elle t'appartiendrait réellement, qui des deux en a le plus besoin,
Rogers ou toi? Garde pour toi ce branchage desséché, ou renvoie-le au
docteur Donne. Si justice était faite à tous deux, il n'en aurait guère,
et toi pas du tout.
[Note 40: Il fait ici allusion à un dîner chez M. Rogers, dont j'ai
rendu ailleurs le compte suivant:
«La compagnie se composait de M. Rogers lui-même, Lord Byron, M.
Shéridan et l'auteur de ces _Mémoires_. Shéridan n'ignorait pas notre
admiration pour lui. La présence du jeune poète surtout semblait lui
rendre les beaux jours de sa jeunesse et tout son esprit; et les détails
qu'il nous donna sur les commencemens de sa carrière n'étaient pas moins
intéressans pour lui que charmans pour ses auditeurs. Ce fut pendant le
cours de cette soirée que nous parlant du poème que M. Whitbread avait
composé et envoyé parmi les nombreux prologues destinés à la réouverture
de Drury-Lane, et qui, comme les autres, renfermait surtout des
allusions au phénix, il dit: «Mais il y avait plus de l'oiseau dans les
vers de Whitbread que dans ceux de tous les autres; il était entré dans
beaucoup de détails; il avait parlé de ses ailes, de son bec, de sa
queue, etc., etc.; enfin, c'était absolument le phénix décrit par un
_marchand de volaille_.»
(_Vie de Shéridan_.)]
»_Alors, pour former ainsi la couronne d'Apollon_.
»Une couronne! arrange-le comme tu voudras, ton chapelet ne sera jamais
qu'un bonnet de fou. La première fois que tu iras dans la ville de
Delphes, demande à ceux qui s'y trouveront logés avec toi: ils te diront
que Phébus a donné sa couronne à Rogers, quelques années avant que tu ne
vînsses au monde.
»_Que chacun ait le sien_.
»Quand on portera du charbon de terre à Newcastle et des hiboux à
Athènes comme une curiosité; quand Liverpool pleurera ses sottises;
quand Torys et Whigs cesseront de quereller ensemble; quand la femme de
C*** aura un héritier, alors Rogers nous demandera des lauriers, et tu
en auras de reste à donner.»
Le nom de Shéridan, cité dans la note précédente, nous offre une
heureuse occasion d'extraire du journal de Lord Byron quelques détails
sur cet homme extraordinaire pour lequel il professait une admiration
sans bornes, le mettant, sous le rapport des talens naturels, infiniment
au-dessus de tous les grands politiques de son tems.
«J'ai vu souvent Shéridan en société, il était admirable! Il avait une
espèce de goût pour moi; il ne m'a jamais attaqué, du moins en ma
présence, comme il attaquait tout le reste, nobles, beaux-esprits,
orateurs et poètes. Je l'ai vu battre Whitbread, tourmenter Mme de
Staël, anéantir Colman et en faire autant, à peu près, de quelques
autres personnes de talens et de réputation, dont je ne cite pas les
noms, parce qu'elles sont de mes amis.
»La dernière fois que je me suis trouvé avec lui, ce fut, je crois, chez
sir Gilbert Elliot; il était aussi amusant que jamais. Non, je me
trompe, c'est chez Douglas Kinnaird que je le vis pour la dernière fois.
»Je me suis trouvé avec lui dans bien des endroits et à bien des
parties, à Whitehall avec les Melbourne, chez le marquis de Tavistock, à
la salle de vente de Robin, chez sir Humphrey Davy, chez Sam Rogers;
enfin, dans toutes sortes de compagnies: je l'ai toujours vu de bonne
humeur et d'un esprit délicieux.
»J'ai vu Shéridan pleurer deux ou trois fois; peut-être était-ce des
larmes de vin, mais cette circonstance même rendait la chose plus
frappante, car qui pourrait voir sans émotion _l'âge remplir d'indignes
larmes les yeux de Marlborough, et Swift mourir privé de raison et se
donnant en spectacle_[41].
[Note 41: Quand le célèbre doyen de Saint-Patrick mourut (1745), il
y avait plusieurs années qu'il était atteint des infirmités les plus
déplorables, et tombé tout-à-fait en enfance.
(_N. du Tr._)]
»Je l'ai vu un jour pleurer à la salle de vente de Robin, à la suite
d'un splendide dîner, composé des personnes les plus illustres par leur
naissance et leurs talens: ce fut à cause de quelques observations sur
l'obstination des whigs à refuser des places et à censurer leurs
principes. Shéridan regarda tout autour de lui et dit: Monsieur, il est
aisé à milord G***, ou au comte G***, ou au marquis B***, ou à milord
H***, avec quelques milliers de livres sterlings de rente dont une
partie leur vient de sinécures actuelles, ou qu'ils ont héritées par les
sinécures de leurs ancêtres aux dépens de la fortune publique, de venir
vanter leur patriotisme et de se tenir loin des tentations; mais ils ne
savent pas quels combats ont à supporter, pour y résister, ceux qui,
avec autant d'amour-propre, des talens au moins égaux, et des passions
qui certes ne sont pas inférieures, n'ont jamais eu de leur vie un
shilling qu'ils puissent dire à eux appartenant. En disant cela il se
mit à pleurer.
»Je l'ai entendu dire plus d'une fois qu'il n'avait jamais eu un
shilling à lui appartenant; à coup sûr, il trouva moyen d'en avoir un
bon nombre appartenant aux autres.
»En 1815, j'avais occasion de faire une visite à mon homme d'affaires,
je le trouvai avec Shéridan. Après quelques politesses réciproques,
celui-ci se retira le premier. Avant de parler de ma propre affaire, je
ne pus m'empêcher de m'informer de celle de Shéridan. Oh! répondit le
procureur, c'est comme à l'ordinaire; il vient pour tâcher d'arrêter les
poursuites de son marchand de vins, mon client. Eh bien! lui dis-je, que
comptez-vous faire? Rien du tout, pour le présent, dit-il; voudriez-vous
que nous obtenions un jugement contre le vieux Sherry? à quoi cela nous
mènerait-il? Là-dessus il se mit à rire et à parler des rares talens de
Shéridan pour la conversation.
»Or, je sais, par expérience personnelle, que mon procureur n'est,
certes, pas le plus tendre des hommes, et qu'il n'entend guère rien,
hors des statuts et des arrêts. Eh bien! Shéridan, en une demi-heure de
conversation, avait trouvé moyen de l'adoucir si bien, que si son
client, brave et digne homme du reste, fût venu en ce moment, je crois
qu'il l'eût jeté par la fenêtre avec toutes les lois du monde et
quelques juges-de-paix par-dessus le marché.
»Tel était Shéridan! capable d'attendrir un procureur! On n'avait rien
vu de pareil depuis le tems d'Orphée!
»Un jour, je le vis prendre sa propre _Monodie sur Garrick_; il s'arrêta
à la dédicace à lady douairière ***. À cette vue, il entra en fureur, et
s'écria: C'est à coup sûr un faux; jamais je n'ai rien pu dédier à cette
vieille hypocrite, à cette infernale prostituée, etc., etc.; et continua
ainsi, pendant une demi-heure, son épître dédicatoire à la personne qui
en était l'objet. Si tous les écrivains s'exprimaient avec la même
franchise, cela serait divertissant.
»Il m'a dit que le soir même du grand succès de _l'École de la
Médisance_ (_the School for Scandal_), il avait été terrassé et mené au
corps-de-garde par les _watchmen_ qui l'avaient trouvé ivre et faisant
du bruit dans la rue.
»Au moment où il se mourait, on le pressait de consentir à subir une
opération: Non, répondit-il, je me suis déjà soumis à deux, et c'est
assez dans la vie d'un homme. On lui demanda auxquelles? C'était de
s'être fait couper les cheveux et d'avoir posé pour son portrait.
»Je me suis trouvé quelquefois avec Georges Colman; il m'a toujours paru
extrêmement plaisant et très-bon compagnon. Mais la gaîté, ou plutôt
l'esprit de Shéridan avait quelque chose de sombre, quelquefois même de
sauvage; il ne riait jamais, du moins je ne l'ai jamais vu, et je
l'observais de près. Colman, c'est différent, il riait, lui. Si j'avais
à choisir, et que je ne pusse les avoir tous les deux à la fois, je
dirais: Donnez-moi Shéridan pour commencer la soirée, et Colman pour la
finir; Shéridan à dîner, et Colman à souper; Shéridan avec le Porto et
le Bordeaux; Colman avec tout, depuis le Madère et le Champagne à dîner,
le Bordeaux et le Porto du dessert jusqu'au punch de la nuit, jusqu'au
_grog_ et au _gin_ étendu d'eau du matin[42]. J'ai passé par cette
enfilade de liquides avec tous les deux. Shéridan était une compagnie de
grenadiers aux gardes-du-corps; mais Colman! un régiment entier...
d'_infanterie légère_, à coup sûr: toujours était-ce un régiment.»
[Note 42: Dans un repas anglais, le Champagne se boit indifféremment
pendant le premier service et pendant tout le tems du dîner; le Bordeaux
(_claret_) plus spécialement avec le Madère et le Xerès (_Sherry_),
après que les dames sont retirées. Le _grog_ est de l'eau-de-vie, avec
un peu de sucre ou sans sucre, étendue dans de l'eau chaude ou froide,
mais plus souvent chaude; le _gin_ est l'esprit du genièvre, et l'un des
principaux articles d'importation des Hollandais.
(_N. du Tr._)]
C'est vers cette époque que Lord Byron, je suis fâché d'ajouter par mon
entremise, lia connaissance avec M. Leigh Hunt, l'éditeur d'un journal
hebdomadaire bien connu, l'_Examiner_. Je connaissais cette personne
depuis 1811, et avec la majeure partie du public, je professais une
admiration sincère pour ses talens et son courage comme journaliste.
L'intérêt que je prenais à lui personnellement avait été récemment accru
par le caractère noble et mâle qu'il avait déployé pendant le cours d'un
procès qui lui avait été intenté, ainsi qu'à son frère, pour un libelle,
publié dans leur feuille, contre le prince, qui se termina par la
condamnation de tous deux à deux ans d'emprisonnement. On se rappellera
qu'il existait alors, dans le parti whig, un profond sentiment
d'indignation contre un illustre personnage qui venait d'abandonner
leurs rangs et leurs principes, après avoir été long-tems regardé comme
leur ami et leur patron. Partageant moi-même cette opinion, et peut-être
avec un peu trop de chaleur, je pris le plus vif intérêt au sort de M.
Hunt; et immédiatement après mon arrivée à Londres, je lui rendis visite
dans sa prison. J'en parlais peu de jours après à lord Byron, ajoutant
que j'avais été étonné du luxe qui y régnait, des treillages de fleurs
au dehors, des livres, des bustes, des tableaux, du piano que j'avais vu
dans le donjon de l'homme de lettres. Le noble poète, dont les idées
politiques coïncidaient absolument avec les miennes, exprima le plus
grand désir de donner la même preuve de respect à M. Hunt; et, en
conséquence, à deux ou trois jours de là, nous nous rendîmes ensemble à
la prison. À peine l'avais-je introduit, que M. Hunt nous invita à
dîner; ce que Byron accepta avec empressement; et, en conséquence, au
mois de juin 1813, la prison de Cold-Bath-Fields eut l'honneur de le
recevoir dans ses murs comme convive.
Le matin de notre première visite au journaliste, je reçus de Lord Byron
les vers suivans évidemment écrits la veille au soir.
19 mai 1813.
«Ô vous qui, sous tous les noms, avez le don de charmer la
ville, Anacréon, Tom-Little, Tom-Moore ou Tom-Brow; car le
diable m'emporte si je sais de quoi vous devez être plus
fier, de vos in-4° à deux guinées, ou de vos petits livres à
quatre sous...
»Mais revenons à ma lettre, c'est une réponse à la vôtre. Soyez demain
chez moi, aussitôt que vous le pourrez, tout habillé, tout prêt, pour
aller voir l'esprit en prison. Plaise à Phébus que nos péchés politiques
ne nous y procurent pas aussi un logement. Je suppose que ce soir vous
êtes engagé, et que vous avez déserté Sam Rogers pour les _bas-bleus_ de
Sotheby; moi-même, bien qu'accablé d'un rhume qui me tue, il faut que je
mette ma culotte, et que j'aille faire visite aux Heathcote; mais
demain, à quatre heures, nous...
10 heures.
»Arrivé là, mon cher Moore, je suis interrompu par ***.
11 heures et demie.
»*** est parti. Il faut que je m'habille pour aller chez lady Heathcote.
_Addio_.»
La journée que nous passâmes en prison, si elle ne fut pas
très-agréable, eut du moins pour nous quelque chose de singulier et de
nouveau. J'avais, par égard pour Lord Byron, stipulé d'avance avec notre
hôte que nous serions en aussi petit comité que possible; et quant au
dîner, il eut égard à ma prière: nous n'y vîmes qu'un ou deux membres de
la famille de M. Hunt, et, autant que je me le rappelle, point d'autre
étranger que M. Mitchell, l'ingénieux traducteur d'Aristophanes. Mais,
aussitôt après le dîner, arrivèrent plusieurs littérateurs des amis de
M. Hunt, qui n'étant connus ni de Lord Byron ni de moi, troublèrent un
peu le plaisir que nous éprouvions. Parmi ces nouveaux venus, je me
rappelle très-bien M. John Scott, qui depuis écrivit des choses si
sévères sur Lord Byron. Il est pénible de songer qu'entre les personnes
réunies alors autour du poète, il y en avait une qui devait bientôt
attaquer sa réputation de son vivant, tandis qu'une autre, moins
honorable encore, devait répandre son venin sur sa tombe.
Ce fut le 2 juin que, présentant une pétition à la Chambre des Lords, il
parut pour la troisième et dernière fois comme orateur dans cette
assemblée. En retournant chez lui, il entra chez moi, et me trouva
m'habillant en toute hâte pour aller dîner. Il était, je me le rappelle,
de la meilleure humeur, et encore tout animé de son discours. Comme je
continuais ma toilette dans mon cabinet, il se mit à se promener en long
et en large dans la pièce voisine, déclamant tout haut en ma faveur,
d'un ton burlesquement sérieux, quelques phrases détachées de sa
nouvelle harangue. «Je leur ai dit que c'était une violation palpable de
la constitution; que si de pareilles choses étaient tolérées, c'en était
fait de la liberté anglaise, et que...--Mais, dis-je, en interrompant le
flot de son éloquence, quel était donc ce terrible sujet de plainte?--Le
sujet de plainte? répéta-t-il en s'arrêtant, comme pour y réfléchir,
_oh! je ne m'en souviens pas_[43].» Il est impossible de se faire une
idée de l'effet comique qu'il donna à ces mots: son geste, son regard,
en de semblables occasions, étaient irrésistiblement risibles; car
c'était plutôt dans des plaisanteries, des étrangetés de cette nature,
que dans des choses spirituelles, à proprement parler, que consistait le
charme de sa conversation.
[Note 43: Son discours était à l'occasion d'une pétition du major
Cartwright.]
Quoiqu'après le brillant succès de _Childe-Harold_ il soit bien évident
qu'il cessa de penser au Parlement comme à l'arène de son ambition, on
peut croire cependant qu'il ne négligea pas de l'étudier comme un vaste
champ d'observations. Pour un esprit aussi vif et aussi varié que le
sien, tous les lieux, toutes les choses avaient leur intérêt; dans un
bal, dans une école de pugilat, au parlement, tout doit avoir été mis à
profit. Voici quelques-unes de ses observations pendant sa courte
carrière de sénateur; je les extrais de son propre journal.
«Je n'ai jamais entendu personne qui répondît entièrement à l'idée que
je me suis faite d'un orateur. Grattan en aurait approché, si ce n'était
son débit d'arlequin. Je n'ai jamais entendu Pitt; Fox, seulement une
fois; il me fit l'effet d'un argumentateur: il me paraît aussi différent
d'un orateur, qu'un versificateur ou un improvisateur d'un poète. Grey a
du grand, mais rien d'oratoire. Canning a quelquefois quelque chose qui
y ressemble beaucoup. Je n'ai point admiré Windham, bien que tout le
monde l'admire; il m'a paru trop sophiste. Whitbread était le
Démosthènes du mauvais goût et de la véhémence vulgaire, mais fort et
Anglais. Holland touche par le bon sens et la sincérité. Lord Lansdowne
est bien, mais c'est encore un argumentateur. J'aurais beaucoup aimé
Grenville, s'il eût voulu réduire ses discours à une heure de durée.
Burdett est doux et argentin comme Bélial lui-même; c'est, je crois, le
grand favori du _pandemonium_; du moins, j'ai toujours entendu les
gentlemen de la campagne et les solliciteurs des ministres vanter ses
discours en haut, et se hâter de descendre pour écouter, dès qu'il se
levait pour parler. J'ai entendu Bob Milnes prononcer son second
discours; il ne fit pas d'impression. J'aime Ward; il est étudié, mais
fin et souvent éloquent. Tout étrange que cela puisse paraître, je n'ai
jamais entendu, quoique j'en aie eu souvent l'envie, Peel, mon camarade
de collége; il n'y avait que deux autres enfans qui nous séparaient.
Mais, si mes souvenirs ne me trompent pas, il est ou devrait être parmi
les premiers d'entre eux. Maintenant, je n'aime pas les discours de M.
Wilberforce; ce n'est qu'un flux de paroles, des mots et rien que des
mots.
»Je doute beaucoup que les Anglais _aient_ aucune éloquence; à
proprement parler, je suis porté à croire que les Irlandais en
_avaient_, que les Français en _auront_ et en _ont eu_ dans la personne
de Mirabeau. Lord Chatham et Burke sont ceux qui ont le plus approché de
l'orateur en Angleterre. Je ne sais ce qu'Erskine peut avoir été au
barreau, mais j'aurais voulu qu'il y fût encore chaque fois que je l'ai
entendu à la chambre. Lauderdale est perçant, subtil et trop Écossais...
»Parmi tous ces orateurs, bons, mauvais ou passables, je n'ai entendu
que bien rarement un discours qui fût à peu près intelligible et pas
trop long pour le sujet. Tout calculé, c'est une grande déception, et
une chose aussi ennuyeuse et fatigante que possible pour ceux qui sont
obligés d'y assister souvent. Je n'ai entendu Shéridan qu'une fois, et
peu d'instans; j'aimais sa voix, son débit, son esprit, et c'est le seul
orateur que j'aie jamais souhaité entendre plus long-tems.
»Somme toute, les membres de la chambre ont fait sur moi cette
impression, que, peu formidables comme _orateurs_, ils le sont beaucoup
comme _auditoire_. Il est possible qu'il n'y ait point d'éloquence dans
un corps aussi nombreux (il n'y a eu que _deux_ orateurs parfaits dans
l'antiquité, et peut-être _moins encore_ dans les tems modernes); mais
il doit y avoir nécessairement un levain de réflexion et de bon sens,
qui leur fait sentir ce qui est bien, ce qui est juste, quoiqu'ils ne
puissent pas l'exprimer noblement.
»On prétend que Horne Tooke et Roscoe ont déclaré qu'ils étaient sortis
du parlement avec une plus haute opinion de la masse totale d'intégrité
et de talens qui s'y trouvait, qu'ils n'en avaient en y entrant. Cette
masse totale est probablement à peu près la même; il est probable aussi
que le nombre de _ceux qui prennent la parole_, et leurs talens ne
varient guère. Je ne parle point ici d'_orateurs_, il faut des siècles
pour en enfanter un; ce ne sont point choses à trouver dans toutes les
réunions septennales ou triennales. Jamais ni l'une ni l'autre chambre
ne m'ont inspiré autant de respect et de crainte que le même nombre de
Turcs assis dans un divan, ou de méthodistes réunis dans une grange. La
timidité et l'agitation nerveuse que j'éprouvais provenaient plutôt du
nombre que de la qualité des personnages, plutôt aussi de l'effet que
pouvaient produire mes discours hors de la chambre que dedans; sachant
bien, comme tout le monde le sait, que Cicéron lui-même, et probablement
le Messie, n'eussent jamais changé le vote d'un seul gentilhomme de la
chambre ou d'un seul évêque. Notre chambre m'a paru toujours lourde et
ennuyeuse, mais l'autre avait de l'intérêt dans les grandes occasions.
»J'ai entendu dire que quand Grattan fit son premier discours à la
chambre des communes d'Angleterre, on fut incertain pendant quelques
minutes si l'on devait l'applaudir ou lui rire au nez. Le début de son
prédécesseur Flood avait été une chute complète et dans des
circonstances presque semblables. Mais quand les bancs des sénateurs
ministériels, qui avaient les yeux fixés sur Pitt, leur thermomètre,
l'eurent vu incliner la tête plusieurs fois en signe d'approbation, ils
acceptèrent à l'ordinaire ce signal avec obéissance, et se livrèrent à
des applaudissemens d'enthousiasme. Du reste, le discours de Grattan les
méritait; c'était un chef-d'oeuvre. Je n'ai pu entendre celui-là, étant
alors à Harrow; mais j'ai entendu presque tous ceux qu'il prononça dans
la suite sur la même question, et aussi celui qu'il fit en 1815 sur la
guerre. Je ne partageais pas ses opinions sur ce dernier sujet, mais je
partageais l'admiration que son éloquence inspirait à tout le monde.
»Lorsqu'en 1811 ou 1812 je rencontrai chez le poète Rogers le vieil
orateur de Courtenay, je fus frappé des restes imposans de sa belle
figure, et de la vivacité que conservait encore sa conversation. Ce fut
lui qui réduisit Flood au silence dans la chambre anglaise, par une
réponse accablante au discours de début du rival de Grattan au Parlement
d'Irlande. J'aime à connaître les motifs qui ont déterminé les actions
des hommes. Je demandai à Courtenay s'il n'avait pas été poussé par
quelque ressentiment personnel, ce que je croyais entrevoir dans
l'acrimonie de sa réplique. Il me dit que j'avais deviné juste; qu'en
Irlande, cité à la barre du Parlement de ce pays, il avait vu Flood se
lever et l'attaquer de la manière la plus dure et la moins méritée; que,
n'étant pas membre de la Chambre, il ne put se défendre lui-même; et que
l'occasion de se venger de cet affront s'étant présentée quelques années
après, dans le Parlement anglais, il n'avait pu s'empêcher d'en
profiter. Certes, il paya Flood avec intérêt; car celui-ci ne joua plus
aucun rôle, et ne prononça plus guère que deux ou trois discours à la
Chambre des Communes anglaises. Je dois cependant citer à part, celui de
1790, sur la réforme parlementaire, dont Fox disait que c'était le
meilleur qu'il eût jamais entendu sur ce sujet.»
Il avait entretenu long-tems l'idée de quitter de nouveau l'Angleterre.
Il paraît que, dans ses accès de mélancolie et de chagrin, c'était une
sorte de consolation pour lui de tourner ses idées vers la liberté d'une
vie passée dans les voyages et la solitude. Pendant l'impression de
_Childe-Harold_, il était dans un accès de cette nature, et parlait
souvent, dit M. Dallas, de vendre Newsteadt, et d'aller se fixer à
Naxos, dans l'Archipel grec; d'adopter le costume et les manières du
Levant, et de passer son tems à étudier les langues et les littératures
orientales. La joie de son triomphe et les succès qu'il obtint alors
dans d'autres carrières que celle des lettres, détournèrent quelque tems
sa pensée de ses projets d'émigration. Mais bientôt il y revint; et nous
avons vu, dans l'une de ses lettres à M. William Bankes, qu'il brûlait
de se trouver une fois encore, au retour du printems, dans les montagnes
de sa Grèce bien-aimée. Ce plan céda pendant quelque tems à celui
d'accompagner la famille de lord Oxford en Sicile; et ce fut pendant
qu'il se préparait à ce voyage, qu'il écrivit les lettres suivantes.
LETTRE CXXI.
À M. MURRAY.
Maidenhead, 13 juin 1812.
«J'ai lu les _Légères observations_; elles sont raisonnablement
méchantes, mais pas trop. Il y a une note à la fin contre _Massinger_;
ainsi, je ne puis me plaindre d'avoir été mis en mauvaise compagnie.
L'auteur a découvert quelques métaphores incohérentes dans un passage
des _Poètes anglais et des Journalistes écossais_, page 23, dit-il, mais
sans citer quelle édition. Faites les changemens au _seul_ exemplaire
qui vous reste, c'est-à-dire, de la cinquième édition, afin que je
profite, quoiqu'un peu trop tard, de ses remarques. Au lieu d'_instinct
infernal_, mettez _brutal instinct_; _félons_ au lieu de _harpies_;
_chiens d'enfer_ au lieu de _chiens du sang_[44]. C'étaient là de
vilains vers, et ceux que nous y substituons ne sont guère plus doux;
mais, comme je n'ai pas envie de réimprimer cet ouvrage, ces corrections
ne sauraient être de grande importance, et sont une satisfaction pour
moi, puisque ce sont autant d'amendemens. Le passage critiqué n'a pas
plus de douze vers.
[Note 44: Dans un article sur cette satire, écrit pour le
_Cumberland-Review_, mais non imprimé, défunt M. le révérend William
Crome avait noté en ces termes l'incohérence de ces métaphores:
«Dans l'espace de trois ou quatre strophes, il transforme un homme en
autant d'animaux différens. En trois vers, il va vous le métamorphoser
de loup en harpie; et trois autres vers plus bas, il vous en fera un
chien du sang.»
Il y a aussi, dans cette critique manuscrite, quelques exemples de
légèreté ou d'ignorance relevés dans cette satire, tels que _poisson de
l'Hélicon; les fleurs attiques exhalent des parfums d'Aonie_, etc.,
etc.]