»Passons maintenant à un sujet moins important et moins agréable.

Comment M. Mac-Millan s'est-il permis, sans vous consulter non plus que

moi, de mettre le mien en tête de son volume des _Adresses rejetées_?

Cela ne ressemble-t-il pas à un vol? Il me semble qu'il eût pu avoir la

politesse de demander permission; bien que je n'eusse pas intention de

m'y opposer, et que je laisse volontiers les _cent onze_ se fatiguer de

ces _basses comparaisons_. Je crois que le public est passablement

ennuyé de tout cela; je ne m'en suis pas mêlé et ne m'en mêlerai

certainement pas, à part les parodies; encore les aurais-je fait

disparaître si j'avais su que le docteur Busby avait publié sa lettre

apologétique et son _post-scriptum_: mais j'avoue que sa conduite

m'avait d'abord paru toute autre. Quelque charlatan a emprunté le nom de

l'alderman Birch pour vilipender le docteur Busby, il eût mieux fait de

se tenir tranquille.

»Mettez de côté, pour moi, un exemplaire des _Nouvelles Lettres de

Junius de Woodfall_, et croyez-moi toujours, etc.»

LETTRE CXVII.

À M. WILLIAM BANKES.

26 décembre 1812.

«La multitude de vos recommandations rend à peu près inutile ma bonne

volonté de vous en procurer. Les plus notables de mes amis sont de

retour: Leake de Janina, Canning et Adair de la ville des croyans. À

Smyrne, il n'y a pas besoin de lettres; les consuls sont toujours

empressés à rendre service aux personnes honorables. À tout hasard, je

vous ai envoyé trois lettres, dont l'une, pour Gibraltar, bien qu'elle

ne soit pas nécessaire, vous ouvrira un accès plus facile, et vous

donnera de suite une sorte d'intimité dans une famille aimable. Vous

verrez bientôt qu'un homme de quelque importance n'a guère besoin de

lettres, si ce n'est pour des ministres et des banquiers, et je ne doute

pas que vous n'en ayez déjà suffisamment de cette nature.

»Il n'y a rien d'impossible que je vous voie en Orient au printems; si

donc vous voulez m'indiquer quelque rendez-vous pour le mois d'août, je

vous écrirai, ou bien je m'y trouverai personnellement. Une fois en

Albanie, je désirerais que vous vous informassiez du dervis Tahiri, et

de Vascilie ou Basile, et que vous présentiez mes complimens aux visirs

d'Albanie et de Morée. Si vous vous recommandez de moi près de Soleyman

de Thèbes, je crois qu'il s'emploiera pour vous. Si j'avais mon drogman,

ou que j'écrivisse le turc, je vous aurais donné des lettres _réellement

utiles_; mais il n'y en a pas besoin pour les Anglais, et les Grecs ne

peuvent rien par eux-mêmes. Vous connaissez déjà Liston; moi je ne le

connais pas, parce qu'il n'était point ministre de mon tems. N'oubliez

pas de visiter Éphèse ainsi que la Troade, et donnez-moi de vos

nouvelles. Je crois que G. Foresti est maintenant à Janina; mais, dans

le cas contraire, celui qui s'y trouvera se fera certainement un plaisir

de vous être agréable. Prenez garde aux firmans; ne vous laissez jamais

tromper; l'étranger est mieux protégé en Turquie qu'en quelque lieu que

ce soit; ne vous fiez pas aux Grecs, et emportez quelques présens pour

les beys et les bachas, tels que montres, pistolets, etc.

»Si vous rencontrez à Athènes, ou ailleurs, un certain Démétrius, je

vous le recommande comme un bon drogman. J'espère vous répondre bientôt;

dans tous les cas, vous trouverez des essaims d'Anglais maintenant dans

le Levant.

»Croyez-moi, etc.»

LETTRE CXVIII.

À M. MURRAY.

20 février 1813.

«À part le petit compliment que l'auteur veut bien m'adresser[31], je

trouve, dans _Horace à Londres_, quelques stances sur lord Elgin que

j'approuve tout-à-fait. Je voudrais avoir l'avantage de connaître M.

Smith, je lui communiquerais la curieuse anecdote que vous avez lue dans

la lettre de M. T***s: s'il le désire, je pourrai lui en donner la

substance pour sa seconde édition; sinon, nous l'ajouterons à la nôtre,

quoique nous nous soyons, je crois, assez occupés de lord Elgin.

[Note 31: Dans l'ode intitulée _le Parthénon_, Minerve parle ainsi:

«Tous ceux qui verront mon temple mutilé poursuivront d'une rage

classique le barbare qui l'a ravagé; bientôt un noble poète des îles

britanniques captivera les suffrages et l'admiration de la patrie, et

enflammera son siècle par le récit des malheurs d'Athènes.»]

»Ce que j'ai lu de cet ouvrage me semble admirablement fait. Mes éloges

ne valent guère la peine d'être répétés à l'auteur; présentez-lui

toujours mes remerciemens pour ceux qu'il a bien voulu m'accorder.

L'idée est neuve; nous avons d'excellentes imitations des satires, etc.,

par Pope; je ne me rappelle qu'une seule ode qu'il ait imitée, et je ne

crois pas qu'un autre l'ait essayé que lui.

»Tout à vous, etc.»

Nous avons déjà dit que les sommes dont il avait eu besoin à l'époque de

sa majorité, il se les était procurées à un intérêt ruineux. La lettre

suivante a rapport à quelques transactions relatives à ce sujet.

LETTRE CXIX.

À M. ROGERS.

25 mars 1813.

«Ci-joint vous trouverez un bon pour l'intérêt usuraire dû au _protégé_

de lord ***; je voudrais que vous vissiez aussi pour moi sa seigneurie.

Quoique la transaction montre d'elle-même la folie de l'emprunteur et la

friponnerie du prêteur, je n'ai jamais eu l'intention de nier la dette,

comme je l'aurais pu _légalement_, ni de refuser le paiement du

principal, pas même peut-être des intérêts tout illégaux qu'ils soient.

Vous savez qu'elle était ma position, ce qu'elle est encore. Je me suis

défait d'un domaine qui était dans ma famille depuis près de trois cents

ans, et n'avait jamais, pendant tout ce tems, eu la honte de tomber aux

mains d'un _homme de loi_, d'un _homme d'église_, ou d'une _femme_. Je

me suis décidé à ce sacrifice pour payer cette dette et d'autres de même

nature. Maintenant je ne puis toucher le prix de cette vente, et je ne

le pourrai peut-être de quelques années. Je me trouve donc dans la

nécessité de faire _attendre_ des personnes qui, eu égard aux intérêts

qu'elles reçoivent, ne doivent pas en être trop fâchées; c'est moi seul

qui y perds.

»Quand j'arrivai à l'âge de majorité, en 1809, j'offris ma propre

garantie à condition d'un intérêt légal; je fus refusé. Maintenant je ne

veux plus en passer par où ces gens-là veulent. Il est possible que

j'aie vu cet homme; mais je ne me souviens des noms d'aucunes des

parties: je n'ai connu que les _agens_ et mes garans. J'ai certainement

la volonté de payer mes dettes, dès que je pourrai. La position de cette

personne peut être fâcheuse; la mienne ne l'est-elle pas aussi à tous

égards? Je ne pouvais prévoir que mon acheteur ne me paierait pas mon

domaine de suite. Je suis charmé de pouvoir encore faire quelque chose

pour mon Israélite, et je voudrais en dire autant du reste des douze

tribus.

»Tout à vous, cher Rogers,»

BYRON.

Au commencement de cette année, M. Murray désirant publier une édition

des deux chants de _Childe-Harold_, avec des gravures, le noble auteur

entra avec beaucoup d'empressement dans son idée. Il dit, à ce sujet,

dans un billet à M. Murray: «Westall est, je crois, convenu de fournir

des gravures pour votre livre; l'une d'elles sera, j'imagine, la jolie

petite fille que vous avez vue l'autre jour[32], mais sans nom, et

simplement comme un modèle d'esquisses relatives au sujet. Je voudrais

aussi avoir le portrait que je vous ai montré, de l'ami dont il est

question dans le texte à la fin du chant premier et dans les notes, ce

qui suffit pour justifier l'addition de ces gravures.»

[Note 32: Lady Charlotte Harley, à laquelle il adressa dans la

suite, sous le nom d'Ianthé, les vers qui forment l'introduction de

_Childe-Harold_.

(_Note de Moore_.)]

Dès les premiers jours du printems, il publia, en gardant l'anonyme, sa

satire sur la _Valse_, qui, malgré tout l'esprit qui s'y trouve, fut si

loin de répondre à ce que le public attendait alors de lui, que l'on

ajouta aisément foi au désaveu qu'il crut devoir en faire dans la lettre

suivante.

LETTRE CXX.

À M. MURRAY.

21 avril 1813.

«Je serai à Londres dimanche prochain, et je viendrai causer avec vous

au sujet des dessins de Westall. Je dois poser pour qu'il fasse mon

portrait, à la demande d'un ami; et comme celui qu'a fait Sanders n'est

pas bon, vous préférerez probablement celui-ci. Je voudrais que vous

envoyassiez celui de Sanders chez moi, immédiatement et avant mon

arrivée. J'apprends qu'on m'attribue un certain poème malicieux sur la

_Valse_; j'espère que vous aurez soin de contredire ce bruit: l'auteur,

j'en suis sûr, ne serait pas content de me voir responsable de ses

folies. L'in-4° de M. Hobhouse ne doit pas tarder à paraître; envoyez,

je vous prie, chez lui pour avoir l'un des premiers exemplaires que je

compte emporter avec moi dans mon voyage.

»_P. S._ L'_Examiner_[33] vous menace de faire quelques observations sur

vous la semaine prochaine. Comment êtes-vous parvenu à avoir votre part

d'une colère qu'il n'avait jusqu'ici épanchée que sur le prince? Je

présume que le ban et l'arrière-ban de vos _scribleres_[34] s'apprête à

rompre une lance pour la défense du moderne Tonson[35]... M. Burke, par

exemple, n'y manquera pas.

»Envoyez-moi mon compte dans Bermet-Street; je veux le régler avant de

partir.»

[Note 33: Journal qui paraît encore aujourd'hui deux fois par

semaine, et forme deux feuilles in-4°. C'est l'un des mieux rédigés des

journaux anglais, et celui dont les idées de liberté civile et

religieuse s'accordent davantage avec celles des publicistes français,

pour lesquels il professe la plus grande estime, et auxquels il fait de

frequens emprunts.

(_N. du Tr._)]

[Note 34: Allusion à _Martinus Scribler_ de Pope.]

[Note 35: Libraire fameux du dix-huitième siècle.]

Au mois de mai parut son magnifique fragment du _Giaour_. Quoique ce

premier jet n'eût point encore toute la perfection à laquelle il le

porta dans la suite, le public reçut avec admiration et enthousiasme

cette nouvelle oeuvre de son génie. L'idée d'écrire un poème par fragmens

lui fut suggérée par le _Christophe Colomb_ de M. Rogers. Quoi que l'on

puisse dire contre une telle manière de composer en général, on doit

avouer qu'elle convenait parfaitement au caractère de Lord Byron, lui

permettant de s'affranchir de ces difficultés mécaniques qui, dans une

narration régulière, gênent le poète, pour ne pas dire qu'elles le

refroidissent et le glacent, et de laisser à l'imagination de ses

lecteurs à remplir les intervalles qui eussent dû séparer ces morceaux

pathétiques qui étaient le triomphe de son beau talent. La fable de ce

poème avait encore pour son imagination ce genre d'attrait qui lui

permettait de rapporter, jusqu'à un certain point, à lui-même, un

événement dans lequel il joue l'un des premiers rôles. Après la

publication du _Giaour_, quelques versions inexactes de cet événement

romanesque ayant circulé dans le public, le noble auteur pria son ami,

le marquis de Sligo, qui avait visité Athènes peu de jours après, de

vouloir bien lui communiquer ses souvenirs sur cette affaire. Voici la

réponse de lord Sligo.

Albanie, lundi, 31 août 1813.

MON CHER BYRON,

«Vous m'avez prié de vous dire ce que je puis avoir appris à Athènes sur

une jeune fille qui fut près d'être mise à mort quand vous y étiez; et

vous désirez que je n'omette aucune des circonstances relatives à cette

affaire, qui seraient à ma connaissance. Pour répondre à votre désir, je

vais vous dire tout ce que j'en ai appris; et je ne saurais être bien

loin de l'exacte vérité, puisque la chose s'était passée un ou deux

jours seulement avant mon arrivée, et formait conséquemment alors le

sujet général de toutes les conversations.

»Le nouveau gouverneur, encore inaccoutumé aux rapports avec les

chrétiens, avait naturellement sur les femmes les mêmes idées barbares

qu'ont tous les Turcs. En conséquence, et suivant au pied de la lettre

la loi de Mahomet, il avait ordonné que cette jeune fille fût cousue

dans un sac et jetée à la mer, ce qui se fait presque tous les jours à

Constantinople. Comme vous reveniez de vous baigner au Pyrée, vous

rencontrâtes le cortége qui allait mettre à exécution la sentence rendue

contre la pauvre malheureuse. On ajoute qu'ayant appris où ces gens-là

allaient et quelle était la patiente, vous intervîntes aussitôt; et que,

comme on hésitait à obéir à vos ordres, vous fûtes obligé d'intimer au

chef de l'escorte que vous l'y contraindriez par la force, comme cette

menace ne suffisait pas encore pour le décider, vous tirâtes un

pistolet, lui disant que, s'il refusait plus long-tems de vous obéir et

de retourner avec vous jusqu'à la maison de l'aga, vous alliez lui

brûler la cervelle. Là-dessus, cet homme consentit à revenir sur ses pas

jusque-là, et vous obtîntes par des menaces, par des prières, et

peut-être aussi par des présens, la grâce de la jeune fille, à condition

qu'elle quitterait Athènes. On dit que vous la conduisîtes d'abord au

couvent, et que pendant la nuit vous la fîtes partir pour Thèbes, où

elle trouva un sûr asile. Voilà tout ce que je sais de cette histoire,

telle que je me la rappelle aujourd'hui. Si vous désirez m'adresser

d'autres questions à ce sujet, je suis prêt à y répondre avec le plus

grand plaisir.

»Je suis, bien sincèrement, mon cher Byron, etc.,

SLIGO.

»Je crains que vous n'ayez bien de la peine à lire mon griffonnage, mais

je suis pressé par les préparatifs de mon voyage; vous m'excuserez.»

Le _Giaour_ offre un exemple remarquable de l'abondance de son

imagination une fois que les sources en étaient ouvertes sur un objet.

Ce poème s'agrandit tellement pendant l'impression de la première

édition et les intervalles des autres, que de quatre cents vers qu'il

contenait d'abord, il s'élève maintenant à près de quatorze cents. En

effet, le plan qu'il avait adopté d'une série de fragmens,

Un paquet de perles orientales enfilées au hasard,

lui laissait la liberté d'introduire, sans avoir égard à rien qu'au ton

général de l'ouvrage, tous les sentimens, toutes les images qui

s'offraient à son imagination active. On peut voir jusqu'où il portait

cette liberté, dans une note de sa main à la marge du paragraphe,

Beau climat où chaque saison sourit...

dans laquelle il dit: «Je n'ai pas encore fixé la place où je devrai

insérer ces vers; je le ferai quand je vous verrai,... car je n'ai pas

un seul exemplaire ici.»

Même dans ce nouveau passage, tout riche qu'il était d'abord, son

imagination trouva moyen d'ajouter de nouvelles beautés: car cette

partie si pittoresque depuis

Car là, la rose croît sur les rochers, dans le vallon, etc.

jusqu'à

Ses gémissemens se changent en chants joyeux...

fut encore ajoutée après coup. Parmi les autres morceaux qui parurent

dans cette nouvelle édition, je ne sais si ce fut la troisième ou la

quatrième, car, entre celle-là et la première, il s'écoula à peine six

semaines, on doit compter cette belle et mélancolique description de la

Grèce, privée, pour ainsi dire, de la vie, dont le premier critique du

siècle (M. Jeffrey) a dit qu'il ne connaissait pas, dans aucun poète

d'aucun siècle, d'aucun pays, une image plus vraie, plus mélancolique,

plus délicieusement achevée[36]. Parmi les heureuses additions à cette

nouvelle édition, il faut encore compter les vers,

Le cigne fend les eaux avec fierté, etc.

et ces autres si pathétiques,

Ma mémoire n'est plus maintenant que le tombeau, etc.

[Note 36: Dans le _Constantinople_ de Dallaway, livre que Byron a dû

naturellement consulter, je trouve une phrase extraite de l'_Histoire de

la Grèce_ de Gilliers, qui renferme peut-être le premier germe de la

pensée que le génie a si admirablement développée: «L'état présent de la

Grèce, comparé à l'ancien, est comme l'obscurité silencieuse du tombeau

opposée à l'éclat brillant de la vie active.»]

Quand je le rejoignis à Londres, au printems, je trouvai encore plus

général et plus grand, s'il est possible, l'enthousiasme où j'avais

laissé chacun pour sa personne et ses écrits, dans la société et dans le

monde littéraire. Dans le petit cercle qui l'entourait plus

immédiatement, la familiarité avait peut-être commencé, suivant l'usage,

à diminuer un peu l'enchantement. Sa gaîté, son abandon, après une

connaissance plus intime, ne pouvait manquer de détruire le charme de

cette tristesse poétique, dont les yeux plus éloignés le voyaient

toujours entouré; tandis que les notions romantiques que ses lectrices

avaient attachées aux amours auxquels il fait allusion dans ses poèmes,

sans citer de noms, couraient risque de diminuer beaucoup, quand elles

voyaient, de trop près, les objets qu'on supposait enflammer pour le

moment son imagination et son coeur. Il faudrait que la maîtresse d'un

poète demeurât, s'il était possible, pour les autres, un être aussi

imaginaire qu'elle l'a été souvent pour lui-même, grâces aux qualités

dont il s'est plu à la doter. Quelque belle que soit la réalité, elle ne

saurait manquer de rester bien inférieure au portrait qu'une imagination

trop ardente a pris plaisir à s'en faire. Si nous pouvions rassembler

devant nous toutes les beautés que l'amour des poètes a immortalisées,

depuis la dame de haut lieu jusqu'à la simple bachelette, depuis les

Laures et les Sacharisses jusqu'aux Chloés et aux Jannetons, il nous

faudrait, je crois, chasser de notre imagination bien des notes

brillantes que la poésie y a logées, et souvent notre admiration de la

constance et de l'imagination du poète s'accroîtrait en découvrant

combien son idole en était peu digne.

Mais si, dans un commerce plus intime, on perdait beaucoup de l'idée

romanesque que l'on s'était faite du caractère personnel du poète, ce

désappointement de l'imagination était plus qu'amplement compensé dans

le petit cercle qu'il fréquentait habituellement par les qualités

franches, sociales et engageantes qu'on lui voyait déployer. Il était

encore remarquable pour l'absence de tout pédantisme, de toute

prétention d'homme de lettres, et on eût pu lui donner avec justice

l'éloge que fait Sprat de Cowley: _Peu de gens eussent pu deviner, à

l'extrême facilité de son commerce, que c'était un grand poète_. Tandis

que ses amis intimes, ceux qui étaient parvenus, pour ainsi dire,

derrière les coulisses de sa renommée, le voyaient ainsi sous son

véritable jour, avec ses faiblesses et son amabilité; les étrangers et

ceux qui l'approchaient de moins près restaient sous le charme de son

caractère poétique, et plusieurs pensaient que la gravité, l'orgueil, la

_sauvagerie_ de quelques-uns de ses personnages étaient les traits

distinctifs, non-seulement de son esprit, mais encore de ses manières.

Cette idée a été si générale, elle a régné si long-tems que, dans

quelques essais sur son caractère, publiés depuis sa mort, et contenant

du reste beaucoup d'aperçus frappans de justesse, nous trouvons dans son

prétendu portrait des traits tels que ceux-ci: «Lord Byron avait un

esprit sérieux, positif, sévère; un caractère satirique, dédaigneux et

sombre. Il n'avait pas la plus légère sympathie pour une gaîté

insensible; à l'extérieur, on voyait un air chagrin, le mécontentement,

le mépris, la misanthropie, et sous cette masse de nuages et de

ténèbres, etc., etc.[37]»

[Note 37: _Lettres sur le caractère et le génie poétique de Lord

Byron_, par sir Égerton Bridges, baronnet.]

Il avait la conscience intime du double aspect sous lequel il était

envisagé par le monde et par ses amis; non-seulement il s'en amusait,

mais il en était flatté comme d'une preuve de la diversité et de la

flexibilité de ses moyens. En effet, comme je l'ai déjà remarqué, il

était loin d'être insensible à l'effet qu'il produisait personnellement

sur la société; et la place distinguée qu'il avait prise dans le monde,

depuis le commencement de notre liaison, n'altérait en rien l'aimable

simplicité et l'abandon qu'il apportait dans notre commerce intime. Je

remarquais, quant au monde extérieur, quelques légers changemens dans sa

conduite, qui semblaient indiquer la conscience de la supériorité qu'il

avait acquise. Entre autres circonstances, soit que sa timidité

s'accommodât mal de se voir l'objet des regards de tout le monde, ou

que, suivant l'opinion de Tite-Live, il crût que les hommes éminens ne

doivent pas trop familiariser le public avec leur personne[38], il

évitait, beaucoup plus qu'au commencement de notre liaison, de se

montrer le matin et dans les lieux fréquentés. L'année précédente, avant

que son nom fût devenu si célèbre, nous avions été à l'exposition dans

Sommerset-House et dans d'autres lieux semblables[39], et je ne doute

pas que la véritable raison qui lui fit alors éviter les endroits

fréquentés ne fût cet extrême déplaisir qu'il éprouvait de la difformité

de son pied, difformité qui devait d'autant plus attirer les regards du

public que son beau talent le rendait plus universellement connu.

[Note 38: _Continuus aspectus minus verendos magnos homines facit_.]

[Note 39: La seule chose qui me frappât en lui, comme

extraordinaire, dans ces occasions, c'est le malaise qu'il semblait

éprouver de porter un chapeau. En effet, il en avait perdu l'habitude,

allant toujours en voiture en Angleterre, et portant en voyage une sorte

de bonnet de fourrageur. Le fait est que je ne me rappelle pas lui avoir

vu un chapeau sur la tête depuis ce tems-la.

(_Note de Moore_.)]

Parmi les momens que nous avons passés joyeusement ensemble, je me

rappelle plus particulièrement un certain soir où il se livra à la gaîté

la plus extraordinaire. Au sortir de quelque assemblée, nous avions

reconduit M. Rogers chez lui. Lord Byron qui, suivant sa coutume,

n'avait pas dîné les deux jours précédens, éprouvant alors une faim

canine, demanda à grands cris quelque chose à manger. Notre repas, qu'il

ordonna lui-même, ne consista qu'en pain et en fromage, et rarement

ai-je pris part à un plus joyeux souper. Il arriva que notre hôte venait

de recevoir l'hommage d'un volume de poésies, écrites à l'imitation

avouée des anciens poètes anglais, contenant, comme la plupart des

modèles en ce genre, beaucoup de choses belles et frappantes, mêlées à

plus de détails encore insignifians, fantastiques et absurdes. Dans la

disposition d'esprit où nous nous trouvions, Lord Byron et moi, ce

furent ces derniers dont nous nous occupâmes exclusivement, et il faut

avouer que, plus nous lisions, plus nous trouvions sujet de rire.

En vain, pour rendre plus de justice à l'auteur, M. Rogers essaya-t-il

d'attirer notre attention sur quelques-unes des beautés réelles de

l'ouvrage; il nous convenait mieux de nous attacher exclusivement aux

passages qui pouvaient fournir matière à notre humeur enjouée. À force

de parcourir le volume dans tous les sens, nous découvrîmes que notre

hôte, outre qu'il en admirait sincèrement quelques parties, avait un

motif de reconnaissance pour prendre ainsi la défense de son auteur, et

qu'un des poèmes contenait de lui un éloge très-pompeux, et, je n'ai pas

besoin de le dire, très-mérité. Nous étions trop fous dans le moment

pour nous arrêter, même devant cet éloge, auquel nous concourions

cependant de grand coeur. Le premier vers de cette pièce, autant que je

puis me le rappeler, était:

Quand Rogers se livrant au travail, etc.

Lord Byron entreprit de la lire tout haut, mais il ne put jamais aller

au-delà des deux premiers mots. Notre rire fou était alors arrivé à un

point tel que rien ne pouvait plus l'arrêter. Il recommença deux ou

trois fois, mais à peine avait-il prononcé _Quand Rogers_, que nous nous

mettions à rire sur nouveaux frais, tant et si bien qu'à la fin, malgré

le sentiment intime de notre injustice, M. Rogers ne pût s'empêcher de

se joindre à nous; nous rîmes alors tous les trois de si bon coeur, que

si l'auteur eût été là, je crois en vérité qu'il n'eût pu résister à la

contagion.

Un jour où deux après je reçus le billet et les vers suivans: les mots

en italique sont tirés de l'éloge même dont nous nous étions permis de

rire.

MON CHER MOORE,

«_Quand Rogers_ ne doit pas voir les vers ci-joints que je vous envoie

pour vous seul. Je suis prêt à fixer tel jour que vous voudrez pour

notre visite. Shéridan, ne l'avez-vous pas trouvé délicieux? _Le

Marchand de volaille_ a été sa première et sa meilleure

plaisanterie[40].

»Tout à vous, etc.

»_Je dépose ma branche de laurier_.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 10 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 6 / 26 段