«Comme notre ancienne, je dirais presque notre défunte correspondance,

tenait trop du levain de la vie de Londres, maintenant _paulò majora_:

il nous faut, s'il vous plaît, parler de la littérature dans toutes ses

branches; et d'abord de la plus importante de toutes, du criticisme. Le

prince est à Brighton, et Jackson le boxeur est à Margate, où il a, je

crois, entraîné Yarmouth pour voir un terrible combat dans ce charmant

pays. Mme de Staël a perdu l'un de ses jeunes barons, qui a été tué dans

un café à Scrawsenhawsen, par un misérable adjudant allemand. Corinne

est dans l'état où seraient toutes les mères à sa place, mais je

gagerais qu'elle fera ce dont bien peu de mères s'aviseraient, qu'elle

écrira un essai là-dessus. Elle ne saurait exister sans quelque chagrin

et sans quelqu'un pour voir et pour lire comment le chagrin lui sied. Je

ne l'ai pas vue depuis cet événement; j'en juge, avec peu de charité,

sans doute, d'après mes observations antérieures.

»L'article sur le _Giaour_ est le second de l'_Édinburgh-Review_. Ce

recueil est toujours dans le sens de Leith, _où est le vent_? L'article

en question est si sucré, si sentimental, qu'il faut qu'il ait été écrit

par Jeffrey amoureux; vous savez qu'il est allé en Amérique épouser une

belle dont il était éperdument amoureux depuis plusieurs années.

Sérieusement, comme Wimfred Jenkins le dit de Lismahago, M. Jeffrey ou

son lieutenant en agissent très-bien envers moi, et je n'ai rien à dire.

Toutefois je dirai que si vous ou moi nous étions coupé la gorge pour

lui, il aurait bien ri, tandis que nous eussions fait vilaine figure

dans nos oeuvres posthumes. À propos de cela, j'ai été choisi l'autre

jour pour médiateur entre deux gentlemen altérés de carnage; après une

longue lutte entre le désir naturel de voir ses semblables

s'entre-détruire et le chagrin de voir des hommes faire des sottises

pour rien, je suis parvenu à décider l'un à demander excuse, et l'autre

à s'en contenter, et tous deux à vivre heureux et contens à l'avenir.

L'un était pair, l'autre un de mes amis non titrés; tous deux y allaient

beau jeu bon argent; et l'un, le plus doux des hommes, brave, outre

cela, et si bon tireur, qu'encore que l'autre soit aussi mince que

possible, il l'eût fendu en deux comme un jonc. Somme toute, ils se sont

admirablement conduits; et moi, je les ai tirés d'affaire aussitôt que

je l'ai pu.

»On vient de publier en Amérique une vie de feu G. F. Cooke, l'acteur

comique. Quel livre! je crois que, depuis les mémoires de Barnaby

l'ivrogne, rien de semblable n'avait abreuvé la presse. Le foyer, la

taverne, les verres de vin, l'eau-de-vie, le punch au whiski, la liqueur

du palmier débordent à chaque page. Deux choses m'étonnent dans cette

publication: d'abord, qu'un homme puisse vivre si long-tems ivre, et

puis qu'il trouve un homme sobre qui se fasse son biographe. Il y a

cependant des choses fort plaisantes dans cet ouvrage, mais les

bouteilles qu'il a bues et les rôles qu'il a joués y sont trop

régulièrement enregistrés.

»Vous vous étonnez que je ne sois pas encore parti, et moi de même, mais

les bruits de peste sont réellement alarmans; non pas tant pour la chose

en elle-même que pour les quarantaines établies dans les ports, et pour

les vaisseaux venant de tous les pays, même d'Angleterre. Il est sûr que

quarante ou soixante jours seraient tout aussi sottement employés à

terre, mais malgré cela on n'est pas fâché de pouvoir choisir à son gré.

La ville est effroyablement déserte; ce qui n'en vaut que mieux. Je suis

réellement ennuyé de ne savoir pas ce que je dois faire: je compte bien

ne pas rester si je puis, mais où aller? Sligo est pour le Nord:

plaisant séjour que Pétersbourg au mois de septembre, avec le nez et les

oreilles enveloppées dans un manchon, si l'on ne veut les voir tomber

dans sa cravate ou dans son mouchoir de poche. Si l'hiver a traité

Bonaparte avec si peu de cérémonie, que ne ferait-il pas d'un pauvre

voyageur solitaire? Donnez-moi un soleil, n'importe à quel degré de

chaleur, et du sorbet, n'importe à quel degré de froid, et mon paradis

est aussi aisé à faire que celui des Persans[49]. Le _Giaour_ a

maintenant plus de mille vers. Lord Fanny en fait mille comme cela à la

journée, n'est-ce pas, Moore? Mauvais plaisant, allons, je vous

pardonne.

[Note 49: «Un paradis persan est bientôt fait; il ne lui faut que

des yeux noirs et de la limonade.»

(_Note de Lord Byron_.)]

»Tout à vous, etc.

»Je m'aperçois que j'ai écrit une longue lettre sans y mettre ni ame ni

coeur pour rien; je n'ai rien dit du beau sexe. Le fait est que je me

trouve aujourd'hui plus embarrassé que je ne l'ai été de toute l'année,

et ce n'est pas peu dire. Il est malheureux que nous ne puissions vivre

ni avec ni sans les femmes.

»Je songe maintenant avec regret qu'à peine avais-je vendu Newsteadt que

vous êtes venu vous fixer près de là. Êtes-vous allé le voir? Allez-y,

mais ne me dites pas qu'il vous plaît. Si j'avais pu prévoir un tel

voisinage, je ne crois pas que je l'eusse vendu. Vous eussiez pu y venir

si souvent en garçon! car c'était tout-à-fait un séjour de célibataires;

abondance de vins et d'autres sensualités; de l'espace, des livres

suffisamment, un air d'antiquité surtout (excepté sur la figure des

jeunes filles) qui vous aurait convenu dans vos momens sérieux, et vous

aurait fait rire quand vous auriez été disposé à la gaîté: je m'étais

fait bâtir une salle de bains et un _caveau_, et maintenant je n'y serai

plus enterré. Chose étonnante, que nous ne puissions être sûrs d'un

tombeau, au moins d'un tombeau déterminé! Je me rappelle à l'âge de

quinze ans avoir lu vos poésies à Newsteadt, que par parenthèse je

réciterais presque par coeur, encore aujourd'hui. Quand je lus dans votre

préface que l'auteur était encore vivant, j'étais loin de songer que je

dusse jamais le voir; quoique je ne sentisse pas la moindre disposition

à devenir poète moi-même, vous pouvez croire que j'étais plein

d'admiration pour vos vers. Adieu, je vous recommande à la protection de

tous les dieux, indous, scandinaves et grecs.

»2e _P. S._ Il y a, dans ce numéro de l'_Edinburgh-Review_, un excellent

article sur la correspondance de Grimm et de Mme de Staël. Ce fut

Jeffrey qui écrivit le mien l'année passée, mais je crois que celui-ci

est de quelque autre. J'espère que vous vous dépêchez, autrement cet

enragé de Lucien Bonaparte nous laissera tous derrière. J'ai lu une

grande partie de son ouvrage manuscrit; réellement cela surpasse tout,

excepté le Tasse. Hodgson le traduit en rivalité avec un autre poète.

Rogers, je crois, Scott, Gifford, vous et moi devons être juges du défi,

c'est-à-dire, toutefois, si vous acceptez cette charge. Vous faites-vous

une idée de la différence de nos opinions? Nous avons, je parle bien

imprudemment, chacun notre manière particulière de voir, du moins vous

et Scott.»

LETTRE CXXXIV.

À M. MOORE.

28 août 1813.

«Ah! mon cher Moore, il fut un tems que vous faisiez bien des tours, que

vous étiez l'un des joyeux compagnons du roi de Bohême. Je me trompe

fort, ou quelque beau printems à Londres, vers l'an de grâce 1815, ce

tems-là pourrait bien revenir. Après tout, il faut que nous finissions

tous par le mariage, et je ne conçois pas d'homme plus heureux que

l'homme marié à la campagne, lisant les journaux du comté, et caressant

la femme de chambre de sa femme; sérieusement, je serais disposé à me

marier demain avec la première femme convenable, c'est-à-dire, j'y

aurais été disposé il y a un mois, mais à présent...

»Pourquoi ne parodiez-vous pas cette ode[50]? Croyez-vous que cela me

mettrait de mauvaise humeur, ou bien l'avez-vous fait, et ne voulez-vous

pas me le dire? Vous avez parfaitement raison sur le mot _giamschid_, je

l'ai réduit à un dissyllabe il y a une demi-heure. Je suis charmé que

vous parliez du _Dictionnaire persan_ de Richardson; cela m'apprend ce

que vous ne vouliez pas me dire, que vous vous mettez en mesure de

battre Lucien. Au moins dites-moi où vous en êtes. Croyez-vous que je

m'intéresse moins à vos ouvrages, ou que je sois moins sincère que notre

ami Ruggiero? Cela n'est pas, cela n'a jamais été. Dans cette

malheureuse composition, _les Poètes anglais_, etc., au moment où

j'étais en fureur contre le monde entier, je n'ai jamais attaqué vos

talens, bien que je ne vous connusse pas alors personnellement; j'ai

toujours regretté que vous ne nous ayez pas donné un ouvrage de longue

haleine, et que vous vous soyez renfermé jusqu'ici dans des petites

pièces de poésies fugitives, belles, il est vrai, et sans rien qu'on

leur puisse comparer dans notre langue, mais qui nous donnent droit

d'attendre de vous un _shah Nameh_ (est-ce là le mot?) aussi bien que

des gazelles. Attachez-vous à l'Orient; Mme de Staël, l'oracle, me

disait qu'il n'y avait plus que ce parti à prendre en poésie. Le Nord,

le Midi et l'Ouest sont épuisés; en fait de poésies orientales, nous

n'avons que les invendables productions de S***, qui est parvenu à gâter

le genre en n'adaptant aux Levantins que leurs plus absurdes fictions.

Ses personnages ne nous intéressent pas, et les vôtres ne sauraient y

manquer. Vous n'aurez pas de rivaux; et si vous en aviez, vous devriez

vous en réjouir. Le peu que j'ai fait dans ce genre n'est à votre égard

que _la voix du prédicateur qui crie dans le désert_, et le succès que

ce peu a obtenu vous prouve que le public tourne à l'enthousiasme et

vous fraie le chemin.

[Note 50: L'ode d'Horace,

_Natis in usum lætitiæ_, etc.

Je lui avais dit qu'on pourrait en parodier quelques passages, et faire

allusion à quelques-unes de ses dernières aventures:

_Quanta laboras in Charybdi_!

_Digne puer meliore flamma_!

(_Note de Moore_.)]

»J'ai songé à un conte, greffé sur les amours d'une péri avec un mortel,

quelque chose de semblable au _Diable amoureux_ de Cazotte, seulement

plus _philantropique_. Cela demandera beaucoup de poésie, et le tendre

n'est pas mon fort. Pour cette raison et quelques autres, j'ai renoncé à

cette idée, et je vous la suggère, parce que je crois que c'est un sujet

dont vous pourriez tirer grand parti dans les loisirs que vous laisse

votre grand ouvrage[51]. Si vous avez besoin d'autres livres, il y a les

_Moeurs des Ottomans_ de Castellan, en six petits volumes; c'est le

meilleur recueil que je connaisse en ce genre. Réellement je prends bien

des libertés de parler ainsi à un de mes anciens et à un plus habile que

moi; excusez-moi, je vous prie, et n'allez pas juger de mes motifs à la

manière de La Rochefoucault.»

[Note 51: Par une singularité assez bizarre, j'avais été au-devant

de ses conseils, en prenant la fille d'une péri pour l'héroïne d'un de

mes contes, et racontant les amours de ses parens dans un épisode. Je

fis part de cette circonstance à Lord Byron, et j'ajoutai: «Tout ce que

je vous demande au nom de l'amitié, c'est, non pas de renoncer pour moi

aux péris, ce qui serait plus qu'on ne peut attendre d'un homme, et

surtout d'un poète; mais simplement que, quand il vous plaira de payer à

l'avenir vos hommages à quelqu'une de ces beautés aériennes, vous ayez

la bonté de m'en avertir franchement, afin que je voie si je dois

persister et lutter contre un tel adversaire, ou bien vous abandonner

pour toujours la race entière, et ne m'occuper dorénavant, avec M.

Montgommery, que des races antédiluviennes.»

(_Note de Moore_.)]

LETTRE CXXXV.

À M. MOORE.

1er août, septembre je veux dire, 1813.

«Je vous envoie Castellan et trois volumes sur la littérature turque,

que je n'ai pas encore ouverts. Quant à ce dernier ouvrage, je vous

serais obligé de le lire, d'en extraire ce qu'il vous conviendra, et de

me l'envoyer sous huit jours; il appartient à la plus brillante de nos

constellations du Nord, Mackintosh, qui m'a fait le plaisir de me le

prêter, avec une politesse qu'il a prise dans les Indes; car je suis sûr

que votre Écossais, qui n'a pas voyagé, doit être d'une humeur moins

sociale.

»Votre péri, mon cher Moore, est sacrée et inviolable pour moi; je n'ai

pas la plus légère idée de toucher le bas de son jupon. L'affectation

avec laquelle vous avez l'air de craindre de vous trouver en concurrence

avec moi est si flatteuse que je commence à me croire tout de bon un

grand homme. Mais, sur mon honneur, vous vous moquez de moi. Tom, vous

êtes un impudent coquin; si vous ne vous moquez pas de moi, vous méritez

bien qu'on se moque de vous. Sérieusement parlant, quel est le poète

vivant que vous puissiez craindre? Réellement, cela me met en colère de

vous entendre parler comme vous le faites...

»J'ai beaucoup ajouté au _Giaour_, toujours sous la sotte forme de

fragmens. Il contient à présent mille deux cents vers et peut-être plus:

vous me permettrez, j'espère, de vous en offrir une copie. Je suis

charmé de me trouver dans vos bonnes grâces, et plus particulièrement de

le devoir, comme vous le dites, en partie à la bonté de mon caractère;

car malheureusement j'ai la réputation d'en avoir un fort mauvais. Mais

on dit que le diable est amusant quand on le met de bonne humeur, et il

aurait fallu que je fusse plus venimeux que le vieux serpent, pour avoir

sifflé ou mordu en votre compagnie. C'est peut-être, et cela paraîtrait

sans doute incroyable à une autre personne, mais vous me croirez, j'en

suis sûr, quand je vous dirai que je suis aussi ravi de vos succès,

qu'un être humain peut l'être de ceux d'un autre; autant que si je

n'avais jamais écrit un vers moi-même. Assurément le champ de la

renommée est assez grand pour tout le monde, et quand même il ne le

serait pas, je ne voudrais pas en voler une verge à mon prochain. Vous y

avez déjà une belle propriété de quelques milliers d'arpens, qui sera

doublée quand vous passerez le nouveau bail que vous préparez en ce

moment; tandis que moi je n'ai qu'une part du pacage commun, incapable

d'une telle fertilité. Voilà une métaphore digne d'un _templier_,

c'est-à-dire, vulgaire et diffuse[52]. Je vous envoie, pour me la

renvoyer par le retour du courrier, comme l'on dit en style de commerce,

une lettre assez curieuse d'un de mes amis[53], où vous verrez l'origine

du _Giaoar_. Écrivez-moi vite: adieu, mon cher Moore, toujours tout à

vous, etc.

[Note 52: _Templier_, c'est-à-dire légiste; l'École de Droit occupe

à Londres l'ancien palais des chevaliers du Temple.

(_N. du Tr._)]

[Note 53: La lettre de lord Sligo. Voyez plus haut, page 118.]

»_P. S._ Cette lettre m'a été écrite à cause d'une _autre version_,

rapprochant trop du texte véritable, que quelques dames de nos amies

avaient eu la bonté de répandre. La partie effacée renfermait quelques

noms turcs, et quelques détails assez peu importans et trop

_circonstanciés_ sur la manière dont avait été découverte la faute de la

jeune fille.»

LETTRE CXXXVI.

À M. MOORE.

5 septembre 1813.

«Ne vous gênez pas pour rendre Toderini au jour fixé; envoyez-le à votre

loisir, après l'avoir anatomisé en autant de notes que vous voudrez; je

ne crois pas qu'il ait encore subi aucune opération de cette nature,

raison de plus pour ne pas l'épargner maintenant.

»*** est de retour à Londres, mais pas encore remis du coup que lui a

porté le _Quarterly_. Quels gens que ces journalistes! «Ces punaises-là

nous effraient tous.» Ils ont fait de vous un spadassin; de moi, le plus

doux des hommes, un satirique; ils finissent par rendre *** plus fou

qu'un Ajax furieux. J'ai relu l'autre jour, en les comparant, les

_Plaisirs de la Mémoire_, et les _Plaisirs de l'Espérance_; décidément

je persiste à préférer les premiers. Il y règne une élégance réellement

prodigieuse, et, dans tout le livre, pas un vers qu'on puisse appeler

commun ou faible...

»Que dites-vous de Bonaparte? rappelez-vous que j'ai parié pour lui

quant aux batailles, etc., mettant en dehors les chances de catalepsie

et les élémens. Bien plus, je souhaiterais presque le voir réussir

contre toutes les nations, excepté la sienne, quand ce ne serait que

pour faire mourir de rage le _Morning-Post_, son infâme beau-père, et

Bernadotte, ce barbare rebelle d'adoption scandinave. Rogers me

tourmente pour que nous fassions une excursion sur les lacs et que nous

vous prenions en passant. Voilà qui serait bien tentant, mais je ne

crois pas que j'accepte, à moins que vous ne consentiez à aller avec

l'un de nous quelque part, n'importe où. Il est trop tard pour songer

maintenant à Matlock, mais nous pourrions choisir quelque maison de

campagne dans la haute société ou dans la classe inférieure; celle-ci

serait bien préférable sous le rapport du plaisir. Je suis si dégoûté de

l'autre, que je soupire presque pour une partie dans un cabaret à cidre,

ou une expédition sur un sloop de contrebandier.

»Vous ne sauriez désirer plus que moi que le destin rapproche un peu nos

deux parallèles, qui se prolongent indéfiniment sans se toucher jamais.

Je ne sais trop si je ne voudrais pas être marié moi-même, ce qui n'est

pas peu dire. Tous mes amis, jeunes et vieux, le souhaiteraient; tous me

demandent pour parrain, le seul parentage que j'aurai, je crois,

légitimement; quant à devenir père d'une manière moins légale, grâces à

Lucine, nous n'en sommes jamais certains, quoique la paroisse en soit

toujours sûre[54]. Je suppose que demain j'aurai une lettre de vous,

sinon celle-ci partira comme elle est; j'y laisse de la place pour un

_post-scriptum_ en cas que votre missive demande une réponse.

»Tout à vous, etc.

[Note 54: _God father_, parrain (père en Dieu), et _father_ (père)

offrent dans l'anglais un jeu de mots impossible à rendre dans notre

langue. La recherche de la paternité étant autorisée par les lois

anglaises, les paroisses à la charge desquelles retomberaient les

bâtards, les adjugent très-facilement au père putatif, que le témoignage

de la mère ou les moindres circonstances semblent désigner: on le

condamne alors aux frais de l'entretien de l'enfant jusqu'à l'âge de

quatorze ans.

(_N. du Tr._)]

»Point de lettre, n'importe. Rogers pense que cette fois le _Quarterly_

va tomber sur moi; dans ce cas, ce sera une guerre d'extermination, pas

de quartier. Depuis le plus jeune diablotin jusqu'à la plus vieille

femme de cette _Review_, tous périront sous le poids d'une fatale

brochure. Les liens de la nature seront rompus, je n'épargnerai pas même

mon libraire; bien plus, si je pouvais y envelopper les lecteurs aussi,

cela n'en vaudrait que mieux.»

LETTRE CXXXVII.

À M. MOORE.

8 septembre 1813.

«Je suis fâché que vous ayez envoyé Toderini si tôt, je crains que votre

conscience scrupuleuse vous ait empêché d'en tirer tout le parti que

vous auriez dû. Je vous envoie, par cette voiture, un exemplaire de cet

effrayant _Giaour_, qui ne m'a jamais procuré un compliment de moitié

aussi flatteur que votre alarme modeste. Vous verrez, si vous y jetez

les yeux quelque soir, que j'y ai beaucoup ajouté sous le rapport de la

quantité, circonstance qui pourrait bien diminuer votre modestie à ce

sujet.

»Vous avez grand besoin d'un coup d'épaule de Mackintosh. Mon cher

Moore, vous avez beaucoup trop mauvaise opinion de vous-même. Dans tout

autre, je prendrais cela pour de l'affectation, mais je vous connais

assez bien pour croire qu'effectivement vous ne vous estimez pas à votre

juste valeur. Du reste c'est un défaut dont on se corrige généralement,

et réellement vous devriez vous en corriger. Je l'ai entendu parler de

vous en termes dont votre femme eût été bien satisfaite, et capables de

donner la jaunisse à tous vos amis.

»J'ai reçu hier une lettre d'Ali-Pacha, apportée par le docteur Holland,

qui arrive d'Albanie. Elle est en latin, commence par _excellentissime,

nec non carissime_; se termine par un fusil qu'il veut que je lui fasse

faire, et est signée _Ali, visir_. À quoi pensez-vous qu'il passe son

tems? Holland me rapporte qu'il a pris une ville ennemie au printems

passé, dans laquelle, il y a quarante-deux ans, sa mère et ses soeurs

avaient été traitées comme Mlle Cunégonde, par la cavalerie bulgare. La

ville prise, il a fait chercher tous les auteurs encore vivans de ce

brillant exploit, leurs enfans et petits-enfans, au nombre de six cents,

et les a fait fusiller devant lui. Rappelez-vous qu'il a épargné le

reste de la ville, et ne s'en est pris qu'à la race de ces Tarquins

modernes. C'est plus de modération que je n'en aurais eu. En voilà assez

sur cet excellent ami.

LETTRE CXXXVIII.

À M. MOORE.

9 septembre 1813.

«Je vous écris chez Murray et pour Murray, qui, si vous n'avez pas

d'engagement préexistant avec quelqu'autre libraire, sera charmé en tems

convenable de traiter avec vous de votre ouvrage. Je puis en toute

assurance vous le recommander comme un homme loyal, facile, généreux,

attentif, et certainement au premier rang dans sa profession. Je suis

sûr que vous n'aurez qu'à vous en louer. Il y a si peu de tems que je

vous ai écrit, que vous serez content de me voir n'ajouter rien à ces

lignes.

»Tout à vous, etc.»

LETTRE CXXXIX.

À M. MOORE.

27 septembre 1813.

THOMAS MOORE,

«On ne vous appellera jamais Thomas _le véridique_, comme celui

d'Elcidoune; pourquoi ne m'écrivez-vous pas? puisque vous ne le voulez

pas, il faut bien que je le fasse. J'étais l'autre jour près de vous à

Eston, et j'espère y retourner bientôt. Dans ce cas, j'irai vous voir,

et nous ferons, avec Rogers pour complice, nos caravanes, comme on le

dit dans le jargon du beau monde. On m'a présenté hier, chez lord

Holland, à Southey, le plus bel homme de poète que j'aie jamais vu

depuis long-tems. Pour avoir la tête et les épaules de cet homme-là, je

consentirais presque à avoir composé ses poésies Saphiques. Certes il

est doué d'une figure bien imposante, puis c'est un homme de talent,

puis... voilà son éloge.

»*** m'a lu une partie de votre lettre; par le pied de Pharaon, je crois

qu'il y avait quelque chose, car il s'est arrêté court; oui, il s'est

arrêté court après une phrase très-flatteuse sur notre correspondance,

et _m'a regardé_... Je voudrais pouvoir me venger en vous attaquant, ou

en vous disant que j'ai eu à vous défendre. C'est un joli moyen de se

faire valoir près d'un ami que de lui venir dire: «J'ai bien relevé M.

un tel pour s'être permis de vous appeler un plagiaire, un mauvais

sujet, etc, etc.» Mais savez-vous que vous êtes du petit nombre de ceux

dont je n'ai jamais eu le plaisir d'entendre dire du mal; au contraire,

et croyez-vous que je vous le pardonne?

»J'ai été à la campagne et me suis sauvé des courses de Doncaster. Chose

étrange, je suis allé en visite dans la maison même que mon père reçut

en dot avec la main de lady Carmathen, dont il avait fait sa maîtresse

adultère avant d'être majeur: à propos, veuillez observer qu'_elle_

n'est pas ma mère. On m'a campé dans une vieille chambre où se trouve

sur la cheminée un tableau hideux que mon père regardait avec tout le

respect convenable, et qu'héritant du goût de la famille, j'ai regardé

aussi avec beaucoup de satisfaction. J'ai passé une semaine dans cette

famille, et je m'y suis parfaitement conduit, quoique la dame soit

jeune, dévote, jolie, et son mari mon intime ami. Je ne me suis senti de

velléité que pour un chien qu'ils ont eu la complaisance de me donner.

Maintenant, pour un homme comme moi, ne pas même _convoiter_, c'est

signe que je m'amende furieusement. Pardonnez toutes ces folies et ne me

gourmandez pas trop quand je me livre un moment à la gaîté.

»Tout à vous, etc.

BYRON.

»Voici un impromptu composé par _une personne de qualité_[55], à qui

l'on reprochait d'être mélancolique.

«Quand de ce coeur où règne le chagrin s'élèvent de sombres

nuages, qui viennent voiler le visage et remplir les yeux de

larmes, ne prenez pas garde à ces signes extérieurs qui

disparaîtront bientôt. Mes pensées connaissent trop leur

cachot; après s'être promenées un instant sur mon visage,

elles reviendront se renfermer dans mon coeur, qu'elles

rongent et déchirent en silence.»

[Note 55: Par Byron lui-même.]

LETTRE CXL.

À M. MOORE.

2 octobre 1813.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 10 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 9 / 26 段