connaître l'heureux candidat. Dans un nombre aussi grand, je ne doute
pas qu'il ne s'en trouve d'excellens, surtout aujourd'hui que l'art
d'écrire en vers est devenu le plus aisé de tous.
»Je n'ai point de nouvelles à vous apprendre, si ce n'est que, par amour
pour le théâtre, vous ne veuillez que je vous parle de M. ***. Je crains
bien qu'il ne soit beaucoup au-dessous de la tâche que les directeurs de
Covent-Garden viennent de lui confier. Sa figure est trop grasse, ses
traits écrasés, sa voix ingouvernable, ses gestes sans grâces; et, comme
dit Diggory, je le défie d'embellir jamais assez cette espèce de
figure-là pour lui donner même l'air de la folie. Je suis bien fâché de
le voir dans le rôle de l'Éléphant sur la corde lâche; car, quand je
l'ai vu la dernière fois, j'étais enchanté de son jeu. Mais alors
j'avais seize ans; et tout Londres avait la bonté de juger comme s'il
était revenu à cet âge. Après tout, de meilleurs juges l'ont admiré et
l'admireront peut-être encore, ce qui ne m'empêche pas de me hasarder à
prédire qu'il ne réussira pas.
»Voilà donc le pauvre Rogers retenu fortement au sommet du puissant
Heswellyn; ce n'est pas pour toujours, j'espère. Mes complimens
respectueux à lady Holland; son départ, et celui de mes autres amis, a
été un triste événement pour moi, qui suis maintenant réduit à la
solitude la plus cynique.
«Au bord des eaux de Cheltenham, je me suis assis et j'ai bu en songeant
à toi, ô Georgina Cottage! Quant à nos _harpes_, nous les avons
suspendues aux saules qui croissent en cet endroit. Alors ils ont dit:
_Chantez-nous un chant de Drury-Lane_, etc.; mais j'étais muet et sombre
comme les Israélites[25].» Les eaux m'ont rendu aussi malade que je
pouvais le désirer; vous aviez raison en cela, comme vous l'avez
toujours.
»Croyez-moi pour toujours votre obligé et affectionné serviteur.»
BYRON.
[Note 25: Imitation burlesque du fameux psaume, _Super flamina
Babylonis_, etc.]
Les instances du comité; pour qu'il se chargeât du prologue, ayant été
renouvelées avec plus de force encore, il consentit enfin à
l'entreprendre pour obliger lord Holland, malgré la difficulté de cette
tâche et les chances de se créer de nouveaux ennemis. Les lettres et les
billets suivans qui se succédèrent avec la plus grande rapidité, et
qu'il adressait à sa seigneurie, ne paraîtront pas sans quelque intérêt
aux amis des lettres; ils y trouveront une nouvelle preuve des peines
qu'il se donnait alors pour perfectionner et polir ses ouvrages, et
l'importance qu'il mettait judicieusement au choix des épithètes, comme
moyens d'enrichir l'harmonie et la clarté du vers; ils y verront encore,
ce qui est fort important pour la peinture de son caractère, la facilité
extraordinaire et la bonne humeur avec lesquelles il cédait aux avis et
aux critiques de ses amis. On ne saurait douter que cette docilité qu'il
montra constamment sur des points où les poètes sont généralement si
tenaces et si irritables, ne fût en lui disposition naturelle, dont on
aurait pu tirer parti dans des choses bien autrement importantes, s'il
avait eu le bonheur de rencontrer des personnes capables de le
comprendre et de le diriger.
À LORD HOLLAND.
22 septembre 1812.
CHER MILORD,
«Dans un jour ou deux je vous enverrai quelque chose que vous serez
parfaitement libre de laisser là si vous ne le trouvez pas bon. J'aurais
désiré avoir plus de tems; enfin, je ferai de mon mieux; trop heureux si
je puis vous être agréable, quand bien même je devrais déplaire à cent
rimailleurs et à la partie éclairée du public.
»À vous pour toujours, etc.
BYRON.
»Gardez-moi le secret, ou je vais me voir assiégé par tous les
concurrens rejetés, et peut-être sifflé par une cabale.»
LETTRE XCVII.
À LORD HOLLAND.
Cheltenham, 23 septembre 1812.
«Voilà enfin! J'ai marqué quelques passages avec des variantes,
choisissez, ajoutez, retranchez, coupez, rejetez, détruisez, faites-en
ce que vous voudrez, je m'en remets à vous et au _comité_ que vous
n'aurez pas cette fois appelé ainsi _a non committendo_. Que vont-ils
faire! que ferai-je moi-même avec les cent-un troubadours repoussés? De
quel terrible concert ils vont vous assaillir! Attendez-vous à voir les
mauvais vers pleuvoir sur vous. Je désire que mon nom ne transpire pas
jusqu'au jour fatal. Je ne serai pas en ville, ainsi que m'importe après
tout? au moins ayez un bon acteur pour le lire. Elliston est, je crois,
l'homme qu'il nous faudrait, ou bien Pope. Pas de Raymond, je vous en
conjure au nom de l'harmonie.
»Les passages marqués d'un trait dessus et dessous, le sont pour que
vous choisissiez entre les épithètes et autres ingrédiens poétiques.
ȃcrivez-moi, je vous prie, un mot, et croyez-moi toujours votre, etc.
»Mes complimens et mes respects à lady Holland. Aurez-vous la bonté
d'adopter l'une des deux versions et d'effacer l'autre, sans quoi notre
_lecteur_ se trouvera embarrassé comme un commentateur, et pourrait par
hasard nous les débiter toutes deux. Si ces petits vers ne vous
conviennent pas, je me remettrai à l'enclume et vous ferai de nouveaux
_endecasyllabes_[26].
[Note 26: Les lettres de 97 à 107, ne sont absolument relatives
qu'au choix de certaines épithètes à la place de certains mots, dans les
vers du _Prologue pour la réouverture du théâtre de Drury-Lane_; il est
impossible de faire passer de pareils détails dans une autre langue: ils
y seraient toujours presqu'incomprehensibles et sans aucun intérêt.
(_N. du Tr._)]
LETTRE CVII.
À M. MURRAY.
Cheltenham, 5 septembre 1812.
«Envoyez, je vous prie, ces dépêches et un numéro de la _Revue
d'Édimbourg_ avec le reste. J'espère que vous avez écrit à M. Thompson,
que vous l'avez remercié de ma part pour son présent, et que vous lui
avez dit que je m'estimerai vraiment heureux de faire ce qu'il désire.
Où en êtes-vous? Et le portrait, quand viendra-t-il _couronné de
lauriers et supporté par quelques méchans vers_, orner ou enlaidir
quelques-unes de nos tardives éditions?
»Envoyez-moi _Rokeby_. Que diable ce peut-il être? N'importe, il est
bien apparenté et sera favorablement introduit dans le monde. Je vous
remercie de votre politesse. Je ne me porte pas trop mal; mais mon
thermomètre poétique est au-dessous de zéro. Que voulez vous me donner
_à moi_ ou _à mes ayant-cause_, pour un poème en six chants (_quand il
sera terminé, point de vers, point d'argent_), dans un genre aussi
semblable aux deux derniers qu'il me sera possible? J'ai quelques idées
qui pourront prendre un corps; et d'ici l'hiver j'aurai beaucoup de
loisir.
»_P. S._ Ma dernière question est tout-à-fait dans le style de
Grub-Street; mais j'ajouterai avec Jérémie Diddler, _je le demande
seulement pour le savoir_. Envoyez-moi Adair, _sur la Diète et le
Régime_, dont Ridgway vient de donner une nouvelle édition.»
LETTRE CVIII.
À M. MURRAY.
Cheltenham, 14 septembre 1812.
«Les paquets contenaient des lettres et des pièces de vers, tout cela, à
une exception près, anonyme et flatteur, et marquant beaucoup
d'inquiétude pour ma conversion de certaines hérésies dans lesquelles
mes honnêtes correspondans pensent que je suis tombé. Les livres sont
des présens tendant aussi à ma conversion: _la Connaissance du
christianisme_ et _le Bioscope_ ou _Cadran solaire de la vie religieuse
expliquée_. Je vous prie de vouloir bien vous charger de mes
remerciemens envers l'auteur du premier de ces ouvrages (Cadell,
libraire), pour sa lettre, son cadeau et surtout sa bonne intention. _Le
Bioscope_ contenait une pièce de vers manuscrite. Je ne sais de qui;
mais certainement de quelqu'un qui a l'habitude d'écrire et d'écrire
bien. Je ne sais point si c'est l'auteur du _Bioscope_ qui y était
joint; mais qui que ce soit, si vous pouvez le découvrir, remerciez-le
pour moi de tout mon coeur. Les autres lettres étaient des lettres de
dames, par qui je ne demande pas mieux que de me laisser convertir; si
je puis parvenir à les connaître, et qu'elles soient jeunes, comme elles
prétendent l'être, je serais charmé de les convaincre de ma dévotion.
J'ai reçu aussi une lettre de M. Walpole sur les affaires de ce monde,
et j'y ai répondu.
»Ainsi vous voilà l'éditeur de _Lucien_? On me promet une entrevue avec
lui; je vous demanderai, je crois, une lettre d'introduction pour lui,
_puisque les dieux l'ont rendu poétique_. De qui cette lettre
pourrait-elle mieux venir que de son éditeur et du mien? N'est-ce pas
une trahison à vous d'avoir affaire à l'un des alliés du _grand ennemi_,
comme le _Morning-Post_ appelle son frère?
»Et mon livre sur la diète et le régime, ou est-il? Je suis impatient de
lire le _Rokeby_ de Scott: envoyez-moi le premier exemplaire.
L'_Anti-Jacobin Review_ est très-bien écrite; elle n'est point du tout
inférieure au _Quarterly_, et certainement elle a cet avantage d'être un
peu moins _innocente_. En parlant de cela, avez-vous rassemblé mes
livres? J'ai besoin de toutes les _Revues_, au moins des _Revues_
critiques, trimestrielles et mensuelles, etc., portugaises et anglaises,
extraites et reliées en un seul volume pour _mes vieux jours_. Mettez en
ordre, je vous prie, mes livres en langue romaïque; redemandez à
Hobhouse les volumes que je lui ai prêtés: il les a eus assez long-tems.
S'il arrive quelque chose, faites-moi l'amitié de m'écrire un mot: nous
serons plus proches voisins cet hiver.
»_P. S._ On s'est adressé à moi pour écrire le discours d'ouverture de
Drury-Lane; mais dès que j'entendis parler de concours, je renonçai à
lutter contre Grub-Street tout entier, et jetai au feu quelques vers que
j'avais ébauchés! Je l'ai fait par respect pour vous, bien certain que
vous mettriez à la porte celui de vos auteurs qui s'aviserait de
concourir avec ce ramas de méchans écrivains. Il n'y aurait pas eu de
gloire dans le triomphe, et la défaite eût été ignoblement honteuse. Je
me serais étouffé, comme Otway, avec un pain de quatre livres[27]. Ainsi
rappelez-vous bien que je n'ai eu, et que je n'ai rien démêler avec ce
prologue; je vous en donne _ma parole d'honneur_!»
[Note 27: L'illustre auteur de _Venice Preserved_ (le _Manlius_ du
répertoire français) s'étouffa en mangeant avec trop d'avidité un pain
de quatre livres encore chaud que l'on venait de lui donner par charité.
On sait qu'il languissait dans une affreuse misère.
(_N. du Tr._)]
LETTRE CIX.
À M. WILLIAM BANKES.
Cheltenham, 28 septembre 1812.
MON CHER BANKES,
«Quand vous m'aurez dit comment les gens peuvent être intimes à
soixante-dix lieues, je m'avouerai coupable et j'accepterai vos adieux.
À regret cependant, car vous ne me donnez pas de meilleure raison que
mon silence; et il n'a d'autre cause que le souvenir de vous avoir
entendu dire que vous ne détestiez rien tant que d'écrire et de recevoir
des lettres. En outre, comment faire pour trouver un homme qui a un si
grand nombre de domiciles? Si j'avais eu l'intention de vous écrire dans
ce moment, c'eût été dans votre bourg, où je vous croyais naturellement
au milieu de vos commettans. Aussi aujourd'hui, en dépit de M. N*** et
de lady W***, je vais vous rendre aussi heureux que la poste de Hexham
me le voudra bien permettre. Je vous assure que je vous suis fort obligé
de penser à moi de quelque manière que ce soit; et que, malgré cette
surabondance d'amitié dont vous me supposez surchargé, je ne saurais
jamais me passer de la vôtre.
»Vous avez appris que Newsteadt est vendu pour la somme de 140,000
livres sterlings[28], dont 60 restent hypothéquées sur la propriété
pendant trois ans, et rapportent intérêt, bien entendu. Il est probable
que Rochdale se vendra bien aussi, en sorte que mes affaires financières
commencent à s'améliorer. Voilà déjà quelque tems que je suis à boire
les eaux, parce que ce sont des eaux à boire, qu'elles sont
très-médicinales, et qu'elles ont suffisamment mauvais goût. Dans
quelques jours j'irai chez lord Jersey, mais je reviendrai bientôt ici,
où je suis presque seul, où je sors très-peu, et où je savoure dans
toute sa volupté le _dolce far niente_. Que faites-vous en ce moment? je
ne saurais le conjecturer, même par la date de votre épître; vous ne
dansez pas, j'espère, au son de la cornemuse dans le salon des Lowthers.
Nous en avons un ici en mauvais état: le pauvre diable est atteint d'une
phthisie. On m'a dit, dans la misérable auberge où je suis d'abord
descendu, que vous étiez passé par ici précisément la veille du jour où
je suis venu dans ce pays-ci. Nous avions excellente compagnie; d'abord
les Jersey, les Melbourne, les Cowper et les Holland: ils sont tous
partis; et les seules personnes que je connaisse sont les Rawdon et les
Oxford, avec quelques autres de généalogies moins anciennes.
[Note 28: Environ 2,800,000 fr.
(_N. du Tr._)]
»Je ne les dérange pas beaucoup. Quant à vos bals, vos assemblées, on
n'y songe même pas dans notre philosophie! Avez-vous lu le récit d'un
accident affreux arrivé l'autre jour sur la Wye? douze personnes noyées,
et M. Rossoe, un gros gentleman, qui avait dû la vie à un croc de bateau
ou un trident, pria qu'on le rejetât dans l'eau, parce que sa femme
avait été sauvée... non, _noyée_! comme s'il n'aurait pas pu s'y jeter
lui-même, s'il l'avait voulu; mais cela passe pour trait de sensibilité.
Que les hommes sont d'étranges animaux dans la Wye et dehors!
»Il me reste à vous demander un million de pardons pour ne m'être pas
acquitté de vos commissions avant de partir de Londres; mais si vous
saviez la masse d'ennuyeux engagemens et d'obstacles que j'avais sur les
bras, je suis sur que vous ne m'en voudriez pas. Quand s'assemblera le
nouveau parlement? Dans soixante jours, je présume, à cause des affaires
d'Irlande; les élections de ce pays demanderont plus de tems que n'en
comporte la loi. Quant à la vôtre, elle est sûre naturellement, cela
n'est pas une question. Salamanque est le mot d'ordre du ministère, et
tout ira bien pour vous. J'espère que vous parlerez plus souvent; je
suis sûr du moins que vous le devriez, et que l'on s'y attendra. Portman
veut donc courir encore une fois la chance? Bon soir.
Je suis toujours votre très-affectionné,
[Grec: Nôairôn][29].
[Note 29: Signature qu'il employait souvent à cette époque.]
LETTRE CX.
À M. MURRAY.
Cheltenham, 27 septembre 1812.
«Je n'ai envoyé aucun discours d'ouverture au comité; sur près de cent,
je vous le dis _en confidence_, pas un n'a paru digne d'être reçu: en
conséquence on est revenu à moi; j'ai écrit un prologue, qui a été reçu
et qui sera prononcé. Le manuscrit est maintenant entre les mains de
lord Holland.
»Mon seul but est de vous avertir que, de quelque manière qu'il soit
accueilli au théâtre, vous le publierez avec la première édition de
_Childe-Harold_. Je vous prie seulement, quant à présent, de me garder
le secret, jusqu'à nouvel ordre, et de vous procurer une copie correcte
pour en faire ce que vous jugerez convenable.
»_P. S._ Je désirerais que vous en tirassiez quelques exemplaires
_avant_ la représentation, afin que les journaux puissent en rendre un
compte exact après.»
LETTRE CXI.
À M. MURRAY.
Cheltenham, 12 octobre 1812.
«Je ne veux absolument pas que le portrait soit gravé; je vous prie de
ne le joindre, sous aucun prétexte, à la nouvelle édition; je désire que
toutes les épreuves soient brûlées et la planche brisée. Je paierai
toutes les dépenses faites à ce sujet, cela est trop juste, puisque je
ne crois pas pouvoir permettre la publication. Je vous demande comme une
faveur toute particulière de ne pas perdre un moment pour faire ce que
je désire; j'ai mes raisons et je vous les expliquerai quand je vous
verrai. Je suis honteux de vous donner tant de peine.
»Je ne sais point comment le public a reçu le Prologue au théâtre; je
vois seulement que les journaux en disent du mal, ce dont ne
s'embarrasse guère _un vieil auteur_ comme moi. Je vous laisse
absolument le maître de le joindre ou non à la prochaine édition, quand
nous en donnerons une. Faites, je vous prie, exactement ce que je désire
quant au portrait, et croyez-moi toujours, etc.
»Faites-moi l'amitié de me répondre; je ne serai pas tranquille que je
ne sache les épreuves et la planche détruites. On dit que le _Satirist_
a rendu compte de _Childe-Harold_, je n'ai pas besoin de demander dans
quel sens; mais je voudrais savoir s'il a reproduit ses anciennes
personnalités? J'ai un intérêt plus grand que le mien là-dedans:
souvent, dans ces sortes d'articles, on introduit des noms étrangers,
surtout des noms de femmes.»
LETTRE CXII.
À LORD HOLLAND.
Cheltenham, 14 octobre 1812.
«L'injuste préférence du comité paraît avoir mis en émoi tous les
journaux, même celui de mon ami Perry. Il m'a traité assez rudement,
_tu, Brute_! Je compte en retour lui envoyer, par le
_Morning-Chronicle_, la première épigramme qui m'échappera, comme gage
de pardon.
»Le comité est-il dans l'intention d'entrer en explication sur sa
conduite dans cette affaire? Vous voyez qu'on est assez disposé à
l'accuser de partialité. Vous voudrez bien, au moins, me disculper de
tout empressement déplacé à me pousser au détriment de tant d'anonymes
plus anciens dans le métier, plus habiles que moi, qui n'eussent point
été insensibles aux vingt guinées (équivalentes, je crois, à près de
deux mille au cours de la banque), sans compter l'honneur. Mais
l'honneur, à ce que je vois, ne suffit pas pour un succès dans ce genre
de littérature.
»Je voudrais savoir ce qu'il en sera advenu a la seconde représentation,
et si quelqu'un aura eu la bonté d'en témoigner quelque satisfaction. Je
n'ai vu de journaux que celui de Perry et deux feuilles hebdomadaires.
Perry est sévère, les deux autres gardent le silence. Si vous et le
comité ne vous repentez pas de votre jugement, je ne m'embarrasserai
guère des brillans articles des journaux. Mon opinion à moi, sur ce
Prologue, est ce qu'elle a toujours été; je ne suis pas loin, peut-être,
d'en penser comme le public.
»Croyez-moi, cher milord, etc., etc.
»_P. S._ Mes complimens respectueux à lady Holland; son sourire serait
une grande consolation pour moi, même à distance.»
LETTRE CXIII.
À M. MURRAY.
Cheltenham, 18 octobre 1812.
«Auriez-vous la bonté de faire insérer _correctement_ (sur une copie
_correcte_, car j'écris fort mal) dans plusieurs journaux, et
particulièrement dans le _Morning-Chronicle_, cette parodie d'un genre
tout particulier, car les premiers vers sont absolument ceux de
Busby[30]. Dites à Perry que je lui pardonne tout ce qu'il a dit et
pourra dire contre mon Prologue, mais il faut qu'il me permette de
critiquer à mon tour le docteur; et qu'il ne me trahisse pas... _audi
alteram partem_. Je ne sais quelle mouche a piqué M. Perry; autrefois
nous étions très-bons amis: mais n'importe, faites seulement insérer
ceci.
[Note 30: Le docteur Busby, l'un des concurrens, dont il s'était
amusé à parodier le prologue, qui n'en avait pas besoin.]
»J'ai un ouvrage pour vous, _La Valse_, dont je vous fais présent, mais
il faut me garder l'anonyme: c'est dans le vieux style des _Poètes
anglais et les Journalistes écossais_.
»_P. S._ Avec la prochaine édition de _Childe-Harold_, vous pourrez
imprimer les cinquante ou cent premiers vers de la _Malédiction de
Minerve_, jusqu'à la strophe:
Mortel (c'est ainsi qu'elle parla), etc.
vous arrêtant naturellement où commence la _Satire_ proprement dite; la
première partie est la meilleure.»
LETTRE CXIV.
À M. MURRAY.
19 octobre 1812.
«Bien des remerciemens, mais il faut que je paie le dommage, et je vous
serai obligé de m'en faire connaître le montant. Je crois que les
_Adresses rejetées_ sont, de beaucoup, la meilleure chose qui ait paru
en ce genre depuis la _Rolliade_, et je souhaiterais, dans votre
intérêt, que vous en fussiez l'éditeur. Dites à l'auteur que je lui
pardonnerais de grand coeur, se fût-il montré vingt fois plus satirique,
et que ses imitations ne sont pas du tout inférieures aux fameuses
imitations d'Hawkins Browne. Il faut que ce soit un homme de beaucoup
d'esprit, et d'un esprit moins désagréable et moins offensant que celui
qu'on rencontre généralement dans ces sortes d'ouvrages; somme toute,
j'admire beaucoup le sien et lui souhaite beaucoup de succès. Le
_Satirist_, comme vous l'avez pu voir, a maintenant changé de ton; nous
voilà délivrés, je crois, des critiques de _Childe-Harold_. J'ai en
mains une _Satire sur la Valse_, qu'il faudra que vous publiiez anonyme;
elle n'est pas longue, deux cents vers au plus, mais cela fera une assez
bonne petite brochure. Vous l'aurez sous peu de jours.
»_P. S._ L'éditeur du _Satirist_ mérite des éloges pour son abjuration;
après cinq ans de guerre ouverte! c'est ce qu'on appelle s'exécuter de
bonne grâce.»
LETTRE CXV.
À M. MURRAY.
23 octobre 1812.
«Mes remerciemens, comme à l'ordinaire. Vous allez en avant d'une
manière admirable; mais ayez soin de satisfaire l'appétit du public, qui
maintenant doit en avoir assez de _Childe-Harold_. La _Valse_ sera
prête. Cela fait un peu plus de deux cents vers, avec une espèce de
préface, sous forme d'épître à l'éditeur. J'ai quelque envie de donner,
avec _Childe-Harold_, les premiers vers de la _Malédiction de Minerve_,
jusqu'au premier discours de Pallas, parce qu'ils ne contiennent rien
contre la personne qui eût pu se plaindre du reste du poème, et que
quelques amis pensent que je n'ai jamais rien écrit de mieux; il sera
facile de les baptiser du nom de _Fragment descriptif_.
»La planche est brisée! Entre nous, elle ne ressemblait pas du tout au
portrait, et puis la figure de l'auteur, plantée au frontispice d'un
ouvrage, ne signifie pas grand chose. Dans tous les cas, un portrait
comme celui-là n'eût pas poussé beaucoup à la vente. Je suis sûr que
Sanders n'eût pas survécu à la publication de la gravure. À propos, le
portrait peut, jusqu'à mon retour, rester dans ses mains, ou dans les
vôtres, à votre choix. L'une des deux épreuves restant est bien à votre
service, jusqu'à ce que je vous en donne une meilleure; mais il faut
absolument que l'autre soit brûlée. Encore une fois, n'oubliez pas que
j'ai un compte à régler avec vous, et que tout cela doit y figurer. Je
vous donne déjà assez de peine, sans souffrir que vous fassiez des
dépenses pour moi.
»Vous savez mieux que moi quelle influence peut avoir à l'avenir, sur la
vente de _Childe-Harold_, tout ce bruit que vient d'occasioner le
Prologue L'autre parodie qu'a reçue Perry est, je crois, la mienne.
C'est le discours du docteur Busby mis en vers burlesques. Vous allez
demeurer dans Asbermale-Street; j'en suis charmé, nous serons plus
proches voisins. Je suis au moment d'aller chez lord Oxford, mais l'on
m'y renverra mes lettres: Si vous en avez le loisir, toutes
communications de votre part seront reçues avec plaisir par le plus
humble de vos scribes. Est-ce M. Ward qui a rendu compte dans le
_Quarterly-Review_ de la _Vie de Horne Tooke_? L'article est excellent.»
LETTRE CXVI.
À M. MURRAY.
Cheltenham, 22 novembre 1812.
«À mon retour de chez lord Oxford, j'ai trouvé ici votre aimable billet;
je vous serai obligé de garder les lettres en question, et celles qui
pourraient encore être adressées de même, jusqu'à ce qu'à mon retour en
ville je vienne les réclamer; ce qui sera probablement sous peu de
jours. On m'a confié un poème manuscrit, très-long et très-curieux,
écrit par lord Brooke (l'ami de sir Philippe Sydney), que je voudrais
soumettre au jugement de M. Gifford, lui demandant en même tems: 1° s'il
n'a jamais été imprimé; 2° si, dans le cas contraire, il vaudrait la
peine de l'être? Ce manuscrit fait partie de la bibliothèque de lord
Oxford: il faut qu'il ait été dédaigné par les collecteurs de la
_Bibliothèque des manuscrits harleïens_, ou qu'ils n'en aient pas eu
connaissance. Le tout est écrit de la main de lord Brooke, excepté la
fin. C'est un poème très-long, en stances de six vers. Il ne
m'appartient pas de hasarder une opinion sur son mérite; mais si ce
n'était trop de liberté, je serais charmé de le soumettre au jugement de
M. Gifford, qui, d'après son excellente édition de _Massinger_, doit
être aussi décisif sur les ouvrages de cette époque, que sur ceux de la
nôtre.