»Vous ne me répondez pas au sujet du livre de H***; j'ai besoin de lui

écrire, et je ne voudrais rien lui dire de désagréable. Si vous

m'écrivez _poste-restante_ à Portsmouth, j'enverrai chercher votre

réponse. Vous ne m'avez jamais parlé de la critique de _Colombus_, qui

va paraître; cela n'est pas juste, je ne crois pas qu'on en ait bien agi

envers l'auteur des _Plaisirs_: cet ouvrage devait le placer plus haut

que ne l'ont pensé les écrivains de la _Quarterly_; mais je ne veux

point attaquer les décisions de ces _infaillibles invisibles_; après

tout, l'article est fort bien écrit. L'horreur qu'on a généralement pour

les _fragmens_ me fait trembler pour le sort du _Giaour_; mais vous avez

voulu l'imprimer, et peut-être à présent n'êtes-vous pas sans vous en

repentir. Enfin j'ai donné mon consentement, et, quoi qu'il arrive, nous

n'aurons pas de querelle là-dessus, pas même si je les voyais servir

d'enveloppe à la pâtisserie; mais ce ne sera pas sans une appréhension

de quelques semaines, en développant chaque pâté.

»J'emporterai les livres qui pourront être marqués G. O. Connaissez-vous

les _Naufrages_ de Clarke? Il y avance, m'a-t-on dit, que le premier

volume de _Robinson Crusoé_ a été composé par lord Oxford, premier du

nom, quand il était prisonnier à la Tour, et donné par lui à De Foe;

c'est une anecdote curieuse, si le fait est vrai. Avez-vous redemandé le

manuscrit de lord Brooke? Qu'en dit Héber? Écrivez-moi à Portsmouth.

»Tout à vous, etc.»

N.

À M. MURRAY.

18 juin 1813.

MON CHER MONSIEUR,

«Voulez-vous vous charger de faire parvenir à son adresse la lettre

ci-jointe, en réponse à la plus aimable que j'aie jamais reçue. Je ne

puis exprimer à M. Gifford, ni à personne, tout le plaisir qu'elle m'a

fait.

»Tout à vous, etc.»

N.

LETTRE CXXII.

À M. W. GIFFORD.

18 juin 1813.

MON CHER MONSIEUR,

«Je suis toujours embarrassé de vous écrire sur quoi que ce soit, bien

plus encore le suis-je de vous remercier comme je le devrais. Si vous

saviez quelle vénération j'ai toujours eue pour vous, même avant de

former la plus simple espérance de me lier avec vous, comme auteur ou

comme homme, mon embarras ne vous surprendrait pas.

»Tout avis de votre part, même sous la forme plus amère d'un passage de

votre _Moeviade_, ou d'une note à votre édition de _Massinger_, eût été

reçu avec obéissance: j'aurais essayé de profiter de vos censures; jugez

si je dois être moins disposé à profiter de vos bontés. Il ne

m'appartient pas de renvoyer des éloges à mes anciens et à ceux qui

valent mieux que moi; éloges qui, pour être sincères, n'en seraient pas

mieux accueillis. Je reçois donc votre approbation avec reconnaissance;

et ne vous rendrai pas du cuivre pour de l'or, en essayant d'exprimer

les sentimens d'admiration dont je suis pénétré pour vous.

»J'aurai le plus grand égard à ce que vous me conseillez sur les

matières religieuses; peut-être le mieux serait-il de les éviter

tout-à-fait. Ce que j'en ai écrit et que l'on a blâmé a été interprété à

toute rigueur. Je ne suis point un bigot d'incrédulité; je n'ai pas cru

que, pour avoir douté de l'immortalité de l'ame, on dût m'accuser

d'avoir nié l'existence de Dieu. C'est en comparant le néant de nos

individus et le peu d'_importance de notre monde_, au grand tout dont il

n'est qu'un atome, que j'ai d'abord été porté à imaginer que nos

prétentions à l'éternité pourraient bien être vaines.

»Cette idée, jointe au dégoût d'avoir été, pendant dix ans que j'ai

passés dans une école calviniste écossaise, traîné de force à l'église,

m'a donné cette maladie; car, après tout, c'est une maladie de l'esprit,

comme tous les autres genres d'hypocondrie[45].

.......................................................................

.......................................................................

[Note 45: Il paraît que le reste de cette lettre s'est perdu.

(_Note de Moore_.)]

LETTRE CXXIII.

À M. MOORE.

22 juin 1813.

«... Hier j'ai dîné avec *** l'Épicène, dont les idées politiques sont

misérablement changées. Elle est pour le Dieu d'Israël et lord

Liverpool, déplorable antithèse de méthodisme et de torysme; elle ne

parle que de dévotion et de mystère, et s'attend, j'en suis sûr, que

Dieu et le gouvernement vont lui accorder une pension...

»Le prince des libraires et des papetiers, Murray, a des desseins sur

vous. Il veut faire de vous la colonne et l'éditeur gagé d'un ouvrage

périodique. Qu'en dites-vous? Êtes-vous prêt à vous engager, comme _Kit

Smart_, à fournir, pendant quatre-vingt-dix-neuf ans, des articles au

_Visiteur Universel_? Sérieusement, il parle de centaines de livres

sterling par an, et quoique je déteste traiter de ce misérable signe

représentatif, ses propositions peuvent vous rapporter honneur et

profit. Pour nous, je suis sûr que nos plaisirs ne sauraient qu'y

gagner.

»Je ne sais que dire de l'_amitié_. Je ne me suis jamais livré à ce

sentiment, qu'une fois, à l'âge de dix-neuf ans, et il m'a causé autant

de peines que l'amour. Je crains, comme disait l'aïeul de Whitbread au

roi, qui voulait le faire chevalier, _je crains d'être trop vieux_.

Néanmoins, personne ne vous souhaite plus d'amis, de gloire et de

bonheur que

»Votre, etc.»

Renonçant à son projet d'accompagner la famille de lord Oxford, en

Sicile, il songea de nouveau à retourner dans le Levant, comme on le

verra par les lettres suivantes; et s'y préparait si bien, qu'il avait

acheté, pour en faire présent à ces anciennes connaissances en Turquie,

une douzaine environ de tabatières, chez Love, le bijoutier de

Old-Bond-Street.

LETTRE CXXIV.

À M. MOORE.

N° 4, Bénédictine-Street, Saint-James's, 8 juillet 1813.

«Votre silence me fait présumer qu'il faut que j'aie fait quelque grosse

balourdise en répondant à votre dernière. Je vous prie donc de recevoir

ici l'expression de mes regrets, que vous appliquerez à telle partie, ou

à la totalité de cette malencontreuse épître. Mais si je me trompe dans

cette conjecture, c'est vous qui me devez des excuses pour avoir tenu si

long-tems notre correspondance en quarantaine. Dieu sait ce que je puis

avoir dit; mais si, comme les déités nonchalantes de Lucrèce, il n'est

pas trop indifférent à ce qui regarde les mortels, il sait aussi que

vous êtes la dernière personne que je voudrais offenser. Si donc, je

l'ai fait, pourquoi diable ne le dites-vous pas tout de suite, et ne

soulagez-vous pas votre bile?

»Rogers est à la campagne avec Mme de Staël, qui vient de publier un

_Essai sur le Suicide_, qui ne saurait manquer, je présume, de décider

quelqu'un à se brûler la cervelle, comme le sermon prêché par

Blinkensop, pour prouver la vérité du christianisme, et dont un de mes

amis sortit complètement athée, après y être entré on ne peut plus

orthodoxe. Avez-vous trouvé une résidence? Avez-vous fini ou commencé

quelques nouvelles poésies? Si vous ne voulez pas me dire ce que j'ai

fait, dites-moi du moins ce que vous avez fait, ou ce que vous n'avez

pas fait vous-même. Je me dispose toujours pour mon voyage, et désire

vivement avoir de vos nouvelles avant de partir; désir que vous devriez

satisfaire d'autant plus vite, qu'une fois parti, je ne penserai plus à

vous, à ce que vous dites. Je démentirai cette calomnie par cinquante

lettres datées de l'étranger, particulièrement de toutes les villes où

régnera la peste, sans une goutte de vinaigre ou une bouffée de vapeur

de soufre pour vous sauver de la contagion. Écrivez-moi, je vous prie.

Je suis fâché d'avoir à vous dire que.................................

......................................................................

»Les Oxford se sont embarqués il y a quinze jours environ, et ma soeur

est ici, ce qui m'est une grande consolation, car ne nous étant que

rarement trouvés ensemble, nous en sommes naturellement plus attachés

l'un à l'autre. Je suppose que maintenant les illuminations ont dû

arriver jusque dans le comté de Derby ou partout ailleurs que vous

soyez. Nous sommes tout frais encore du bruit, des lampions, des

transparens et de toutes les absurdités que la victoire amène à sa

suite. Drury-Lane offrait en verres de couleur un _M_ et un _W_, que

quelques-uns pensaient signifier _maréchal Wellington_; que d'autres

traduisaient _Manager Whitbread_ (directeur Whitbread): tandis que les

dames du voisinage et du foyer comprenaient que c'étaient elles que la

dernière lettre désignait[46]. Je laisse ce problème aux lumières des

commentateurs. Si vous ne répondez pas à la présente, je ne dirai pas ce

que vous méritez, mais il me semble que je mérite bien une réponse.

Croyez-vous donc qu'il n'y ait pas au monde d'autre poste que la petite

poste?... Que le diable m'emporte si votre conduite n'est pas

épouvantable.»

[Note 46: _W_ est l'initiale et souvent l'abréviation d'un mot

très-énergique en anglais pour signifier _courtisane_.--Le nombre de ces

demoiselles aux environs de Drury-Lane est réellement effrayant.

(_N. du Tr._)]

LETTRE CXXV.

À M. MOORE.

13 juillet 1813.

«... Votre lettre m'a fait beaucoup de bien: en vérité, avec la

susceptibilité que l'on vous prête, je craignais d'avoir dit, je ne sais

quoi qui vous eût offensé, ce dont j'aurais été désespéré; quoique je ne

voie pas de quoi peut s'offenser un homme qui a une belle femme, des

enfans _à lui_, du repos, de la réputation, une honnête aisance et des

amis. Je gagerais bien que vous en avez mille, et je ne voudrais pas

jurer que j'en aie un seul.

»Dites donc, Moore, savez-vous que je suis étonnemment _enclin_,

remarquez que je ne dis qu'_enclin_, à devenir sérieusement amoureux de

lady A. F., mais *** a ruiné tous mes projets. Quoi qu'il en soit, vous

la connaissez; a-t-elle des talens, de la sensibilité, ou un bon

caractère? L'un de ces avantages _suffirait_ (j'avais mis _suffira_, je

l'efface). Je ne vous fais point de questions sur sa beauté, je l'ai

vue. Mes affaires pécuniaires s'améliorent, et si mon avenir ne

s'obscurcissait pas sous d'autres rapports, je prendrais une femme, et

celle-là me conviendrait fort si j'avais quelque chance de l'obtenir. Je

ne la connais pas encore beaucoup, mais toujours un peu plus qu'avant...

»Je brûle de m'en aller, mais j'éprouve de grandes difficultés pour

obtenir mon passage à bord d'un bâtiment de guerre. Ils feraient mieux

de me laisser partir, le patriotisme est à l'ordre du jour, mais s'ils

montent ainsi sur leurs grands chevaux, je pourrais bien y monter comme

eux. Que faites-vous dans ce moment? Vous écrivez, sans doute, quelque

chose; nous l'espérons tous, dans notre propre intérêt. Rappelez-vous

que vous devez être l'éditeur de mes oeuvres posthumes, que vous

publierez avec une vie de l'auteur, pour laquelle je vous enverrai des

confessions, datées du lazaret de Smyrne, de Malte, ou de Palerme; on

peut mourir également partout.

»Nous aurons mardi ce qu'on appelle une fête nationale. Le régent et ***

y seront et tous ceux qui peuvent dépenser assez de shillings, pour ce

qui coûtait autrefois une guinée. Le Vauxhall est le lieu choisi; on a

réservé six billets pour des dames honnêtes, il y en aura au moins trois

de reste. Quant aux passeports pour celles d'une vertu moins sévère, ils

sont innombrables.

»_P. S._ Hier soir, Mme de Staël a dirigé sur moi une furieuse attaque:

elle a dit que je n'avais pas le droit de faire l'amour; que j'en avais

usé comme un barbare à l'égard de ***, que je n'avais pas d'ame, que

j'étais et avais toujours été insensible à la belle passion. J'en suis

charmé, mais je ne m'en étais pas encore douté. Donnez-moi promptement

de vos nouvelles.»

LETTRE CXXVI.

À M. MOORE.

25 juillet 1813.

«Je ne connais pas assez les femmes célibataires pour faire beaucoup de

progrès dans la carrière matrimoniale...

»J'ai dîné toute cette semaine comme le dragon de Wautley; j'ai mal à la

tête d'avoir tant bu, et ma cervelle n'est plus que de la lie de vin.

J'ai rencontré vos amis, les deux époux D***s. Elle a chanté si bien une

de vos romances, que j'aurais volontiers pleuré, si je n'avais craint

que cela n'eût un air d'affectation. Il me rappelle Hunt, mais en beau,

et avec une ame plus musicale peut-être; je voudrais pour beaucoup qu'il

pût guérir de son étrange maladie. La partie supérieure de la figure de

sa femme est très-belle, et elle lui paraît fort attachée. Il a raison

de vouloir quitter ce pays malsain, précisément à cause d'elle; le

premier hiver lui enlèverait infailliblement la beauté de son teint, et

le second probablement tout le reste.

»Il faut que je vous conte une anecdote. M. M***, dont vous ne vous

souciez pas plus que moi, dînait l'autre jour en ville et se plaignait

de la froideur du prince régent, à l'égard de ses anciens amis. D***, le

savant Israélite, l'accablait de questions... Pourquoi ceci et pourquoi

cela? «Pourquoi le prince agit-il ainsi?--Monsieur, à cause de lord ***,

qui devrait en mourir de honte?--Pourquoi le lord *** devrait-il en

mourir de honte?--Monsieur, parce que le prince...--Mais, monsieur,

pourquoi le prince vous a-t-il battu froid?--Eh! ventrebleu, monsieur,

parce que je n'ai pas voulu renoncer à mes principes.--Et pourquoi,

monsieur, n'avez-vous pas voulu renoncer à vos principes?»

»Cette dernière question n'est-elle pas impayable, surtout adressée à

celui à qui elle l'était? M*** a failli en mourir. Peut-être

trouverez-vous tout cela stupide; mais, comme Goldsmith le disait de ses

_pois_, c'était une fort bonne plaisanterie, quand je l'ai entendue d'un

témoin oculaire; c'est moi qui la gâte en la racontant.

»La saison s'est terminée par un bal de dandies; mais il me reste

quelques dîners avec Harrowbys, Rogers frères et Mackintosh; j'y boirai,

en silence, à votre santé, et j'y regretterai votre absence jusqu'à ce

que le vin des Canaries m'enlève votre souvenir, ou qu'il le rende

inutile en vous faisant apparaître assis devant moi, et de l'autre côté

de la table. Canning a licencié sa troupe dans un discours prononcé du

haut de ****, le vrai trône d'un tory. Représentez-vous-le les renvoyant

avec une harangue formelle, et leur disant de songer chacun à leurs

intérêts.

J'ai conduit mes coupe-jarrets dans un endroit où ils sont

tous bien poivrés. Ils ne sont que trois des cent cinquante

restés vivans, et bons pour courir les faubourgs de la

ville.

Falstaff n'a-t-il pas voulu désigner le magistrat de Bow-Street?

J'oserais parier que l'édition posthume de Malone adoptera cette

interprétation.

»Depuis ma dernière, je suis allé à la campagne; j'ai voyagé de nuit;

point d'incidens ou d'accidens, si ce n'est une alarme de mon valet,

assis à l'extérieur de la voiture, qui, en traversant Epping-Forest, a,

je crois, littéralement, jeté sa bourse au pied d'une borne milliaire

effrayé par un ver luisant placé sur le second caractère du chiffre

romain XIX, et prenant le tout pour un voleur et sa lanterne sourde. Je

ne puis m'expliquer ses craintes, que comme suite du cadeau que je lui

avais fait d'une paire de pistolets tout neufs; il crut qu'il fallait

montrer sa vigilance en m'appelant chaque fois que nous passions devant

quelque objet locomotite ou non. Imaginez une course de dix milles avec

une alerte tous les cent pas. Je vous ai écrit une lettre effroyablement

longue; il faut que cette feuille reste blanche, et serve seulement

d'enveloppe pour déjouer la curiosité des commis de la poste. Vous vous

plaigniez autrefois que je n'écrivais pas; je vous mettrai des charbons

sur la tête, en ne me plaignant pas que vous ne lisez pas.

»Toujours tout à vous, mon cher Moore,»

BYRON.

LETTRE CXXVII.

À M. MOORE.

27 juillet 1813.

«La première fois que vous imiterez le style de Tacite, que ce soit

celui du Tacite _de moribus Germanorum_. Votre dernière équivaut à un

silence barbare; c'est la lettre d'un homme des bois; j'attribue votre

style laconique à votre isolement sauvage dans Mayfield-Cottage. Si vous

établissez notre balance, vous trouverez que vous restez mon débiteur

d'une lettre et de la valeur de plusieurs feuilles de papier. Je vous

intenterai une action; et si vous ne payez, vous ferez connaissance avec

mon procureur. J'ai fait passer votre lettre à Rugiero; mais ne me

prenez plus pour facteur, de peur que je ne sois tenté de violer le

secret de votre correspondance et de rompre votre cachet.

»Je suis, _avec indignation_, votre, etc.»

LETTRE CXXVIII.

À M. MOORE.

28 juillet 1813.

«Ne sauriez-vous être satisfait des angoisses de jalousie que vous me

faites éprouver, sans me rendre l'infâme entremetteur de votre intrigue

épistolaire avec Rogers? Voilà la seconde lettre que vous lui adressez

sous mon couvercle, quoique je vous aie fait, moi, une réponse

prodigieusement longue; plus, deux ou trois autres plus courtes. Si vous

y revenez, je ne puis dire jusqu'où pourra aller ma furie. Je vous

enverrai des vers, de l'arsenic, ou tout autre chose malfaisante; quatre

mille couplets sur autant de feuilles séparées, au-delà du poids

accordé, franc de port, par mon privilége de pair d'Angleterre;

privilége dont vous vous prévalez sur un sénateur trop susceptible, pour

faire parvenir les chefs-d'oeuvre de votre esprit à tout le monde,

excepté à lui-même. Je ne veux plus rien affranchir _de_ vous, _pour_

vous, ou _à_ vous, le diable m'emporte, à moins que vous ne changiez de

manière d'agir. Je vous désavoue, je renonce à vous; et par toute la

puissance d'un éloge, je vais écrire votre panégyrique, ou vous dédier

un in-4°, si vous ne me dédommagez amplement.

»_P. S._ Je dois dîner ce soir avec Shéridan chez Rogers. J'ai quelque

rancune contre ce dernier, à cause de l'amitié que vous lui portez; j'ai

dessein de faire de copieuses libations de son vin de Bordeaux. Voilà

vraisemblablement ma dernière, ou mon avant-dernière lettre; mes

préparatifs sont terminés; il ne me reste plus qu'à obtenir mon passage

à bord d'un bâtiment de l'état. Peut-être attendrai-je Sligo quelques

semaines; ce sera si je ne puis faire autrement.»

Désirant aller en Grèce, il s'était adressé à M. Croker, secrétaire de

l'amirauté, pour obtenir son passage à bord d'un vaisseau du roi,

partant pour la Méditerranée. Sur l'ordre de celui-ci, le capitaine

Barlton du Boyne, qui devait renforcer sir Edward Pellew, consentit à

recevoir Lord Byron dans sa chambre. Voici la réponse que fit Lord Byron

à la lettre qui lui annonçait cette nouvelle.

LETTRE CXXIX.

À M. CROKER.

Br.-str., 2 août 1813.

MON CHER MONSIEUR,

«J'ai reçu l'honneur de votre inattendue[47] et obligeante lettre au

moment où j'allais quitter Londres, ce qui m'a empêché de vous en

témoigner toute ma reconnaissance aussitôt que je l'aurais désiré. Je

fais tous mes efforts pour être prêt avant dimanche, et même, si je n'y

réussissais pas, je n'aurais à me plaindre que de ma lenteur, ce qui ne

diminuerait en rien le sentiment de la faveur que je reçois. Je n'ai

plus qu'à vous demander pardon d'abuser ainsi de votre tems et de votre

patience, et à vous offrir mes voeux sincères pour vos succès dans vos

affaires publiques et particulières. J'ai l'honneur d'être bien

sincèrement,

»Votre très-obligé et très-obéissant serviteur,»

BYRON.

[Note 47: Il appelle la lettre de M. Croker _inattendue_, parce que,

dans la correspondance et les entrevues qu'il avait eues précédemment à

ce sujet avec ce gentleman, celui-ci ne lui avait point fait entrevoir

la possibilité d'un passage si prompt et dans une aussi agréable

compagnie.

(_Note de Moore_.)]

Dès l'automne de cette même année, il devint nécessaire de donner une

cinquième édition du _Giaour_, et son imagination infatigable lui

fournit de nouveaux matériaux. Les vers commençant par ces mots,

On entend le bruit des clochettes des chameaux qui vont

broutant...

et les quatre pages qui suivent le vers,

Oui, l'amour est une lumière du ciel...

furent tous ajoutés lors de cette édition. Toutefois en la comparant

avec le poème tel que nous le possédons aujourd'hui, on remarque

d'autres additions encore, et entr'autres celle des quatre beaux vers

suivans:

C'était une forme de vie et de lumière qui, aperçue une

fois, devient comme une partie de ma vue; et de quelque côté

que je tournasse les yeux, se représentait comme l'étoile du

matin de ma mémoire.

On pourra juger par les lettres et les billets ci-joints, adressés à M.

Murray pendant l'impression de cette nouvelle édition, du génie

irrésistible qui lui fournissait à chaque instant de nouvelles pensées.

«Si vous ne finissez pas de m'envoyer des épreuves, je ne finirai jamais

cette infernale histoire; _ecce signum_: trente-trois nouveaux vers que

je vous envoie pour désespérer tout-à-fait l'imprimeur, et je le crains

bien, sans tourner fort à son avantage.»

B.

10 heures et demie du matin, 10 août 1813.

MON CHER MONSIEUR,

«Je vous en prie, suspendez le tirage, _mon mal me reprend_; j'ai

quantité de choses à ajouter en vingt endroits. Tout à vous,

B.

»_P. S._ Vous aurez cela dans le courant de la journée.»

LETTRE CXXX.

À M. MURRAY.

26 août 1813.

«J'ai lu et corrigé une épreuve, mais pas avec assez de soin, et Dieu

sait si vous pourrez la lire, sans que votre oeil y découvre encore

quelques bévues des compositeurs ou de moi. Si vous en avez la patience,

relisez-la. Connaissez-vous quelqu'un qui puisse s'occuper des points,

des virgules, etc.; car on dit que moi, je ne suis pas très-fort sur

votre ponctuation. Ce n'est pas sans peine que je suis parvenu à ne plus

rien ajouter à ce malheureux poème, qui va toujours s'alongeant comme un

serpent qui développe ses anneaux. Il est maintenant d'une taille

effroyable, plus long qu'un chant et demi de _Childe-Harold_,

c'est-à-dire huit cent quatre-vingt-deux vers, y compris toutes les

additions.

«Les derniers vers plaisent à Hodgson, ce qui ne laisse pas d'être rare.

Quand il désapprouve quelque chose, il le dit avec une énergie

extraordinaire; j'enrage et je corrige. Je les ai jetés là pour adoucir

un peu la férocité de notre infidèle, et vu sa position d'homme mourant,

je lui donne une assez longue apologie de lui-même...

«Je suis fâché que vous avez dit que vous restiez en ville à cause de

moi; j'espère sincèrement que vous ne poussez pas la complaisance

jusque-là.

«Et nos _six_ critiques! Il y aurait de quoi fournir la moitié d'un

numéro du _Quarterly_, mais nous sommes dans le siècle du criticisme.»

LETTRE CXXXII[48].

[Note 48: Nous sommes obligés de sauter la _Lettre_ 131: elle roule

en entier sur des corrections nécessitées, suivant l'auteur, par la

grammaire et la prosodie anglaise. Il est impossible de traduire ces

variantes, d'ailleurs peu importantes; puisqu'en passant dans notre

langue, les différentes versions ne conserveraient point, ou ne

conserveraient que fort peu de différence.

(_N. du Tr._)]

A M. MURRAY.

12 octobre 1813.

«Il faut que vous relisiez le _Giaour_ avec soin; il y a quelques fautes

de typographie, surtout dans la dernière page. «Je _sais_ que cela était

faux; elle ne pouvait mourir.» Il y avait, et il faut, _je savais_.

Corrigez, je vous prie, cette faute et d'autres de même nature.

«J'ai reçu et lu le _British-Review_. En vérité, je crois que l'auteur

de l'article a raison sur la plupart des points. La seule chose qui me

mortifie est de me voir accusé d'imitation. Je n'ai jamais vu le passage

de _Crabbe_; quant à Scott, je ne l'ai suivi que dans sa mesure

_lyrique_, qui est celle de Gray, de Milton, et de quiconque veut

l'adopter. Le caractère que j'ai donné au _Giaour_ est certainement

mauvais, mais non pas dangereux; et je crois que ses sentimens et sa

destinée trouveront peu de prosélytes. Je serai charmé de recevoir de

vos nouvelles, mais ne négligez pas vos affaires pour moi.»

LETTRE CXXXIII.

A M. MOORE.

Bennet-Street, 22 août 1813.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 10 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 8 / 26 段