûre consolation a été de tourner

vers vous ses pensées. Nous avons été proches voisins cet automne, et ce

voisinage m'a été à la fois heureux et funeste. Qu'il me suffise de dire

que votre citation française ne s'est que trop trouvée à sa place,

quoiqu'il y eût peu de chance qu'il en fût ainsi, comme vous pouvez

l'imaginer par ce que je disais avant, et le silence que j'ai gardé

depuis... N'importe, _Richard est redevenu lui-même_, et, si ce n'est

toute la nuit et une partie de la matinée, je ne songe plus guère à

toute cette affaire.

»Toutes les commotions un peu vives se terminent chez moi par des vers,

et, pour charmer mes insomnies, j'ai écrit à la hâte un autre conte

turc, non un fragment, que vous recevrez bientôt après cette lettre.

Cela n'empiète pas sur votre domaine; dans le cas où vous le croiriez,

il vous serait facile de me refouler dans mes limites. Vous penserez

avec raison que je me risque à perdre le peu de réputation que j'ai

acquise en tentant cette nouvelle expérience sur la patience du public,

mais en vérité je ne m'en soucie plus le moins du monde. J'ai écrit et

je publie cette bagatelle, uniquement _pour m'occuper_, pour détourner

mes pensées des réalités, en les rejetant sur des fictions, quelque

horribles qu'elles soient. Quant au succès, ceux qui en obtiennent

aujourd'hui me consolent d'avoir échoué; excepté peut-être vous et deux

ou trois autres que j'aime trop pour voir leurs lauriers d'une teinte

plus jaune. C'est l'ouvrage d'une semaine, cela se lira en une heure et

moins; ainsi, advienne que pourra...

»_P. S._ Ward et moi parlons d'aller en Hollande; j'ai envie de voir

quel effet me fera un canal hollandais, à moi, qui ai traversé le

Bosphore. Répondez-moi, je vous prie.»

LETTRE CXLII.

À M. MOORE.

8 décembre 1813.

«Votre lettre, comme la plupart des choses les plus douces et les

meilleures du monde, m'est à la fois agréable et pénible. Mais, d'abord

au plus pressé. Savez-vous que j'étais au moment de vous dédier quelque

chose, non dans une épître formelle, comme d'inférieur à _ancien_, mais

dans une courte lettre servant de préface, dans laquelle je me

glorifiais de votre amitié, et annonçais au public votre poème, quand je

me suis rappelé l'injonction stricte que vous m'aviez souvent réitérée

de vive voix et par écrit, de garder le plus profond secret sur le poème

susdit. Il me fallut donc renoncer à mon projet, non que je puisse avoir

aucun motif de résister au désir de parler de vous, j'y pense et j'en

parle tous les jours, mais j'ai dû craindre, en y cédant, de vous causer

quelque déplaisir. Mettant de côté mon amitié pour vous, sentiment qui

devient chaque jour plus vif et plus profond, vous ne sauriez douter de

mon admiration pour vos ouvrages. Je les sais par coeur et sur le bout du

doigt. _Ecce signum_. Quand j'étais à la campagne, lors de ma première

visite chez ***, j'avais, comme partout ailleurs, quand je suis seul

long-tems, l'envie, je ne dirai pas de chanter, mais de faire _un bruit_

que je n'ai jamais essayé qu'en mon particulier, d'articuler sur ce que

je veux prendre pour des airs, votre _Oh breathe not_! ou _When the last

glimpse_, ou bien encore _When he who adores the_, et quelques autres du

même troubadour, ce sont là mes matines et mes vêpres. Certes mon

intention n'était pas d'être entendu de qui que ce fût. Voici qu'un beau

matin je vois arriver non _la donna_, mais _il marito_, qui me dit d'un

air bien sérieux: «Byron, je me vois forcé de vous prier de ne plus

chanter, au moins de _ces chansons là_.» Je fus comme réveillé en

sursaut: «Assurément, répondis-je, mais pourquoi?--Pour vous dire la

vérité, reprit-il, cela rend ma femme si mélancolique et la fait tant

pleurer, que je désire qu'elle n'entende plus rien de semblable.»

»Or, mon cher Moore, cet effet-là était produit par vos paroles, et

certainement non par la beauté de ma voix. Je vous cite cette folle

anecdote, pour vous prouver combien je vous suis redevable, même pour

l'emploi de mes momens perdus. Un homme peut admirer un jour ceci, un

jour cela; mais on ne conserve le souvenir, surtout après un long tems,

que de ce qui nous a plu véritablement. Quoique je ne pense pas qu'on

vous puisse rien comparer dans la poésie légère ou la satire, et que

jamais auteur n'ait été aussi populaire que vous dans ces deux genres,

je n'hésite pas cependant à croire que vous n'avez pas fait tout ce dont

vous êtes capable, encore qu'un autre pût bien se contenter de ce que

vous avez fait. J'attends de vous un ouvrage de plus longue haleine, et

le monde l'attend avec moi. Je vois en vous, ce que je n'avais jamais vu

dans aucun autre poète, une étrange méfiance de vos forces, que je ne

puis m'expliquer et qui doit être inexplicable, puisqu'un _cosaque_

comme moi suffit pour épouvanter un _cuirassier_ comme vous. Votre

conte, je ne le connaissais pas, je ne le pouvais pas connaître, je

n'avais songé qu'à une péri: je voudrais que vous eussiez eu plus de

confiance en moi, non dans mon intérêt, mais dans le vôtre, et pour

empêcher que le monde ne perdît un poème bien meilleur que le mien, dont

j'espère toujours que ce petit combat de générosité ne le privera pas à

jamais[57].

[Note 57: Parmi les épisodes que je comptais introduire dans _Lalla

Rookh_, que j'avais commencé, mais que plusieurs circonstances m'avaient

empêché de finir, il s'en trouvait un déjà assez avancé lors de la

publication de _la Fiancée d'Abydos_, et avec lequel ce poème offrait de

si étranges coïncidences, non-seulement pour les localités et le

costume, mais encore pour la fable et les caractères, que j'y renonçai

immédiatement, et commençai un autre épisode sur un sujet absolument

nouveau: _Les adorateurs du feu_. C'est à ce fait que je lui avais

communiqué, que Lord Byron fait allusion ici. Dans la personne de mon

héros (auquel j'avais aussi donné le nom de Zélim, dont j'avais fait un

descendant d'Ali, proscrit, ainsi que tous ses adhérens, par le calife

régnant), j'avais intention de donner un corps, comme je l'ai fait

depuis sous une autre forme, à la cause de l'Irlande[57A]. Voici les

propres expressions de ma lettre à Lord Byron: «J'avais choisi cette

histoire parce qu'on peint mieux ce que l'on sent, et que je pensais

qu'un parallèle avec l'Irlande me mettrait à même de jeter un peu de

vigueur dans le caractère de mon héros. Mais songer à de la vigueur, à

du sentiment après vous, c'est impossible: _ce domaine-là est celui de

César_.»

(_Note de Moore_.)]

[Note 57A: L'_Histoire du célèbre chef irlandais, capitaine Rock_,

roman philosophique et allégorique de M. Moore.]

Mon ouvrage est le travail de huit jours, entrepris partie par des

raisons que je vous ai dites, partie par d'autres qui ne peuvent trouver

place dans une lettre, mais que je vous dirai quelque jour...

»Continuez; je serais réellement malheureux que vous vous arrêtassiez

pour moi. Le succès de ma _Fiancée_ est encore problématique; il s'en

vendra probablement un certain nombre d'exemplaires, on peut du moins le

présumer d'après le goût du public pour _le Giaour_, et autres histoires

horribles et mystérieuses de ce genre. Mon seul avantage est d'avoir été

sur les lieux, ce qui n'a eu de bon que de m'éviter de parcourir des

livres, que j'eusse peut-être mieux fait de relire. Si votre chambre en

était meublée comme la mienne, vous n'auriez pas besoin de passer en

Orient pour donner des descriptions, du moins quant à la fidélité, car

j'ai tout dessiné de mémoire...

»Ma dernière production pourrait bien avoir le même sort, et je vous

avoue que j'ai de grands doutes à ce sujet. Quand bien même il en serait

autrement, mon succès éphémère serait oublié avant que vous ne soyez

prêt et disposé à paraître. Allons, ferme, courage. Excepté le _Post

Bag_ qui vous a si bien réussi, il y a plusieurs années que vous ne nous

avez rien donné régulièrement. Quoi que vous en pensiez au fond de votre

retraite aux jours pluvieux, aucun poète vivant ne s'est élevé plus haut

que vous. «Aucun homme, dans aucune langue, n'a été peut-être plus

complètement le poète du coeur et le poète des femmes. Les critiques lui

reprochent de n'avoir représenté le monde ni tel qu'il est, ni tel qu'il

doit être; _mais les femmes répondent qu'il l'a représenté tel qu'elles

le désirent_.» Je serais tenté de croire que c'est de vous, et non de

Métastase, que M. Sismondi a voulu parler ici.

ȃcrivez-moi, et parlez-moi de vous. Vous rappelez-vous ce que disait

Rousseau à quelqu'un: «Est-ce que nous sommes fâchés? Vous m'avez

souvent parlé, et jamais vous ne m'avez parlé de vous-même.»

»_P. S._ Cette dernière phrase est une excuse indirecte pour mon propre

égoïsme, mais je crois qu'il est permis d'en avoir par lettres. Je

voudrais seulement que la chose fût réciproque. J'ai trouvé une

réflexion singulière dans Grimm; elle ne peut s'appliquer, du moins en

mauvaise part, ni à vous ni à moi, quoique l'_un_ d'entre nous ait

certainement assez mauvaise réputation; la voici: «Bien des gens ont la

réputation d'être méchans, avec lesquels nous serions trop heureux de

passer notre vie.» Je n'ai pas besoin d'ajouter que c'est une femme qui

parle, une demoiselle de Sommery...»

Vers cette époque, lord Byron commença un _Journal_ dont j'ai déjà donné

quelques extraits: je vais maintenant en mettre sous les yeux du lecteur

tout ce que les convenances permettront. D'après la nature même de ces

sortes de mémoires autographes, celui-ci roule principalement sur des

personnes encore vivantes et des faits encore récens; il est donc

nécessaire, avant de l'offrir au public, d'en retrancher quelques

parties, qui malheureusement ayant un rapport plus direct aux vues

secrètes et aux sentimens de l'auteur, piqueraient le plus vivement la

curiosité. Toutefois, après cette mutilation indispensable, il en

restera encore assez pour faire mieux connaître la vie privée et les

habitudes du noble poète, et pour satisfaire innocemment ce goût, aussi

général qu'il est naturel, qui nous fait contempler avec plaisir un

grand homme _en robe de chambre_, et nous fait nous réjouir de

découvrir, ce qui est si consolant pour l'orgueil humain, que les plus

puissans dans leur intérieur ont leurs faiblesses et nous ressemblent,

au moins dans de certains momens[58].

[Note 58: C'est surtout aux grands hommes qui sont hors de toute

comparaison par le génie, qu'on aime à ressembler au moins par les

faiblesses.

(GINGUENÉ.)]

JOURNAL

COMMENCÉ LE 14 NOVEMBRE 1813.

«Si ce journal avait été commencé il y a dix ans, et fidèlement tenu!!!

Tel qu'il est, il renferme bien des choses dont je voudrais avoir perdu

le souvenir. Eh bien! j'ai eu ma part de ce qu'on appelle les plaisirs

de la vie, et vu beaucoup, en Europe et en Asie sinon beaucoup profité.

On dit que la vertu est sa propre récompense; elle devrait certainement

être bien payée pour le mal qu'elle coûte à acquérir. À vingt-cinq ans,

quand la meilleure partie de la vie est passée, on devrait être _quelque

chose_; et que suis-je? J'ai vingt-cinq ans et quelques mois, voilà

tout. Qu'ai-je vu? J'ai vu par tout le monde l'homme toujours le même,

et la femme toujours la même aussi. J'aime mieux le musulman qui ne fait

jamais de questions, et la musulmane qui vous évite la peine de lui en

adresser. N'étaient la peste, la fièvre jaune et le retard qu'éprouve la

rentrée des fonds de Newsteadt, je serais dans ce moment, pour la

seconde fois, près des rives de l'Euxin. Si je puis surmonter ce dernier

obstacle, la peste ne m'arrêtera pas long-tems; arrive que pourra, le

printems me reverra là-bas, à moins que dans l'intervalle je ne me marie

ou que je ne _démarie_ quelque autre. Je voudrais que... je ne sais

point ce que je voudrais. Il est étrange que je ne puisse jamais désirer

sérieusement quelque chose, sans l'obtenir et sans m'en repentir après.

Je commence à croire, avec les bons Mages des anciens tems, qu'on ne

devrait prier que pour la nation, non pour soi-même; mais, d'après mes

principes, cela ne serait pas très-patriotique.

»Trève de réflexions. Voyons: hier soir j'ai fini _Zuleïka_, mon second

conte turc. Je crois que je me suis sauvé la vie en le composant, car je

ne l'ai entrepris que pour détourner mes pensées de

Ce nom cher et sacré, que je ne révélerai jamais.

»Et pourtant, ici même, ma main brûle de le tracer! J'ai brûlé cet

après-midi les scènes de la comédie que j'avais commencée. J'ai quelque

envie d'accoucher d'un roman, ou plutôt d'un conte en prose; mais quel

roman pourrait égaler les événemens

... _Quoeque ipse... vidi

Et quorum pars magna fui_[59]?

[Note 59: Tous les événemens que j'ai vus, et dans lesquels j'ai

joué un si grand rôle. (VIRGILE.)]

»Henry Byron est venu me voir aujourd'hui avec ma petite cousine Élisa.

Ce sera une beauté et une peste; c'est bien le plus bel enfant! des yeux

noirs et des paupières noires longues comme des ailes de corbeau. Je

crois qu'elle est encore plus belle que ma nièce Georgina, et cette

idée-là ne me plaît pas; après tout, quoique plus âgée, elle est bien

moins développée sous le rapport des facultés intellectuelles.

»Dallas est venu avant que je ne fusse levé, ainsi je n'ai pu le voir.

Lewis est venu aussi, on le croirait en colère contre toute la création.

Que diable peut-il avoir? Il n'est pas marié, lui: a-t-il perdu sa

maîtresse, ou la femme de quelqu'autre? Hodgson est venu me voir aussi:

il va se marier, et il est bâti de façon à s'en trouver plus heureux. Il

a de l'esprit, de la gaîté, tout ce qu'il faut pour le rendre une

compagnie agréable; la future est jeune, belle, et tout ce que vous

voudrez. Malgré tout, je n'ai jamais connu personne qui ait beaucoup

gagné à se marier. Tous mes amis mariés sont chauves et mécontens. W***

et S*** ont perdu leurs cheveux et leur bonne humeur, et le second en

avait beaucoup à perdre. Mais dans l'état de mariage ce n'est pas ce qui

_tombe du front_ d'un homme qui importe le plus.

»_Mémento_. Acheter demain quelque jouet pour Élisa, envoyer la devise

pour mes cachets et ceux de ***, faire demain encore visite à Mme de

Staël, à lady Holland, et à *** qui m'a conseillé, sans l'avoir lu, par

parenthèse, de ne point publier _Zuleïka_; je crois qu'il a raison, mais

l'expérience aurait dû lui apprendre que ne point imprimer est

_physiquement_ impossible. Personne ne l'a lue que Hodgson et M.

Gifford. Je n'ai jamais rien _lu_ qu'à Hodgson, parce qu'il me paie en

même monnaie. C'est une chose horrible que de donner des lectures de ses

ouvrages, surtout fréquemment; mieux vaut les imprimer, alors les lit

qui veut, et s'ils ne les approuvent pas, vous avez du moins la

consolation de penser qu'ils ont acheté le droit d'en porter ce

jugement.

»J'ai refusé de présenter la pétition des détenus pour dettes, je suis

ennuyé à la mort de toutes ces momeries parlementaires. J'ai parlé trois

fois, mais je doute que je devienne jamais orateur. Mon premier discours

a été fort goûté; quant au second et au troisième, je ne sais s'ils ont

eu du succès ou non. Je ne m'y suis jamais livré _en amore_; il faut

trouver une excuse pour sa paresse, son inhabileté, ou pour les deux

réunies, et voici la mienne. Les compagnies, les mauvaises compagnies

m'ont perdu; et puis, j'ai pris des médecines, non pour me faire aimer

les autres, mais certainement assez pour me détester moi-même.

»Avant-hier soir j'ai vu le souper des tigres à Exeter-Change. Après le

lion de Véli-Pacha dans la Morée, qui suivait son gardien arabe comme un

chien, rien ne m'a jamais tant amusé que l'amour de la hyène pour le

sien. Quelle _conversazione_! Il y avait un hippopotame, absolument la

figure de lord L***; l'oursin paresseux a la voix et les manières de mon

domestique, le tigre a un peu trop bavardé. L'éléphant a pris mon argent

et me l'a rendu. Il m'a ôté mon chapeau, a ouvert une porte, fait

claquer un fouet, et tout cela si bien, que j'en ferais volontiers mon

sommelier. L'une des deux panthères est bien certainement le plus bel

animal que la terre ait produit; les pauvres antélopes sont mortes,

j'aurais été fâché d'en voir une ici: la vue du chameau m'a fait

soupirer en pensant à l'Asie-Mineure. _O quando te aspiciani_?...»

16 novembre.

«Je suis allé hier soir, avec Lewis, voir la première représentation

d'_Antoine et Cléopâtre_; la pièce était admirablement montée et

très-bien jouée; c'est une salade de Shakspeare et de Dryden. Cléopâtre

m'a plu, comme un épitomé de son sexe; aimante, vive, tendre, triste,

tourmentante, humble, fière, belle, un vrai démon, faisant la coquette

jusqu'à la fin, aussi bien avec l'aspic qu'avec Antoine, après avoir

fait tout ce qu'elle a pu pour lui persuader que... Mais pourquoi lui

a-t-on tant reproché d'avoir fait couper la tête à ce poltron de

Cicéron? Celui-ci n'avait-il pas dit à Brutus que c'était pitié d'avoir

épargné Antoine? n'avait-il pas prononcé les _Philippiques_? Les

_paroles_ ne sont-elles pas des _choses_, et de telles _paroles_ ne

sont-elles pas des _choses_ très-pestilentielles? Quand il aurait eu

cent têtes, elles méritaient d'être toutes clouées sur la tribune

publique, du moins en se plaçant dans la position d'Antoine; après tout,

peut-être eût-il mieux valu lui pardonner, à cause du bon effet que

produit toujours la clémence. Mais revenons à nos moutons; quand

Cléopâtre se croit sûre d'Antoine, elle lui dit: Cependant voyez, c'est

votre intérêt, etc. Que c'est bien là le sexe! Et les questions sur

Octavie! tout cela est bien d'une femme.

»J'ai reçu aujourd'hui une lettre de lord Jersey, qui m'invite à

Middleton. Faire soixante milles pour me trouver avec Mme ***! J'en ai

fait autrefois trois cents pour chercher des peuples silencieux, et

cette dame n'écrit que par in-8° et ne cause que par in-folio. J'ai lu

ses ouvrages; je les aime presque tous; le dernier m'a surtout fait le

plus grand plaisir: ainsi je n'ai pas besoin de le lui entendre

raconter, mieux vaut encore le lire...

»J'ai lu Burns aujourd'hui. Que serait-il devenu, s'il fût né patricien?

Nous eussions eu plus de poli, moins de force, précisément autant de

vers, mais point d'immoralité, un divorce, un duel ou deux, auxquels,

s'il avait survécu, comme nécessairement il se fût moins livré à l'abus

des liqueurs fortes, il eût pu vivre aussi long-tems que Shéridan, ou

même trop long-tems, comme ce pauvre Brinsley. Quel débris que cet

homme! Et cela, faute d'être bien piloté; car jamais nul n'eut les vents

plus favorables, excepté à de courts intervalles bien rares! Pauvre

vieux Shéridan, jamais je n'oublierai la soirée que nous passâmes avec

lui, Rogers, Moore et moi, quand il parla et que nous l'écoutâmes, sans

un moment d'ennui, depuis six heures du soir jusqu'à une heure du matin.

»J'ai mes cachets... Encore oublié le joujou de ma petite cousine Élisa;

il faudra que je l'envoie chercher demain. J'espère qu'Henri me

l'amènera. J'ai envoyé à lord Holland les épreuves de la dernière

édition du _Giaour_ et de _la Fiancée d'Abydos_. Il n'aimera pas ce

dernier ouvrage, et je crois bien que je ne l'aimerai pas long-tems non

plus. Cela a été écrit en quatre nuits, pour distraire mes pensées de

***. Sans cela je ne l'aurais jamais composé; et si je n'avais pas alors

fait une chose ou une autre, je serais devenu fou, à force de me ronger

le coeur; mauvaise nourriture! Hodgson le préfère au _Giaour_; personne

autre ne sera de son avis: il n'a jamais aimé le _fragment_. Je n'aurais

jamais publié cette bagatelle, sans Murray, quoique les circonstances

qui en font la base soient de nature à... hélas!

»J'ai vu ce soir les deux soeurs de ***. Mon Dieu! comme la plus jeune

ressemble à ***! J'ai cru que j'allais sauter à travers la salle; je

suis bien aise qu'il ne se soit trouvé personne avec moi dans la loge de

lady Holland. Je déteste ces fausses ressemblances, ces _moqueurs_ qu'on

prend d'abord pour le _rossignol_, assez semblables pour rappeler

l'objet chéri, assez différentes pour navrer l'ame[60]. On est aussi

contrarié des points de ressemblance que de ceux qui la détruisent.»

[Note 60: «La terre ne renferme rien qui te ressemble, du moins ce

serait en vain pour moi; pour tout au monde, je n'oserais jeter les yeux

sur une femme qui te ressemblerait, et qui ne serait pas toi.»

(Byron.--_Le Giaour_.)]

17 novembre.

«Point de lettres de ***; je ne veux point me plaindre. Le respectable

Job dit: Pourquoi un _homme vivant_ se plaindrait-il? En vérité, je n'en

sais rien; excepté, peut-être, parce qu'un _homme mort_ ne le pourrait

pas. Et lui-même, le susdit patriarche, s'est plaint, jusqu'à ce que ses

amis en furent fatigués, et que sa femme lui donna cette pieuse recette:

Jure une bonne fois et meurs! la seule occasion, je crois, où un

jurement ne puisse donner que peu de consolation. J'ai reçu une lettre

très-flatteuse de lord Holland, au sujet de _la Fiancée d'Abydos_, qu'il

goûte fort, dit-il, ainsi que sa femme; c'est bien de la bonté à deux

personnes dont je n'avais point de quartier à espérer. Et cependant,

dans le tems, je croyais que la cause de mon inimitié pour eux venait de

leur côté; je suis bien aise de m'être trompé: je voudrais ne pas m'être

tant pressé de publier cette maudite satire, dont je désirerais anéantir

jusqu'au souvenir; depuis qu'elle n'est plus dans le commerce, tout le

monde veut l'avoir, comme par esprit de contradiction.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 10 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 10 / 26 段